LA PRINCESSE ENCHANTÉE

I

Autrefois, il y a bien longtemps, on voyait, près de la Roche Derrien,

un vieux manoir où habitaient une veuve et ses trois fils. Or, depuis

la mort du père, on entendait toutes les nuits un grand bruit, dans la

chambre où il avait trépassé. Le sommeil de tous les gens de la maison

était troublé, et cela rendait leur vie si pénible que la veuve se

décida à abandonner le manoir. Mais avant de s'y résoudre tout à fait,

elle fit venir près d'elle ses fils et leur parla ainsi:

«Nous ne sommes pas riches, mes enfants, nos revenus suffisent à

grand'peine pour nous faire vivre et ce serait un grand dommage

pour nous, s'il nous fallait quitter cette maison pour aller habiter

ailleurs. Je voudrais, auparavant, qu'un de vous allât passer une nuit

dans la chambre où on entend du bruit, afin de savoir ce qui le cause.»

Les trois frères restèrent un moment silencieux, puis Fanch[12] prit la

parole:

[12] François.

«Je suis l'aîné, ma mère, c'est à moi qu'il appartient de tenter

l'épreuve le premier.

--C'est bien, mon fils», dit sa mère. Après souper, on dit, comme de

coutume, les prières en commun, puis Fanch se rendit à la chambre de

son père. C'était au mois de décembre, il faisait froid; il alluma un

bon feu dans la vaste cheminée, roula auprès un grand fauteuil, s'y

installa confortablement, fumant sa pipe et buvant de temps en temps un

verre de cidre.

Dix heures sonnèrent... Il n'avait encore rien entendu, si ce n'est

quelques rats trottant dans le grenier.

Onze heures sonnèrent,... toujours rien...

Las d'écouter, Fanch s'endormit lourdement, et ne se réveilla que le

matin, au lever du soleil. Mais, vers minuit, sa mère et ses frères

avaient entendu, d'en bas, le vacarme ordinaire.

Tous trois accoururent au-devant de lui, quand son pas résonna dans

l'escalier.

«Dieu soit loué! tu es encore en vie, mon cher enfant! s'écria la veuve

en l'embrassant.

--Mais oui, ma mère, comme vous voyez. Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que, vers minuit, il y a eu tant de bruit là-haut, que nous

avions grand'peur pour toi, tes frères et moi.

--Je n'ai rien vu, ni rien entendu...

--Est-ce possible! Nous n'avons pas fermé l'œil de la nuit.

--Ah! si, moi! par exemple! et j'ai même bien dormi!»

La nuit suivante, Pierre, le second fils, voulut, à son tour, tenter

l'aventure. Il emporta aussi pipe et tabac, et une grande cruche de

cidre. Il fuma ou but jusqu'à près de minuit, ne vit et n'entendit rien

d'extraordinaire, et dormit à poings fermés jusqu'au chant du coq,

tandis que sa mère et ses frères étaient tenus en éveil par un tapage

infernal...

«Mère, c'est moi qui passerai la nuit là-haut, dit Alanik, le soir du

troisième jour.

--Ah! mon enfant chéri, que Dieu te garde! et notre mère sainte Anne!

et tous les saints du paradis! On va monter de quoi faire un grand feu

et je vais te donner deux bouteilles de cidre bouché.

--Non, ma mère, point de cidre, je n'en veux pas; pour du feu, je ne

dis pas non, car il gèlera dur cette nuit.

--Prends donc une pipe et un sac de tabac, ça tient compagnie, dit

Fanch.

--Merci bien, mais je n'aime pas à fumer. Et puis, je n'ai pas peur de

m'ennuyer là-haut. Voici qui m'en empêchera», dit-il en montrant un

gros livre.

Sa mère insista inutilement pour lui faire emporter quelques

provisions; il l'embrassa, ainsi que ses frères, monta d'un pas leste

le grand escalier de pierre grise, ouvrit d'une main ferme la porte

massive et la referma derrière lui, tandis que la veuve, tout en

pleurs, regagnait la salle basse, où elle passa la nuit en prières, à

genoux sur la pierre du foyer, égrenant son chapelet de bois noir et

récitant ses patenôtres, car son dernier fils était son préféré et son

cœur saignait de le laisser seul en si grand péril.

Alanik avait approché le fauteuil d'une table sur laquelle son livre

était ouvert tout grand, et, à la lueur d'une petite lampe, il lisait

de belles histoires sur les temps anciens. On y racontait les malheurs

d'Azénor la pâle, et la fuite du roi Gradlon, quand la ville d'Is fut

submergée pour punir les crimes de la belle Dahut; et aussi, comment

saint Derrien sauva Elorn de la rivière et emmena le dragon captif, en

lui jetant sa ceinture autour du cou.

Il était si absorbé par sa lecture qu'il n'entendait pas les heures

sonner et la soirée s'écoulait paisiblement.

Minuit commença à tinter lentement au clocher de la paroisse; Alanik

ferma son livre et se rapprocha du feu qui s'éteignait, faute

d'aliments. Il y remit du bois, une grande flamme s'en échappa tout

à coup, éclairant d'une lueur rougeâtre tous les coins de la vaste

chambre, puis elle baissa peu à peu et tout retomba dans l'obscurité.

Le douzième coup sonna...

Un léger frisson courut dans les veines d'Alanik, sans qu'il sût bien

pourquoi.

Il regarda autour de lui...

Tout son sang fut glacé... Son père, tel qu'il était durant sa vie,

mais le visage empreint d'une profonde tristesse, se tenait à deux pas

de lui...

Il fit le signe de la croix, et se sentit le cœur plus ferme.

S'adressant alors au fantôme, il dit:

«C'est vous, mon cher père, qui êtes là?

--Oui, mon enfant, c'est moi.

--Puis-je vous servir en quelque chose, mon père? Parlez, je suis prêt,

quoi que vous puissiez me demander.

--Hélas! mon enfant, quand j'étais encore sur la terre, pendant

une grande maladie que je fis, je promis d'aller en pèlerinage à

Saint-Jacques de Galice[13], si je guérissais. Je recouvrai la santé

promptement et n'accomplis pas mon vœu. Maintenant, je suis dans le

purgatoire et je n'en puis sortir que lorsqu'un de mes enfants aura

fait pour moi le pèlerinage promis.

[13] Saint-Jacques de Compostelle, pèlerinage célèbre au moyen âge.

--Je le ferai, mon père, et je partirai dès demain matin, dit Alanik.

--La bénédiction de Dieu soit sur toi, mon fils», répondit le fantôme,

et il s'évanouit aussitôt.

Le lendemain, quand le jeune homme descendit, sa mère, toute pâle

encore des angoisses de la nuit, courut à lui, le pressa sur son cœur,

et lui dit:

«Dieu t'a préservé de tout mal, mon cher fils, que son nom soit béni!

Est-ce que, comme tes frères, tu n'as rien vu, ni rien entendu?

--Si, ma mère, répondit-il d'un ton grave, j'ai vu et j'ai entendu...

--Quoi donc? dis vite!

--J'ai vu mon père, comme lorsqu'il était encore en vie... et il m'a

parlé.

--Grand Dieu!... Et que t'a-t-il dit, mon enfant?

--Il m'a dit qu'il est dans le purgatoire, et n'en sortira que

lorsqu'un de ses enfants aura fait pour lui le pèlerinage de

Saint-Jacques en Galice, qu'il avait promis de faire, étant en danger

de mort, dans une maladie, et qu'il ne fit point après sa guérison.

C'est lui qui fait chaque nuit le bruit que nous entendons.

--Jésus, mon Dieu!... Et que lui as-tu répondu, mon fils?

--Je lui ai répondu, ma mère, que je ferai ce pèlerinage et

qu'aujourd'hui même je partirai pour Saint-Jacques en Galice.

--Fais ton devoir, mon cher enfant, et que la bénédiction de tes

parents soit sur toi, pour t'aider dans ton entreprise! dit la veuve en

pleurant.

--Nous irons avec toi! s'écrièrent ses frères.

--Non, restez avec ma mère, elle a besoin de vous; d'ailleurs, je veux

être seul. Adieu!... ne m'oubliez pas dans vos prières...»

Contes du pays d'Armor · 第 36 / 64 题