II

Il partit, son arc sur l'épaule, sans bagages et sans argent, car il

avait fait le vœu de ne s'arrêter dans aucune hôtellerie pour manger,

ni pour dormir, avant d'être arrivé à Saint-Jacques en Galice. Il

vivait du gibier qu'il abattait, et couchait, la nuit, sur la mousse

des bois ou sur l'herbe des prés, sans autre abri que le feuillage des

arbres. Comme il était bon tireur, la nourriture ne lui faisait pas

défaut; mais la route était longue, et les nuits sur la dure ne le

reposaient pas des fatigues du jour. Il poursuivait courageusement son

voyage cependant, et arriva au pied des hautes montagnes qu'il fallait

traverser pour aller en Espagne. Une vaste forêt s'étendait devant lui,

il y pénétra, non sans crainte, y marcha trois jours et trois nuits

sans en sortir. Il commençait à se croire égaré, quand il aperçut entre

les arbres les hautes murailles d'un château. Il se dirigea de ce côté.

Un lièvre passa en courant devant lui et un ramier en volant, au-dessus

de sa tête. Il banda son arc; en un clin d'œil, deux flèches partirent,

l'une après l'autre, et abattirent, l'une, le lièvre, l'autre, le

ramier.

«Voilà de quoi dîner, Dieu merci!» dit-il, en ramassant son gibier.

Tout à coup, il vit apparaître deux énormes géants; il en fut un peu

effrayé;... mais les géants n'avaient pas l'air trop féroce et il se

rassura.

«Tu es un bon tireur! dit le plus grand des deux.

--On peut en trouver de plus mauvais, répondit Alanik.

--Ferais-tu d'un chat ce que tu as fait de ce lièvre et de ce pigeon?

--Je pense que oui.

--Ah! mais il faut tout te dire. Ce chat n'a qu'un œil, juste au milieu

du front. C'est là qu'il faut l'atteindre, autrement il te mettra en

pièces.

--Hem! ce gibier-là ne me va pas; j'aime mieux ne pas essayer.

--Comme tu voudras;--mais si tu n'essayes pas, mon frère et moi, nous

t'étranglerons.

--S'il en est ainsi je vais essayer de tirer le chat. Où est-il?

--Dans le château. A midi juste, il paraîtra sur le mur et s'y

promènera au soleil, pendant que les douze coups sonneront. Il faut que

tu l'aies tué avant le douzième, sinon il te fera périr.

--C'est bien. Je ferai de mon mieux.»

Alanik examina avec soin la corde de son arc, la frotta, la tendit,

la détendit, l'essaya, choisit minutieusement ses trois meilleures

flèches, et leur refit la pointe, au grand étonnement des géants qui,

ne sachant pas se servir d'un arc, admiraient tout ce que faisait le

jeune tireur.

Au premier coup de midi, un grand chat blanc parut sur le mur et se mit

à s'y promener gravement, regardant autour de lui, avec son œil vert où

flamboyait un regard féroce.

Alanik tendit son arc et visa... On entendit le sifflement de la flèche

et puis, tout à coup, un effroyable hurlement: Maou!... Maou!... et le

corps du chat vint tomber aux pieds des géants.

Ceux-ci poussèrent de grands cris de joie en frappant leurs larges

mains l'une contre l'autre.

«C'est à merveille! dit l'aîné; la princesse nous appartient

maintenant! Seulement, comment allons-nous faire pour pénétrer dans son

château? Nous n'avons pas la clef de la porte et elle est tellement

solide qu'elle résistera à tous les efforts que nous ferons pour

l'enfoncer.»

Il réfléchit un instant...

«J'ai trouvé un moyen: Écoute, jeune homme, je vais m'adosser au mur;

mon frère montera sur mes épaules et toi, sur les épaules de mon frère.

Tu atteindras alors assez facilement le sommet du mur. Quand tu y seras

parvenu, tu saisiras une branche de ce grand chêne dont tu aperçois les

rameaux au-dessus de l'entrée; tu te laisseras glisser dans la cour,

et, une fois à terre, tu nous ouvriras la porte. As-tu compris?

--Parfaitement, dit Alanik sans bouger.

--Eh bien! pourquoi restes-tu là comme une pierre?

--Parce que je ne vois pas trop ce que je gagnerai à cette périlleuse

aventure. Tout le profit sera pour vous et tout le danger pour moi.

Qui sait ce que je trouverai de l'autre côté de ce grand mur gris? Des

bêtes féroces, des tigres, des serpents, ou peut-être un dragon comme

celui de saint Derrien.»

Le géant se mit à rire, d'un rire qui ébranlait les chênes.

«Tu ne trouveras rien du tout, dit-il, et je ne sais pas qui est ton

saint Derrien, mais ce que je sais bien, c'est qu'il n'y a que la mort

pour toi, si tu ne descends pas dans la cour pour nous ouvrir la porte

du château. Ainsi, choisis.

--Mon choix ne peut pas être long, dit Alanik. Il faut bien que je vous

obéisse, encore cette fois.»

Il suivit le géant et son frère qui lui firent la courte échelle, comme

il avait été convenu. Il arriva sans trop de peine au haut du mur et

jeta un regard anxieux sur la cour. Elle était complètement déserte...

Il y descendit, en s'aidant des branches du chêne, et se dirigea vers

la porte; mais comme il allait l'ouvrir, ses regards furent attirés par

un sabre accroché au mur. La poignée était enrichie de diamants, la

lame, large et forte, étincelait sous les rayons du soleil de midi, et

cette inscription y était gravée:

Mortel, qui pénètres ici,

Décroche-moi et sans merci,

Des deux géants coupe la tête.

Qu'en ce château rien ne t'arrête.

Des trésors dont il est rempli

Tu seras le maître aujourd'hui.

«Tout cela est fort beau, se dit Alanik après avoir lu, mais je ne

suis pas assez grand pour atteindre les deux géants à la tête. Comment

pourrais-je bien m'y prendre pour la leur couper?»

Il décrocha pourtant le sabre.

Les deux géants lui criaient déjà:

«Ouvre-nous la porte! ouvre donc!!

--Je ne puis pas, dit Alanik pour gagner du temps. Je ne sais pas où

est la clef!»

Il aperçut alors, au bas de la porte, un trou rond comme une chatière.

«Je les tiens! pensa-t-il.

--Ouvre, ou je t'étrangle! vociféra l'aîné des géants.

--Attendez donc un peu! Comme vous êtes impatients! Puisque je vous

dis que je n'ai pas la clef! Mais je vais agrandir la chatière avec un

sabre que j'ai trouvé ici. Vous passerez par là.

--C'est bon, dépêche-toi.»

Alanik se mit à l'ouvrage; le bois était dur et la porte épaisse,

mais le sabre y enlevait de grands copeaux aussi aisément que s'il eût

taillé du sapin.

Aussitôt que le trou fut assez grand, l'aîné des géants y passa la tête

pour regarder dans la cour. Alanik se recula d'un pas et, levant son

sabre, en déchargea un coup, si bien appliqué, sur la nuque du géant,

que la tête roula sur le pavé de la cour.

«En voilà toujours un qui ne fera plus de mal», se dit Alanik, et il se

rangea tout contre le mur, à côté de la porte, sans faire le moindre

bruit.

L'autre géant ignorait ce qui venait de se passer, car le coup avait

été si prompt que son frère n'avait pas eu le temps de jeter un seul

cri.

«Passe donc vite! lui disait-il. En finiras-tu? Laisse-moi passer à ta

place, si tu ne peux pas, je suis moins gros que toi, j'y réussirai

mieux.»

Et comme le grand corps ne bougeait pas, il le tira à lui...

Il vit alors que la tête était détachée du tronc. Il poussa un

hurlement épouvantable qui fit résonner les échos des murailles, puis

tomba sur la porte à coups de pieds, à coups de poings, ébranlant la

maçonnerie sous cet assaut furieux, sans parvenir à disjoindre les ais,

tant ils étaient habilement ajustés et bien garnis de solides ferrures.

Alanik ne soufflait mot, si bien que le géant, après s'être épuisé en

efforts inutiles, passa la tête à la chatière pour regarder si le jeune

homme était dans la cour.

Rapide comme l'éclair, le sabre s'abattit encore une fois sur la tête

qui s'offrait à lui et l'envoya rouler à côté de la première.

[Illustration: LE GÉANT PASSA LA TÊTE POUR REGARDER DANS LA COUR.]

Alors, Alanik traversa la cour et entra dans le château: le silence et

la solitude y régnaient. Dans la première salle se trouvait une table

toute servie et chargée de mets délicieux. Il but et mangea, se

reposa un moment et regarda autour de lui...

Il était le seul être vivant dans cette vaste pièce, toute tendue de

tapisseries magnifiques. Une haute porte sculptée s'ouvrait à une des

extrémités. Un large écusson de marbre noir qui la surmontait, portait

ces vers tracés en lettres d'argent:

Dans la salle quatrième,

Est le trésor le plus beau,

Et la princesse, elle-même,

Te donnera son château

Si tu peux, sans lui déplaire,

Sur son beau front, déposer

L'hommage un peu téméraire

D'un respectueux baiser.

«Je ne suis pas venu ici pour m'arrêter en si brillante aventure!» se

dit Alanik.

Il ouvrit la porte et s'arrêta ébloui:

Devant lui, s'étendait une nouvelle salle où tout était d'argent. Des

piliers d'argent massif soutenaient des voûtes d'argent aussi: sur des

tables d'argent étaient rangées des piles d'écus tout neufs.

«Puisque l'inscription qu'il y avait sur le sabre disait que le château

et ses trésors appartiendraient à celui qui tuerait les deux géants,

tout cela est à moi, se dit Alanik, et je puis, sans péché, en emporter

une partie.» Quand il eut rempli ses poches, il fit le tour de la salle

et arriva devant une petite porte surmontée d'un écusson où se lisait

cette devise:

Encore plus beau!

Il la poussa et entra.

Là, tout était d'or: murs, planchers, plafonds, sièges et tables. Des

coffres d'or, tout béants, laissaient voir des quantités innombrables

d'écus d'or. Alanik jeta l'argent qu'il avait pris dans la précédente

salle et le remplaça par de l'or; puis, il s'avança jusqu'au bout de la

pièce. Entre quatre hautes colonnes, merveilleusement sculptées, sous

un fronton où couraient de grands feuillages d'or, une porte à deux

battants offrait cette inscription:

Tu trouveras ici ce qu'on voit de plus beau

Dans le monde et dans ce château.

«C'est sûrement là qu'est la princesse, pensa Alanik.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans la salle quatrième

Est le trésor le plus beau,

ai-je lu là-bas. La salle où j'ai dîné est la première; la salle

d'argent, la deuxième; la salle d'or, la troisième,... oui, c'est

ici,... allons! courage! entrons...»

Mais son cœur battait, et il se sentait plus ému qu'il ne l'avait été,

même en voyant le fantôme de son père.

Il appuya légèrement sur la porte...

Elle céda à la première pression, et le jeune homme resta comme

pétrifié à la vue du spectacle qui s'offrait à ses regards.

Au fond d'une vaste chambre, sur une estrade recouverte de tapis

magnifiques, s'élevait un lit d'or où des diamants et des perles

artistement enchâssés formaient d'admirables dessins. Aux colonnes d'or

massif étaient suspendues des draperies de velours rose, doublées de

drap d'argent, et garnies de dentelles d'argent. Sur ce lit, reposait

endormie une belle princesse, oh! belle!... belle, comme le soleil béni

du bon Dieu, quand il se lève un beau jour de printemps.

Alanik, marchant sur la pointe du pied, osant à peine respirer,

s'approcha de l'estrade.

Deux petites pantoufles d'or étaient posées sur la première marche. Il

en prit une et la mit dans son gilet, sur sa poitrine; puis il monta

les trois marches...

[Illustration: SUR CE LIT REPOSAIT ENDORMIE UNE BELLE PRINCESSE.]

Les épais tapis, dont le plancher était couvert, amortissaient le bruit

de ses pas et la princesse ne se réveilla pas. Il mit un genou en

terre, prit délicatement sa belle main qui pendait hors du lit, et la

toucha doucement de ses lèvres.

La princesse ne fit aucun mouvement. Alors, Alanik s'enhardit; retenant

son souffle, il s'inclina sur le lit, et la baisa aussi légèrement

qu'un papillon qui se pose sur une fleur...

Elle ouvrit de grands yeux bleus, sourit un peu, et dit:

«Mon doux ami!»

Mais Alanik, en la voyant s'éveiller, avait été pris d'une peur folle,

irrésistible, et s'était enfui sans regarder derrière lui.

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Contes du pays d'Armor · 第 37 / 64 题