IV

Le jardinier et sa femme vécurent encore plusieurs années, très heureux

et très fiers de leurs beaux enfants d'adoption qui les aimaient

tendrement. On n'avait rien négligé pour leur éducation et ils avaient

répondu en tout aux soins qu'on avait pris d'eux.

Le roi les trouvait charmants; il les faisait souvent venir auprès de

lui et se plaisait en leur compagnie. Chaque dimanche, on les voyait

assis à côté de lui, dans son banc, à la grand'messe.

Tout le monde admirait leur belle taille et leur jolie figure, mais on

s'étonnait de voir leur front couvert d'un bandeau de ruban d'or, qui

d'ailleurs leur seyait fort bien. Leur mère adoptive, en effet, avait

voulu que tous les trois portassent constamment ce bandeau pour cacher

l'étoile dont ils étaient marqués.

A la mort du jardinier et de sa femme (qui ne lui survécut guère),

le roi fit venir les trois enfants au palais pour y demeurer, et il

s'attachait à eux chaque jour davantage.

Un jour d'hiver, il était parti à la chasse avec les deux jeunes

garçons, et leur sœur, un peu désœuvrée, descendit dans la grande

cuisine du palais. Elle s'amusait à voir les serviteurs affairés, les

pourvoyeurs apportant les viandes, les volailles, les légumes, les

fruits; les pâtissiers enfarinés, les marmitons, courant de-ci, de-là,

comme des souris. Un arbre entier flambait dans la grande cheminée, et

la lueur joyeuse de la flamme mettait des rayons d'or sur les fonds

polis des bassins de cuivre jaune.

Une vieille femme, toute courbée sur son bâton d'épine, entra dans la

cuisine. Elle tremblait de froid, et ses dents claquaient.

«Hou! hou! hou! je suis glacée!» disait-elle en geignant.

La belle Hénora (c'est ainsi que s'appelait la jeune fille) fut touchée

de compassion.

«Approchez-vous du feu, grand'mère, dit-elle, chauffez-vous à l'aise,

je vais vous faire donner une écuelle de soupe, cela vous fera du bien.

--Ma bénédiction sur vous, mon enfant! Vous êtes aussi bonne que belle.

Ah! si vous aviez _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_, _l'oiseau

de vérité_, vous sauriez le secret de votre naissance et vous n'auriez

point votre pareille sur la terre.

--Oh! grand'mère, que dites-vous là? Est-il possible? Mais comment

avoir toutes ces merveilles?

--Vous avez ici deux frères, ce sont eux qui peuvent vous les procurer.»

Et la vieille s'en alla, sans dire un mot de plus.

A partir de ce moment, Hénora devint songeuse, inquiète, difficile à

contenter. Les paroles de la vieille femme lui revenaient sans cesse à

l'esprit, et elle ne s'intéressait plus à rien de ce qui l'entourait.

Ses frères, qui l'aimaient tendrement, s'affligeaient de la voir ainsi

changée et plus triste de jour en jour, elle, autrefois, si gaie et si

charmante.

«Qu'as-tu donc, lui disaient-ils, es-tu malade?

--Non.

--Es-tu fâchée après nous?

--Non, oh! non!

--Tu te déplais ici?

--Non.

--Que désires-tu? dis-le-nous.

--Rien.

--Veux-tu une belle robe, plus belle que toutes celles que tu as déjà?

Le roi est si bon qu'il te la donnera sûrement.

--Non, je n'ai pas besoin de robes, j'en ai assez.

--Veux-tu un collier d'or et d'argent, avec des perles tout autour, et,

au milieu, une belle croix d'opale et de diamants?

--J'ai des bijoux plein mon coffret, et vous voyez bien que je ne les

porte même pas.

--Veux-tu une promenade sur l'eau, dans une barque toute remplie de

fleurs, avec des voiles de soie blanche, des cordages de soie rouge,

et vingt matelots, vêtus de velours bleu, qui feront la manœuvre en

chantant?»

Hénora secoua la tête.

«La mer est perfide, dit-elle, et qui sait ce qui peut arriver!...

--Veux-tu un beau cheval blanc, avec une queue tombant jusqu'à terre?

Nous le dresserons si bien, qu'il se mettra à genoux devant toi, pour

que tu montes sur son dos sans aucune peine.»

Hénora sourit en voyant ses frères si bons, mais deux larmes coulèrent

sur ses joues, comme deux gouttes de rosée sur une fleur.

«Ne vous tourmentez pas davantage, dit-elle, car tout ce que vous me

proposez n'est rien auprès de ce que je voudrais vous demander.

--Qu'est-ce donc? dis vite.

--Vous voulez le savoir?

--Oui, oui, dis-nous-le tout de suite.

--Je voudrais avoir _l'eau qui danse, la pomme qui chante, l'oiseau de

vérité_.»

Les jeunes gens se regardèrent avec stupéfaction, puis, après un moment

de silence:

«Qui t'a mis en tête de pareilles idées? dit Hervé, l'aîné des deux

frères.

--Un jour, il est venu à la cuisine, pendant que j'y étais, une vieille

femme qui m'a dit: «Mon enfant, si vous aviez _l'eau qui danse_, _la

pomme qui chante_, _l'oiseau de vérité_, vous connaîtriez le secret de

votre naissance et vous n'auriez pas votre pareille au monde.» Depuis,

je ne cesse d'y penser nuit et jour et je mourrai de chagrin si je ne

les ai pas.

--Console-toi, petite sœur, tu les auras! s'écria le bon Hervé. Si ces

merveilles existent sur la terre, je saurai les trouver et je te les

apporterai. J'ai plus d'une fois entendu dire à ma nourrice que nous

n'étions pas les enfants du jardinier du roi et de sa femme. Comme toi,

je veux savoir qui étaient nos parents, s'ils vivent encore, et dans

quel pays ils demeurent. Dès demain, je partirai.

--Oh! mon frère chéri, reste avec moi! Ne t'éloigne pas! je serais au

désespoir qu'il t'arrivât malheur! Je me reprocherais toute ma vie de

t'avoir mis en péril pour satisfaire une fantaisie!»

Et se pendant à son cou, elle l'accablait de caresses.

«Non, non, dit-il, en se dégageant des bras d'Hénora, ne me retiens

pas, petite sœur, laisse-moi faire et sois sans inquiétude.

--Sans inquiétude! ô mon Dieu! je ne cesserai d'être inquiète! Sans

nouvelles de toi,... sans savoir même où tu te trouves!»

Il détacha de sa ceinture un petit poignard, dont le manche, richement

ciselé, sortait d'un fourreau de maroquin fauve, rehaussé d'or, et le

tendit à sa sœur.

«Tiens, dit-il, je te donne ce poignard. Tire-le du fourreau,

plusieurs fois par jour, pendant un an et un jour. Aussi longtemps que

la lame sortira de son étui, nette et brillante, c'est qu'il ne me sera

arrivé aucun mal;--mais si elle te résiste et reste au fourreau, malgré

tous tes efforts... ce sera signe que j'aurai cessé de vivre.»

Hénora prit le poignard et, après de tendres adieux, Hervé quitta son

frère et sa sœur.

Bien des mois s'écoulèrent sans nouvelles de lui, mais le poignard

quittait aisément son fourreau, et cela calmait les terreurs d'Hénora.

Un jour, pourtant, quoiqu'elle tirât de toutes ses forces, jusqu'à

meurtrir ses blanches mains, le poignard resta dans l'étui. Elle appela

Guy, son second frère, à son secours, mais leurs efforts réunis ne

parvinrent pas à dégager la lame d'un demi-pouce; ne doutant plus alors

de la fin tragique d'Hervé, la jeune fille éclata en sanglots.

«C'est moi, s'écria-t-elle, qui ai envoyé mon pauvre frère à la mort.

Sans ma fatale curiosité, il serait encore là près de nous! Jamais,

non, jamais, je ne m'en consolerai!

--Ah! chère petite sœur, mon chagrin est aussi grand que le tien, mais

je ne puis le supporter dans l'oisiveté. Je vais aller à la recherche

de notre frère aîné», dit Guy.

Les sanglots d'Hénora redoublèrent.

«Non, mon Guy! mon frère chéri! ne me quitte pas! Je serais trop

malheureuse, s'il fallait vous perdre tous deux!

--J'irai, ma sœur, je le veux! et je ne cesserai pas de marcher que je

n'aie retrouvé mon frère. Tiens, voilà un chapelet que je te donne. Les

grains sont enfilés dans un ruban, comme tu vois. Fais-les couler entre

tes doigts, l'un après l'autre, le plus souvent que tu pourras. Tant

qu'ils glisseront sans difficulté, ce sera bon signe. Mais quand l'un

d'eux s'arrêtera, alors, moi aussi, j'aurai cessé de vivre!»

Hénora, restée seule, abîmée dans la tristesse, ne songeait qu'à ses

deux frères et passait et repassait les grains de son chapelet entre

ses longs doigts blancs, dans ses mains amaigries. Au moindre petit

arrêt, son cœur battait avec violence et sa tête s'exaltait. Hélas! le

moment vint aussi où, pour la seconde fois, elle eut à pleurer le sort

d'un frère. Un grain, obstinément fixé au ruban, refusa d'avancer en

dépit des plus grands efforts.

Elle jeta son chapelet de côté...

«C'est assez pleurer! s'écria-t-elle, je veux revoir mes frères,

morts ou vifs! Je ne m'arrêterai pas jusqu'à ce que j'aie accompli ma

mission!»

Avec une énergie et une activité que rien ne rebutait, elle pressa les

préparatifs de sa périlleuse entreprise. Elle se procura des habits de

cavalier, un bon cheval, mit dans sa ceinture une bourse pleine d'or,

des armes; derrière elle, un petit portemanteau contenant quelques

hardes et les objets nécessaires en voyage. Puis, sans rien dire à

personne, un beau matin, elle partit, bien avant l'aube naissante.

Pendant tout le jour, elle chevaucha sans s'arrêter et, vers le soir,

s'engagea dans une plaine immense qui s'étendait jusqu'aux limites de

l'horizon.

Interdite, à la vue de ce désert, elle se demandait de quel côté il

fallait se diriger, quand elle aperçut, dans un vieil arbre creux, un

tout petit bonhomme, très vieux. Il sortit de l'arbre et vint au-devant

d'elle, traînant une barbe blanche, si longue, qu'il s'y embarrassait

les jambes à chaque pas.

«Bonjour! bonjour! la fille du roi! lui cria-t-il.

--Bonjour, grand-père! mais vous me prenez pour une autre, car je ne

suis pas fille de roi.

--Non, non, fillette, je ne me trompe pas, je vous connais bien.»

Hénora le regarda d'un air émerveillé.

[Illustration: ELLE APERÇUT UN PETIT VIEILLARD TRAÎNANT UNE SI LONGUE

BARBE...]

«Comment me connaissez-vous? dit-elle, moi, je ne vous ai jamais vu.

Mais dites-moi, grand-père, est-ce que cette longue barbe blanche ne

vous gêne pas? Elle vous fait trébucher à chaque instant.

--Si fait, ma pauvre enfant, j'en suis bien incommodé. Et pourtant, je

devrais y être accoutumé, voilà cinq cents ans que je la porte; mais

plus je vieillis, plus elle me gêne.

--Voulez-vous que je la coupe?

--Oui, oui, bien volontiers.»

Elle tira de son portemanteau une paire de ciseaux d'or, et

s'agenouillant auprès du petit vieillard se mit à couper la barbe.

La besogne n'allait pas vite, car les ciseaux n'étaient pas grands et

la barbe était dure et touffue; mais à force de patience et de bonne

volonté, Hénora en vint à bout et ne se releva que lorsque la dernière

mèche eut rejoint les autres sur le sol, où elles gisaient amoncelées

comme une lourde toison.

Le petit vieillard sauta d'allégresse.

«Ma bénédiction sur vous, fille du roi! s'écria-t-il, car vous m'avez

délivré de mon enchantement. Depuis cinq cents ans que je suis ici, il

a passé bien des gens devant moi, personne, avant vous, n'a eu pitié du

pauvre vieux. Mais vous en serez récompensée, ma chère enfant. Je sais

où vous allez; vous cherchez vos frères, vous les retrouverez et vous

les sauverez, si vous avez du courage, de la patience et du sang-froid.

Écoutez-moi bien, retenez toutes mes paroles et suivez fidèlement

toutes mes instructions.

«A soixante lieues d'ici, vous verrez une auberge, à droite, au bord

du chemin. Descendez là, mangez, buvez, puis laissez-y votre cheval,

et dites que vous payerez à votre retour. Bientôt après avoir quitté

cette maison, vous vous trouverez au pied d'une haute montagne. Il

vous faudra la gravir, ce que vous ne ferez qu'avec bien de la peine,

car elle est hérissée de rochers ardus. Vous aurez aussi à souffrir

du froid et de la tempête, mais ne perdez point courage et continuez

à monter, quand même. Un peu avant d'arriver au sommet, vous vous

engagerez sur une route bordée d'un grand nombre de piliers de pierre

noire; ces piliers sont les personnes qui, ayant essayé comme vous de

gravir la montagne, ont perdu courage. Vos frères sont parmi elles.

Tout en haut, vous trouverez une plaine, une belle prairie émaillée de

fleurs et, au milieu, un pommier abritant un siège d'or. Asseyez-vous

et feignez de vous endormir. _L'oiseau de vérité_ qui est sur les

branches du pommier en descendra et viendra de lui-même dans une cage

qui est sous l'arbre; fermez vite la porte alors, et enlevez la cage;

puis coupez un rameau du pommier, avec le fruit qu'il supporte, car

c'est là _la pomme qui chante_. Enfin, du pied de l'arbre jaillit une

source limpide: c'est la fontaine de _l'eau qui danse_. Puisez-en une

pleine fiole et retournez sur vos pas sans vous arrêter. Seulement,

en descendant la route, jetez une goutte d'eau sur chaque pilier de

pierre pour faire cesser la métamorphose de tous les malheureux qu'ils

renferment.

--Merci bien, bon petit homme, dit Hénora, je n'oublierai jamais le

service que vous me rendez.

--Bon courage, la belle fille, dit le vieillard, et n'oubliez rien de

ce que je vous ai dit.»

Elle remonta à cheval et arriva sans encombre à l'auberge du chemin.

Elle y coucha, but et mangea, reprit des forces et, laissant derrière

elle son cheval et son portemanteau, se remit en route. Après avoir

fait une lieue environ, elle s'arrêta au pied d'une haute montagne

qui s'élevait jusqu'au ciel et la considéra avec angoisse. C'était

un immense rocher ardu, desséché, couvert de ronces et d'épines,

sans la moindre trace de chemin frayé. La jeune fille commença à le

gravir; les cailloux déchiraient ses pieds mignons, de gros blocs,

se détachant du sol sous ses pas, menaçaient de l'emporter dans des

abîmes; d'autres, suspendus au-dessus de sa tête, tombaient tout à coup

avec un fracas effroyable, rebondissaient autour d'elle et semblaient

près de l'écraser. Parfois, la pente était si rude qu'il lui fallait

s'aider des mains, pour se hisser péniblement de rocher en rocher.

Les broussailles accrochaient ses vêtements en lambeaux, les épines

rayaient de sillons sanglants sa chair délicate. Pourtant elle ne

perdait pas courage et continuait à monter lentement. A mi-chemin de la

montagne, de nouveaux tourments vinrent l'assaillir. Une bise furieuse

lui soufflait au visage; des rafales de neige l'aveuglaient; la grêle,

le tonnerre faisaient rage et un froid glacial engourdissait ses

membres.

[Illustration: LA PENTE ÉTAIT SI RUDE QU'IL LUI FALLAIT S'AIDER DES

MAINS.]

«Jamais je n'arriverai jusqu'en haut, pensa-t-elle, je n'en puis

plus... Mes forces m'abandonnent, je vais mourir ici!...»

Elle allait s'arrêter, quand la lueur fugitive d'un éclair lui montra

deux piliers de pierre noire, au bord d'une route. Cette vue ranima son

courage et les paroles du vieillard lui revinrent à l'esprit.

«Ce sont mes frères, pensa-t-elle, il faut que je les sauve, coûte que

coûte.»

Et elle reprit sa marche. La route s'allongeait devant elle, sinistre

et sombre, et bordée de noirs piliers. La tempête pourtant s'apaisait;

le froid devenait moins intense. Épuisée de fatigue, Hénora avançait

toujours...

Tout à coup, comme si des voiles se fussent écartés subitement devant

elle, lui apparut, sous un ciel bleu sans nuages, une admirable

prairie, éclairée des rayons du soleil; en même temps, un tiède zéphyr,

tout embaumé de parfums légers, caressait le gazon émaillé de fleurs,

le courbant en grandes ondes, semblables aux vagues de la mer.

Sans se laisser aller au désir de se reposer dans ce lieu de délices,

Hénora courut tout droit au grand pommier dont le vieillard lui avait

parlé et se laissa tomber sur le siège d'or.

Elle feignit de s'endormir, mais, à travers ses yeux à demi fermés,

elle voyait un beau merle descendre vers elle en sautillant de branche

en branche. Il s'approcha tout doucement, picota du bec l'épaule, les

bras, les cheveux de la dormeuse, puis vint se percher sur le dossier

du siège et chanter à pleine voix. Hénora ne faisait pas un mouvement.

A ses pieds, une cage dorée, dont la porte était ouverte, reposait sur

le gazon. L'oiseau y entra doucement... Crac!... d'un coup sec, la

jeune fille fit tomber la porte, l'oiseau se débattit en vain, il était

pris! Alors prenant la voix humaine:

«Tu m'as attrapé, fille du roi! Bien d'autres ont essayé de me

prendre, nul avant toi n'a pu y réussir! Mais tu as été conseillée par

quelqu'un de savant!»

Hénora, en toute hâte, cassa une branche qui pendait au-dessus de sa

tête; à son extrémité se balançait une belle pomme rouge: _la pomme

qui chante_, puis, sans perdre de temps, elle plongea dans la source

cristalline qui sortait de terre, au pied de l'arbre, une fiole

qu'elle avait apportée, la remplit de _l'eau qui danse_ et partit

en toute hâte, emportant son triple butin. Aussitôt arrivée sur la

route, elle commença à jeter une goutte d'eau sur chaque pilier et

il en sortait des princes, des ducs, des barons, des chevaliers qui

l'entouraient de toutes parts, la suppliaient de leur donner _l'eau

qui danse_ ou _la pomme qui chante_ ou _l'oiseau de vérité_, mais elle

pressait le pas, délivrant toujours, sur son passage, les victimes des

enchantements, jusqu'à ce qu'enfin elle arriva à ses deux frères, les

deux derniers piliers. Ils ne la reconnurent pas, elle en profita pour

fuir rapidement sans eux. Elle retrouva à l'auberge ses effets et son

cheval, changea de vêtements, paya sa dépense, et partit au grand galop

pour le château royal, où elle arriva saine et sauve.

V

Guy et Hervé revinrent plusieurs jours après leur sœur, sans se douter

aucunement que celle-ci eût quitté le palais. Elle les accueillit avec

de tendres embrassements.

«Ah! mes frères chéris, s'écria-t-elle, que d'inquiétudes vous m'avez

causées! Que j'ai versé de larmes en vous attendant! Comme votre voyage

a duré longtemps! Je n'espérais plus vous revoir; mais Dieu soit loué,

puisque vous voici de retour!

--Hélas! oui, ma pauvre sœur, nous avons fait une bien longue absence,

nous avons eu bien des peines, éprouvé bien des fatigues, et tout cela

inutilement, dit Hervé.

--Et, ajouta Guy, nous devons encore nous estimer heureux d'avoir pu

revenir.

--Comment donc! vous ne rapportez pas _l'eau qui danse_, _la pomme qui

chante_ et _l'oiseau de vérité_?

--Non, avouèrent les deux jeunes gens tout honteux; nous revenons les

mains vides, et, ce qu'il y a de plus contrariant encore, c'est qu'un

autre a eu la chance de réussir là où nous avions si piteusement échoué.

--Un autre! qui donc, mes frères chéris?

--Un jeune chevalier que nous ne connaissons pas. Dieu, qu'il était

beau! Ah! si tu avais pu le voir, petite sœur! tu serais tombée en

adoration devant lui.

--Qui sait?...» dit Hénora, et elle sourit d'un air mystérieux.

Le roi avait été ravi de retrouver ses trois jeunes amis. Il voulut que

leur retour fût fêté par de grandes réjouissances, et tout d'abord par

un somptueux repas. On y invita une foule de grands personnages et le

public fut même admis à contempler le banquet. La méchante nourrice et

Marianik en profitèrent pour se glisser dans la salle et prendre place

au festin.

Hénora était assise à la droite du roi, belle et gracieuse comme une

vraie souveraine. Au dessert, on apporta devant elle une coupe du plus

pur cristal, enchâssée dans l'or ciselé. Elle tira alors de son sein

une petite fiole, en versa le contenu dans la coupe, et dit à haute

voix: _Eau qui danse, fais ton devoir!_

Et voilà l'eau qui bouillonne, se soulève, s'élance en un jet irisé

de mille couleurs, s'inclinant, se relevant, se penchant de côté et

d'autre, se divisant en bulles légères qui semblaient danser, en effet.

Bouche béante, les convives admiraient ce prodige, mais quel fut leur

étonnement, lorsqu'une belle pomme rouge, posée sur une assiette

d'argent à côté de la coupe, sur l'ordre de la princesse, se mit à

chanter, d'une voix claire et mélodieuse, les plus belles chansons du

monde, en faisant des roulades mieux qu'aucun des chanteurs fameux de

ce temps-là.

Tout le monde l'écoutait avec ravissement, quand, tout à coup, un

charmant oiseau de la grosseur d'un merle, s'échappant d'une cage

dorée, voltigea tout autour de la table.

C'était un spectacle curieux que de voir les invités, la bouche

ouverte, les yeux écarquillés, comme ravis en extase.

«A qui appartiennent ces merveilles? dit le roi, quand sa stupéfaction

lui permit de parler.

--A moi, sire! répondit Hénora.

--Mais d'où viennent-elles? comment les avez-vous acquises? de qui les

tenez-vous? Et avant tout, qu'est-ce que c'est?

--_L'eau qui danse_, _la pomme qui chante_ et _l'oiseau de vérité_.

--Je vous offre de partager ma couronne si vous me les donnez!

Épousez-moi, vous serez reine, mon royaume vous appartiendra.

--Attendez un peu, sire, je vous en prie, vous n'avez pas encore appris

tout ce que vous devez savoir. Mon oiseau parle, et il a bien des

choses à vous révéler...»

Le roi regarda la jeune fille avec un étonnement mêlé d'une sorte

d'effroi, et l'attention des assistants redoubla.

«Parlez, mon gentil oiseau», dit Hénora, et elle lui tendit son doigt,

sur lequel il vint se poser gracieusement.

«Que personne ne sorte de la salle!»

Telles furent les premières paroles de l'oiseau et chacun se sentit

terrifié, surtout la vieille sorcière de nourrice et sa méchante

complice. On ferma toutes les issues et des gardes furent placés auprès.

«A présent, mon oiseau, dites la vérité», reprit la princesse d'un ton

grave.

L'oiseau battit trois fois des ailes, puis, se tournant vers le roi,

commença à parler ainsi, d'une petite voix perçante qu'on entendait

jusqu'aux extrémités de la pièce:

«Il y a vingt ans, sire, que votre femme, la belle Lizik, est enfermée

dans une tour, abandonnée de tout le monde. Vous la croyez morte depuis

longtemps, mais elle vit; elle n'a même souffert aucun mal des rudes

traitements qu'elle a endurés, car c'est injustement qu'elle a été

accusée et jetée dans une sombre prison...»

Ici l'oiseau s'arrêta,... un bruit de paroles venait de s'élever au bas

bout de la table.

«Je me sens mal, disait une femme, laissez-moi sortir avec ma compagne,

il me faut de l'air, vite, vite,... je me meurs.

--Silence!!... cria le roi d'une voix terrible. Continuez, oiseau de

vérité.

--Vous avez eu deux fils et une fille, sire, nés tous trois de Lizik,

votre femme. Les voici!... Enlevez les bandeaux qui entourent leur tête

et vous verrez briller une étoile à leur front...»

Le roi se leva précipitamment, descendit de son siège, arracha lui-même

les bandeaux des trois jeunes gens et reconnut ses enfants!!!... Il

faillit s'évanouir de bonheur et les pressa dans ses bras, les yeux

baignés de larmes. Puis, dominant son émotion:

«Tu as encore des révélations à me faire, oiseau de vérité, dit-il, va

jusqu'au bout, je veux tout savoir!...

--Les auteurs de tout ce mal, sire, c'est votre belle-sœur et Katel

Binic; elles vous ont fait croire que vous n'aviez pour fils que de

petits monstres affreux, ressemblant à des chiens, tandis que vos

pauvres enfants, des créatures belles comme le jour, étaient, aussitôt

après leur naissance, exposés sur la rivière, dans une corbeille

d'osier. Votre jardinier les recueillit, les éleva. Vous même, inspiré,

sans le savoir, par l'amour paternel, vous vous êtes attaché à eux et

l'avenir leur souriait... La cruelle sorcière, leur ennemie, a tenté de

nouveau leur perte. Déguisée en mendiante, elle sut pénétrer dans votre

palais et toucher de compassion le cœur généreux de votre fille. C'est

alors qu'elle en profita pour pousser la jeune princesse à envoyer ses

frères chercher _l'eau qui danse_, _la pomme qui chante_ et _l'oiseau

de vérité_; entreprise périlleuse, où la méchante femme pensait que les

deux frères périraient. Ils n'en seraient certes pas revenus sans le

courage et la persévérance de leur sœur, qui, après de grandes peines

et malgré de terribles épreuves, a réussi à les délivrer et à rapporter

l'_eau_, la _pomme_, l'_oiseau_.»

L'émotion du roi fut telle à ces dernières paroles, qu'il tomba comme

foudroyé. On lui prodigua les soins les plus empressés; mais aussitôt

qu'il revint à lui, il sortit en hâte et se rendit au donjon où la

pauvre Lizik, depuis si longtemps, languissait prisonnière. Les deux

époux se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et ce ne fut tout

d'abord qu'au milieu des sanglots qu'ils échangèrent quelques paroles

entrecoupées.

Puis le roi prit la reine par la main et la conduisit dans la salle du

banquet.

Elle y fut reçue avec de grandes acclamations et tout le monde

s'étonnait de voir que ses longues souffrances n'avaient altéré en rien

sa grâce et sa beauté. Le roi la fit asseoir à sa droite et boire dans

sa coupe; mais à peine eut-elle pris quelques gouttes, que, toute pâle,

elle se renversa sur le dossier de son siège, ferma les yeux, et poussa

un long soupir... Elle était morte!...

Le roi, fou de douleur et de colère, se jeta sur son corps, la tenant

embrassée si étroitement qu'on eut toutes les peines du monde à la lui

enlever.

Il lui fit faire de somptueuses funérailles et obligea toute la cour à

porter le deuil pendant longtemps; enfin, pour la venger, il fit mettre

à mort sa belle-sœur et Katel Binic ce tison d'enfer.

Je n'en sais pas plus long sur la princesse et ses deux frères. Je

pense qu'ils firent de bons mariages tous les trois. Et pour ce qui est

de l'_oiseau de vérité_, l'histoire ne dit pas s'il continua de dire la

vérité, mais je présume que oui,--puisque ce n'était pas un homme.

_Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 277) des Littératures

populaires de toutes les nations. Contes populaires

de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)_

[Illustration]

[Illustration: SA MARATRE LA DÉTESTAIT, L'ACCABLAIT DE TRAVAUX RUDES.]

Contes du pays d'Armor · 第 27 / 64 题