III

La princesse sauta à bas du lit, et le poursuivit à travers les salles,

la cour, la forêt même, mais bientôt elle le perdit de vue dans le

taillis épais où il s'était lancé, et elle revint au château, tout

affligée de n'avoir pu remercier son libérateur.

Elle songeait à lui, jour et nuit, et se demandait comment elle

pourrait le revoir.

«Il allait en Espagne, se dit-elle, car il s'est dirigé du côté de la

route qui mène dans ce pays. Il y passera sûrement au retour; il n'y en

a pas d'autre;--c'est là que je vais l'attendre...»

Elle fit alors élever, sur le bord de la route, une jolie hôtellerie

d'un aspect attrayant, fait pour attirer les voyageurs qui venaient de

traverser les montagnes.

Au-dessus de la porte, une enseigne portait ces mots, qu'on avait

peints en lettres rouges sur un fond blanc, afin qu'on pût les voir

d'un peu loin:

Entrez ici, mes bonnes gens!

Point n'est besoin d'écus sonnants,

On loge gratis les passants,

Pourvu que, sans perdre de temps,

A la maîtresse de céans

Ils racontent leur parentage,

Leurs aventures, leur voyage,

Le but de leur pèlerinage,

Et lui laissent voir leur bagage.

[Illustration: SON BONNET A LA MAIN, IL DEMANDA ASILE.]

La princesse vint s'y installer, sans beaucoup de succès, tout d'abord;

les clients n'étaient pas nombreux, car la saison était rude, et les

pauvres gens qu'elle questionnait, aventuriers, colporteurs, routiers,

mendiants ou pèlerins, lui étaient reconnaissants de son hospitalité,

mais ne pouvaient rien lui apprendre de ce qu'elle voulait savoir.

Trois mois s'étaient écoulés. Le printemps approchait et les voyageurs

devenaient moins rares... Un soir, vers le coucher du soleil, elle vit

venir un jeune homme qui semblait exténué de fatigue. Ses vêtements

poudreux, sa marche pesante, ses traits altérés, tout indiquait qu'il

venait de faire un long et pénible trajet.

Elle le reconnut tout de suite, mais lui, ne devina point, sous le

costume de petite bourgeoise qu'elle portait, la brillante princesse

qu'il avait vue endormie sur un lit d'or et de diamants.

Il s'arrêta un instant devant la porte, et lut l'inscription placée sur

l'enseigne.

«Dieu soit béni! s'écria-t-il, car je meurs de faim et de soif et je

n'ai pas un denier dans ma poche. Je pourrai me reposer un peu dans

cette maison hospitalière et reprendre des forces pour continuer mon

voyage.»

Il entra alors, son bonnet à la main, et demanda asile pour la nuit.

«Je vous recevrai volontiers ici, lui dit la princesse, car vous

semblez bien las. Asseyez-vous, reposez-vous, je vais vous faire

apporter un bon repas; vous devez en avoir grand besoin.»

Alanik la remercia. On plaça devant lui une petite table; on la couvrit

d'une nappe blanche, sur laquelle vinrent se ranger les mets les mieux

faits pour satisfaire l'appétit d'un voyageur affamé: pâté de venaison,

gibier en salmis, volaille rôtie et truites rosées, pêchées le matin

même dans le torrent voisin.

La princesse prenait plaisir à servir son hôte et à lui verser dans une

coupe d'or les vins les plus exquis.

«Quelle singulière hôtellerie est donc celle-ci? pensait Alanik. Je

crois que, dans le monde entier, on ne trouverait pas sa pareille.

Et cette hôtesse,--qu'elle est belle! Il me semble que j'ai déjà vu

quelque part ces grands yeux bleus,... oui, ils me rappellent ceux de

la princesse enchantée...»

Et il poussa un profond soupir.

«Qu'avez-vous, jeune voyageur? demanda la princesse; vous semblez

triste. Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu délassé? ou

désirez-vous qu'on vous serve quelque liqueur réconfortante?

--Non, madame, je vous remercie, vous avez eu la bonté de me faire

préparer un repas mille fois au-dessus de ce que je pouvais espérer.

Vous avez même pris la peine de me servir vous-même et je ne sais

comment vous témoigner ma reconnaissance.»

La princesse sourit.

«N'avez-vous point lu ce qui est au-dessus de la porte d'entrée?

dit-elle.

--Oui, madame, j'ai lu cette inscription, c'est elle qui m'a encouragé

à vous demander l'hospitalité.

--Alors, vous n'ignorez pas à quelles conditions je vous l'ai donnée?

--Non, et je suis prêt à vous satisfaire.»

Il y avait, d'un côté du foyer, un grand fauteuil de chêne avec un

dessus en tapisserie. La princesse s'y installa, fit signe à Alanik

de s'asseoir sur un tabouret en face d'elle, devant un bon feu, qui

éclairait toute la salle de sa joyeuse lueur, et dit:

«Racontez-moi vos aventures et, premièrement, dites-moi qui vous êtes.»

Alanik, alors, lui conta pourquoi il avait quitté la maison paternelle

et le pieux pèlerinage qu'il avait entrepris, et comment, ayant fait le

vœu de n'entrer dans aucune maison pour y prendre repos et nourriture

avant d'avoir visité Saint-Jacques de Galice, il couchait dans les bois

et ne vivait que de sa chasse. Il lui dépeignit la mort du chat blanc.

Elle frissonna d'horreur au récit de la fin des deux géants et du

danger qu'elle avait couru de tomber entre leurs mains.

«Vous ne m'avez pas tout raconté, dit-elle quand Alanik eut terminé son

histoire, qu'il arrêta à la visite des trois salles.

--Mais... à peu près tout,... balbutia-t-il, embarrassé.

--Oui, à peu près,... reprit-elle, d'un air malin. Est-ce que vous avez

oublié votre entrée dans la chambre d'une jeune princesse qui reposait,

endormie sur un lit d'or?

--Non, madame, je n'ai rien oublié de tout cela, mais devais-je vous le

dire aussi?

--Certainement, je veux tout savoir.

--Je crois que vous savez déjà tout, madame, même ce que je n'ose pas

vous répéter...

--Quoi donc?...

--Qu'obéissant à une inscription que j'avais lue au-dessus de la porte

du château, j'ai...

--Vous avez embrassé la princesse endormie, n'est-ce pas?

--Oui, madame», répondit-il tout bas.

La princesse se mit à rire.

«Que j'ai eu de peine à vous le faire avouer! dit-elle. Mais, vos aveux

ne sont pas complets... N'avez-vous pas emporté une petite pantoufle

d'or?

--Si, madame.

--Où est-elle?

--La voici.»

Il la tira de sa poitrine et la posa sur la table.

«Je crois que voici sa pareille», dit la princesse en mettant la

seconde pantoufle à côté de la première.

Un trait de lumière traversa l'esprit d'Alanik. Se levant

impétueusement, il se jeta aux genoux de la princesse:

«Vous êtes la dame du château de la forêt! s'écria-t-il. Comment ne

vous ai-je pas reconnue plus tôt? Me le pardonnerez-vous jamais?

--Relevez-vous! je n'ai rien à vous pardonner, mon bel Alanik, car vous

êtes mon sauveur. Vous m'avez délivrée de ma prison en tuant le chat

blanc qui me gardait captive; vous m'avez épargné le sort affreux qui

m'attendait si j'étais tombée dans les mains des géants; enfin vous

avez rompu, par votre baiser, l'enchantement qui me retenait endormie

depuis si longtemps. Vous serez désormais mon époux. Mon château, mes

trésors, tout ce que je possède vous appartiendra. Le voulez-vous?...

--Si je le veux!!!...», s'écria Alanik avec transport...

Le mariage eut lieu peu de temps après avec de grandes fêtes et

festins, et réjouissances de toutes sortes. Alanik fit venir sa vieille

mère et ses deux frères et ne les laissa retourner dans leur pays

breton, qu'après leur avoir donné assez d'or et d'argent pour qu'ils

fussent riches le reste de leur vie.

_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 203) des Littératures

populaires de toutes les nations. Contes populaires

de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

[Illustration]

Contes du pays d'Armor · 第 38 / 64 题