II

Cependant, il n'était bruit aux alentours que de la sagesse et de la

beauté de Bellah, et, de tous côtés, des gens riches et puissants

venaient pour la demander en mariage. Mais la marâtre les éconduisait

tous.

Un jour, un jeune prince se présenta et fut si ébloui en voyant

la jeune fille, si charmé de sa grâce, si enchanté de son esprit,

qu'il voulut l'épouser sur-le-champ. Par extraordinaire, la méchante

belle-mère, changeant tout à coup de tactique, accueillit immédiatement

sa demande.

«C'est un grand honneur que vous me faites, et à ma fille aussi,

répondit-elle, avec force révérences; et je pense que plus tôt

vous serez marié, mieux cela vaudra. Nous allons donc célébrer les

fiançailles dès ce soir.»

Le prince, ravi de voir que les choses s'arrangeaient si vite et si

bien, s'empressa de faire venir des joyaux, des diamants, de riches

vêtements, toutes sortes de cadeaux pour sa belle fiancée et le jour du

mariage fut fixé.

[Illustration: LE PRINCE DEVAIT LA CONDUIRE A L'ÉGLISE DANS UN CARROSSE

TOUT DORÉ.]

Le matin des noces, un brillant cortège de seigneurs et de nobles

dames, magnifiquement parés et montés sur de superbes coursiers, vint

chercher l'épousée.

Le prince devait la conduire à l'église dans un grand carrosse tout

doré.

La marâtre attendait ce moment pour mettre à exécution son infernal

projet. Elle fit revêtir à sa fille la robe de noce et les parures de

Bellah, puis, après avoir enfermé celle-ci dans un grand coffre, dont

elle emporta la clef, elle alla trouver le prince et fit monter dans

la voiture Catho, toute enveloppée d'un épais voile de dentelle. A

peine assise, elle prétendit que le soleil la gênait, que les courants

d'air lui faisaient mal et, à force de grimaces, obtint du prince que

les portières seraient fermées et les rideaux tirés, si bien qu'ils

se trouvèrent tous trois dans une profonde obscurité. Elle avait bien

recommandé à Catho de ne pas ouvrir la bouche, et, pour que son silence

ne fût pas trop remarqué, elle pria le prince de ne pas parler à sa

fiancée jusqu'au retour de la cérémonie, parce que celle-ci était très

timide.

Le carrosse partit enfin. Le petit chien, Fidèle, courait après en

jappant de toutes ses forces... _Ouéa! ouéa! ouéa!_

«Ce petit chien a une singulière façon d'aboyer, dit le prince,

écoutez-le; ne dirait-on pas qu'il dit: Où est Bellah? où est Bellah?

--Quelle idée vous avez là, mon gendre! répondit la marâtre. Ne faites

donc pas attention aux jappements de ce petit roquet! Ne voyez-vous pas

qu'il veut monter dans le carrosse avec nous? Mais je n'en veux pas, il

abîmerait nos toilettes.»

Le prince ne répliqua pas, mais les cris du chien, le mutisme de sa

fiancée, la singulière tournure qu'elle avait, lui donnaient beaucoup à

penser, et il restait songeur et silencieux.

Comme le cortège traversait un bois touffu, un petit oiseau vint se

percher sur le haut du carrosse; il sifflait, roucoulait, chantait, et

les paroles de sa chanson se faisaient entendre si clairement, que le

prince n'en perdit pas un mot. Voici ce qu'il disait dans son langage:

Hélas! hélas! ma douce amie,

Bellah, l'aimable et la jolie,

Seule est restée à la maison

Au fond d'un coffre, sa prison;

Et la méchante et laideronne,

Prenant sa place et sa couronne,

Déjà se croit reine des cieux...

Oh! prince, oh! prince, ouvrez les yeux!

«Qu'est-ce que chante cet oiseau?» dit le prince quand la chanson fut

finie.

«Mais rien, mon gendre! Rien du tout, n'y faites pas attention!»

Pour le coup, le prince était fâché:

«Il se passe ici quelque chose de tout à fait extraordinaire! je veux

savoir ce que c'est!» dit-il d'une voix impérieuse.

L'oiseau reprit de plus belle sa chanson.

«Arrêtez le carrosse!» cria le prince. Il descendit, fit ouvrir les

portières, tira les voiles de sa fiancée et poussa un cri d'horreur à

la vue du monstre qu'il allait épouser.

«Hors d'ici! affreuses créatures! quittez mon carrosse, et que je ne

vous revoie plus! s'écria-t-il. Malheur à vous, si je vous retrouve

jamais sur mon chemin!!»

Effrayées de son air terrible, Catho et sa mère descendirent sans

protester, et le prince et sa suite partirent au galop pour retourner

au manoir.

De chambre en chambre, par les escaliers, par les corridors, le prince

allait criant à voix haute:

«Bellah! Bellah! ma chérie, Bellah! mon amour, où êtes-vous?»

Il arriva enfin dans la salle où était la pauvre fille, et, du fond du

coffre, une douce voix répondit:

«Ici!»

Le prince regarda autour de lui, vit une cognée, s'en saisit et

en donna de si grands coups sur le coffre qu'il fut brisé en peu

d'instants. Bellah en sortit plus morte que vive, mais sitôt que le

grand air l'eut un peu ranimée, son fiancé la fit monter dans le beau

carrosse doré, sans toilette et sans atours, telle qu'elle était, et la

conduisit à l'église où le mariage fut célébré immédiatement.

Le petit chien, Fidèle, qui n'avait jamais quitté sa maîtresse,

la suivit jusqu'au pied de l'autel, au grand étonnement de toute

l'assistance qui ne pouvait s'expliquer pourquoi on tolérait la

présence de ce petit animal en si brillante compagnie.

Quand le cortège repassa sur la route, Catho et sa mère y étaient

encore, assises dans la douve[9], pleurant de rage et d'humiliation, au

milieu d'une légion de crapauds.

[9] Le fond du fossé.

Il y eut ensuite de grandes fêtes et de grands festins, et tout le

monde se réjouit du bonheur des deux époux, qui vécurent longtemps et

eurent beaucoup d'enfants.

_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 115) des Littératures

populaires de toutes les nations. Contes populaires

de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

[Illustration: SUR LA PORTE APPARUT UNE HIDEUSE VIEILLE.]

Contes du pays d'Armor · 第 29 / 64 题