I
Il y avait une fois une riche veuve, qui se remaria et épousa un veuf
aussi riche qu'elle.
Ils habitaient un beau manoir, à Guernaour, aux environs de Coathüel,
avec les enfants qu'ils avaient eus chacun de leur premier mariage.
C'étaient deux filles: celle de la veuve, appelée Catho, était une
créature laide, rechignée, disgracieuse et méchante; mais l'autre, la
douce Bellah, était jolie, sage, bonne, aimable à ravir. Sa marâtre
la détestait, l'accablait de travaux rudes, l'habillait comme une
servante; même, elle aurait bien voulu s'en débarrasser pour assurer à
Catho l'héritage tout entier, et cherchait le moyen d'y parvenir sans
commettre ouvertement un crime. A force de chercher, elle crut avoir
trouvé et voici ce qu'elle imagina:
Il y avait dans le bois qui entourait le château, une vieille chapelle,
où, disait-on, chaque nuit, un prêtre, mort depuis longtemps, revenait
pour essayer de dire une messe, sans pouvoir y arriver, faute de
répondant. Bien des gens prétendaient aussi avoir vu des lumières
dans la chapelle, à l'heure de minuit, entendu des bruits de chaînes
et aperçu des fantômes effrayants. De plus, pour parvenir dans cet
endroit, il fallait passer au carrefour de Croaz-ann-neud, qui est sur
la route de Guernaour au bourg de Plouaret, et on y voyait souvent,
dans ce temps-là, les _danseurs de nuit_. Or, quiconque venait à les
rencontrer, pendant qu'ils dansaient leurs rondes au clair de lune, et
refusait de danser avec eux, était victime de quelque mauvais tour de
leur part; aussi personne ne se souciait de voir ces êtres-là, une fois
le soleil couché.
Un dimanche soir du mois de décembre, tout le monde était resté tard
auprès du feu, pour écouter les serviteurs qui chantaient des gwerziou
et contaient des contes merveilleux. Au moment de réciter les prières
en commun, avant le coucher, la marâtre s'écria:
«Eh! mon Dieu! j'ai oublié mon livre d'heures à la chapelle. Courez
tout de suite le chercher, Bellah!
--Oui, mère», répondit la pauvre enfant.
Mais elle avait peur et dit à une servante:
«Venez avez moi, Markarit.
--Comment! dit la marâtre, vous avez peur?... à votre âge! Que vous
êtes sotte! Allez seule!... je le veux!»
[Illustration: LES NAINS DANSAIENT UNE RONDE EN CHANTANT.]
Bellah trempa son doigt dans le bénitier, fit le signe de la croix et
partit. Son petit chien, Fidèle, qui l'accompagnait partout, avait
quitté le coin où il sommeillait, pelotonné en rond, et s'apprêtait
à la suivre. Mais la méchante Catho courut après lui, le rejeta en
arrière d'un coup de pied, et ferma la porte pour l'empêcher de
sortir. Le petit chien sauta par la fenêtre, en brisant un carreau, et
rejoignit sa maîtresse. Elle se sentit un peu rassurée par sa présence.
«Ne me quitte pas, Fidèle, mon bon chien!» lui disait-elle tout en le
flattant de la main.
La nuit était belle et claire, la lune brillait au plus haut du ciel
et sa blanche lueur éclairait le chemin. Fidèle courait devant sa
maîtresse, puis revenait en jappant; mais en approchant du carrefour,
il devint tout à coup silencieux, se blottit contre la jeune fille et
refusa d'avancer. Bellah le prit dans ses bras et continua sa route.
Arrivée à la croix de pierre, elle s'arrêta, saisie de terreur... Sur
un tertre de gazon, sous les rayons argentés qui faisaient ressortir
leurs figures étranges, sept petits hommes avec de grands chapeaux,
sept nains dansaient une ronde en chantant. Bellah laissa tomber
Fidèle, fit un signe de croix et voulut passer outre... Mais tous les
danseurs, sauf un seul, s'approchant d'elle, l'enveloppèrent dans leur
ronde en criant comme des mouettes:
«Dansez avec nous, belle fille!... Dansez avec nous!... Dansez avec
nous!...»
Bellah tremblait d'effroi, mais son naturel gracieux l'emporta sur sa
terreur et elle répondit doucement:
«Volontiers, mes bons messieurs, si cela peut vous faire plaisir.»
Et à l'instant même, deux nains, l'un à droite, l'autre à gauche, lui
saisirent les mains et elle se sentit entraînée dans une danse rapide,
mêlée de chants bizarres.
Au bout de quelques minutes, tout s'arrêta, et le nain qui tenait sa
main droite dit:
«Oh! l'aimable et gracieuse jeune fille!
--Qu'elle soit la moitié plus aimable et plus gracieuse encore!
répondit celui qui tenait la main gauche.
--Oh! la sage jeune fille! dit un troisième.
--Qu'elle soit la moitié plus sage encore! dit le quatrième.
--Oh! la belle jeune fille! dit le cinquième.
--Qu'elle soit la moitié plus belle encore! dit le sixième.
--Belle comme les étoiles!» ajouta le septième nain, celui qui n'avait
pas dansé avec les autres.
Puis, chacun à son tour, ils embrassèrent Bellah et disparurent
soudainement.
Elle se retrouva seule, au milieu du carrefour, et resta un moment
comme étourdie de cette singulière aventure. Le bruit des chants
tintait à ses oreilles, le mouvement de la danse lui tournait la tête...
La fraîcheur de la nuit lui rendit le calme, et, courageusement,
elle se dirigea vers la vieille chapelle dont on apercevait les murs
grisâtres, derrière les troncs des grands hêtres sombres. La porte
n'était fermée qu'au loquet, la jeune fille le souleva et pénétra dans
le sanctuaire. Le clair de lune, passant à travers les vitraux y jetait
de larges ombres et des lueurs fantastiques; mais elle s'avança sans
rien voir, ni rien entendre d'extraordinaire, trouva le livre d'heures
sur le banc où sa marâtre l'avait laissé, et l'emporta. Elle revint
au manoir, sans autre incident, avec Fidèle qui avait repris toute sa
bonne humeur.
«Voici votre livre d'heures, mère», dit-elle en le lui tendant.
Mais la méchante femme, au lieu de le prendre, restait la bouche
béante, les yeux grands ouverts, muette d'étonnement, tant elle était
éblouie par la beauté de la jeune fille. Quand elle retrouva la parole,
elle s'écria:
«Que vous est-il donc arrivé, pour être ainsi?
--Il ne m'est rien arrivé, mère», répondit Bellah.
Elle ne savait pas qu'elle fût si belle.
«N'avez-vous donc pas rencontré les _danseurs de nuit_?
--Si fait, je les ai rencontrés au carrefour de Croaz-ann-neud, et même
j'ai dansé un moment avec eux pour leur faire plaisir.
--Et ils ne vous ont pas fait de mal?
--Aucun mal! au contraire; ils m'ont dit des paroles très aimables.
--Vraiment? Et dans la chapelle? vous n'y avez vu personne?...
--Personne.
--C'est étrange!... Enfin!... Allez vous coucher.»
Toute la nuit, la marâtre fut tenue en éveil par l'aventure de Bellah.
«Sans doute, ce sont les danseurs de nuit qui l'ont ainsi changée,
se disait-elle. C'était déjà une jolie fille, je ne puis dire le
contraire, mais à présent sa beauté brille comme le soleil de mai. Il
faut que j'envoie là ma Catho, pour qu'il lui en arrive autant. Demain,
j'irai, comme en me promenant, du côté de la chapelle, j'y entrerai
pour dire ma prière, je laisserai encore mon livre d'heures, et, le
soir, Catho ira me le chercher.»
Le lendemain, au grand jour, l'extraordinaire beauté de Bellah frappa
tout le monde. Catho elle-même en fut stupéfaite et vint, hargneuse et
rechignée comme toujours, se plaindre à sa mère.
«Je n'y puis rien, dit celle-ci, c'est un don qu'elle a reçu la nuit
dernière. Si vous voulez devenir aussi belle qu'elle, et peut-être
davantage, faites ce qu'elle a fait; allez chercher mon livre d'heures
à la vieille chapelle du bois, je l'y ai laissé ce matin.»
Catho ne répondit rien;... elle était extrêmement poltronne et, gâtée
dès son enfance, elle n'avait jamais pris sur elle de faire quelque
chose qui lui fût désagréable. D'un autre côté, l'espoir de devenir
aussi jolie que Bellah lui souriait fort, car, malgré ses prétentions,
elle savait bien au fond qu'elle était fort laide, les gars du pays ne
se gênant pas pour le lui dire de cent façons. Elle s'en alla donc,
tout en grommelant, et tout le jour bêtes et gens se ressentirent de sa
mauvaise humeur.
Quand onze heures du soir sonnèrent, sa mère l'appela:
«Il est temps de partir, ma fille.
--Pas encore! dit Catho.
--Si, si, dépêchez-vous, n'ayez donc pas peur; il ne vous arrivera rien
du tout de fâcheux. Est-ce que Bellah a eu seulement une égratignure?
Et vous avez vu ce que sa course lui a valu!...»
Cet argument décida Catho. Elle se dirigea vers la porte:
«Fidèle! viens avec moi!» dit-elle.
Mais le petit chien de Bellah se sauva bien vite et courut se cacher
sous les jupons de sa maîtresse.
Catho lui lança un coup de pied en disant:
«Eh bien! vilaine bête, tu peux bien rester; je n'ai pas besoin de
toi...» Et elle partit.
Elle allait lentement, mourant de peur, faisant des oh! et des ah!! et
des cris d'effroi, chaque fois qu'un bruit léger rompait le silence
de la campagne, croyant toujours voir autour d'elle des essaims de
fantômes.
Enfin, elle arriva au carrefour; les _danseurs de nuit_ y étaient comme
la veille, chantant et dansant en rond. Elle s'arrêta pour les regarder.
«Voulez-vous danser avec nous, jeune fille? lui crièrent-ils.
--Moi! danser avec d'affreux crapauds comme vous? Jamais de la vie! Fi
donc!
--Oh! la sotte fille! dit un des nains.
--Qu'elle soit plus sotte de moitié! répondit son compagnon.
--Oh! la laide fille! ricana un troisième.
--Qu'elle soit plus laide de moitié! reprit un quatrième.
--Oh! la mauvaise fille! cria le cinquième.
--Qu'elle soit plus mauvaise de moitié! dit le sixième.
[Illustration: ELLE REJETA DES PETITS CRAPAUDS.]
--Et qu'il lui tombe de la bouche des crapauds chaque fois qu'elle
parlera», dit le septième.
Alors les nains, tous à la fois, poussèrent de grands éclats de
rire en agitant leurs longs bras, et disparurent comme si la terre
s'entr'ouvrait pour les recevoir.
Catho resta un peu saisie, mais elle prit le parti de retourner à la
maison beaucoup plus vite qu'elle n'était venue, et sans passer par la
chapelle.
Sa mère, anxieuse, l'attendait sur le seuil du manoir. Mais dès qu'elle
l'eut aperçue, elle s'écria:
«Dieu! qu'est-ce qui a bien pu t'arriver, ma pauvre fille? Et tu ne
rapportes pas mon livre d'heures?
--Non certainement! Allez le chercher vous-même, si vous y tenez tant
que cela.» Et elle rejeta deux ou trois petits crapauds.
«Tu n'as donc pas rencontré les _danseurs de nuit_?
--Si, je les ai rencontrés, les vilains monstres!»
A ces mots, une foule de petits crapauds vinrent rejoindre les premiers.
«Ciel! quel événement! Tais-toi! tais toi! ne te montre à personne!»
dit sa mère.
Et elle la poussa dans une chambre retirée, où elle l'enferma à double
tour, la laissant exhaler sa rage impuissante en torrents d'injures et
s'enlaidir de plus en plus à mesure que sa figure gonflait et que ses
yeux rougissaient.
«La malheureuse est ensorcelée, pour sûr! c'est quelque tour de la
façon de Bellah! Elle me le payera cher! murmurait entre ses dents
la marâtre au désespoir. Je jure que je me vengerai, et le plus tôt
possible!»