Ici Diodore entre dans de longs détails sur la construction de Ninive,

au bord de _l'Euphrate_ (au lieu du Tigre); puis sur la reprise des

hostilités contre les Bactriens; sur les aventures singulières et la

fortune de Sémiramis, etc.; il raconte comment, par son esprit, son

courage et sa beauté, cette femme devint épouse de _Ninus_, lui donna un

fils appelé _Ninyas_, et peu de temps après régna seule par le décès du

roi; il expose comment, pour égaler et même surpasser la gloire de son

mari, elle bâtit la ville de Babylone avec ses murs énormes, ses tours

nombreuses, ses quais, ses ponts, son temple de Bélus, et ses deux

palais communiquant, par dessous l'Euphrate, au moyen d'un boyau de

galerie voûtée, etc., etc.--«Quant au jardin suspendu, placé près de la

citadelle, ce ne fut pas Sémiramis, _mais un roi syrien_ qui, dans des

temps postérieurs, le construisit pour une de ses concubines née en

Perse, et désireuse de revoir, comme dans son pays natal, de vertes

prairies sur des montagnes. (Diodore décrit la construction de ce

jardin.) Sémiramis bâtit encore sur l'Euphrate et le Tigre, d'autres

villes où elle établit des marchés et des foires pour les marchandises

qui venaient de la Médie et de la Parétakène;.... et parce que ces deux

fleuves sont, après le Nil et le Gange, les plus grands de l'Asie, leur

lit est le véhicule d'un commerce très-actif; en même temps que les

villes placées sur leurs bords sont le siége d'une foule de riches

marchés qui contribuent à la magnificence de celui de Babylone, etc.,

etc.»

En quittant Babylone, Sémiramis mène son armée en Médie, campe au pied

du mont _Bagistan_[254], y construit un _jardin_ magnifique, fait

sculpter sur le rocher, des chasses d'animaux et des inscriptions en

_lettres assyriennes_; construit un autre jardin autour du rocher

_Xaoun_; se livre à toutes les voluptés, ne veut point d'époux, de peur

de perdre son sceptre, mais prend des amants qu'ensuite elle fait périr.

Elle s'avance vers Ekbatane, parcourt _la Perse_ et les autres provinces

de son empire, laissant partout sur ses pas des monuments qui durent

encore et gardent son nom. De là, Ktésias la conduit en Egypte et en

Libye dont elle soumet une partie, et où elle consulte l'oracle sur la

fin de sa vie; puis elle retourne à Bactres, et entreprend au bout de

trois ans, contre les Indiens, une guerre où elle perd beaucoup de

troupes, et faillit elle-même de périr. Enfin, avertie que son fils lui

dresse des embûches (selon la prophétie de l'oracle d'Ammon), elle prend

le parti d'abdiquer et de mourir.

«Ninyas, fils de Ninus et de Sémiramis, régna à leur place; n'imitant

point leur mœurs guerrerières, il mena au fond de son palais une vie

pacifique et mystérieuse, ne se laissant voir qu'à ses femmes et à ses

eunuques. Uniquement occupé à jouir du repos et de toute espèce de

sensualité, il écarta avec soin les soucis et les embarras (des

affaires), ne pensant pas qu'un règne heureux pût avoir d'autre but que

de jouir sans trouble de tous les plaisirs (de la nature humaine); et

cependant, afin de gouverner avec plus de sûreté, et de tenir ses sujets

dans la crainte, il institua l'usage de lever chaque année, en chaque

province, un certain nombre de soldats avec un chef; puis rassemblant

tous ces corps dans Ninive, il leur nommait un commandant très-attaché à

sa personne. L'année révolue, il faisait venir de nouveaux corps

semblables, et après avoir délié les premiers de leur serment, il les

renvoyait dans leur pays. A ce moyen, les peuples qui voyaient une forte

armée toujours campée, et prête à punir toute rébellion vécurent dans la

soumission. Le motif (secret) du _changement annuel_ était d'empêcher

que les chefs et les soldats ne formassent ensemble des liaisons trop

intimes;...... car la prolongation de service donne aux chefs militaires

de l'expérience et de l'audace, et les invite souvent à conspirer contre

les princes; d'autre part, en se rendant invisible, Ninyas voilait à

tous les regards sa vie voluptueuse, et, comme s'il eut été un dieu,

personne n'osait en mal parler.... Ainsi régna Ninyas, et il fut imité

par la plupart des rois assyriens, qui, _pendant 30 générations_, se

succédèrent, _de père en fîls_, jusqu'à Sardanapale. Sous ce dernier,

l'empire assyrien, après avoir duré 1360 ans[255] (lisez 1306) selon le

témoignage de Ktésias de Knide, en _son second livre_, fut remplacé par

celui des Mèdes.

«Il serait inutile de rapporter le nom de ces rois et la durée de leur

règne, puisqu'ils n'ont rien fait de mémorable: seulement le secours

envoyé par l'un d'eux aux Troyens, sous la conduite de Memnon, fils de

_Tithon_, mérite que nous le citions: ce roi d'Assyrie fut _Teutamus_,

20e descendant de Ninyas, fils de Sémiramis, sous lequel les Grecs,

conduits par Agamemnon, attaquèrent la ville de Troie, lorsque les

Assyriens possédaient l'empire de l'Asie depuis plus de _mille ans_. Ce

fut à titre de prince vassal, que Priam, accablé du poids de la guerre,

envoya vers Teutamus demander des secours. Le monarque lui envoya 10,000

Éthiopiens et autant de Susiens, avec 200 chars de guerre. Tithon alors

était gouverneur de la Perse, joussoit plus qu'aucun autre satrape de la

faveur du roi; Memnon, son fils, était à la fleur de l'âge, et doué

d'autant de force de corps que de vivacité d'esprit: il avoit construit,

dans la citadelle de Suse, un palais qui garda son nom _jusqu'à l'empire

des Perses_, ainsi qu'_une rue_ qui porte encore son nom. Néanmoins les

Éthiopiens voisins de l'Égypte réclament ce Memnon comme leur

compatriote, et montrent des palais appelés _Memnoniens_. Quoi qu'il en

soit, l'opinion constante est que Memnon conduisit à Troie 20,000 hommes

de pied et 200 chariots; qu'il combattit avec une valeur brillante et

tua beaucoup de Grecs; mais les Thessaliens le tuèrent enfin dans une

embuscade. Les Éthiopiens leur ayant enlevé son corps, le _brûlèrent_ et

portèrent _ses os_ à son père Tithon. Voilà ce que les barbares (les

Perses) assurent (selon Ktésias) être consigné dans les archives

royales.

«_A l'égard de Sardanapalé_, 30e _et dernier roi_ depuis Ninus, il

surpassa tous ses prédécesseurs en débauche et en mollesse: invisible

comme eux, et entouré de _troupeaux_ de femmes, il en prit les mœurs et

les formes; il portait leur vêtement, imitait leur voix, se peignait le

visage, le corps, brodait, tissait, filait la laine, teignait en

pourpre, etc., etc. L'on assure qu'il s'était composé lui-même cette

épitaphe: Mortel, qui que tu sois, livre-toi à tes penchans, essaie de

toutes les jouissances; _le reste n'est rien_. Me voici cendre, moi qui

fus le _Grand-Roi_ de Ninive: ce que l'amour, la table, la joie me

procurèrent de bonheur quand j'étais vivant, cela seul me reste

maintenant dans le tombeau; tous les autres biens m'ont quitté[256].

«Cependant un Mède nommé _Arbâk_, homme de tête et de courage, se trouva

commander le contingent annuel des troupes de la Médie; ayant formé des

liaisons avec le commandant des Babyloniens, celui-ci le sollicita de

secouer le joug des Assyriens; le nom de ce Babylonien était Bélésys,

homme le plus distingué des _prêtres babyloniens_, que l'on nomme

_chaldéens_. Son habileté en astrologie, son talent à deviner et à

prédire avec certitude les événements, lui avaient acquis un très-grand

crédit; il prédit donc au général mède qu'il posséderait tout ce que

possédait Sardanapale. Arbâk, flatté du présage, lui promit, si

l'événement réussissait, de lui donner la satrapie de Babylone: de ce

moment, plein d'espoir en l'oracle, il s'étudia à gagner l'amitié des

autres chefs, par des repas et des propos affectueux. Il tâcha aussi de

se procurer la vue du roi et du genre de vie qu'il menait; pour cet

effet, il fit présent d'une coupe d'or à un eunuque, qui l'introduisit

et le rendit témoin de toute la mollesse et de toute la débauche du

palais. Dès lors Arbâk, plein de mépris pour Sardanapale, se livra de

plus en plus aux espérances présentées par le Chaldéen. Ils concertèrent

ensemble, l'un, de faire soulever les Mèdes et les Perses; l'autre,

d'engager les Babyloniens à se joindre à eux, et à communiquer le projet

_au roi des Arabes_, ami de Bélésys. L'année s'écoulait, et les nouveaux

contingents allaient remplacer les anciens, lorsqu'Arbâk persuada aux

Mèdes de secouer le joug des Assyriens, et séduisit les Perses par

l'appât de la liberté. Bélésys souleva aussi les Babyloniens, et envoya

des députés au roi d'Arabie, avec qui il était lié d'hospitalité, pour

lui faire part de l'entreprise. L'année étant enfin révolue, tous les

chefs arrivèrent avec de nombreuses troupes, en apparence pour fournir

le contingent, mais, en effet, pour ravir la suprématie aux Assyriens.

Le nombre total des quatre peuples réunis se trouva _être de_ 400,000

_hommes_. Le camp étant posé, l'on commença de délibérer sur les

opérations. Sardanapale, au premier avis de l'insurrection, mène contre

les révoltés les troupes des autres nations. L'action s'engage, et après

une forte perte, ils sont poussés jusqu'à des collines situées à 70

stades de Ninive[257]. Ils tentent une seconde action; Sardanapale range

ses troupes en bataille, et fait crier par des hérauts, qu'il donnera

200 talents _d'or_ à qui tuera Arbâk; et le double, avec le gouvernement

de la Médie, à qui le livrera vivant: il met également à prix la tête de

Bélésys. Ces offres devenant inutiles, il livre un second combat, tue un

grand nombre de rebelles, et chasse le reste vers leur camp sur les

collines. Arbâk ébranlé de ce secoud échec, assemble ses amis et tient

conseil. La plupart voulaient retourner chez eux, s'y emparer des lieux

forts, et se préparer à soutenir la guerre; mais Bélésys, protestant que

les dieux annoncent par des prodiges qu'à force de patience ils

viendront à bout de leur noble dessein, décide les généraux à une

troisième bataille. Le roi les bat encore, s'empare de leur camp et les

chasse devant lui jusqu'à la frontière de Babylonie; Arbâk lui-même,

affrontant tout danger et tuant beaucoup d'Assyriens, reçoit une

blessure. Alors la plupart des chefs perdent tout espoir et veulent

retourner chez eux; mais Bélésys, qui avait passé la nuit à considérer

les astres, leur annonce qu'un secours inespéré va s'offrir de lui-même,

et que s'ils veulent attendre seulement 5 jours, la face des affaires

changera totalement; que tels sont les signes certains que lui montrent

les dieux, par la science des astres.... Ils rappellent donc leurs

soldats, et tandis qu'ils attendent le 5e jour, le bruit se répand

qu'un corps nombreux de Bactriens envoyés au roi, marche à grandes

journées et déja est près. Arbâk, prenant avec lui l'élite de ses

soldats, marche à leur rencontre, dans le dessein de les amener à son

but par la persuasion ou par la force. L'amour de la liberté séduit les

Bactriens, et d'abord les chefs, puis tout le corps, réunissent leurs

tentes à celles d'Arbâk. Le roi, qui d'abord ignora cette défection

(soudaine), et que sa prospérité enivra, déja reprenait ses habitudes de

mollesse, tandis que ses troupes se livraient à des festins pour

lesquels il leur avait fait fournir une grande quantité de vin, de

chairs de victimes et autres provisions. Arbâk, informé de la négligence

et de l'ivresse, suite nécessaire de ces grands repas, les attaque de

nuit et à l'improviste. Les Assyriens surpris dans leur camp, se sauvent

en désordre à Ninive, après une perte très-considérable; le roi

(déconcerté) charge _Salaimên_, frère de sa femme, du commandement des

troupes extérieures, et s'enferme dans la ville pour la défendre. Les

rebelles attaquent _Salaimên_ d'abord en rase campagne, puis au pied des

remparts, le battent deux fois et même le tuent. L'armée du roi, partie

précipitée dans _l'Euphrate_ (le Tigre), partie mise en fuite, se trouve

anéantie. Telle fut la quantité des morts, que les eaux du fleuve furent

rougies dans un long espace. Du moment où Sardanapale fut ainsi assiégé,

plusieurs nations, pour devenir libres, se joignirent aux rebelles. Dans

ce danger imminent, le roi envoie ses trois fils et ses deux filles,

avec de grandes richesses, au satrape de Paphlagonie, _Cotta_, qui était

le plus dévoué de ses serviteurs: il dépêche des agents dans toutes les

provinces, pour qu'on lui amène des secours, et il se prépare à soutenir

un long siége, se confiant en un oracle transmis par ses ancêtres,

lequel portait que _Ninive ne serait jamais prise, à moins que le fleuve

ne devînt son ennemi_, ce qui lui parut un cas impossible.

«Les Mèdes, encouragés par leurs succès, pressaient le siége; mais

l'extrême solidité des murs résistait à tous leurs efforts: car _à cette

époque les beliers, les chaussées de terre, les balistes_ et les autres

machines n'étaient pas inventées; et les assiégés vivaient dans

l'abondance par la prévoyance particulière du roi à cet égard. Le siége

traîna ainsi deux ans sans avancer. Le sort voulut que la troisième

année, d'énormes pluies ayant fait déborder _l'Euphrate_ (le Tigre)

jusque dans la ville, ses eaux firent écrouler 20 stades des murailles

(1360 toises). Le roi, frappé de cet accident, juge que l'oracle est

accompli, que le fleuve est devenu l'ennemi de la ville, et il n'espère

plus de se sauver. Mais afin de ne pas tomber vif dans les mains de

l'ennemi, il fait dresser dans le palais un bûcher immense, y entasse

ses trésors en argent, en or, en vêtements, en meubles précieux;

rassemble ses eunuques et ses femmes favorites dans la petite chambre

qu'il avait fait pratiquer au sein du bûcher, et y allumant lui-même le

feu, il se brûle avec eux et avec tout son palais... Les rebelles,

avertis de sa mort, entrent par la brèche du fleuve, et ayant revêtu

Arbâk du manteau et du pouvoir suprême, ils le _proclament monarque_.

«Alors, tandis qu'Arbâk récompensait les compagnons de ses travaux,

chacun selon son rang, et qu'il _nommait les satrapes_, le Babylonien

Bélésys, qui lui avait prédit l'empire, s'approcha de lui, et après lui

avoir rappelé ses services, il lui demanda le gouvernement de Babylone,

selon sa promesse. En même temps il lui exposa qu'au milieu des dangers

il avait fait à Bélus le vœu que lorsque Sardanapale serait vaincu et

son palais incendié, il en transporterait à Babylone un monceau de

cendres, pour en élever près du temple de Bélus, un monument qui

rappelât à tous les navigateurs sur l'Euphrate, la mémoire de celui qui

avait détruit l'empire des Assyriens. Il faisait cette demande, parce

qu'un eunuque transfuge qu'il avait caché chez lui, l'avait instruit de

la quantité d'or et d'argent chargée sur le bûcher. Arbâk ne se doutant

de rien, parce que tout le reste des serviteurs du roi avaient péri avec

lui, accorda à Bélésys et les cendres et _la satrapie de Babylone_

exempte de tribut. Bélésys se hâte de charger les cendres sur des

bateaux, et il arrive à Babylone avec une partie de l'or et de l'argent

de Sardanapale. Bientôt ce larcin transpire, et _le roi_ dénonce le

coupable aux chefs qui l'avaient aidé dans la guerre commune. Ils

condamnent à mort Bélésys qui convient du vol: mais Arbâk, plein de

générosité, lui fait grâce de la vie, et considérant ses services

précédents comme bien supérieurs à sa faute, il lui laisse ses

richesses, et même son gouvernement de Babylone. Cet acte de

magnanimité, divulgué dans les provinces, accrut la gloire du roi et

l'amour de ses sujets. Il usa de la même douceur envers les habitants

de Ninive, il leur laissa leurs biens; et se bornant à les disperser

dans des bourgades voisines, il rasa les murs de la ville. Enfin il

emporta à Ekbatane, capitale des Mèdes, le reste de l'or et de l'argent

des cendres, qui se montait à plusieurs talents. Ainsi fut détruit

l'empire assyrien, après avoir duré plus de 1300 ans, pendant 30

générations depuis Ninus[258].

_Page_ 444. «Les auteurs principaux n'étant point d'accord sur la

monarchie des Mèdes, nous devons, _par amour de la vérité_, comparer

leurs différents récits. D'une part, Hérodote, qui fleurit au temps de

Xercès, raconte que l'empire des Assyriens sur l'Asie avait duré 500 ans

lorsqu'il fut renversé par les Mèdes; qu'après cet événement, le pays

n'eut point de rois _pendant plusieurs générations_, et que chaque ville

ou canton se gouverna démocratiquement. Plusieurs années s'étant ainsi

écoulées, ajoute-t-il, _Kyaxarès_, homme devenu célèbre par sa justice,

fut élevé à la royauté par les Mèdes. Ce premier roi soumit à son

pouvoir les peuples voisins, et commença de former un puissant empire.

Ses descendants continuèrent d'en reculer les limites jusqu'au règne

d'Astyages qui fut vaincu par Kyrus, chef des Perses. Nous n'indiquons

en ce moment que la substance des faits; nous en développerons les

détails par la suite en lieu convenable. D'après Hérodote, l'élection de

Kyaxarès par les Mèdes correspond à l'an 2 de la 17e olympiade[259]

(711 avant J.-C.).

«Mais cet historien est contredit par Ktésias, qui vécut lors de la

guerre de Kyrus le jeune contre Artaxerces son frère, et qui, après

avoir été fait prisonnier du roi, acquit ses bonnes grâces par son

habileté en médecine, et passa 17 ans à sa cour, très-considéré.

Ktésias, consultant les archives royales, dans lesquelles les Perses,

d'après une loi positive, écrivent tout ce qui s'est passé dans les

temps anciens, a recherché avec soin tous les faits, et _après les avoir

mis en ordre_, il en a transmis la connaissance aux Grecs. Or cet

écrivain soutient que les Mèdes, après avoir dépossédé les Assyriens,

régirent à leur tour l'Asie sous le commandement suprême d'Arbâk,

vainqueur de Sardanapale, comme nous l'avons dit; mais qu'après avoir eu

28 ans de règne, _Arbâk_ laissa l'empire à son fils _Mandauk_ qui régna

50 ans. A celui-ci succéda Sosarmus, 30 ans; puis Artoukas, 50;

_Arbian_, 22; et Artaios, 40.

«Sous le règne de ce dernier s'alluma, entre les Mèdes et les

Cadusiens, une violente guerre dont voici le motif. Un _Perse_, nommé

_Parsodas_, qui par sa vaillance, son habileté et ses autres vertus,

était l'objet de l'admiration publique, d'ailleurs très-aimé du roi, et

ayant la plus grande influence dans le conseil (d'état); _Parsodas_,

dis-je, se trouvant offensé d'un jugement que le roi avait rendu à son

égard, passa chez les Cadusiens avec 3,000 hommes de pied et 1,000

hommes de cheval, etc., etc.--Il s'ensuivit une guerre à outrance.

Parsodas arma tous les Cadusiens, au nombre de près de 200,000 hommes,

battit Artaios qui en avait amené 800,000, fut créé roi des Cadusiens,

et avant de mourir, les engagea, par serment, à ne jamais faire la paix

avec les Mèdes. Ce qui a en effet duré jusqu'au temps où Kyrus fit

passer aux Perses l'empire de l'Asie.

«Après _Artaios_, régna Artynes pendant 22 ans, puis Altibaras pendant

40. De son temps, les Parthes refusèrent l'obéissance, et livrèrent la

province et leur ville (forte) aux _Sakas_. De là une guerre de

plusieurs années, sous la direction de la reine des Sakas, appelée

_Zarina_, (les Grecs prononcent _Tsarina_), femme d'une habileté et

d'une beauté extraordinaire: la paix se conclut, à condition que les

Parthes rentreraient dans le devoir, et que les Mèdes et les Sakas

seraient amis ou alliés, rentrant chacun dans leurs anciennes limites.

Astibaras, par la suite, accablé de vieillesse, mourut à Ekbatane, et

eut pour successeur _Aspadas_ son fils, que les Grecs appellent

_Astyages_; le Perse Kyrus l'ayant vaincu, l'empire de l'Asie passa aux

Perses. Nous en avons dit assez sur la domination des Assyriens et des

Mèdes.»

Tel est le récit que Diodore nous donne comme un extrait de Ktésias;

d'autre part _Photius_ nous apprend que les six premiers livres de cet

historien traitent des Assyriens et des autres peuples antérieurs à

l'empire des Perses, et que les 17[260] autres étaient consacrés à cette

nation depuis l'avènement de Kyrus. Ici deux observations se présentent.

D'abord, lorsque Diodore concentre en quelques pages la substance de

plus de deux livres de Ktésias[261], il est évident qu'il a dû

introduire beaucoup d'expressions de son chef, par conséquent altérer le

coloris propre de l'original; et cependant ce fragment porte une

physionomie orientale, frappante pour tout lecteur qui connaît les mœurs

de l'ancienne Asie. Le fond des faits doit être vrai, l'erreur

volontaire ou préméditée ne peut avoir lieu que pour les dates; et en

effet cette erreur est saillante dans la _durée_ prétendue de l'empire

assyrien; car, 1° ces 1306 ans, si on les répartit sur 30 générations,

donnent un terme moyen de 43 ans pour chaque règne, ce qui est

inadmissible, comme nous le dirons ailleurs.

2° Il serait possible que dans cette partie, comme dans toute autre,

Diodore eût considérablement altéré l'exposé de Ktésias; nous allons

dans l'instant avoir la preuve d'une insigne falsification qu'il commet

sur le texte d'Hérodote. Commençons par examiner les passages de ce

dernier concernant les Assyriens; ils sont laconiques, peu nombreux, et

par cette raison le commentaire précédent était plus nécessaire.

§ III.

Exposé d'Hérodote.

«La ville de Babylone», dit Hérodote (lib. 1°, § CLXXXIV), «_a eu un

grand nombre de rois_, dont je ferai mention dans mon histoire

d'Assyrie.» Et au § CVI (même livre Ier):--«Quant à la manière dont

Ninive fut prise (par Kyaxarès), j'en parlerai dans un autre ouvrage

(qui est évidemment cette même histoire d'Assyrie).»

Par conséquent Hérodote s'était spécialement occupé des Assyriens; il

n'en a pas traité légèrement, et lorsqu'il va nous donner de grands

résultats, il les aura établis avec connaissance de cause.

Après avoir décrit comment _Kyrus_ détruisit le royaume des Lydiens,

voulant remonter à l'origine de la puissance de ce conquérant, et

montrer comment il avait renversé l'empire des Mèdes qui avait succédé à

l'empire des Assyriens; il dit:

«Mais quel était ce Kyrus qui détruisit l'empire de Krœsus? comment les

Perses obtinrent-ils l'empire de l'Asie? Ce sont des détails qu'exige

l'intelligence de cette histoire. _Je prendrai pour guide quelques

Perses qui ont moins cherché_ à relever les actions des Kyrus qu'à

écrire _la vérité_, quoique je n'ignore pas qu'il y ait sur ce prince

trois autres sentiments.»

Ainsi, ce n'est pas seulement l'opinion et les calculs d'Hérodote que

nous trouvons dans son ouvrage, ce sont les calculs des Perses _savants_

et _impartiaux_. Il continue:

§ XCV. «Il y avait 620 ans que les Assyriens étaient les maîtres de la

_Haute-Asie_, lorsque les Mèdes commencèrent les premiers à se révolter.

Ayant combattu avec _courage et constance_ contre les Assyriens, pour la

liberté, ils l'obtinrent et brisèrent le joug. Les autres nations

imitèrent les Mèdes.»

Voilà une durée de 520 ans bien différente des 1306 de Ktésias; et

cependant l'on ne peut pas dire qu'Hérodote ait désigné d'autres époques

d'_origine_ et de _fin_; car cette _fin_ opérée par les Mèdes, est bien

celle de Sardanapale dont notre historien cite le nom dans une anecdote

tout-à-fait convenable à ce prince[262]. Et cette _origine_ est bien

celle qui eut lieu sous _Ninus_, puisque la durée des rois lydiens, en

remontant de Candaules à Agron, fils de Ninus, cadre parfaitement avec

le calcul présent, comme nous l'allons voir. Poursuivons.

«Alors tous les peuples du continent se gouvernèrent par leurs propres

lois. Mais voici comment ils retombèrent sous la tyrannie: il y avait

chez les Mèdes un sage nommé _Deïokès_, fils de _Phraortes_: ce Deïokès,

épris de la royauté, suivit ce plan de conduite pour y parvenir. Les

Mèdes vivaient divisés par bourgades. Deïokès considéré depuis du temps

dans la sienne, y _pratiquait_[263] la justice avec d'autant plus de

soin, que dans toute la Médie les lois étaient méprisées, et qu'il

savait que ceux qui sont injustement opprimés détestent l'injustice: les

habitants de sa bourgade, témoins de ses mœurs, le choisirent pour juge,

etc., etc.» Hérodote raconte ensuite comment les autres bourgades

l'élurent aussi, comment il feignit d'abdiquer et fut élu roi par toutes

les tribus des Mèdes; enfin, comme il bâtit la ville d'_Ekbatane aux

sept enceintes_, et constitua un gouvernement sage et vigoureux: «Or

Deïokès, ajoute-t-il (§ CI), réunit tous les Mèdes en un seul corps (de

nation), _et il ne régna que sur eux_.»

§ CII. «Après un règne de 53 ans, Deïokès mourut; son fils _Phraortes_

lui succéda. Le royaume de Médie ne suffit point à son ambition; il

attaqua d'abord les Perses, et ce fut le premier peuple qu'il

assujettit; avec ces deux nations, l'une et l'autre très-puissantes, il

subjugua ensuite l'Asie, etc., etc.»

Voilà le texte d'Hérodote; comparons-lui la citation qu'en fait Diodore.

Hérodote dit que les Assyriens régnèrent 520 ans. Diodore lui fait dire

500, et suppose l'interrègne de _plusieurs générations_. Hérodote, au

contraire limite cet interrègne à un temps très-court. Il appelle

_Deïokès_ le roi élu; Diodore y substitue _Kyaxarès_, trompé par

l'identité du nom de leurs pères, les deux _Phraortes_, dont l'un fut

roi et l'autre plébéien; ce qui prouve que Diodore a cité de mémoire

avec une excessive légèreté: enfin il attribue au roi élu (_Deïokès_)

les conquêtes qui ne furent faites que par ses successeurs. Avec de si

fortes méprises quelle confiance peut mériter un abréviateur? Mais à qui

attribuerons-nous l'erreur grossière de placer Ninive sur l'_Euphrate_?

erreur répétée à trois reprises, et qui ne saurait venir des copistes.

Diodore ne peut s'en laver, mais Ktésias en est-il bien pur? S'il eût

écrit le _Tigre_, Diodore ne l'eût-il pas copié? Un second fragment de

Ktésias, relatif aux Perses[264], nous présente deux autres erreurs, qui

dans leur genre ne sont guère moins graves que celle-ci; car il va seul

contre toutes les notions de l'antiquité, lorsqu'il donne _dix-huit_ ans

de règne à Cambyse, qui n'en régna que _sept et demi_, et 31 à Darius,

qui en régna 36. Non-seulement il est démenti par la liste officielle

des rois chaldéens, dite _Kanon_ de Ptolomée[265], et par Hérodote, mais

encore par les chronologies égyptienne et grecque, dont les rapports

avec Xercès, Darius, Cambyse et Kyrus, sont établis d'une manière

certaine, sur les époques de Salamine, de Platée, du passage de Xercès,

du combat de Marathon, de la mort d'Amasis, de Polycrate, de Kyrus, de

Pisistrate, etc.; de manière que si les deux nombres de Ktésias étaient

admis, tout serait disloqué. Ainsi tout concourt à prouver que Ktésias

en général a été peu-soigneux, et que dans les matières scientifiques,

l'on ne peut lui accorder qu'une confiance très-circonspecte;

actuellement il s'agit d'analyser le plan d'Hérodote, et de fixer

d'abord l'époque de la révolte des Mèdes et de la ruine des Assyriens,

afin de trouver, 520 ans plus haut, la date de leur fondateur Ninus.

§ IV.

Calculs d'Hérodote comparés à ceux des Hébreux; dissonance qui en

résulte.

D'après Hérodote, ou plutôt d'après les _savants perses_, dont il reçut

ses documents sur Kyrus et sur ses ancêtres, les Mèdes, depuis leur

révolte contre les Assyriens jusqu'à leur asservissement par les Perses,

n'eurent que 4 rois qui, de père en fils, se succédèrent dans l'ordre

suivant:

/*[4]

1° Anarchie..... Temps omis. Avant J.-C.

Deïokès........................ 53 ans.

Phraortes...................... 22

Kyaxarès....................... 40

Astyag......................... 35

-------

Total....... 150 ans.

*/

La royauté dura donc 150 ans; or, puisque la dernière année d'Astyag fut

l'an 561 avant notre ère, la première année de Deïokès arriva l'an 710

avant notre ère.

Mais, d'autre part, Hérodote, après avoir raconté comment _Astyag perdit

sa couronne_[266], ajoute ces mots remarquables:

«Les Mèdes, qui avaient possédé la domination de la _Haute-Asie_,

jusqu'au fleuve Halys, pendant 128 ans, sans y comprendre le temps que

dominèrent les Scythes (lequel _fut de_ 28 _ans_), furent assujettis aux

Perses de Kyrus.»

Ici 128 plus 28 font 156: voilà une différence de 6 ans introduite entre

la durée de la _royauté_ et celle de la _domination nationale_, avec

cette remarque, que c'est la _domination_ qui a duré les 6 ans plus que

la royauté. Hérodote serait-il ici en contradiction? ou serait-ce une

faute des manuscrits? La plupart des chronologistes ont cru l'un ou

l'autre; mais la confrontation d'un autre calcul fournit une puissante

raison de n'être pas de leur avis, et de penser que ces 6 ans sont le

temps qui s'écoula depuis l'affranchissement des Mèdes par _Arbâk_,

jusqu'à l'élection de Deïokès, comme roi: de manière que cet

affranchissement daterait de l'an 716, et la ruine de Sardanapale, de

l'an 717. En effet, à l'article des Lydiens, Hérodote a dit que depuis

la mort de Candaules, dernier roi héraclide, en remontant jusqu'à Agron,

fils de Ninus, il s'était écoulé 505 ans juste, en 22 générations. Ces

505 ans partent (comme nous l'avons vu) de l'an 728 inclusivement; par

conséquent la première année d'Agron, fils de Ninus, tombe en l'an 1232.

Actuellement cet auteur nous dit que, selon les calculs mèdes et

assyriens, l'empire de Ninus avait duré 520 ans, lorsqu'il fut renversé

l'an 717: or ces deux sommes jointes donnent 1237, pour époque de la

fondation par Ninus: ce qui établit un synchronisme complet. Remarquez

qu'ici Hérodote et Ktésias se trouvent d'accord sur la conquête de la

Lydie par Ninus, en sorte que le fait paraît authentique, en démentant

Ktésias, seulement quant à la date.

Ce calcul de notre historien, ainsi confirmé, il nous faut le comparer

et confronter à notre grand régulateur, le calcul hébreu, qui seul, dans

ces siècles reculés, nous donne une série de temps continue.

Suivant, ce calcul, la onzième année de _Sédéqiah_, dernier roi de

Jérusalem, fut la 18e de Nabukodonosar: l'incendie du temple ordonné

par ce monarque, l'année suivante, arriva dans sa 19e. Le

Nabukodonosar des Hébreux est bien reconnu pour être le Nabokolasar de

la liste chaldéenne, ou _Kanon_ de Ptolomée, qui, comme les

Hébreux[267], lui donne 43 ans de règne. Il régna donc 25 ans depuis la

onzième de Sédéqiah. Ses successeurs en régnèrent 23, jusqu'à la prise

de Babylone par Kyrus. L'année de cette prise, ou plutôt l'année

première de Kyrus, comme roi de Babylone, date de l'an 538. Ajoutez à

538 les 48 années écoulées depuis l'an 19 inclusivement de

Nabukodonosar, vous avez l'an 585; donc l'an onze de Sédéqiah, 18e de

Nabukodonosar, fut l'an 587 avant notre ère.

Or, en remontant de cette année 587 jusqu'à l'an 716 ou 717, nous avons

la série suivante des rois juifs:

/*[4]

Sédéqiah....... règne 11 ans, et finit en 587.

Sa première année commence en 697.

Jhouïkin.............. 0 3 mois..... 598.

Jhouïqim............. 11................. 608.

Jhouachaz............ 0 3 mois..... 608.

Josias............... 31 commence en 638.

Amon................. 2................. 640.

Manassé.............. 55................. 695.

Ézéqiah.............. 29 meurt en 724.

Sa 10e............. 714.

Commence sa première en 725.

*/

De ce tableau, il résulte que la première année d'_Ézéqiah_ tombe à l'an

725; par conséquent sa neuvième à l'an 717: or de là naissent de

grandes difficultés contre Hérodote: car à cette époque les annales

juives nous montrent les rois de Ninive au comble de leur puissance.

L'un d'eux, _Salman-Asar_, cette année-là même, prenait Samarie après 3

ans de siége: déja son prédécesseur avait enlevé les sujets de ce petit

royaume, qui vivaient à l'est du Jourdain: lui, _Salman_, enleva ceux de

l'ouest et acheva de déporter les _dix_ tribus d'Israël en _Assyrie_,

dans les pays de _Halah_, de _Gauzan_, de _Kabour_[268], et _dans les

villages des Mèdes_. Donc les Mèdes étaient encore soumis au monarque

assyrien; bien plus, pour repeupler le royaume de Samarie, le roi de

Ninive, _Salman_, déporta et y amena des naturels de _Babylone_, de

_Kouta_, d'_Aoua_, de _Hamat_, et des _Saphirouim_; donc il était le

maître absolu ou suzerain de Babylone, comme le dit Ktésias, ainsi que

des pays désignés: or les _Kutéens_, selon Josèphe[269], étaient des

montagnards perses, les _Cossæi_ de Danville. Aoua était le pays

d'Ahouaz, au sud-ouest de Suze. _Hamat_ est en Syrie sur l'Oronte, et

les _Saphirouim_ sont les _Saspires_ d'Hérodote, près de la Colchide.

Ainsi l'empire assyrien était dans sa force: mais les déportations

violentes annoncent de la part de ses rois des craintes et des

précautions contre des sujets mécontens et disposés à la révolte.

Peu après cet événement, l'an 14 de Hezqiah[270], 712 ans avant J.-C.,

paraît _Sennacherib_, dont Hérodote a cité très-correctement le nom, et

conté l'histoire selon les Égyptiens qui, en cela, diffèrent peu des

Juifs. Ce monarque, irrité de ce que le roi de Jérusalem a refusé le

tribut et invoqué le secours de l'Égypte, _attaque et prend toutes les

villes fortes de Juda_, menace la capitale, et envoie à Hezqiah ce

message très instructif dans notre question:

«N'as-tu donc pas appris ce que les rois d'_Assur_ ont fait à tous les

pays, en les détruisant... et toi; tu te sauverais (de mes mains)?...

Les dieux ont-ils sauvé ceux que mes pères ont détruits, les peuples de

_Gauzan_, de _Haran_, de _Ratsaf_, les habitants d'_Adan_ en _Talachar_

(Cilicie)? Où est le roi de _Hamat_, le roi d'_Arfad_, et ceux de la

ville des _Saphirouim_, de Hanah et d'Aoua?»

Remarquez que les généraux de Sennacherib, en parlant de lui, l'avaient

désigné par le titre de _Grand-Roi_, qu'affectaient les souverains de

Ninive.

Ainsi le pays de _Gauzan_, de Haran et de Ratsaf en Mésopotamie,

d'_Adan_ en Cilicie, près de _Tarsous_ et _Anchiale_, de _Hamat_ sur

l'Oronte, siége d'un royaume dès le temps de David: d'_Arfad_, qui doit

être _Aruad_ (Aradus); des _Sapires_, près de la Colchide, de l'île de

_Anah_ dans l'Euphrate, et de _Aoua_ au bas du Tigre; tous ces pays

venaient d'être détruits ou conquis par les pères de _Sennacherib_,

c'est-à-dire:

1° Par _Phul_ ou _Phal_ qui, le premier des rois assyriens mentionnés

par les Hébreux, parut en Syrie du temps de Manahem, roi de Samarie,

qu'il soumit au tribut, 30 ou 40 ans avant _Hezqiah_.

2° Par Teglat-Phal-Asar qui, au temps d'_Achaz_, vint, à la prière de ce

roi, détruire Damas, où Achaz alla lui rendre ses hommages, et d'où il

apporta une foule d'objets de luxe et de culte assyrien inconnus en

Judée; des modèles d'autels, de chars consacrés au soleil; un cadran

horizontal sur lequel Isaïe opéra la fameuse rétrogradation par un

mouvement plus simple que celui du soleil.

Et ce Teglat enleva les tribus de l'est du Jourdain.

3° Par Salmanasar qui, selon l'historien Ménandre traducteur des Annales

de Tyr[271], conquit toutes les villes phéniciennes, excepté cette

ville.

Ainsi depuis _Phul_ l'empire assyrien n'avait cessé de s'accroître,

surtout vers le couchant, et il menaçait l'Égypte au temps de

Sennacherib. Ce qui, d'une part, dément en partie Ktésias, relativement

aux conquêtes attribuées par lui à Ninus, et prouve, de l'autre,

qu'Hérodote était mieux instruit, lorsqu'il restreignait l'empire

assyrien à la _Haute-Asie_, qui est proprement le pays élevé que limite

le mont _Taurus_ au midi. D'où il faut conclure que la dynastie de Ninus

n'avait point encore subi d'interruption; que le règne de Sardanapale

n'était point encore passé; sans quoi il faudrait le rejeter au-dessus

de _Phul_, à une époque inconnue; et alors comment concevoir que Ninive,

détruite par les Mèdes ou Babyloniens, se trouvât tout à coup la

capitale florissante, maîtresse et suzeraine de ces deux nations, et

agrandissant ses dépendances par de nouvelles conquêtes? _Sardanapale_

n'a donc pu venir qu'après _Sennacherib_. Or ce dernier, épouvanté des

ravages de la peste et de l'arrivée du roi d'_Ethiopie_, _Taraqah_,

s'enfuit à Ninive, cette même année 712, 14e d'Ézéqiah. Il y fut tué,

très-peu de temps après, par ses deux fils aînés; et remplacé par le

plus jeune, _Asar-Adon_ ou _Asar-Adan_.

Guidés par l'ensemble de ces faits, quelques chronologistes ont cru

reconnaître dans ce dernier prince assyrien, le _Sardanapale_ des Grecs:

D'abord, parce qu'immédiatement après l'avénement d'_Asar-Adon_, les

Juifs, jusqu'alors tourmentés par les Assyriens, restent dans une

tranquillité profonde; leurs chroniques ne disent plus un seul mot de

Ninive, et au contraire l'on voit bientôt après l'empire des Chaldéens

ou de Babylone occuper exclusivement la scène, et finir par subjuguer le

reste de la Phénicie et de la Syrie, jusqu'au désert d'Egypte.

2° Parce que tous les éléments du nom grec se présentent dans le nom

chaldéen: car en supprimant les deux _a_, comme ont dû le faire les

Grecs, l'on obtient _Sardan_; et si l'on remarque que _Phul_ ou _Phal_

fut son aïeul ou bisaïeul, on trouve que, d'après un usage oriental, il

dut s'appeler _Sardan_, fils de _Phal_ (_Sardanapal._)

Mais alors comment concilier son règne qui, selon les annales juives,

s'ouvre en l'an 712, avec le calcul d'Hérodote qui le termine en l'an

717? Voilà le grand obstacle, le véritable nœud gordien, qui jusqu'à ce

jour a déconcerté tous les chronologistés: barrés ici dans leur marche,

ils se sont jetés à l'écart dans des hypothèses toutes vicieuses par

leur base, toutes réfutées victorieusement l'une par l'autre. L'on

pourrait en cette occasion comparer les chronologistes à des chasseurs

qui, ayant perdu la trace du gibier, divaguent de divers côtés sur de

fausses voies, et malgré eux sont toujours ramenés au lieu circonscrit

où la piste leur a échappé. Instruits par leur exemple, et convaincus

par l'ensemble des faits, que la solution du problème se tenait ici

cachée sous quelque incident matériel et grossier, nous résolûmes de

sonder de toutes parts le terrain, et, au lieu d'hypothèses

compliquées, de faire une supposition très-simple, qui ne troublât rien.

Nous nous dîmes:

§ V.

Solution de la difficulté.

«Il est connu qu'en plusieurs cas il s'est glissé dans les manuscrits

des fautes de copistes, qui, surtout en matière de nombre et de

chiffres, ont porté le trouble dans les systèmes. Supposons qu'un tel

accident soit arrivé ici; le moyen de le découvrir sera de soumettre

tous les textes à un examen sévère, à un calcul rigoureux de

probabilités. D'abord scrutons Hérodote... Est-ce une chose probable que

ce règne de 53 ans qu'il donne à _Deïokès_, dont les manœuvres profondes

indiquent un homme de 30 ans?... Communément les erreurs ont porté sur

les dizaines: supposons qu'ici il se soit glissé une dizaine de trop, et

qu'il faille lire 43 _ans_: alors Deïokès aura régné l'an 700. Ninive

aura été prise l'an 707. _Sardanapale_ aura régné 5 ans. Il périt jeune,

ses enfants étaient en bas âge: il put les avoir dès avant son règne, il

put en avoir plusieurs en une même année, parce qu'il avait beaucoup de

femmes... Tout cela pourrait cadrer: mais alors il faudra donc supposer

qu'une autre erreur a été commise dans le calcul des 128 _ans_ de la

_domination_ des Mèdes... plus les 28 ans de celle des Scythes. Cela ne

peut s'admettre. Serait-ce l'écrivain juif qui se serait trompé, non pas

_l'inspiré_, mais le copiste de seconde main? à plus forte raison celui

de troisième, de quatrième... Les théologiens nous accordent cette

thèse; et il le faut bien, puisque les livres juifs en général, et celui

des Rois en particulier, ont beaucoup d'erreurs de calcul. Les règnes

d'Osias et de Joathan en offrent dix ou douze exemples... Supposons donc

qu'une erreur semblable se soit glissée dans la partie qui nous occupe;

que dix ans aient disparu de quelque règne postérieur à Ezéqiah, et

qu'au lieu de commencer le sien en 525, il l'ait commencé en 735, sa

9e année sera l'an 727 (prise de Samarie). Sa 14e sera l'an 722...

Fuite et mort de Sennacherib.--Avénement d'_Asar-Adan-Phal_, l'an 721;

ce prince nomme à la satrapie de Babylone Mardok-Empad, qui, selon

l'usage du pays, se trouve qualifié de _roi_ dans la liste... Or nous

verrons que certainement ces _rois_ n'étaient que des satrapes

amovibles, depuis Ninus jusqu'à Nabo-pol-asar. _Ezéqiah_, à la suite de

ces cuisants soucis, essuie une grande maladie. A cette époque,

_Mérodak_, fils de _Balozan_, roi de Babylone, l'envoie complimenter.

N'est-il pas singulier que _Mardok_ et _Mérodak_ se rencontrent si bien?

Le nom est absolument le même; car l'hébreu n'a pas de voyelles:

_Balézan_, prononcé par les Grecs _Baladsan_, ressemble prodigieusement

à _Bélèsys_... Poursuivons. Pourquoi ce roi satrape de Babylone est-il

si poli pour un ci-devant rebelle à son maître? ne songerait-il pas à se

révolter? Mérodak serait donc réellement _Bélésys_. En effet, le roi de

Ninive est jeune, livré au plaisir, un roi nouveau; les circonstances

sont favorables, Mérodak aurait conduit le contingent de Babylone en

719. Cette même année la guerre commença; elle finit à la troisième

année en 717.» Voilà l'époque d'Hérodote, qui, à ce moyen, est d'accord

avec les Juifs et avec leur historien Josèphe; car Josèphe, après avoir

parlé de la maladie d'_Ezéqiah_, dit (lib. 9, cap. 2, à la fin):--«_Vers

ce temps arriva la subversion de l'empire assyrien par les Mèdes_; et

lib. 10, cap. 3, il ajoute _que la députation de Mérodak eut pour objet

de joindre ses efforts à ceux des alliés, pour renverser Ninive_. La

catastrophe de Sardanapale a donc eu lieu peu d'années après la 14e

ou 15e d'Ezéqiah, date de sa maladie: alors il faut nécessairement

que cette 14e année soit remontée plus haut, et que 10 ans aient

disparu de la liste des rois de Jérusalem.--Toutes les probabilités le

font croire; mais vis-à-vis de livres comme ceux des Juifs, il faut des

preuves positives. Si elles existent, nous devons les trouver dans les

règnes postérieurs à Ezéqiah.»--Scrutons le texte avec attention.

D'abord nous prions le lecteur de se rappeler que dans l'article des

Juifs, traitant de la _période des Rois_ (chap. 1er, page 4), nous

avons vu que les pieux rédacteurs ou copistes des _chroniques_, avaient

introduit _un excès de dix ans_ qui a troublé les règnes de Joathan et

de son père Ozias, et que la correction de cet excès remettait tout en

ordre. Ne serait-il pas possible que, gênés par cette _surabondance_,

ils eussent retranché à quelque autre roi ces mêmes dix années, pour

trouver toujours une même somme totale qui n'a pu manquer d'être

remarquée? Pesons chaque mot de leur récit; calculons chaque

circonstance, en remontant depuis Sédéqiah, dernier roi de la race.

Arrivés au règne d'_Amon_, nous en trouvons une singulière. On nous dit:

_Amon régna âgé de 22 ans, et il régna deux ans_ (donc il vécut 24 ans).

_Son fils Josias lui succéda âgé de 8 ans._ Si de 24 nous ôtons 8, nous

avons 16 ans, et presque 15 pour l'âge où Amon engendra son fils. Cela

est presque physiquement impossible: cependant toutes les versions de la

Polyglotte de Walton sont d'accord.--Fort bien; mais si nous examinons

les notes variantes du grec, nous trouvons que le plus ancien des

manuscrits porte: _Amon régna_ 12 _ans_ (donc il vécut 36 ans). Voilà

une autorité très-grave, et qui l'est surtout lorsque l'on apprend que

ce manuscrit est le célèbre _Alexandrin_, écrit tout en lettres

majuscules, et reconnu de tous les _biblistes_, pour le plus beau, le

plus ancien des manuscrits, sans excepter celui du Vatican. Écoutons

Pridaux à ce sujet. Après avoir parlé de ce dernier avec l'éloge qu'il

mérite, cet historien ajoute[272]:

«Mais le plus ancien et le meilleur manuscrit des _Septante_ qui existe,

au jugement de ceux qui l'ont examiné avec beaucoup de soin, c'est

l'_Alexandrin_, qui est dans la bibliothèque du roi, à Saint-James. Il

est tout en lettres capitales. Ce fut un présent fait à Charles Ier,

par _Kirillos Lucar_, alors patriarche de Constantinople, et qui

précédemment l'avait été d'Alexandrie. En l'envoyant au roi d'Angleterre

par son ambassadeur _Thomas Roye_, ce patriarche y mit une note de

laquelle il résulte que ce manuscrit fut écrit par une savante dame

égyptienne, appelée _Thécla_, peu de temps après le concile de Nicée

(qui fut en l'an 321).»

Par conséquent le manuscrit alexandrin serait d'un siècle plus ancien

que celui du Vatican.

Voilà donc le plus ancien des manuscrits qui convertit en fait positif

ce qu'une combinaison réfléchie des calculs d'Hérodote et des récits des

Juifs nous avait fait apercevoir par conjecture. Selon la jurisprudence

de ces matières, ce premier témoin décide lui seul notre question. Mais

nous avons le bonheur d'en avoir un second à produire; car en lisant la

chronique d'Eusèbe, nous trouvons à ce même article la phrase suivante

(page 27):

«Amon, selon le texte grec des Septante, régna 12 ans, et selon le texte

hébreu, 2 ans (seulement).»

Or Eusèbe a écrit sa chronique avant le concile de Nicée; donc il eut en

main, ou ce manuscrit (ce qui doublerait sa valeur, mais cela n'est

point probable), ou bien il en eut un autre déja ancien et regardé comme

authentique, ce qui est le vrai cas: par conséquent notre leçon a été et

est une leçon orthodoxe, et la seule orthodoxe primitive. Pourquoi donc

le Syncelle a-t-il traité ici Eusèbe de menteur? Parce que le concile de

Nicée ayant adopté et consacré un autre manuscrit, ce manuscrit

_consacré_ devint le type exclusif, le régulateur impérieux de toutes

les copies: tous les manuscrits furent corrigés d'après lui, sous peine

de rébellion et de schisme, et nos deux variantes ne se sont sauvées que

par accident; et néanmoins le Syncelle lui-même eut en main un troisième

manuscrit différent de celui du Vatican: car à l'article Phakée Ier,

7e roi de Samarie, il dit que ce prince régna _dix ans_[273], tandis

que le manuscrit du Vatican, modèle de nos imprimés, lit 2 ans, comme

l'hébreu. Mais d'où proviennent ces variantes et ces différences si

anciennes de manuscrits grecs à manuscrits, et de texte grec à texte

hébreu? jetons un coup d'œil sur cette question intéressante, mais

voilée de beaucoup de préjugés.

§ VI.

Coup d'oeil sur l'histoire des manuscrits juifs.

La chronique intitulée les _Rois_ que nous possédons, en y comprenant

même cette intitulée _Samuel_, est, comme l'on sait, un _abrégé_, un

_extrait_ de livres hébreux plus anciens et plus volumineux. L'on y

trouve répétée cette phrase après la mort de la plupart dés rois... «_Le

reste des actions_ de ce roi _se trouve écrit dans les commentaires, ou

Archives des rois de Juda._» L'on y trouve même la citation d'une

_histoire du règne d'Ozias_, écrite par Isaïe, et livre d'un nommé

_Ichar_, ou le _juste_, postérieur à David; et encore des fragments

entiers de Jérémie. Cette chronique est donc une compilation posthume en

tardive d'écrits originaux: et l'habileté, la fidélité du compilateur

sont devenues la mesure de l'exactitude du livre, sans compter la

fidélité des premiers auteurs. Cette compilation n'a pu être faite avant

le règne d'Evil-Mérodak, roi de Babylone, où elle se termine; et elle

doit ne l'avoir été que bien plus tard. On l'attribue à Esdras; ce qui

est possible, mais non pas démontré. Elle a dû avoir deux motifs.

1° Les manuscrits originaux étant sans doute uniques, chacun pour leur

sujet, le compilateur anonyme, bien sûrement lévite, s'acquit un grand

mérite en faisant connaître leur contenu d'une manière quelconque, et en

composant un livre court, facile à copier, et à répandre.

2° Tous les livres hébreux composés avant la captivité de Babylone,

avaient été écrits dans le caractère ancien et national, qui est le

_phénicien-samaritain_. Pendant la captivité, la portion de ce peuple

qui résida à Babylone, fut par l'_ordre du roi_ élevée dans les mœurs et

dans les sciences chaldaïques, par conséquent elle contracta l'usage du

caractère _chaldéen_, qui est l'_hébreu_ actuel. Après la captivité,

cette portion, composée spécialement des riches et des prêtres, trouva

incommode l'usage de l'ancien caractère; il tomba en désuétude, et ce

fut rendre un service agréable aux lettres, que de faire en caractères

chaldaïques un extrait des livres écrits en caractère samaritain. Par la

suite les originaux périrent d'accident ou de vétusté; l'extrait se

répandit et subsista. Les _livres nouveaux n'impriment pas un très-grand

respect_. Les prêtres qui s'en procurèrent des copies, purent avoir de

bonnes raisons de faire quelques corrections, d'émarger quelques

notes.... de là des variantes premières. Le silence et la paix du règne

des Perses couvrirent ces opérations. Alexandre parut; les guerres

survinrent, les manuscrits autographes périrent, ou ne furent plus

connus. Les Juifs, depuis leur dispersion par les Assyriens et les

Babyloniens, s'étaient répandus dans tout l'empire perse... Protégés par

Alexandre et par les Ptolomées, ils eurent des relations actives de

commerce et de finance avec les Grecs; leur jeunesse en apprit la

langue. Le second Ptolomée fonda la bibliothèque d'Alexandrie[274]: le

directeur de Démétrius, ami des arts, voulut avoir les livres juifs;

leur traduction fut peut-être sollicitée par la puissante corporation

juive qui habitait cette ville. Un de ses lettrés, plusieurs années

ensuite, sous le nom supposé d'_Aristæas_, raconta cet événement avec

des circonstances fabuleuses, que la crédulité admit, mais qu'une

judicieuse critique a démontré n'être qu'un tissu

d'invraisemblances[275]. Ce travail, comme tous les travaux de ce genre,

dut être fait par des hommes savans, par conséquent peu riches, qui

furent encouragés et payés par ceux qui l'étaient. La diversité de leur

style prouve la diversité de leurs personnes, de même que la différence

d'une foule de passages avec notre texte hébreu, qu'ils paraphrasent

souvent, prouve qu'ils ont été bien moins scrupuleux que nous, ou qu'ils

ont eu d'autres manuscrits: d'ailleurs, plusieurs erreurs avérées en

géographie, démontrent qu'à cette époque la chaîne des bonnes traditions

était déja rompue. Le manuscrit provenu de ce travail dut être déposé

dans la bibliothèque publique du roi Ptolomée, et devenir la matrice de

tous ceux qui se sont répandus. Jamais on ne l'a cité. Il aura été brûlé

dans l'incendie, sous Jules-César... De copie en copie, les fautes des

écrivains introduisirent des variantes, et le texte grec eut les siennes

comme l'hébreu: un peu plus d'un siècle après cette opération, les rois

grecs furent chassés de Judée pour leurs vexations; l'esprit juif se

retrempa sous les Asmonéens. On voulut ramener les anciens usages: l'on

frappa des médailles en caractère samaritain, c'est-à-dire en _hébreu

ancien_. L'on écrivit en hébreu des livres qui furent supposés anciens,

tels que Daniel, Tobie, Judith, Susanne, etc. Les _Paralipomènes_,

c'est-à-dire _les choses omises_ (par le livre des Rois) furent composés

par rivalité, et leur auteur anonyme, bigot et obscur, bien moins

instruit que celui des Rois, introduisit de véritables erreurs de fait

et de géographie: sans doute, c'est à cette période peu connue dans ses

détails, qu'il faut attribuera le grand schisme survenu entre l'hébreu

et le grec, sur la chronologie des patriarches, dont l'un compte depuis

la création juive jusqu'à notre ère, 5508 ans, tandis que l'autre n'en

compte pas 4000. La puissance romaine ramena dans l'Asie, de préférence

au latin, l'idiome grec, qui n'avait pas péri. Le christianisme naquit:

les querelles de secte s'allumèrent, les manuscrits se multiplièrent et

s'altérèrent; chaque église eut le sien. Enfin après 320 ans d'anarchie,

le concile de Nicée fit sortir du sein des factions cette unité de

doctrine toujours sollicitée par le pouvoir politique et civil. Nos

quatre évangiles furent choisis sur plus de trente; le manuscrit d'où

viennent nos bibles, le fut aussi _sans discussion_: elle n'eût pas

fini. Dès lors tout ce qui différa fut proscrit. Omar survint au 7e

siècle... La bibliothèque d'Alexandrie fut brûlée, et ce n'est que parce

que la chronique d'Eusèbe, écrite avant le concile, a sauvé une phrase,

et que la ville d'Alexandrie, foyer de savoir, garda son indépendance,

que nous sont parvenues, à travers tant de hasards, deux étincelles de

vérité. Vantons-nous de la posséder sur tant d'autres points!

Mais revenons à l'époque de l'an 717, reconnue par les Juifs, comme par

Hérodote, pour être celle de la prise de Ninive et de la mort

d'_Asardanaphal_. Un monument asiatique très-ancien nous en fournit un

nouveau témoignage: nous le devons, à l'Arménien Moïse de Chorène,

écrivain du cinquième siècle, faible par lui-même, mais précieux par

les fragments qu'ils nous a transmis: écoutons-le[276].

§ VII.

Monument arménien confirmatif de notre solution.

«Arshak, devenu roi et fondateur de l'empire parthe[277], après avoir

chassé les Macédoniens de l'Orient et de l'Assyrie, établit roi

d'Arménie son frère Valarshak, qui prit pour capitale la ville de

Nisbin. Ce prince voulant savoir s'il commandait à un peuple lâche ou

courageux, désira de connaître son histoire. Après quelques recherches,

il découvrit un _Syrien_ nommé Mar-Ibas, versé dans les langues grecque

et chaldaïque, et il l'adressa à son frère, avec une lettre (que cite

textuellement Moïse), afin que les archives royales lui fussent

ouvertes. Mar-Ibas, bien accueilli d'Arshak, eut la permission de

visiter le dépôt royal des livres à Ninive[278], et il y découvrit un

_volume_ écrit en grec, avec ce titre: _Ce volume_ (ou rouleau) _a été

traduit du chaldéen en grec, par l'ordre exprès d'Alexandre. Il contient

l'histoire véritable des_ (temps) _anciens qu'il dit commencer à Zeruan,

Titan et Apetosthes_, etc. Mar-Ibas, ayant retiré de ce volume tout ce

qui était relatif à notre nation arménienne, apporta à Valarshak son

travail, que ce prince fit conserver avec soin. C'est de ce livre, dont

l'exactitude nous est constatée, que nous allons tirer nos récits,

jusqu'au _Chaldéen Sardanapale_, et même après lui.»

Moses nous donnant ensuite, page 53, la liste des princes arméniens,

selon _Mar-Ibas_, comparée à celle des rois assyriens, selon Eusèbe ou

Kephalion, qu'il cite page 48, établit la correspondance suivante:

/*[4]

_Rois assyriens._ _Princes arméniens._

Eu-pal-mus | |Bazouk.

Prideaz....es| |Hoï.

Pharat.....es| |Jusak.

Acratzan...es \ contemporains / Kaïpak. | qui accueillit les

Sardanapal.os / de \ Skaïord. } enfants meurtriers

| | | de Sennachérib.

Varbak (Arbâk)......................Paraïr.

*/

Il ajoute, page 55: «Le dernier de nos princes qui obéit aux successeurs

de Sémiramis et de Ninus, fut _Paraïr_, sous le (règne de) Sardanapale.

Ce Paraïr aida puissamment Arbâk à détrôner le roi assyrien. Le général

mède lui ayant promis de l'élever à la dignité royale, parvint à

l'attirer dans son parti. Après avoir enlevé l'empire au roi assyrien,

Varbak, maître de l'Assyrie et de Ninive, laissa des préfets (satrapes)

dans ce pays, et transféra le siége de l'empire chez les Mèdes...

J'allais oublier (page 60) de parler de _Sennacherim_ qui régna sur les

Assyriens[279] au temps d'Ezéqiah: ses fils Adramel et Sanasar l'ayant

assassiné, notre prince _Skaïord_ leur donna asile, et assigna pour

domaine à Sanasar le district de la montagne de _Sim_, que sa postérité

multipliée a entièrement peuplé.»

Si l'on pèse bien ces passages que Moses a disséminés en diverses pages,

il paraît:

1° Qu'il a fait de Mar-Ibas et de Kephalion,[280] un mélange dont il n'a

pas tiré d'idées claires;

2° Qu'il a tiré de Mar-Ibas ce qu'il dit de Skaïord, de Paraïr, de

Sennacherim et de ses enfants; et de Kephalion ce qu'il dit d'Arbâk et

de Sardanapale.

Mais en raisonnant sur ses données, l'on a droit de dire,

1° Si Skaïord accueillit les enfans meurtriers de Sennacherim, il fut

donc contemporain d'_Asar-Adon_, leur cadet, qui régna à leur défaut?

_Paraïr_, fils de Skaïord, fut donc aussi contemporain d'Asar-Adon. Or,

si Paraïr se révolta contre Sardanapale, roi d'Assyrie, ce Sardanapale

ne saurait être qu'_Asar-Adon-Phal_.

2° Si Asar-Adon est _Sardanapale_, son père _Acratzanes_ est

_Sennacherim_; et alors il est démontré que ces princes ont eu plusieurs

noms; que ces deux listes sont écrites en deux idiomes différens, l'un

chaldaïque, employé par Mar-Ibas, par les Hébreux, même par Hérodote,

qui nomme Sennacherib; l'autre perse-grec, employé par Ktésias et ses

copistes. Remarquez qu'en remontant, avec l'Arménïen Moses, à

_Eupal-mus_, appelé _Eupal-Es_ dans Eusèbe, l'on a cinq princes

correspondants à ceux que nomment les Hébreux, et que l'analogie de

_Phal_ ou _Eupal_ est évidente.

/*[4]

Phul ou _Phal_,........ Eu-_pal_-es[281].

Teglat-Phal-asar,........... Prideazes.

Salman-asar,................ Pharates.

Senna-cherib,............... Acrazanes.

Asar-Adon,.................. Sardanapale.

*/

Voilà donc un troisième monument parfaitement d'accord avec Hérodote, et

avec notre leçon des chroniques juives: en sorte que l'identité

d'_Asar-Adon_ et de _Sardanapale_, ne peut plus faire une question.

Maintenant il serait superflu de réfuter les hypothèses divagantes dont

elle a été le sujet. L'on en peut compter trois principales:

L'une, pour obéir à des témoignages discordants, a voulu reconnaître

deux ou trois _Sardanapale_, et par ses mêmes arguments, l'on prouverait

autant de Pythagores, de Zoroastres, et même de Kyrus.

L'autre a voulu que _Phul_ et _Sardanapale_ fussent la même personne, et

par suite, que _Nabonasar représentât Bélésys_. Le traducteur

d'Hérodote, en adoptant cette idée, qu'il a imitée de Scaliger et de

Petau, a cru lui ajouter un grand poids, en prétendant que l'ère de

Nabonasar n'avait eu d'autre _motif_, que de célébrer l'affranchissement

des Babyloniens. Tous les arguments de son long mémoire académique,

composé en vue de réfuter ses confrères Bouhier et Fréret, roulent

uniquement sur ce vicieux pivot[282]. Mais outre l'impossibilité absolue

de ces identités dans le système hébreu, il est, contre ce prétendu

motif, un témoignage formel qui l'annulle sans réplique: écoutons le

Syncelle, p. 207:

«Alexandre Polyhistor et Bérose, qui ont recueilli les antiquités

chaldaïques, attestent que Nabonasar ayant rassemblé les actes des rois

(de Babylone) qui l'avaient précédé, les fit _disparaître_ (en les

brûlant ou lacérant), afin qu'à l'avenir la liste des rois chaldéens

_commençât par «lui_.»

Ainsi, c'est la vanité grossière de Nabonasar, qui, en supprimant les

noms de ses prédécesseurs, a fondé une ère musulmanique, destructive des

ères et des monuments antérieurs. Pourquoi le traducteur d'Hérodote

a-t-il oublié cette citation?

Une troisième hypothèse a encore voulu que l'_Asar-adon_, roi de Ninive,

fût le même que _Asar-adinus_, roi de Babylone; et du moins celle-ci a

eu en sa faveur la parfaite identité de nom, et la souveraineté de

Babylone commune à l'un comme _vassal_ et _satrape_, à l'autre, comme

_grand-roi_ et sultan suzerain. Mais outre que les temps sont

inconciliables, puisque _Asar-adon_, roi de Ninive en 722, ne régnerait

à Babylone que 43 ans plus tard (en 680), il faudrait encore supposer

que lui seul de sa dynastie se fût introduit dans la liste babylonienne.

Il est plus naturel et bien plus vrai de dire, que, par un cas

très-commun chez les orientaux, deux princes différents ont porté le

même nom; et ici nous touchons au doigt la raison qui a fait ajouter le

surnom de _Phal_ au Ninivite, afin de le distinguer du Babylonien par

l'indication de sa famille: _Asar-adon_, fils de _Phal_. Cette identité

de nom a pu arriver d'autant mieux, que le dialecte chaldéen paraît

avoir été usité à Ninive comme à Babylone; car les noms de _Phul_ ou

_Phal_, de _Asur_, de _Salmann_, de _San-Harib_ et d'_Adon_, ont tous

des racines chaldaïques... _Phal_ signifie _gros_ et _puissant_, d'où

dérive _Fil_, l'_Éléphant_. _Asar_ signifie _lier_, _garrotter_,

_vincire_ en latin; d'où dérive _vincere_, _vaincre_, parce que le

vainqueur mène ses captifs _liés_. Celui qui les tue est le _carnifex_;

_Adon_ signifie _seigneur_ et _maître_. _Salmann_ est le _pacifique_

(_Salomon_)... _Harib_ est le _destructeur_, le guerrier; et _San_ est

le nom propre que nous retrouvons dans _acratzan-es_, autre nom de

San-harib[283].

Maintenant, que vont devenir les neuf rois mèdes de Ktésias, et leur

durée prétendue de 317 ans?... Partant comme ils le doivent, de l'an

561, dernière année d'Astyag, la victoire d'Arbâk tomberait à l'an 877,

c'est-à-dire 160 ans avant l'époque donnée par les livres juifs, en cela

d'accord avec Hérodote et le livre chaldéen d'Alexandre. Ktésias est

donc atteint et convaincu d'erreur, et nous pourrions désormais ne faire

aucune mention de son travail: mais parce qu'en examinant sa liste, il

nous a semblé y voir aussi des preuves d'imposture et d'un faux

prémédité, nous allons soumettre au lecteur notre analyse.

§ VIII.

Analyse de la liste mède de Ktésias.

Selon Hérodote, les Mèdes n'eurent que quatre rois, qui furent:

/*[4]

Deïok-ès.... 53 ans.

Son fils, Phraortes... 22

Son fils, Kyaxar...... 40

Son fils, Astyag-es... 35

___

150

*/

Ils eurent huit rois

/*[4]

Selon Ktésias[284]. Selon Mosès.

Sans compter Arbâk, savoir:

Man-daukés............... 50 ans......... Mandaukis.

Sosarmos................. 30............. Sosarmos.

Artoukas................. 50............. Artoukas.

Arbianes................. 22............. Kadikeas.

Artaïos.................. 40............. Deoukis,

Artounes................. 22............. Artounis.

Astibaras................ 40............. Kiaksaris.

Aspadas, dit Astuigas,

par les Grecs.......... (35)............ Azdehak.

_____

Total....... 289 }

} somme 317.

Plus Arbâk...... 28 }

*/

Diodore a omis le temps d'Astuigas, nous le suppléons par Hérodote.

Eusèbe a modifié cette liste, en y introduisant Deïokès à la place

d'Artaïos; et l'arménien Mosès, qui suit Eusèbe, a substitué à l'Astuag

des Grecs son vrai nom mède _Azdehak_[285]; il en résulte la liste

comparative que nous avons jointe. Mosès ne donne pas de nombre

d'années.

Le Syncelle, page 359, dit que les Mèdes, jusqu'à l'époque de Kyrus,

dominèrent 30 _ans_. Cette faute est d'un copiste, il faut lire 300. Il

dit, page 235, que depuis Sardanapale, leurs rois régnèrent 276 ans;

cette erreur est de lui, comme lorsqu'il dit, page 212, que Kyaxarès

régna 32 et son prédécesseur 51 _ans_. En général on ne peut compter sur

ce mutilateur audacieux et négligent. Tenons-nous-en à Diodore. En

partant d'un point connu, commençons par Astuigas... Il est évidemment

l'Astyag d'Hérodote. Son autre nom d'_Aspadas_ prouve que, selon un

usage subsistant en Orient, les rois de ces anciennes listes eurent tous

plusieurs noms, et cela par deux raisons:

1° Parce qu'en certaines circonstances ils en changèrent, comme a fait

de nos jours _Kouli-Khan_, qui, ayant conquis _Dehli_, s'intitula

_Shah-Nadir_, _roi du second hémisphère_ (par opposition à zénith).

2° Parce que, selon les divers dialectes ou langages du vaste empire des

Perses, les peuples désignèrent le prince par des noms différents.

Ktésias désigne _Smerdis_ par celui de _Sphendadatès_; Esdras le désigne

par celui d'_Artahshata_, et il nomma Cambyse _Ashouroush_[286]. Aspadas

paraît composé du mot _pâd_, _maître_, _seigneur_, et de _asp_,

_chevaux_, _maître_ de la cavalerie (puissante), très-probablement des

_dix milles cavaliers immortels_.

Avant Astuag régna _Astibar_, 40 ans; c'est évidemment le _Ki-asar_

d'Hérodote. Mosès le dit expressément. _Ki_, prononcé _kè_ en persan,

signifie _grand_ et _géant_. En arménien, _skai_ a le même sens.

_Kê-asar_, _le grand vainqueur_. En effet, Kyaxar renversa une seconde

fois Ninive et les Assyriens. Le mot persan _Astebar_ est synonyme,

puisqu'il signifie _grand_ et _puissant_[287]. L'identité est d'ailleurs

formelle, dans ce passage d'Eusèbe[288]:

«Alexandre Polyhistor rapporte que Nabukodonosor, informé de la

prophétie de Jérémie (au roi Ioakim), sollicita le roi des Mèdes,

_Astibaras_, de se joindre à lui, et il marcha en Judée avec une armée

de Babyloniens et de Mèdes.»

C'était l'an 606; le temps convient très-bien. Les Scythes dominaient

encore. Kyaxarès, gêné par eux, dut condescendre à la demande indiquée,

pour ne pas se faire un puissant ennemi de plus.

Avant _Astibar_, règne Artoûnés 22 ans. C'est la durée de _Phraortes_:

c'est même son nom; car celui-ci est composé du persan _Pher_, _grand

roi_, _héros_, et d'_arta_ ou _orta_, que l'Arménien Mosès, page 58,

dit signifier en langue mède, _juste_ (et _magnanime_).

Au-dessus d'_Artoun-es_ devrait venir _Deïokès_. Mosès le dit bien. Mais

les 40 ans d'Artaïos indiquent Kyaxar. Cette identité tire de nouvelles

preuves de l'anecdote de Parsondas, racontée par Diodore, dans le

fragment de Ktésias, page 409.

«Sous le règne d'_Artaïos_, s'alluma une violente guerre, etc.»

L'historien Nicolas de Damas nous apprend le motif de ce mécontentement

de _Parsondas_, dans un récit curieux que sûrement il a copié de

Ktésias[289].

«Sous le règne d'Artaïos, roi des Mèdes et successeur d'Arbêk, dit-il,

vivait Parsondas, homme extraordinaire par ses facultés physiques et

morales; le roi, ainsi que les Perses, dont il était issu, l'admiraient

pour sa beauté corporelle et pour la prudence de son esprit. Il

excellait d'ailleurs dans l'art de combattre, soit à pied, soit à

cheval, soit sur un char, et personne ne l'égalait à la chasse pour

surprendre et tuer des bêtes féroces. Ce Parsondas sollicita _Artaïos_

de destituer _Nanybrus, roi de Babylone_, qu'il méprisait et haïssait

pour ses mœurs _sardanapaliques_[290], et de lui donner cette satrapie.

Le roi ne put consentir à faire cette injustice à _Nanybrus_, contre la

teneur _des lois établies par Arbâk_... Le Babylonien fut instruit dû

fait... Quelque temps après, dans la saison des chasses, _Parsondas_

alla prendre ce divertissement en Babylonie, près d'un lieu où, par

hasard, étaient campés les vivandiers de Nanybrus: celui-ci, informé des

courses de son ennemi, avait ordonné à ses gens de l'épier, de tâcher de

l'enlever, et de le lui amener; la chose réussit à son gré. Devenu

maître de Parsondas, le Babylonien l'enferme dans son _harem_ avec ses

femmes, le fait raser, baigner, vêtir en femme, et le force de jouir de

toutes les voluptés que le guerrier lui avait reprochées.--Il le força

même d'apprendre la musique et la danse... Sept ans se passent ainsi,

sans qu'on sache ce qu'est devenu _Parsondas_, malgré toutes les

perquisitions ordonnées par le roi. Enfin un eunuque, que _Nanybrus_

avait fait bâtonner pour quelque faute, s'échappe et va découvrir le

délit à Artaïos, qui de suite dépêche un _aggar_[291] ou _secrétaire_

pour réclamer _Parsondas_... Nanybrus nie la détention. Un second

_aggar_ vient, avec ordre de conduire au roi _Nanybrus_ garrotté, s'il

persiste à nier. Celui-ci rend son prisonnier, et Parsondas s'en

retourne sur un char avec le secrétaire. Il arrive à _Suse_: Artaïos

l'accueille, écoute son histoire avec étonnement... Quelques mois après,

il se rend à Babylone. _Parsondas_ l'obsède pour qu'il le venge de

Nanybrus; celui-ci gagne un eunuque à force d'argent et de présents, et

moyennant cent talents d'or et cent coupes d'or, mille talents d'argent

et trois cents coupes du même métal, il obtient son pardon du roi.»

Dans ces récits, nous avons un indigène Perse, sujet et courtisan d'un

roi mède, l'un des successeurs d'Arbâk. Ce roi ne peut être _Deïokès_

qui, selon la phrase d'Hérodote, _ne régna que sur les Mèdes_. Est-ce

_Phraortes_, son fils, qui y joignit les _Perses_, et _qui avec ces deux

nations_ puissantes subjugua les autres? Mais les 40 _ans_ d'_Artaïos_

ne conviennent point à Phraortes, qui n'en régna que 22; et ils

conviennent parfaitement à _Kyaxar_. Supposons que _Parsondas_ ait

demandé à _Kyaxar_ la satrapie de Babylone au commencement de son règne,

la circonstance convient très-bien; ce sera dans les années 635 ou 634:

supposons que les 7 ans de détention de _Parsondas_ aient commencé en

633 et fini en 627; l'irruption des Scythes, en 625, ayant jeté

_Kyaxarès_ dans un état d'oppression et de faiblesse, le Persan en aura

profité pour effectuer une révolte qui, sans cela, eût peut-être été

impossible. Relativement au prince babylonien, ces dates conviennent

très-bien à _Chinil-adan_, qui régna depuis 647 jusqu'en 626. La

différence de nom n'y fait rien, puisque tous ces princes asiatiques en

eurent plusieurs.

Quant au nombre des combattants, dont parle Ktésias (page 403), il est

visiblement absurde, selon l'usage des livres orientaux; et cette

absurdité se démontre par la topographie des Caddusiens, dont le pays

montueux ne contient pas plus de 160 à 180 lieues carrées; et encore par

les _quatre mille hommes_ des premières troupes de Parsondas. Il faut

ôter un zéro; et en lisant 20 _mille_, au lieu de 200, et 8 _mille_ au

lieu de 80 _mille_, l'on sera dans les vraisemblances.

Cette anecdote a d'ailleurs le mérite de nous apprendre que le même roi

mède qui régnait à _Ekbatane_, régnait aussi à Suse; ce qui réfute

l'hypothèse de ceux qui ont voulu concilier Hérodote avec Ktésias, en

faisant de leurs rois deux dynasties qui auraient simultanément régné

dans ces deux villes. Il dut en être des rois mèdes, comme il en fut des

rois perses, qui passaient leurs hivers à Suse et leurs étés à

_Ekbatane_. Quant à la vassalité de Babylone, nous en verrons les

preuves complètes ailleurs.

Maintenant, si l'_Artaïos_ de Ktésias est _Kyaxar_ (et fût-il

Phraortes), il est clair que cet historien a doublé les temps et les

noms. Ce doublement est encore indiqué dans _Arbianes_, qui, par son

règne de 22 ans et par sa position avant _Artaïos Kyaxar_, se décèle

pour être _Phraortes_.

Au-dessus de lui est _Artoukas_, avec un règne de 50 ans. Ce doit être

_Deïokès_; l'analogie des 50 ans de l'un et des 53 ans de l'autre,

fortifie ce soupçon. En suivant cette indication, le _Sosarmos_ qui le

précède, a dû être _Arbâk_. Au-dessus de Sosarmos, se trouve Man-daukès,

encore 50 ans, comme _Artoukas_. Nous venons de voir Ktésias répéter

deux fois les 40 ans de Kyaxar, dans _Artaios_ et _Astybaras_; ne

répète-t-il pas également ici le règne de Deïokès dans les 50 ans

d'Artoukas et de Mandaukès? Le nom de ce second est évidemment le même;

car en séparant l'initiale _Man_, l'on a _Daouk-ès_, manifestement

identique à _Déïok-ès_.

Enfin, avant ce chef de la dynastie mède, se montre _Arbâk_, qui règne

28 années bien ressemblantes aux 30 de _Sosarmos_, en sorte que de même

que Phraortes a été répété deux fois avant Kyaxar, Arbâk se trouve

répété aussi deux fois avant Deïokès, et toute la liste de Ktésias est

démontrée n'être qu'un doublement de celle d'Hérodote, comme on le voit

dans le tableau suivant.

/*[4]

ROIS MÈDES.

SELON HÉRODOTE. SELON KTÉSIAS.

Noms. Règnes.

Deïokès..... 53 ans. Arbâk........ 28. Sosarmos....... 30.

Phraortes... 22 Man-daukés... 50. Artoukas....... 50.

Ky-axarès... 40 Arbianes..... 22. Artounès....... 22.

Astyag-es... 35 Artaïos...... 40. Astibaras...... 40.

Astuigas.... (35).

*/

Les seuls 28 ans d'Arbâk forment une difficulté: non-seulement Hérodote

(ou plutôt ses auteurs perses) les nie, mais il semble nier sa royauté;

et après l'affranchissement des Mèdes, opéré par lui, ils ne laissent

apercevoir aucune trace de ce libérateur, comme si, satisfait d'avoir

rendu la liberté à tous les vassaux de Ninive, il se fût démis du

pouvoir suprême, après avoir établi une sorte de _pacte fédéral_,

indiqué dans l'anecdote de Parsondas. Comme nous devons retrouver cet

_Arbâk_ dans un des rois perses des traditions orientales, nous

reviendrons à ce sujet.

Mais quel a pu être le motif de Ktésias de nous forger ces faux calculs?

Après avoir beaucoup cherché, il nous a semblé en découvrir la raison

dans son fragment déja cité. Il y dit que, selon les calculs des

Assyriens, la guerre de Troie avait eu lieu sous le roi Teutam, 306 ans

avant la mort de Sardanapale. Si Ktésias eût admis le système

d'Hérodote, cette date eût placé la prise d'Ilium vers l'an 1023 de

nôtre ère, et cela eût trop choqué les opinions reçues dans la Grèce:

l'une de ces opinions, suivie depuis par Ératosthènes, Apollodore et

Denys d'Halicarnasse, était que la prise de Troie avait eu lieu en une

année correspondante à notre année 1183 ou 1184 avant J.-C. Ktésias,

habitué à flatter les satrapes, ne voulut pas heurter les savants; il

s'arrangea de manière à obtenir précisément ce résultat. Car les 306 des

Assyriens, joints aux 317 des Mèdes, font 623, lesquels, ajoutés aux

560, époque de Kyrus, font juste 1183, comme Ératosthènes l'écrivit 150

ans après Ktésias: cette coïncidence parfaite n'est-elle pas frappante

et décisive?

Puisque nous sommes amenés à cette question, voyons si nous ne pourrions

pas acquérir ici une _idée juste_ de cette époque si célèbre.

§ IX.

Époque de la guerre de Troie, selon les Assyriens et les Phéniciens.

Ktésias, ayant en main les livres des Assyriens, ou leurs extraits, nous

affirme que, selon leurs calculs, la guerre de Troie eut lieu sous l'un

des rois ninivites, appelé _Teutam_, 306 ans avant la mort de

Sardanapale. Cet auteur, en sa qualité de Grec, dut porter de la

curiosité à connaître cette époque, et les Assyriens eurent des raisons

d'état de la noter dans leurs archives, puisque le roi de Troie réclama

des secours comme _vassal_, et que le descendant de Ninus envoya le

satrape de Suse _Memno_, dont Homère fait une mention expresse. La date

que nous fournissent les Assyriens, a donc une autorité égale et même

supérieure à celles que fournissent les _Grecs_, puisqu'aucune

chronologie de ces derniers ne remonte d'un fil continu et certain, même

au temps d'Homère, et que tous leurs chronologistes offrent dans leurs

estimations une discordance qui, comme nous l'allons voir, démontre

l'incertitude et même la fausseté de leurs bases.

Selon Ératosthènes, Apollodore et Denys d'Halicarnasse, la prise de

Troie eut lieu 407 ou 408 ans avant la première olympiade, qui date de

776 (par conséquent en l'an 1183 ou 1184).--Selon le chronologiste

Sosibius, contemporain de Ptolomée-Philadelphe, elle eut lieu 395 ans

avant la première olympiade; donc en l'an 1171.--Selon Arètes, en l'an

1190.--Selon Velleïus Paterculus, en l'an 1191.--Selon Timée, en

1193.--Selon la chronique de Paros, en 1208; selon Dikéarque, en l'an

1212; enfin, selon Hérodote, en l'an 1270, etc.

Le point de départ de tous ces calculs était l'ouverture des olympiades,

l'an 776 avant notre ère: ce point est certain; pour s'élever au-delà,

tous ces auteurs ont tâché de mesurer le temps jusqu'à de grands

événements connus, tels que l'invasion des Héraclides, la fondation de

la colonie ionienne, une guerre faite par quelque roi de Sparte, etc. Et

c'est parce que les dates de ces événements n'étaient pas certaines,

qu'ils ont obtenu des résultats si divers. Hérodote seul employa un

autre moyen que nous examinerons séparément: si l'on en voulait croire

son traducteur[292], tous les anciens peuples grecs auraient eu des

archives et des généalogies qui auraient fourni des bases certaines aux

écrivains; mais si de tels monuments existèrent en certains lieux et en

certains temps, il faut que les guerres perpétuelles dont fut tourmentée

cette contrée, les aient détruits ou mutilés de très-bonne heure,

puisque à dater seulement du 7e siècle avant notre ère, tout est

discors et confus dans les chronologies grecques; qu'à Sparte, par

exemple, l'un des états les plus fixes, l'ordre et la série des rois ne

sont pas certains; que leurs règnes, omis après les olympiades, offrent

des invraisemblances choquantes dans les temps antérieurs[293], et que

l'époque du célèbre législateur Lycurgue subit une contestation de 108

ans, qui, comme nous l'allons voir, n'est pas éclaircie, à beaucoup

près, dans le sens que l'on pense. L'époque d'Homère, ce poëte si

remarqué, dont tant d'auteurs recherchèrent à l'envi la patrie, l'âge,

la vie; cette époque est aussi obscure que celle de Lycurgue et de

Troie, ainsi que le prouvent deux curieux passages de Tatien et de

Clément d'Alexandrie, qui méritent que nous les citions.

«Selon Cratès (ou Cratètes), Homère ne fut postérieur à la prise de

Troie que de 80 ans, et (vécut) vers le temps de l'invasion des

Héraclides; selon Ératosthènes, il fut postérieur de 100 ans; de 140

selon Aristarque, qui, dans ses Commentaires sur Archiloque, dit

qu'Homère fut contemporain de la colonie ionienne fondée à cette époque.

«Philochorus le place 40 ans plus tard (180 ans après Troie).

«Apollodore veut que ce soit 100 ans (c'est-à-dire 240 ans après Troie),

sous le règne d'Agésilas, fils de _Dorisée_, roi de Sparte; ce qui

rapproche Homère du législateur Lycurgue, encore très-jeune.

«Euthymène, dans ses Annales, dit qu'il naquit dans l'île de Chio, 200

ans après la prise de Troie; Archemacus, dans son troisième livre des

Euboïques, est du même avis.

«Euphorion, dans son _ouvrage des Aliades_, dit qu'il vécut au temps de

Gygès, qui commença de régner en la 18e olympiade (l'an 708).

«Sosibius de Lacédémone, en sa _Description des temps_, place Homère à

l'an 8 du roi _Charilas_, fils de Polydecte... Charilas régna 64 ans,

son fils Nicander en régna 39: l'an 34 de ce prince, dit-il, _fut

établie la première olympiade_; en sorte qu'Homère se trouve placé 90

ans avant cette première olympiade.

«Dieuchidas, dans son 4e livre des Mégariques, dit que Lycurgue

fleurit environ 290 après la prise de Troie.»

/*[2]

Ératosthènes divise ainsi le temps[294] «depuis

la prise de Troie jusqu'à l'invasion

des Héraclides....................... 80 ans.

«De là à la colonie ionienne....... 60

«De là à la tutelle de Lycurgue.... 159

«De là à la première olympiade..... 108

___

Total............... 407

Plus................ 776

____

1183 ans.

*/

«Enfin Hérodote _estime_ (dit Tatien) qu'Homère vécut 400 ans avant lui,

et il lui associe Hésiode.»

Toutes ces variantes nous ramènent à nos premières conclusions, savoir:

1° Que les chronologistes grecs n'ont point eu en main de chroniques

suivies et connues sur lesquelles se pussent asseoir leurs calculs.

2° Que les Assyriens ayant eu cet avantage, pourraient bien, dans le

passage fourni par Ktésias, nous avoir révélé la véritable époque de la

prise de Troie.

Mais, en comparant l'extrême différence de l'époque donnée par eux, à la

plus rapprochée de toutes celles données par les Grecs, comment, dans

une telle question, accorder une préférence décidée à un seul et unique

témoignage, surtout quand ce témoignage nous vient par la voie d'_un

Ktesias_?

Tel était notre scrupule, lorsque, parcourant les mêmes pages de Clément

d'Alexandrie et de Tatien, deux autres citations ont frappe notre

attention.

«Eiram, roi de Tyr, dit Clément, donne sa fille en mariage à Salomon,

dans le temps où Ménélas arrive en Phénicie, après le sac de Troie,

ainsi que le rapporte _Menander_ de Pergame, et _Lœtus_, dans leurs

Annales phéniciennes.

«Chez les Phéniciens, dit Tatien, nous connaissons trois historiens;

savoir, _Théodotus_[295], Hypsicrates et Mochus, dont les ouvrages ont

été traduits en grec par _Lœtus_, qui a recueilli avec soin la vie d'un

grand nombre de philosophes: or, dans les histoires dont nous parlons,

il est dit que sous un même roi (de Tyr) ont eu lieu l'enlèvement

d'Europe, l'arrivée de Ménélas en Égypte, et les actions de _Cheiram_,

qui donna sa fille en mariage au roi des Juifs, _Salomon_.» Menander de

Pergame rapporte les mêmes faits; et le temps de _Cheiram_ est voisin de

celui de Troie[296].

Ici le témoignage de Menander est d'autant plus digne d'attention, que

Flavius Josèphe nous apprend qu'en effet cet écrivain avait traduit les

Annales phéniciennes dont il reconnaît l'exactitude et la conformité

avec celles des juifs. Selon celles-ci, le règne de Salomon commença

l'an 1018 avant J.-C.; selon les Assyriens, Teutam envoya du secours à

Troie, vers l'an 1023. Supposons la prise en 1022. Selon les Phéniciens,

Ménélas dut venir, un ou deux ans après, vers 1021 ou 1020: Hiram aurait

donc donné sa fille vers l'an 1018 ou 1017. Un tel accord entre trois

témoins différents n'est-il pas infiniment remarquable? disons mieux,

n'est-il pas probatif et concluant? Prenons cette date pour la

véritable, et supposons la prise de Troie à l'an 1022, nous avons pour

terme certain la 1re olympiade en l'an 776, différence 246.

Maintenant, voyons comment cadreront toutes nos citations ci-dessus,

comparées à ces deux termes: examinons d'abord Hérodote. Les propres

paroles de cet écrivain, antérieur aux seize autres cités par Clément et

par Tatien, sont telles qu'il suit:

«_J'estime_[297] _que les poètes Homère et Hésiode n'ont pas vécu plus

de 400 ans avant moi_.»

Quelques critiques ont déjà remarqué que ces expressions sont très

vagues. _J'estime_ signifie un calcul par aperçu, par supposition; _a

vécu_ n'indique aucune année précise, et peut se prendre pour la

naissance, pour la mort, pour le temps de la célébrité; et ce nombre

rond de _quatre cents ans_ sans aucune fraction! N'est-il pas clair

qu'ici Hérodote n'a point prétendu donner un calcul précis et

méthodique, mais qu'il a fait simplement une _évaluation_ approximative?

Lorsque l'on connaît sa méthode, on devine son opération. Ayant lu

beaucoup d'historiens, entr'autres Xanthus de Lydie, Cadmus de Milet,

Hellanicus, etc., il aura saisi quelque anecdote qui établissait un

rapport entre Homère et quelque prince connu, comme lui-même cite un

rapport entre Archiloque et Gygès, entre Thalès, Solon et Krœsus. De ce

rapport connu, il aura déduit un nombre de générations qui, _évalué_,

_estimé_, selon son système, à trois générations par siècle, lui a

donné le nombre rond de 400 ans; c'est-à-dire que de lui à Homère, il a

estimé douze générations. Cette évaluation de trente-trois ans étant

beaucoup trop forte, substituons-y vingt-cinq ans, tels que nous les

donnent les générations des rois de Lydie, des rois hébreux et des

grands-prêtres juifs; nous aurons quatre générations au siècle, par

conséquent 300 ans pour douze générations entre Hérodote et Homère.

Hérodote naquit l'an 484 avant notre ère; donc les 300 ans nous

remontent à l'an 784. Maintenant, puisque le mot _a vécu_ se prend

ordinairement pour _cesser de vivre_, nous dirons que cette année doit

être celle de la mort d'Homère, selon Hérodote. Le poëte mourut âgé:

supposons que ce fut à 70 ou 80 ans; il dut naître entre les années 854

et 864. Actuellement comparons à ces années les calculs des auteurs.

Selon Apollodore, Homère vécut 240 ans après Troie, ou 100 ans après la

colonie ionienne: de 1022 ôtez 240, reste 782; donc Apollodore donne

précisément notre calcul de décès à deux ans près.

Selon Euthymènes, il naquit à Chio, 200 ans après Troie; donc en 822.

C'est trop tard; il dut déjà fleurir.

Selon Sosibius, Homère se place 90 ans avant la 1re olympiade; elle

date de 776, plus 90: c'est 866. Ne serait-ce pas là sa naissance

rapportée avec précision à l'an 8 de Charilas?

Selon Apollodore, Homère (mort en 784) se _trouve très-rapproché_ de

Lycurgue, encore jeune: or, selon _Strabon_, plusieurs auteurs pensaient

que Lycurgue avait reçu de la main même d'Homère, vieux, ses poésies

qu'il apporta à Lacédémone. Plutarque, indécis, croit que Lycurgue,

voyageant dans l'Asie mineure, les reçut seulement de la main des

enfants de Cléophile, leur dépositaire. Mais il avoue, de bonne foi:

«Que l'origine, les voyages, la mort, l'époque même des lois de

Lycurgue, étaient un sujet inépuisable de controverse entre les

écrivains; il déclare que selon plusieurs, il avait concouru avec

Iphitus à l'établissement des jeux olympiques: c'est, dit-il, l'avis

d'Aristote, qui cite en preuve de ce fait l'_inscription du palet

olympique_, où le nom de Lycurgue est gravé.»[298]

Un tel monument, cité par un homme du poids et de l'instruction

d'Aristote, est déjà une preuve sans réplique; mais Cicéron vient encore

y joindre son opinion, lorsque, dans son discours pour _Flaccus_, ce

savant Romain dit:

«_Les Lacédémoniens vivent sous les mêmes lois depuis plus de 700 ans_.»

Ce discours fut prononcé l'an _deux_ de la 180e olympiade,

c'est-à-dire l'an 59 avant notre ère; par conséquent Cicéron indique une

date un peu antérieure à l'an 759; ce qui correspond d'autant mieux aux

dates ci-dessus, que Lycurgue ne donna ses lois qu'après l'établissement

des jeux olympiques par Iphitus. Ainsi, ce n'était pas un ouï-dire

vague, une opinion populaire, qui plaçait Lycurgue à cette époque du

8e siècle, et le faisait contemporain de la vieillesse d'Homère:

c'était le témoignage des monuments publics de ce temps-là, et

l'assentiment des écrivains les plus anciens et les plus savants. Mais,

objectera-t-on, comment, moins de cent ans après Aristote, Ératosthènes

a-t-il calculé que Lycurgue précéda de 108 ans la fondation des jeux

olympiques? Nous ne pouvons rien dire à cet égard, parce que l'ouvrage

de cet astronome nous manque. Mais si nous devions le juger par ses

copistes, _Trallien_, _Eusèbe_, _le Syncelle_ et même _Tatien_, nous ne

pourrions avoir une haute idée de sa critique: par exemple, comment

Ératosthènes a-t-il pu dire qu'Homère vécut 100 ans seulement après la

guerre de Troie? Cela doit être une erreur de Tatien ou de ses copistes.

Ératosthènes, qui partage l'opinion d'Apollodore sur la guerre de Troie,

a dû penser comme lui sur l'époque d'Homère; il a dû le placer 100 ans

_après la colonie ionienne_, et non pas après la _prise de Troie_: c'est

une méprise palpable. Ces deux écrivains ont certainement connu les

rapports établis par les monuments et par les historiens, entre Homère

et Lycurgue; ils doivent avoir fait ce raisonnement:

«Hérodote, né en telle année (484 avant J.-C.), dit qu'Homère a vécu ou

cessé de vivre 400 ans avant lui; donc en 884. Or il est certain que

Lycurgue a vu Homère: donc Lycurgue avait un certain âge en 884.»

A notre tour, nous disons: de 884 ôtez 108 ans, reste 776, époque

précise de la première olympiade; donc Ératosthènes a opéré comme nous

le disons; donc il a été induit en erreur par les 400 ans d'Hérodote,

qu'il a pris au sens matériel; donc notre interprétation des 400 ans

d'Hérodote en 12 générations, est le sens véritable du passage; donc la

durée de 25 ans, que nous donnons à chaque génération, est la plus

raisonnable, la plus conforme aux faits: donc l'accord parfait de nos

combinaisons avec les calculs des Assyriens et des Phéniciens, donne

l'époque de la guerre de Troie et de l'âge d'Homère, plus exacte, plus

vraie qu'aucun calcul grec; donc enfin, tout ce que l'on a dit jusqu'à

ce jour sur cette double question, est à refaire à neuf, en commençant

par les deux chapitres de la Chronologie de M. Larcher, _sur la prise de

Troie et sur les rois de Lacédémone_, où de suppositions en

suppositions, passant du _probable_ au _certain_ et à l'_incontestable_,

en démentant tous les anciens dont il prétend s'appuyer, ce _correcteur_

a rejeté la guerre de Troie plus loin qu'Hérodote lui-même, c'est-à-dire

au delà de 1270; et cependant il est clair que c'est pour avoir reconnu

l'exagération de cette hypothèse, que les Grecs, dès le temps de

Ktésias, commencèrent à la quitter. L'erreur d'Hérodote est saillante à

cet égard, si l'on prend tout son calcul au sens littéral; mais si on

l'interprète comme nous le faisons, et que les 800 ans, en nombre rond,

qu'il _estime s'être écoulés entre la prise de Troie et lui_, ne soient

qu'un calcul de générations converti en années, l'on a pour résultat

l'an 1084 avant J.-C., c'est-à-dire environ 62 ans de plus que les

calculs assyriens et phéniciens; et alors il est de tous les Grecs le

plus près de la vérité. Il y a cette remarque à faire sur cet historien,

que lorsqu'il suit les Asiatiques, il donne des résultats précis, parce

qu'il a des bases fixes; mais lorsqu'il a opéré avec les Grecs, n'ayant

point de dates exactes, il est contraint d'user de moyens généraux, qui

le mettent en contradiction avec lui-même, comme dans le cas présent où

nous pouvons le juger.

On vient de voir que le système des générations, employé selon notre

méthode, nous a procuré les plus heureuses coïncidences: le sujet que

nous traitons nous en fournit d'autres exemples non moins favorables.

Hérodote nous apprend que de son temps les rois de Macédoine s'étant

présentés aux jeux olympiques, ils y furent d'abord refusés comme

n'étant pas de race grecque, puis admis, pour avoir juridiquement prouvé

qu'ils étaient du même sang héraclide que les rois mêmes de Sparte:

dans la généalogie de ces rois, Alexandre premier, fils d'Amyntas, qui

régnait au temps de Xercès, avait eu pour neuvième aïeul _Karanus_, dont

le frère _Phido_, tyran d'Argos, troubla les jeux à la huitième

olympiade, c'est-à-dire l'an 748 avant J.-C.

Si l'on compare à la liste macédonienne celle des rois de Sparte,

Karanus se trouve parallèle à Lycurgue qui, 29 ans auparavant, parut à

ces jeux; et de Karanus à Hercule, il y a onze générations précisément,

comme d'Hercule à Lycurgue[299].

D'autre part, nous avons de Karanus à Alexandre-le-Grand, 17 générations

qui, à 25 ans, font 425 ans. Ces 425 ans ajoutés à 330, époque

d'Alexandre, font 755, plus les 29 de Lycurgue; total; 784. Ne

voilà-t-il pas nos mêmes nombres revenus?

Si l'on remonte de Lycurgue au roi héraclide Aristodémus, l'on a sept

générations, ou 175 ans: partons de la première olympiade 776, plus 175;

c'est 951: c'est-à-dire que l'établissement des Héraclides tomberait 71

ans après la prise de Troie, selon les Orientaux; et tous les Grecs

placent l'invasion de ces Héraclides 80 _ans_ après Troie. Si nous

sommes dans une route d'erreur, comment nous conduit-elle à tant

d'heureux résultats? Dira-t-on que les règnes des rois de Sparte les

contrarient? Mais Larcher lui-même[300] convient qu'on ne peut compter

sur les listes d'Eusèbe et du Syncelle, qu'elles sont arbitraires selon

l'usage de ces mutilateurs; que le règne d'Agis est inadmissible à un an

de durée, tel qu'ils l'établissent; que les autres règnes, quand on les

compare dans les deux branches, sont pleins de contradictions, etc.,

etc. Nous n'entreprendrons pas de redresser ces discordances qui nous

écarteraient beaucoup trop de notre sujet. Nous avons assez fait, si

nous avons posé les principaux jalons d'alignement de l'ancienne

chronologie grecque: quelque bon esprit saura s'en servir pour en

reconstruire l'édifice, autant qu'il est possible, avec le peu de

données qui nous restent. Revenons à Ktésias, et à ses calculs factices,

mêlés d'erreurs et de vérités[301].

§ X.

Examen de la liste assyrienne de Ktésias.

D'après tout ce que nous venons de voir, la liste mède de cet écrivain

étant démontrée fausse, sa chronologie antérieure se trouve frappée de

nullité; mais afin de ne pas le juger sans l'entendre, jetons un coup

d'œil sur sa liste assyrienne, et voyons si elle ne nous fournirait pas

aussi quelques preuves de falsification. Pour en raisonner avec équité,

il faut d'abord s'assurer de son véritable état; et c'est une première

difficulté à vaincre; car les écrivains qui prétendent copier cette

liste, diffèrent sur les noms des rois et sur la durée de leurs règnes;

et néanmoins le manuscrit de Ktésias a dû être univoque: selon Diodore,

le nombre des rois de _père en fils, fut de_ 3; selon

Velleïus-Paterculus[302], le dernier roi, _Sardanapale_, aurait été _le_

33e _depuis Ninus et Sémiramis_. Mais Velleïus, écrivain postérieur,

qui ne cite ce trait qu'en passant, paraît avoir été induit ici en

erreur par une phrase équivoque de Diodore, qui porte:

«Ainsi régna Ninyas, fils de Ninus; et la plupart des autres rois qui se

succédèrent de père en fils, pendant 30 générations, _jusqu'à

Sardanapale_, imitèrent ses mœurs.»

/*[2]

+---------------------------------------------------------------------------+

|LISTE DES ROIS ASSYRIENS, SELON LES DIVERS AUTEURS. |

|Selon l'Eusèbe de | | |

|Mosès de Chorène. |Selon l'Eusèbe | Selon le Syncelle. |

|_Histoire d'Arménie_[303].| vulgaire. | |

+--------------------------|---------------------|--------------------------+

| | | 1 Belus 55|

|1 Ninus. |1 Ninus 52 | 2 Ninus 55|

|2 Ninyas. |2 Sémiramis 42 | 3 Sémiramis 42|

|3 Arius. |3 Ninyas 38 | 4 Ninyas ou Zamès 38|

|4 Aralius. |4 Arius 30 | 5 Arius 30|

|5 Baleus Cheoxarus. |5 Aralius 40 | 6 Aralius 40|

|6 Amathritès. |6 Baleus Xercès 30 | 7 Xercès 30|

|7 Belochus. |7 Armathritès 38 | 8 Arma Mithrès 38|

|8 Baleus. |8 Belochus 35 | 9 Belochus I 35|

|9 Azatagus. |9 Baleus 52 | 10 Baleus 52|

|10 Mamidus. |10 Altadas 32 | 11 Sethos 32|

|11 Maschaleus. |11 Mamitus 30 | 12 Manuthus 30|

|12 Spharus. |12 Manchaleus 30 | 13 Aschalius 32|

|13 Samilus. |13 Spharus 20 | 14 Sphærus 28|

|14 Spharetus. |14 Mamitas 30 | 15 Mamylus 30|

|15 Ascatades. |15 Sparetus 40 | 16 Sparthæus 42|

| |16 Ascatades 40 | 17 Ascatades 38|

| ----| ---- | |

| 537| 579 | |

|16 Amindès. 45|17 Amyntas 45 | 18 Amyntes 45|

| 25|18 Belochus 25 | 19 Belotus 25|

| ----| ---- | |

| 607| 649 | |

|17 Vestascarus. |19 Beloparès 30 | 20 Baletores 30|

|18 Susarès. |20 Lampridès 32 | 21 Lamprides 30|

|19 Lamparès. |21 Sosarès 20 | 22 Sosarès 30|

|20 Paneas. |22 Lamparès 30 | 23 Lamparès 30|

|21 Sosarmos. |23 Pannyas 45 | 24 Panias 45|

|22 Mithreus. |24 Sosarmos 19 | 25 Sosarmos 22|

|23 Teutamus. |25 Mitræus 27 | 26 Mithrœus 25|

| |26 Tantanes 32 | 27 †Teutamus 32|

| ----| ---- | |

| 785| 884 | |

| |27 Teuteus 40 | 28 Tentæus 44|

| | |(29 Arabelus) 42|

| | |(30 Chalaus ) 45|

| | |(31 Ambus ) 38|

|24 Thinæuss. | |(32 Babius ) 37|

|25 Dercullus. |28 Tinæus 30 | 33 Tinæus 30|

|26 Eupalmos. |29 Dercylus 30 | 29 Dercylus 40|

|27 Prideazes. |30 Eu-pal-ès 38 | 35 Enpakinès 38|

|28 Pharates. |31 Laosthènes 45 | 36 Laosthènes 45|

|29 Acrazanes. |32 Piriatides 30 | 37 Pertiadès 30|

|30 Sardanapale. |33 Ophrateus 20 | 38 Ophratæus 21|

| |34 Ophratenès 50 | 39 Epecherès 52|

| |35 Ocrapazès 42 | 40 Aoraganès 42|

| |36 Thonos concoleros,| 41 Thonos concolerus, |

| ----| ou Sardanapale 20 | ou Macos concoleros, |

| 1,005| | dit Sardanapale 15|

|Velleïus en compte 1,070| ----- | -----|

| |Total 1,239 | Total 1,460|

+----------------------------------------------------------------------------+

*/

Velleïus semble s'être dit:

«S'il y eut 30 rois qui se succédèrent depuis _Ninyas_, Ninyas ne doit

point se compter... Il est excepté par le mot _autre_, et parce que ses

mœurs furent _imitées_... Donc avec Ninus et Sémiramis il y eut 33

rois.»

Mais cette première phrase de Diodore, réellement incorrecte, est

redressée par son résumé qui porte ces mots:

«A l'égard de Sardanapale, _trentième et dernier_ roi depuis Ninus.»

Ceci est clair, positif, et ne permet pas d'admettre l'interprétation

antérieure. De plus, _l'Arménien Mosès_ (de Chorène), qui cite[304]

Diodore comme une de ses autorités, ne compte que 30 rois dans la liste

qu'il nous fournit[305], encore qu'il eût sous les yeux celle d'Eusèbe,

qui en compte 36... Cette liste de Mosès semble d'autant plus exacte,

que ces cinq derniers princes correspondent parfaitement, comme nous

l'avons dit pag. 441, à ceux cités par les Hébreux; d'où l'on a tout

lieu de conclure qu'Eusèbe et le Syncelle ont, selon leur usage, ajouté

de leur chef, _Epecherès, Laosthènes_, et _Ophrathènes_. (Voyez les

listes au commencement de ce §.) _Epecherès_ doit être le même

qu'_Ana-Bacherès_, nom de _Sennacherib_, dans l'épitaphe de Sardanapale

à _Anchialé_. Ce même prince s'appelle encore _Acrazanes_ et

_Akraganes_: le nom de _Laosthènes_ est purement grec, et ne peut être

que la traduction d'un nom assyrien, signifiant _force_ et _puissance du

peuple_ (probablement Euphal-es, Phal). Enfin _Ophrathènes_ ne doit être

qu'un synonyme de _Ophrateus_, écrit plus asiatiquement _Pharates_, par

Mosès de Chorène.

Relativement à la durée totale, nous avons vu qu'il faut lire 1306 ans

dans le vrai texte de Diodore, et non 1360. Velleïus, qui n'a porté

cette durée qu'à 1070 ans, a dû tirer ce calcul de quelque autre

chronologiste que de Ktésias. Quant aux 1995 ans qu'_Æmilius-Sura_

comptait depuis Ninus[306] jusqu'à l'an 63, ou plutôt 65 ans avant notre

ère, l'on n'en peut rien faire, parce que l'on ignore si ce Romain a

évalué les Mèdes selon Hérodote, ou selon Ktésias.--A partir de Kyrus,

l'an 560, son calcul donne pour les deux empires, assyrien et mède, 1500

ans. S'il suit Hérodote, il donne 1344 pour les Assyriens; s'il suit

Ktésias, il ne leur donne que 1183[307]. L'on voit que Sura ou Velleïus

ont fait, ou plutôt ont suivi de confiance, les tablettes

chronologiques de quelque Lenglet de leur temps, sans traiter par

eux-mêmes la question.

Il paraît n'en avoir pas été ainsi du chronologiste Castor, qui avait

compulsé les archives de plusieurs pays pour en former ses tableaux

parallèles des rois d'_Argos_, de _Sicyone_, d'_Assyrie_, etc. Selon

Eusèbe[308], Castor ne comptait, pour les Assyriens, que 1280 ans, ce

qui produit une différence de 26 ans avec Ktésias.

Un troisième auteur, qui s'était aussi spécialement occupé des

Assyriens, _Képhalion_, semble avoir eu encore quelque différence avec

le résumé de Castor. Mais son fragment, cité par le Syncelle, est

tellement mutilé, que l'on n'en peut rien faire, pris isolément.

Pour revenir à Ktésias, dont l'opinion et le livre paraissent avoir

guidé la majeure partie de ses successeurs, il paraît que nous devons

considérer comme son vrai texte, le nombre de 30 générations, et la

durée de 1306 _ans_. Cela étant posé, nous avons un moyen certain

d'arguer de faux sa liste assyrienne, comme sa liste mède; car le terme

moyen de 43 _ans et demi_ par génération, résultant de ces deux données,

est moralement et presque physiquement impossible; et il est d'autant

moins admissible, que nous avons contre lui trois témoignages positifs.

1° Le témoignage des livres hébreux qui, de _Phal_ à _Sardanapale_,

comptent cinq rois dans un espace de moins de 70 ans; de manière que

Sennachérib, entr'autres, ne peut avoir régné plus de cinq ans, et qu'il

faut nécessairement qu'il ait été frère de Salmanasar, ou Salman-asar,

frère de Teglat.

2° Le témoignage de Képhalion, dont le Syncelle nous a conservé un

passage précieux quoique mutilé.

«Laissons[309], nous dit ce compilateur, laissons un autre écrivain

illustre nous montrer combien ont été absurdes les historiens grecs à

l'égard de ces rois d'Assyrie... J'entreprends, a dit Képhalion,

d'écrire les faits dont Hellanicus de Lesbos, Ktésias de Cnide et

Hérodote ont traité (avant moi). Jadis régnèrent en Asie les Assyriens,

à qui commanda Ninus, fils de Bélus... Puis Képhalion joint la naissance

de _Sémiramis_ et du _mage Zoroastre_; il parcourt les 52 ans du règne

de Ninus... Il décrit la fondation de Babylone par Sémiramis, et son

expédition aux Indes... Or, ajoute-t-il, tous les autres rois (après

elle) régnèrent pendant _mille ans_, les fils occupant le _trône de

leurs pères_ par _droit d'héritage_; mais ils dégénérèrent

successivement des vertus de leurs ancêtres, en sorte que _pas un d'eux

ne passa vingt ans_[310].

Cette dernière phrase s'accorde, comme l'on voit, parfaitement avec les

livres hébreux, dont les dates en effet ne permettent de donner vingt

ans à aucun des quatre successeurs de _Phul_.

3º Enfin, puisqu'il est constaté par les divers historiens, que les

princes de Ninive, livrés à toutes les voluptés des sens, vivaient de

très-bonne heure avec des femmes, il est impossible d'admettre qu'ils

n'aient engendré leurs héritiers qu'au terme moyen de 43 ans; ils ont

dû, au contraire, avoir des enfans dès l'âge de 19 à 20 ans, quelquefois

même de 16, comme l'on en a trois exemples chez les rois hébreux. Notre

conjecture ci-dessus, que quelques rois de Ninive se succédèrent à titre

de frères, a le double avantage de rendre possible le nombre de 30 rois

en 520 ans, et de ne pas heurter l'assertion qu'_ils occupèrent le trône

paternel par droit d'héritage_. Au reste, en rejetant le nombre de 30

générations comme absurde, en 1306 ans, il nous reste sur ce nombre même

un soupçon, suscité par une phrase de Képhalion, et par un passage

d'Hellanicus et de Dicæarque, que nous a conservé Étienne de

Byzance[311].

«Les Chaldéens furent d'abord appelés _Képhènes_, de Képhée, père

d'Andromède. Leur nom de _Chaldéens_ leur vint, selon Dicæarque, d'un

certain Chaldæus, qui engendra l'habile et puissant Ninus, fondateur de

Ninive: or le _quatorzième_ après celui-ci, se nomma aussi _Chaldæus_, et

fonda, dit-on, Babylone, ville très-célèbre, dans laquelle il réunit

tous ceux que l'on appelle _Chaldéens_, et le pays se nomma _Chaldée_.»

Aucune liste assyrienne ne présente de roi Chaldæus, à la 14e

génération, ni à aucun autre degré; et cependant Hellanicus,

contemporain d'Hérodote, est une autorité respectable, ainsi que

Dicæarque. Le nombre 14 ne serait-il pas ici une faute de copiste et une

altération du nombre 24? Alors Hellanicus et Dicæarque seraient

d'accord avec Képhalion, qui prétendait ne trouver que 23 _noms_[312]:

Chaldaeus serait le 24e; et parce que ce mot qui signifie _devin_,

est le synonyme de _Nabou_, que portèrent tous les rois de Babylone, ce

_Chaldæus_ serait _Bélésys_, le même que _Bélimus_, qui, selon

Képhalion, _s'empara de l'empire_ des Assyriens, long-temps après Ninus.

Et en effet, pourquoi cette remarque, qu'il _s'empara_ de l'empire des

Assyriens? Il ne succéda donc point par droit d'héritage; il ne fut donc

point de la famille de Ninus? Enfin, puisqu'en _réunissant_ toute _la

caste des Chaldéens dans Babylone_, il fonda un nouvel empire, il fut

donc réellement Bélésys, à qui seul conviennent tous ces traits. Ajoutez

que le nombre de 23 rois, ou générations _ninivites_, s'accorde

singulièrement bien avec les 22 générations des rois lydiens, qui furent

exactement parallèles pour le temps. Sans doute chacune de nos preuves

n'est pas décisive; mais leur réunion forme un grand poids, surtout si

l'on considère que nous n'avons que des fragmens mutilés pour base de la

plupart de nos opérations: semblables en cela à l'architecte qui, pour

retrouver les dimensions d'un ancien palais ou temple, n'a que quelques

restes de piédestaux, de pierres angulaires et de fondations, dont

l'accord néanmoins devient une démonstration dans les règles de l'art.

Ici se présentent plusieurs questions à faire à tous les écrivains qui

nous parlent de l'empire de Ninive et de sa durée.

1° Ont-ils bien distingué les deux prises et destructions différentes de

cette capitale par les Mèdes, l'une sous _Arbâk_, l'autre sous

_Kyaxarès_? n'en ont-ils pas fait une confusion que la ressemblance des

faits rendait facile?

2° Ont-ils tenu compte de cet _état secondaire_, ou royaume posthume,

qui se composa après la mort de Sardanapale, et qui dura 120 à 121 ans,

depuis 717 jusqu'en 597?

3° Ktésias et ses copistes, après avoir doublé la liste des Mèdes pour

le nombre des rois et pour la durée, n'auraient-ils pas fait quelque

chose de semblable relativement aux Assyriens?

Si nous avions les livres mêmes de ces écrivains, la démonstration pour

ou contre deviendrait facile, mais en leur absence, les moindres indices

deviennent pour nous de fortes présomptions après le premier exemple.

Commençons par la première de nos questions.

Ninive ayant été prise deux fois par les Mèdes, d'abord en 717, sous

Arbâk, puis en 597, sous Kyaxarès, nous disons que la ressemblance de

ces deux faits a été insidieuse, et a pu causer la confusion de leurs

dates. Un passage d'Alexandre Polyhistor, cité par le Syncelle (p.

210), s'explique très-bien par cette hypothèse, et reste entièrement

absurde, si on le prend à la lettre.

«Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor, est appelé Sardanapale par

Polyhistor, qui dit qu'il envoya vers Astyag, satrape de Médie, demander

sa fille Aroïte en mariage pour son fils Nabukodonosor... Le roi des

Chaldéens, _Sarak_, lui ayant confié ses troupes, il (Nabo-pol-asar)

tourna ses armes contre Sarak lui-même, et contre la ville de Ninive.

_Sarak_, éprouvanté de cette attaque, mit le feu à son palais, et se

brûla lui-même, et l'empire des Chaldéens et de Babylone passa aux mains

de Nabo-pol-asar, père de Nabukodonosor.»[313]

Dans ce récit, le _roi_ des _Chaldéens_, qui se brûle dans son palais de

_Ninive_, attaqué par l'un de ses généraux _rebelle_, est évidemment

_Sardanapale_. _Sarak_ est un mot chaldéen qui signifie _prince_,

_commandant_, et qui paraît avoir été commun à tous, ou du moins à

plusieurs rois assyriens; et cela prouve que Polyhistor, ou son auteur

Eupolème, puisa aux sources. Si à ce mot on ajoute la désinence

emphatique _oun_, l'on a _Sarakoun_, ou plutôt _Sarkoun_, très-analogue

au _Sargoûn_ dont parle Isaïe, chap. XX, lorsqu'il dit: _L'année que

Tartan, envoyé par Sargoûn, roi d'Assyrie, vint assiéger Azot et la

prit_. Ce _Tartan_ est bien connu pour l'un des généraux de

_Sennacherib_, cité dans le livre des Rois comme assiégeant Azot; et

_Sennacherib_ n'est certainement point le _Sarak_[314] qui se brûla.

Lors même que Tartan eût pris Azot, sous Sardanapale (ce qui est

invraisemblable), Sardanapale reste toujours le _Sarak_ de Polyhistor.

Dire qu'il soit _Nabopolasar_, est une grossière méprise, qui semble

appartenir au Syncelle. Nabopolasar régna depuis 625 jusqu'en 605,

parallèlement à Kyaxar, dont effectivement il avait obtenu la fille pour

épouse de Nabukodonosor, vers l'an 607. Ainsi _Aroïte_ ne fut point

fille, mais sœur d'Astyag, roi en 594. Nabukodonosor seconda _Kyaxar_,

dit _Astibar_, au siège de Ninive, en 597. Pourquoi Nabukodonosor et son

père se trouvent-ils mêlés avec Sardanapale, mort 120 ans auparavant,

l'an 717? Parce que l'historien a confondu la première prise de Ninive

avec la seconde, et qu'il a pris Nabopolasar pour _Mardokempad-Bélèsys_,

son antécesseur. Mais s'il a confondu ces deux événemens et leurs dates,

qu'a-t-il fait du temps que dura cet _état secondaire_ de Ninive, qui

eut lieu de 717 à 597? Pourquoi ni Ktésias, ni Képhalion, ni Castor, ni

leurs copistes, ne disent-ils pas un seul mot de cet _état_? Hérodote

est le seul qui nous l'ait fait connaître; encore ne dit-il pas quel fut

son régime, soit monarchique, soit aristocratique ou républicain.

Écoutons-le:

§ CII. «_Or, Deïokès ne régna que sur les Mèdes_. Son fils Phraortes

(lui ayant succédé), le royaume des Mèdes ne suffit point à son

ambition: il attaqua d'abord les Perses, et il les subjugua. Avec ces

deux nations, l'une et l'autre puissantes... il marcha de conquêtes en

conquêtes, jusqu'à son expédition contre _ceux des Assyriens_ qui

habitaient (le pays) de Ninive, ci-devant maîtres _de tous_ _les

autres_, mais affaiblis par la défection de leurs alliés; _du reste

encore assez forts_. _Il périt dans_ _cette expédition_ (en 635).»

Mais pourquoi ces Assyriens de Ninive, ci-devant maîtres de tous les

autres, formaient-ils, _un état particulier encore assez fort_?. «Parce

qu'après le renversement de leur empire par Arbâk (en 717), _les Mèdes

s'étant rendus indépendans_ (§XCVI), les autres nations les imitèrent,

et _tous les peuples de ce continent se gouvernèrent par leurs propres

lois_...» Les Assyriens de Ninive formèrent donc aussi un état

indépendant et libre.

«Kyaxarès ayant succédé à son père Phraortes, fit d'abord la guerre aux

Lydiens,... puis il revint contre les Assyriens de Ninive, pour venger

la mort de son père... Déjà il les avait vaincus, et il assiégeait leur

ville, lorsque l'irruption des Scythes (en 625) le força de se retirer

(en Médie). Ayant chassé les Scythes 28 ans après, il revint, contre

Ninive, la prit, et s'assujettit tous les (peuples) Assyriens, excepté

ceux de la Babylonie.»

Ainsi il est évident qu'après le grand empire de Ninive, un _second

état_ se recomposa et subsista un peu moins de 120 _ans_, puisqu'il lui

fallut quelque temps pour se recomposer. Or, si l'on ajoute aux 520 ans

du premier empire les 120 ans du second état, l'on a une somme totale de

640 ans, depuis l'an premier de Ninus en 1237 jusqu'à la ruine de Ninive

en 597; et si les historiens n'ont pas distingué les deux prises de

cette ville, l'une en 717, l'autre en 597; si Ktésias en particulier a

doublé les Assyriens comme les Mèdes, nous devons, dans les nombres qui

nous sont présentés, tant par lui que par les autres, voir paraître le

double de nos nombres; savoir, tantôt le double de 520 égal à 1040;

tantôt le double de 640 égal à 1280, et peut-être même le simple nombre

de 120 ajouté à 1040, égal à 1160, etc... Voyons s'il se présentera

quelque chose de semblable.

D'abord nous avons cette phrase remarquable de Képhalion, citée par le

Syncelle (ci-devant, page 477)..... _Or, environ 640 ans après Ninus,

Bélimus s'empara de l'empire des Assyriens_..... Voilà juste la seconde

prise de Ninive; 520 et 120 font 640: plus 597, total, 1237: ici

_Bélimus-Bélésys_ est pris pour Kyaxar. Képhalion à donc confondu la

seconde prise avec la première, comme l'a fait Polyhistor[315].

2° Nous avons le résume de _Castor_, qui, selon Eusèbe et le Syncelle,

comptait 1280 ans pour durée de l'empire de Ninive..... Or, 1280 est si

exactement le double de 640, qu'il est presque impossible qu'il ait eu

une autre source. Mais ce qui convertira notre conjecture en fait, est

un autre passage de Castor, cité par le Syncelle[316]:

«Il y a des auteurs qui assurent qu'après Sardanapale, l'empire des

Assyriens passa à Ninus: c'est l'opinion de Castor, qui dit: J'ai placé

en première ligne les rois assyriens du sang et de la dynastie de

Bélus. Quoiqu'il n'y ait rien de certain sur le temps du règne de ce

prince, j'ai dû tenir compte de son nom. J'ai posé Ninus en tête de mon

tableau chronographique, et je me trouve finir à Ninus, successeur de

Sardanapale.»

Quelques modernes, et entre autres le traducteur d'Hérodote, ont

supposé, d'après ce passage, que les Ninivites, devenus libres,

rappelèrent les enfans de Sardanapale, confiés au fidèle _Cotta_,

gouverneur de Paphlagonie, et que le nouveau roi prit le nom de Ninus.

Mais le récit de Ktésias en Diodore, et celui d'Hérodote, n'accordent

pas le plus léger appui à cette hypothèse. Au contraire, notre analyse

dévoile et rend saillante la méprise de Castor, qui, en doublant la

durée de Ninive, a doublé la dynastie de Ninus; et notre explication

trouve encore un autre appui dans le récit suivant d'Agathias[317].

«Ninus paraît avoir le premier établi cet empire: après lui régna

Sémiramis, puis la postérité (de ces deux fondateurs) jusqu'à _Bélus

Derkétade_ (c'est-à-dire descendant de Derkéto, qui est Sémiramis)....

Alors la lignée de Sémiramis se trouvant finir à ce _Bélus_, un certain

Bélitaras, intendant des jardins du palais (bostangi-bachi), s'empara du

sceptre par des moyens qui tenaient du prodige, et il le transmit à sa

race (ou caste), selon le récit de Bion et de Polyhistor, jusqu'à ce que

l'autorité avilie sous Sardanapale, fut arrachée aux Assyriens par le

Mède Arbâk et le Babylonien Bélésys. Sardanapale ayant été tué, l'empire

passa aux Mèdes, un peu plus de 1306 ans depuis l'élévation de Ninus,

comme le dit Diodore d'après Ktésias. Les Mèdes se trouvèrent donc

_derechef_ en possession de la suprématie (ou de l'empire).»

Que le lecteur pèse bien ces phrases: _La famille de Sémiramis et de

Ninus régna jusqu'à Bélus Derkétade_... _Alors un étranger, grand

officier du palais, s'empara du sceptre par des moyens qui tenaient du

prodige, et cet étranger se nomme Bélitaras._ N'est-ce pas là clairement

_Bélésys_ avec ses _prédictions_ astrologiques? Ktésias, dans Diodore,

assure que Sardanapale, 30e roi, descendait directement, de père en

fils, de Ninus. Donc il est le même que _Bélus_ Derkétade, dernier

rejeton de Ninus et de Sémiramis. Après Bélitaras revient une seconde

lignée, dont le dernier est Sardanapale;... donc cette lignée est une

répétition de la première, puisque ce prince descendit de Ninus; et

remarquez ce mot: les Mèdes se trouvèrent _derechef_ en possession de

l'empire. Le doublement n'est-il pas évident? Le nombre 1306 contient

deux fois 640, plus 26 ans. Nous n'apercevons pas d'où ces 26 ans

proviennent, mais il suffit d'être assuré de l'opération principale; les

accessoires ont pu dépendre de quelques accidens de calcul ou

d'interpolation de règne, qui sont sans conséquence.

De tout ce que nous avons dit dans les articles précédents, il résulte:

1° Que Ktésias a sciemment et systématiquement doublé la liste des rois

mèdes, afin de faire coïncider les calculs assyriens avec les calculs

grecs sur la prise de Troie;

2° Que, par une suite du même système, il paraît qu'un doublement

semblable a eu lieu pour les _temps_ assyriens, sans que la

démonstration puisse en être faite aussi rigoureusement, parce que nous

n'avons ni la liste d'Hérodote ni les livres de Ktésias et autres

autographes, et que l'on ne peut accorder aucune confiance à leurs

copistes, Eusèbe, le Syncelle, etc.[318];

3° Que la fausseté du système chronologique de Ktésias n'entraîne pas

néanmoins la nullité de tous ses récits historiques, puisque la plupart

des faits que nous avons eu occasion d'en tirer, s'amalgament très-bien

avec la chronologie d'Hérodote. Nos recherches à cet égard nous ont fait

découvrir un exemple curieux et instructif, dans la personne de cet

_Araïos, roi des Arabes_, que Ktésias dit avoir été l'allié de Ninus et

le coopérateur de ses conquêtes. En feuilletant les chroniques des

Arabes, modernes, nous avons été surpris d'y trouver un roi homérite de

l'Iémen, réunissant le nom et les qualités décrites, avec cette

circonstance particulière, que l'époque à laquelle appartient ce roi,

coïncide avec celle de Ninus dans le système d'Hérodote, c'est-à-dire

qu'elle tombe à la jonction des 12e et 13e siècles avant notre ère

(entre 1190 et 1230). Nous pensons que cette anecdote sera d'autant plus

agréable au lecteur, que la branche d'histoire dont nous la tirons est

presque entièrement inconnue à nos compilateurs modernes.

§ XI.

Chronologie des Arabes homérites, favorable au plan d'Hérodote.

Le lecteur se rappelle que Ktésias, dans son fragment sur les Assyriens,

nous a parlé d'un roi de l'_Arabie_, nommé _Ariœus_ ou _Araïos_, que

Ninus s'associa, afin de pouvoir disposer des _vaillants guerriers dont

tout ce pays était alors rempli_. Jusqu'à nos jours on n'a pas connu

quel fut ce _roi_, ni même dans quelle _Arabie_ il régna. En parcourant

les fragments historiques que les Arabes nous ont conservés de leurs

antiquités, et qui ont été traduits par les savants Richard Pocoke[319]

et Albert Schultens[320], il nous a semblé reconnaître les actions et

même le nom de ce personnage dans l'un des rois de l'ancienne _Arabie

heureuse_, aujourd'hui Iémen, pays dont les écrivains grecs et romains

parlent souvent comme du siège d'une nation puissante, mais dont ils

n'ont jamais eu des notions bien claires, vu le grand éloignement. Nos

modernes eux-mêmes n'étaient guère plus instruits sur le sujet qui nous

occupe, avant que M. A. Schultens eût rassemblé et publié, dans son

curieux livre de l'_Ancien empire des Iectanides_, tout ce qu'Aboulfeda,

et quatre autres historiens arabes ont eux-mêmes recueilli de traditions

et de documents sur l'antique royaume de _Himiar_, ou des _Homérites_

dans l'Iémen. Malheureusement, après avoir lu les cinq fragments dont

nous parlons, on s'aperçoit qu'ils ont subi de graves altérations de la

part des musulmans, qui, les premiers, se donnèrent la peine d'extraire

les _chroniques_ de ces _infidèles_; et même l'on sent que ces

chroniques ont été, en original, incomplètes et tronquées; mais l'on

n'en est pas moins conduit à croire qu'elles ont existé, et que leurs

débris, tels qu'ils nous sont parvenus, ont une authenticité égale à

celle de la plupart des livres des Grecs et des Latins. Or, il résulte

de ces débris:

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I · 第 7 / 8 章