On ne peut refuser aux chronologistes du siècle dernier[201] le mérite

d'avoir établi, avec le secours des astronomes, une série satisfaisante

de faits successifs, depuis le temps présent jusqu'au 6e siècle avant

notre ère: avec eux, à partir du jour où nous vivons, la succession des

rois de France nous conduit à leur fondateur Clovis, qui, l'an 486 de

l'ère chrétienne, abolit, par la victoire de Tolbiac, le pouvoir des

Romains dans la Gaule. Ce fait, qui coïncide à l'an 13 de Zénon,

empereur romain à Constantinople, nous donne le moyen de remonter, par

la liste de ses successeurs, jusqu'au règne d'Octave, dit _Auguste_,

qui, l'an 31 avant notre ère, ayant vaincu son rival Antoine et la reine

Cléopâtre, au combat d'Actium, termina en la personne de cette reine,

la dynastie des rois grecs ou macédoniens en Égypte: ces rois grecs nous

conduisent ensuite jusqu'à leur auteur Alexandre, fils de Philippe, qui,

l'an 331 avant l'ère chrétiènne, renversa, par sa victoire d'Arbelles,

l'empire des Perses en Asie, et termina, dans la personne de Darius

Codoman, la série de leurs monarques, laquelle remontait dans un ordre

connu jusqu'au conquérant appelé _Cyrus_, ou plus correctement _Kyrus_.

Jusque-là, c'est-à-dire vers l'an 650 avant J.-C., les faits politiques

sont liés sans interruption; mais au-dessus de Kyrus commencent des

incertitudes, des contradictions que les plus savants écrivains n'ont pu

éclaircir. Ce n'est pas qu'en général on ne sache qu'à l'époque de

Kyrus, l'Asie occidentale, depuis la Méditerranée jusqu'au fleuve Indus,

était partagée en 4 ou 5 royaumes principaux, formés des débris d'un

empire antérieur, l'_empire Assyrien_. Ces royaumes connus sous les noms

de _Lydie_, de _Médie_, de _Babylonie_, de _Phénicie_, et peut-être de

_Bactriane_, avaient dans leur dépendance de moindres états tributaires

et vassaux: de ce nombre, à l'égard de la Médie, était le pays montueux

appelé proprement _Fars_ ou _Perse_. Ses habitants portés à

l'indépendance par la nature du sol, par le genre de leur vie, par leur

pauvreté, supportaient impatiemment un joug étranger. Kyrus, devenu leur

chef ou satrape, profita de ces dispositions; et par des moyens

semblables à ceux de Gengis-Khan et de Tamerlan, ayant armé les Perses,

il attaqua d'abord les Mèdes dont il abolit la monarchie dans la

personne d'Astiag; puis les Lydiens, dont il prit d'assaut la capitale

(Sardes), et saisit vif le dernier roi Krœsus; enfin les Babyloniens,

dont il prit par stratagème l'inexpugnable cité, l'an 639 avant J.-C.

Ces faits sont connus d'une manière générale; mais en quelle année le

conquérant perse prit-il la ville de Sardes et le roi Krœsus? Combien

d'années ce dernier, avait-il régné? Quelle avait été la durée du

royaume des Mèdes? Combien de rois avait-il comptés? Combien de rois

avant Kyrus avaient gouverné Babylone? Auquel de ses rois cette ville

célèbre devait-elle ses constructions prodigieuses? Enfin quelle avait

été la durée du vaste empire des Assyriens antérieurs à ceux-ci? Ce sont

là autant de problèmes sur lesquels, depuis deux mille ans, s'exercent

sans fruit la curiosité, la méditation et la patience des historiens:

voyons aujourd'hui si, profitant de leurs travaux, et surtout de leurs

erreurs, nous parviendrons à dénouer ce faisceau de difficultés:

commençons par celles de la monarchie des Lydiens.

Les érudits qui ont traité ce sujet s'accordent tous à dire que la prise

de Sardes est l'époque fondamentale de la chronologie lydienne,

c'est-à-dire l'anneau par lequel elle se joint au système général des

temps qui nous sont connus. En cela ils ont raison, l'histoire ne nous

fournissant aucun autre point de contact que cette prise de Sardes: mais

parce qu'Hérodote, notre informateur premier, même unique à cet égard,

n'en déclare pas implicitement l'année précise, nos savants l'ont

cherchée partout ailleurs qu'en son livre, et ils ont cru la trouver

chez deux écrivains tardifs, dont l'un est d'une ignorance manifeste. En

cela ils ont eu tort, car si l'on veut peser avec nous toutes les

expressions d'Hérodote; si l'on veut comparer, comme nous allons le

faire, tous les indices fournis par cet historien, on y trouvera

non-seulement l'année de la prise de Sardes désignée avec clarté, mais

encore l'on découvrira dans l'ambiguité de l'une de ses phrases, la

cause des faux calculs de tous les copistes modernes ou anciens,

notamment du biographe Sosicrate, dont on veut maintenant élever contre

lui l'autorité. En procédant à notre analyse sous les yeux du lecteur,

nous allons lui fournir les moyens de prononcer par lui-même sur nos

résultats.

Nous employons la traduction de Larcher, à laquelle nous ne

reprocherions point la faiblesse de style, si elle avait toujours le

mérite de la fidélité; mais nous aurons plus d'une occasion d'en

remarquer l'absence; et comme d'ailleurs cet écrivain, par esprit de

parti, a surchargé les 2 volumes du texte original, de 7 volumes de

notes et de commentaires remplis d'erreurs quant aux choses, et souvent

de termes injurieux quant aux personnes, la lecteur ne trouvera pas

injuste que, par représailles, nous mettions en évidence l'impéritie et

même la malignité du censeur.

Texte d'Hérodote.

§ XXVI. «Alyattes étant mort, Crésus son fils lui succéda à l'âge de 35

ans.»

§ LXXXVI. «Et il régna 14 ans et 14 jours.»

§ XXVI. «Éphèse fut la première ville qu'il attaqua;.... après avoir

fait la guerre aux Éphésiens, il la fit aux Ioniens et aux Éoliens, mais

_successivement_.... etc.»

§ XXVII. «Lorsqu'il eut subjugué les Grecs de l'Asie, il pensa à équiper

une flotte pour attaquer les Grecs insulaires: tout était prêt pour la

construction des vaisseaux, lorsque Bias de Priène, ou selon d'autres,

Pittacus de Mitylène vint à Sardes (et l'en détourna.)»

§ XXVIII. «Quelque temps après, Crésus subjugua toutes les nations en

deçà du fleuve Halys, excepté les _Kilikiens_[202] et les Lykiens;

savoir, les Phrygiens, les Mysiens, les Maryandiniens, les Chalybes, les

Paphlagoniens, les Thrakes de l'Asie[203], c'est-à-dire les Thyniens et

les Bithyniens, les Kariens, les Ioniens, les Doriens, les Éoliens et

les Pamphyliens.»

§ XXIX. «Tant de conquêtes ajoutées au royaume de Lydie _avaient rendu_

la ville de Sardes très-florissante: tous les Sages qui étaient alors en

Grèce, s'y rendirent chacun en son particulier: on y voit entre autres

arriver Solon.»

Ici Hérodote raconte en détail toute l'entrevue de Crésus et de Solon.

§ XXXIV. «Après le départ de Solon, la vengeance des dieux éclata d'une

manière terrible sur Crésus.»

Ici Hérodote raconte la mort d'Atys, fils chéri de ce prince, avec tous

les incidents qui y sont relatifs. Comme ils sont amusants, ainsi que

les discours de Solon, la plupart des lecteurs perdent de vue le fil

chronologique du fond de l'histoire.

§ XLVI. «Crésus pleura deux ans la mort de son fils Atys: mais l'empire

d'Astyag, fils de Kyaxarès, détruit par Kyrus, et celui des Perses qui

prenait de jour en jour de nouveaux accroissements, lui firent mettre un

terme à sa douleur.»

Arrêtons-nous un moment ici. Nous y trouvons une date qui nous est

connue: la défaite et la prise d'Astyag par Kyrus datent de 561. Crésus

avait donc perdu son fils en 563. La visite de Solon avait pu se faire

cette année là même, conformément à ces mots: _après le départ de

Solon_: mais elle ne peut se reculer au delà de 564.

Crésus avait donc fait ses conquêtes nombreuses et _successives_ dès

avant l'année 564 ou 563: et cela dans un temps où la moindre ville

fortifiée exigeait des années de blocus et de siége. Il avait donc

commencé son règne plusieurs années avant l'an 564. Un fait authentique

cité par les Grecs prouve qu'il régnait dès avant 570; car selon

d'anciens auteurs cités par Plutarque et par Diogène de Laërte[204],

Pittacus homme très-remarquable pour avoir été un des sept Sages de la

Grèce, pour avoir sagement gouverné pendant plusieurs années Mitylène,

et surtout pour avoir volontairement abdiqué le pouvoir suprême,

Pittacus qui mourut l'an 570 (an 3 de la 52e olymp.), avait eu avec

Crésus, déjà roi, divers rapports notoires d'affaires et d'amitié:

Crésus entre autres lui ayant fait offrir une pension et des présents,

il se dispensa de les accepter, par la raison que venant d'hériter de

son frère, il était _du double plus riche qu'il ne voulait_. Hérodote

lui-même en racontant comme possible que le roi de Lydie en eût reçu des

conseils sur son expédition contre les Grecs insulaires, atteste

implicitement qu'il régna de son temps. Nous avons donc le droit de

supposer que Crésus commença de régner au plus tard en l'an 571, et l'on

voit que par les probabilités il a pu régner bien plus tôt: or, si son

règne fut de 14 ans et 14 jours, il n'avait plus à la fin de l'an 561,

et au début de l'an 560, que 3 _ans_ à régner. Poursuivons le texte

d'Hérodote, et ne perdons pas de vue cette indication lumineuse et

simple.

Suite du texte.

§ XLVI.(Après avoir pleuré 2 ans la mort de son fils Atys), «Crésus ne

pensa plus qu'aux moyens de réprimer la puissance (des Perses et de

Kyrus) avant qu'elle devînt plus formidable.»

(Donc elle était très-récente.)

«Tout occupé de cette pensée, il résolut _sur-le-champ_ d'éprouver les

oracles de la Grèce et l'oracle de la Libye. Il envoya des députés à

_Delphes_, d'autres à _Abes en Phocide_, d'autres à _Dodone_, etc. Il en

_dépêcha_ aussi en Libye au temple de Jupiter Ammon. (Or) ce prince

n'envoya ces (premiers) députés que pour éprouver ces oracles, et au cas

qu'ils rendissent des réponses conformes à la vérité, il se proposait

de les consulter une seconde fois pour savoir s'il devait faire la

guerre aux Perses.»

§ XLVII. «Il donna ordre à ces députés de consulter les oracles le

100e jour (précis) à compter de leur départ de Sardes; de leur

demander ce que Crésus, fils d'Alyattes, roi de Lydie, faisait ce

jour-là, et de lui rapporter par écrit là réponse de chaque oracle.»

(Dans ce paragraphe et les suivants, Hérodote raconte comment l'oracle

de Delphes fut le seul qui devina d'une manière surprenante [pour ceux

qui ne connaissent pas les manœuvres des anciens temples]; comment

Crésus frappé d'étonnement et lui livrant toute sa confiance; fit

d'innombrables sacrifices au dieu et envoya aux prêtres d'immenses

présens en vases d'or, etc.).

§ LIII, p. 38. «Les Lydiens chargés de porter ces présents aux oracles

de Delphes et d'Amphiaraüs (Crésus méprisa tous les autres), avaient

ordre de demander si Crésus devait faire la guerre aux Perses, et

joindre à son armée des troupes auxiliaires.»

Hérodote raconte en détail la réponse.

§ LVI. «Crésus charmé de ces réponses, et concevant l'espoir de

renverser l'empire de Kyrus, envoya de nouveau des députés à Delphes

pour distribuer à chacun des habitans (il en savait le nombre) deux

statères d'or par tête.»

§ LV. «Crésus ayant envoyé ces présens aux Delphiens, interrogea le dieu

_pour la troisième fois_; car depuis qu'il en eut reconnu la véracité,

il ne cessa plus d'y avoir recours; il lui demanda donc si sa monarchie

serait de longue durée.»

(Hérodote cite la réponse, et après avoir indiqué la résolution de

Crésus d'entreprendre la guerre, il dit:)

§ LVI; pag. 41 «Ce prince _ayant recherché_ avec soin quels étaient les

peuples les plus puissants de la Grèce dans le dessein de s'en faire des

amis, il trouva que les Lacédémoniens et les Athéniens tenaient le

premier rang; les uns parmi les _Doriens_, les autres parmi les

_Ioniens_.»

(Ici Hérodote fait une digression sur l'origine des deux nations, l'une

issue des _Hellènes_ et l'autre des _Pélasgues_.)

§ LIX. «Crésus apprit que les Athéniens l'un de ces peuples

(pélasguiques), partagés en diverses factions, étaient sous le joug de

Pisistrate, alors tyran d'Athènes.»

(Hérodote introduit ici une autre digression sur l'origine de

Pisistrate, sur la manière dont il s'empara d'Athènes, et afin de ne pas

revenir sur ce sujet, il conduit en six pages toute l'histoire de

Pisistrate jusqu'à sa troisième et dernière invasion qui arriva 15 ans

après la première: puis il continue en ces mots, que le traducteur n'a

pas rendus littéralement comme il importe qu'ils le soient).

§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient

les Athéniens. Quant aux Lacédémoniens, etc.»

(L'historien raconte en quelles circonstances Crésus trouva aussi les

Lacédémoniens: comment ils avaient élevé leur puissance: comment

Lycurgue leur donna des lois: etc.).

§ LXIX. «Crésus informé de leur état florissant, leur envoya des

ambassadeurs pour les prier de s'allier avec lui.» (Récit de

l'ambassade.)

Arrêtons ici Hérodote: n'y a-t-il pas de l'ambiguité dans cette

phrase?... _Tel était l'état où Crésus apprenait alors que se trouvaient

les Athéniens_..... A qui se rapporte ce mot _alors_? Hérodote dit

_qu'ils étaient_ sous le joug de Pisistrate _lorsque_ Crésus prenait ces

informations: mais ils y furent à 3 reprises différentes dont les

époques nous sont bien connues. Une première fois sous l'archontat de

Comias, répondant à notre année 560[205], et cette première invasion ne

fut pas de longue duré. Supposons un an: une seconde fois, environ 5

ans après, vers l'an 555 avant notre ère: enfin une troisième fois, à la

onzième année suivante (voyez § LXII) laquelle année répond à l'an 545

avant notre ère, et cette dernière invasion définitive dura 15 ans,

jusqu'à la mort de Pisistrate. Maintenant à laquelle de ces 3 invasions

et de ces 3 dates répond la date des informations de Crésus? ce ne peut

être à la troisième, en l'an 545: tout serait bouleversé. Crésus aurait

passé 15 ans à consulter les oracles: ou bien il n'aurait commencé de

régner qu'en 559; et l'on a déja vu que cela est impossible.... Est-ce à

la seconde, en l'an 555? cela serait moins absurde; mais comme il régna

encore au moins 2 années après, son règne se trouverait être de 17 ans,

et (Crésus) n'en régna que 14. Ce ne peut donc être qu'à la première

invasion, qui eut lieu dans les 6 derniers mois de l'an 560, et les 6

premiers mois de l'an 559, faisant l'année première de l'olympiade

cinquante-cinquième; posons cette donnée, et continuons de raisonner et

de calculer d'après elle.

§ LXXI. «Crésus (induit en erreur par le sens ambigu de la deuxième

réponse de l'oracle, voy. § LIII) se disposait à marcher en Cappadoce,

dans l'espérance de _renverser l'empire de_ Kyrus et des Perses....»

(Ici les représentations d'un seigneur lydien, et quelques détails sur

la Cappadoce).

§ LXXIII. «Crésus partit donc avec son armée pour la Cappadoce, afin

d'ajouter à ses états ce pays alors dépendant des Perses, animé par sa

confiance en l'oracle et par le désir de venger Astyag, son beau-frère,

captif de Kyrus. _Voici comment Astyag était devenu beau-frère de

Crésus._»

(Ici Hérodote raconte l'anecdote des chasseurs scythes qui occasiona la

guerre de l'éclipse, et le mariage d'Astyag qui en fut une conséquence).

§.LXXV. «Crésus, irrité contre Kyrus pour avoir détrôné Astyag, avait

donc consulté les oracles...; et sur une réponse qui lui était venue de

Delphes, il s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand

il fut arrivé sur les bords du fleuve Halys, etc.»

(Récit de la manière dont il le passa).

§ LXXVI. «Après le passage de l'Halys, Crésus, avec son armée, entra

dans la partie de la Cappadoce appelée _Ptérie_..... près Sinope. Il y

assit son camp..., prit la ville..., s'empara des bourgades..., déporta

les Syriens, etc.... Cependant Kyrus assembla son armée, prit avec lui

tout ce qu'il put trouver d'hommes sur sa route, et vint à sa

rencontre..... Après de violentes escarmouches, on en vint à une action

générale--qui fut indécise.»

§ LXXVII. «Crésus (pour divers motifs) retourna à Sardes... dans le

dessein d'appeler ses alliés...; il comptait y passer tranquillement

l'hiver, et retourner à l'entrée du printemps contre les Perses.»

(Ici l'historien raconte les présages de sa ruine.)

§ LXXIX. «Kyrus, instruit de la retraite de Crésus à Sardes, l'y

poursuit avec _tant de rapidité_, qu'il lui porte la nouvelle de son

arrivée. Crésus fait sortir ses Lydiens et livre bataille aux Perses; il

est battu.»

§ LXXXIV. «La ville est prise le quatorzième jour du siége. Et»

§ LXXXVI. «Crésus tombe vif entre les mains des Perses, ayant régné 14

ans et soutenu un siège d'autant de jours.»

Tel est le récit d'Hérodote qui, au moyen de ses digressions et des

anecdotes dont il orne le fond, se prolonge pendant 50 pages.--En le

résumant et le réduisant à sa plus simple expression, nous trouvons la

série des faits suivants.

Crésus perd son fils Atys, 2 ans avant le détrônement d'Astyag, qui eut

lieu en l'an 561. Donc Atys fut tué en l'an 563.... Donc le voyage de

Solon en l'année 564.... Déja Crésus avait fait _ses conquêtes

nombreuses et successives_.... Pittacus, mort en 570, avait eu des

rapports avec Crésus, déja roi puissant et devenu le centre des lumières

et de la célébrité.... Donc Crésus avait commencé de régner au plus tard

en l'an 571, et très-probablement bien plus tôt. Réveillé de sa douleur

vers la fin de 561, il envoie consulter les oracles. Il donne 100

_jours_ à ses députés; il n'en fallait pas le quart pour aller à

Delphes, ni la moitié pour se rendre à l'oasis d'Ammon, distante de 7

jours seulement de Saïs et de Canopus; mais il prend la plus grande

latitude pour parer à tous les incidens.--Ces députés purent revenir en

moins de 40 jours: supposons pour l'aller et le venir, 5 _mois_, espace

de temps qu'il trouve ensuite suffisant pour avoir des soldats d'Égypte;

il eut donc la première réponse au plus tard dans le sixième mois de

l'an 560: n'ayant plus de confiance qu'aux deux oracles de Delphes et

d'Amphiaraüs, il leur fait une seconde députation qui a pu aller et

revenir en 6 semaines.... Donc elle était revenue au huitième mois de

l'an 561. Comblé de joie par cette deuxième réponse, il _envoie des

présens aux Delphiens_, cette fois sans consulter l'oracle: puis une

troisième députation pour interroger le dieu sur la durée de sa

monarchie: toutes ces consultations ont pu être terminées dans l'année

560.

Or Crésus _ayant recherché_ quels peuples de la Grèce il devait prendre

pour alliés (LVI) il trouva les Athéniens sous le joug de Pisistrate....

Ces mots _ayant recherché_ prouvent que cette recherche _était déja

faite_: elle date donc de la fin de 560 ou des premiers mois de 559. Il

est probable que la troisième députation qu'il envoya à Delphes pour

une question superflue à son objet principal, ou bien que les envoyés

chargés de distribuer des présens aux habitants de Delphes, ne furent

que le prétexte de ses _recherches_ diplomatiques. C'est ainsi que

Diodore de Sicile nous apprend qu'il fit encore partir un certain

_Eurybates_, en apparence pour Delphes, mais en réalité pour enrôler les

Lacédémoniens[206]; cet _Eurybates_, le trahit et passa chez Kyrus. Ces

recherches et informations coincident donc réellement avec l'année de

l'archontat de Comias et de l'usurpation de Pisistrate; fixons-les au

commencement de 559.... Crésus emploie cette même année 559 à conclure

son traité avec les Lacédémoniens, et à faire ses préparatifs: au

printemps de l'an 558 il part pour la Cappadoce: ses opérations

militaires remplissent l'été. Vers l'automne, il traverse l'Halys, se

replie sur la _Ptérie_ près Sinope: Kyrus accourt... les armées se

mesurent; le succès est indécis. Crésus, sur de vains motifs, se retire

à Sardes aux premiers froids de l'hiver, c'est-à-dire au commencement de

décembre. Kyrus l'y poursuit. Une bataille se livre sous les murs. Les

Lydiens sont battus, et Sardes est prise au bout de 14 jours, en janvier

de l'an 557. Toutes les conditions sont remplies; car en attribuant à

cette année 557 les 14 jours spécifiés par Hérodote, les 14 années qu'il

donne à Crésus remontent avec précision à l'an 571 inclusivement; et

tous les événements observent un accord parfait.

Voyons maintenant quelles difficultés ont trouvées ou se sont créées ici

nos confrères. N'apercevant pas, ainsi que nous l'avons déja remarqué,

la date de la prise de Sardes explicitement exprimée, ils ont trouvé

plus simple de la demander à d'autres auteurs, et ils ont cru la trouver

dans deux passages positifs que nous allons discuter.

L'un est tiré de C. Julius Solinus, grammairien ou _maître d'école_

latin du troisième siècle après notre ère, auteur d'un recueil de

fragments historiques, géographiques et physiques, pleins de faits si

merveilleux, si fabuleux et si absurdes, que l'on croirait lire un

écrivain musulman[207], et que l'on refuse tout discernement à un

compilateur aussi crédule. Voici son passage relatif à notre question.

Après avoir cité dans son _premier chapitre_ plusieurs cas et faits

étranges, Solin ajoute[208]: «La peur ôte quelquefois la mémoire, et

par inverse, elle excite quelquefois la parole. (Ainsi) lorsque Cyrus,

en la cinquante-huitième olympiade, entra vainqueur dans Sardes, _ville

d'Asie_, où était caché Crésus, le fils de ce roi, nommé _Atys_, muet

(de naissance) recouvra la parole, comme d'explosion, par un effort de

la peur; car on dit qu'il s'écria: _Épargne mon père, ô Cyrus!_ et

apprends par notre infortune, que tu es (aussi) homme.»

Où Solin, plagiaire habituel des anciens, a-t-il puisé cette anecdote?

Nous ne la trouvons que dans Hérodote, qui dit à la fin du § LXXXIV:

«Ainsi fut prise Sardes, et la ville entière (fut) livrée au pillage. §

LXXXV. Quant à Crésus, voici quel fut son sort: Il avait un (second)

fils dont j'ai déja fait mention: ce fils avait toutes sortes de bonnes

qualités, mais il était muet.... Après la prise de la ville, un Perse

allait tuer Crésus sans le connaître...; le jeune prince muet, à la vue

du Perse qui se jetait sur son père, saisi d'effroi, fit un _effort_ qui

lui rendit la voix: Soldat, s'écria-t-il, ne tue pas Crésus[209].»

N'est-ce pas là évidemment l'original dont _Solin_ à fait une mauvaise

copie? L'on y trouve son idée fondamentale sur la peur, et jusqu'à ses

propres termes, _l'effort de la peur, vis timoris_. Il a d'ailleurs

brodé l'anecdote avec un mauvais goût et une inexactitude qui nous

donnent la mesure de son esprit; _Atys_ était le nom du prince tué à la

chasse, et non pas celui du prince muet.... et ce muet adressa à un

soldat et non à Kyrus, un cri de sentiment, et non une phrase de morale.

Les anciens compilateurs ont presque toujours cité de mémoire avec cette

négligence.

Du moment que Solin a copié Hérodote pour le fait, il a dû le consulter

pour la date..... Comment aura procédé cet écrivain superficiel? Ayant

d'abord trouvé à l'article LIX, cette phrase de notre historien....

«Crésus apprit que les Athéniens.... partagés en diverses factions,

étaient sous le joug de Pisistrate...., alors tyran d'Athènes....» Puis

à l'article LXIV, le récit de la troisième et dernière usurpation, suivi

de ces mots:

§ LXV. «Tel était l'état où Crésus apprenait _alors_ que se trouvaient

les Athéniens.»

Solin, trompé par cette phrase réellement équivoque, et dont l'ambiguité

nous a nous-mêmes frappé, a attribué à la troisième invasion ce mot

_alors_ que nous avons vu par analyse appartenir à la première; et il a

de son chef ajouté vaguement pour date de l'événement, la

cinquante-huitième olympiade, dont en effet la quatrième année (545) est

l'année de l'invasion troisième et définitive.

Et comment Solin n'aurait-il pas commis cette méprise, lorsque tant

d'autres plus habiles et plus difficiles y ont été trompés? lorsque

Larcher lui-même, ce prince des critiques anciens et modernes, ne l'a

pas évitée? Il est donc évident que le calcul de Solin dérive du passage

en question, et que c'est l'autorité même d'Hérodote mal entendu, que

l'on veut aujourd'hui opposer à Hérodote pris dans son vrai sens.

Le second passage allégué par les chronologistes, est tiré de Diogène de

Laërte qui, vers la fin du second siècle, compila sans méthode et sans

discernement l'ouvrage que nous avons de lui sur _la vie des

philosophes_. Selon cet écrivain, «_Périandre, tyran de Corinthe, mourut

âgé de près de 80 ans_: et il ajoute de suite, _Sosicrates de Rhodes

assure que ce fut 40 ans avant Crésus, et un an avant la

quarante-neuvième olympiade._» C'est-à-dire que Périandre mourut l'an 4

de la quarante-huitième olympiade, répondant à 585 ans avant notre

ère[210], et que _Crésus 40 ans après_, correspond à l'an 545. Or voilà

précisément le même résultat que Solin; le même faux calcul dérivé de la

même méprise que nous venons de démontrer: de manière que c'est bien

réellement ce fatal passage du paragraphe LXI, qui par son ambiguité a

induit en erreur les anciens chronologistes, dès une époque reculée. Le

temps où vivait _Sosicrates de Rhodes_, n'est point connu; mais il a

sûrement précédé de beaucoup le siècle de Plutarque, qui se plaint

amèrement des dissonances et des contradictions des chronologistes, à

l'occasion de l'entrevue de Solon avec Crésus.

«Quelques auteurs, dit-il, prétendent prouver par la chronologie, que

c'est un conte inventé à plaisir; mais cette histoire est si célèbre,

qu'on ne saurait la rejeter sous prétexte qu'elle ne s'accorde pas avec

certaines tables chronologiques que mille gens essaient de corriger,

sans jamais pouvoir concilier les contradictions dont elles sont

remplies.»

Plutarque a eu d'autant plus raison d'insister sur la vérité du fait

cité par Hérodote, que si ce dernier, postérieur d'un siècle seulement à

Crésus et à Solon, eût osé réciter sans fondement cette anecdote, dans

les lectures publiques et solennelles qu'il fit de son ouvrage aux jeux

olympiques et à Athènes, mille réclamations se seraient élevées contre

lui, et Plutarque lui-même, qui a écrit un traité[211] pour dénigrer

Hérodote, n'aurait pas manqué d'en recueillir quelqu'une au lieu de

l'appuyer comme il fait ici.

Si la chronique des marbres de Paros nous fût parvenue saine et entière,

nous aurions pu y reconnaître que les dissonances en question

remontaient jusqu'au-delà de l'an 272 avant notre ère, époque de sa

composition; et cela nous paraît probable, puisque cette chronique porte

des erreurs analogues et manifestes sur d'autres dates connues, telles

que l'avénement de Darius, l'expulsion des Pisitratides, qu'elle

distingue de celle d'Hippias, etc. Mais comme tout ce qui est relatif à

_Kyrus_, à _Crésus_ et même à _Alyattes_, est effacé dans l'original, et

a été substitué par les éditeurs anglais, l'on n'en peut rien conclure,

si ce n'est que, sous prétexte de compléter et de corriger un monument

fruste, l'on est parvenu à en faire un monument apocryphe, de très-peu

de mérité et d'utilité.

Nos chronologistes modernes n'ont donc réellement aucun témoignage

valable à opposer ni à substituer à celui d'Hérodote; et s'il reste ici

quelque difficulté, c'est de concevoir comment des savants aussi

renommés que les Scaliger, les Petau, les Usserius, ont lu cet historien

avec tant de négligence ou de prévention, qu'ils n'aient pas saisi le

nœud de cette énigme; comment surtout le traducteur Larcher, qui à

chaque page de ses notes réprimande et même injurie quiconque n'est pas

de son avis, a manié toutes ces idées sans les combiner, sans apercevoir

leur résultat; et cela lorsqu'une phrase entre autres déclare en propres

termes, que _le temps qui s'écoula depuis la consultation d'Apollon

jusqu'à la ruine de Crésus, fut de_ TROIS ANS! Voici ce passage vraiment

frappant et péremptoire:

§ XC. «(Après avoir retiré Crésus du bûcher qui devait le consumer)

demandez-moi, lui dit Kyrus, ce qui vous plaira, et vous l'obtiendrez.

Seigneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me permettre

d'envoyer au dieu des Grecs les fers que voici, et de lui demander s'il

lui est permis de tromper ainsi.»

§ XCI. Les Lydiens, députés par Crésus, étant arrivés à Delphes, et

ayant exécuté ses ordres, (la Pythie répondit en substance): «Il est

impossible, même à un dieu, d'éviter le sort marqué par les Destins:

Crésus est puni du crime de son 5e ancêtre[212]... Apollon a mis tout

en usage pour détourner de Crésus le malheur de Sardes; mais il ne lui a

pas été possible de fléchir les Parques... Tout ce qu'elles ont accordé

à ses prières, il en a gratifié ce prince; _il a reculé de trois ans la

prise de Sardes_: que Crésus sache donc qu'il a été fait prisonnier

_trois ans plus tard_ qu'il n'était porté par les Destins...»

D'où datent _ces trois ans_? bien évidemment de l'époque des

consultations, et surtout des magnifiques présents de Crésus; par

conséquent de l'an 560, comme nous l'avons vu. Et puisque Sardes, prise

en l'an 557, devait l'être 3 ans plus tôt par le _Mulet perse_ (Kyrus),

instrument du Destin, il est évident qu'il s'agit de l'an 560, avant

lequel Kyrus ne régnait pas en Médie.

L'on voit que tout devient de la plus grande clarté; et quoique Larcher

nous assure[213] que jamais l'on ne viendra à bout de résoudre les

difficultés relatives à Solon, et à tout ce qui touche Crésus, nous

allons montrer que toutes se résolvent par le même texte d'Hérodote, et

par la clef qu'il nous a fournie. Faisons-en l'épreuve sur Solon.

Solon.

Deux écrivains nous ont transmis la vie de cet homme célèbre; l'un est

Plutarque, qui, selon son usage, s'est appliqué à classer les faits dans

leur ordre naturel, afin de produire l'instruction morale et l'intérêt

dramatique vers lesquels il tend; l'autre est Diogène de Laërte dont les

chapitres ressemblent à des tiroirs de chiffonnière, où ce compilateur

paresseux et sans esprit a jeté les notes de ses lectures, pour les

rassembler ensuite et les coudre sans ordre et sans discussion

d'autorités et de temps. Par ce motif, il n'est lui-même qu'une autorité

subalterne, dont on ne peut user qu'avec défiance et précaution.

Il est de fait certain et non contesté, que Solon fut archonte ou

magistrat d'Athènes, et qu'il établit ses lois en l'an 594 (3e année

de la 46e olympiade). L'on sent que pour s'élever à un si haut degré

de crédit dans une ville où il n'était pas né, il dut être déja un homme

d'un certain âge. En admettant les 80 ans de vie que lui donne Diogène,

et en plaçant sa mort sous l'archontat d'Hégesistrate (l'an 558), selon

l'autorité précise de _Phanias d'Ephèse_, cité par Plutarque, Solon

était né en 638, et âgé de 45 ans lorsqu'il fut archonte: le sage

Barthélémy et le savant de _Sainte-Croix_, dont Larcher ne récusera pas

le jugement, sont de cet avis[214]. Né dans l'île de Salamine, d'une

famille de _marchands_, Solon se livra lui-même, au négoce, et fit

long-temps le cabotage dans l'Archipel et sur les côtes de l'Asie

mineure. Ce fut dans ces voyages multipliés que son esprit vif et droit,

observant en chaque lieu l'action réciproque des tempéraments, des

habitudes et des lois, conçut l'idée d'un système approprié au peuple

mobile d'Athènes, qu'il préférait, et chez lequel il s'était établi,

comme Lycurgue avait approprié le sien au peuple sérieux et morose de

Sparte. Ce fut dans les derniers de ses cabotages qu'il dut visiter

Thalès à Milet; car Plutarque place ensuite la guerre de Salamine, puis

l'accroissement du crédit de Solon et son archontat; en sorte que ses

exhortations à Thalès pour l'engager à se marier, et la fausse nouvelle

que celui-ci lui fit donner de la mort de son fils déja pubère,

pourraient dater, sans invraisemblance, des années 599 à 661. Son

archontat fut, comme nous l'avons dit, en 594. Deux ans après (en 592),

parut à Athènes le célèbre Anacharsis, sous l'archonte Eucrate (Diog. de

Laërte, _in Anacharsi_): et cette date non contestée réfute l'opinion de

ceux qui veulent qu'immédiatement après son archontat, Solon ait fait

son voyage de 10 ans, dans lequel il alla en Égypte, où régnait Amasis,

qui ne régna qu'en 570; puis en Lydie, où il vit Crésus: comme si,

outre l'inconvenance des temps, il n'était pas contraire à toute

vraisemblance que ce législateur eût livré aux caprices d'un peuple

léger, et aux secousses des factions, l'arbre frêle et délicat qu'il

venait de planter, et qui ne pouvait s'enraciner qu'avec le temps. Solon

resta à Athènes pour expliquer et soutenir ses lois. Il continua ses

opérations de commerce _pour frayer_, dit Plutarque, _aux dépenses de sa

vie dissipée_; l'on sent que chez un tel peuple, la maison de Solon,

pour soutenir son crédit, dut être ouverte à tout le monde. Plusieurs

années après, c'est-à-dire vers l'an 580, Susarion donna les premières

représentations de comédie, et Thespis, qui de l'aveu des auteurs[215],

donna les siennes peu de temps ensuite, n'a pu tarder plus que l'an 576.

Par conséquent Solon put alors réprimander ses concitoyens au sujet de

ces pièces licencieuses dont il prévoyait les effets. Ennuyé enfin,

comme il arrive quand on vieillit, et fatigué des importunités des

consultants et des _disputeurs_ de ce temps-là, il entreprit vers la fin

de l'an 574, ou le début de 573, son voyage de _dix ans_.--Il dut

procéder lentement de lieu à lieu, de contrée à contrée, comme font tous

les observateurs en matière de lois et de morale; il n'arriva qu'en 571

ou même en 570 en Égypte, où il resta assez long-temps, et il y vit

Amasis commencer son règne (570). En quittant l'Égypte il dut revenir en

Cypre par Crète ou par la côte de Phénicie: de Cypre il entra dans

l'Asie mineure, et enfin il termina par Sardes, où il vit Crésus en 564

ou 563, avant la mort d'Atys. Là, instruit facilement de ce qui se

passait à Athènes, il jugea qu'il était temps d'y rentrer pour s'opposer

au choc de trois factions qui troublaient la ville: son parent

Pisistrate qui en conduisait une, manœuvra si bien, que malgré les

avertissements de Solon, le peuple donna dans le piège assez grossier

_des blessures de Pisistrate_, d'où résulta la 1e usurpation, pendant

le second semestre de l'an 560, sous l'archontat de Comias. Solon

résista d'abord ouvertement; mais vaincu par la nécessité des

circonstances, par la douceur de Pisistrate et par le consentement du

plus grand nombre, il consentit à vivre paisiblement en faisant encore

des vers; et en rédigeant les écrits des prêtres égyptiens sur

l'_Atlantide_, dont ensuite s'empara Platon; et il mourut sous

Hégésistrate, successeur de Comias, l'an 558, selon le témoignage précis

de Phanias d'Éphèse. Si _Héraclite de Pont_ le fait revivre encore

plusieurs années après, c'est qu'il a suivi le système, erroné de

Sosicrate et de ceux qui comme lui retardaient de 12 ans la ruine de

Crésus: mais en prolongeant la vie de Solon jusqu'à l'an 545, ces

auteurs commettaient l'invraisemblance de le faire archonte à l'âge de

29 ans. Tout ce que Diogène de Laërte rapporte de ses lettres

contradictoires, l'une à Crésus et l'autre à Pisistrate, des réponses de

Pisistrate et de sa retraite en Cypre, est évidemment controuvé (comme

l'avoue Larcher lui-même) par des rhéteurs grecs, qui, selon leur usage,

ont brodé sur un canevas devenu agréable au peuple d'Athènes depuis

l'expulsion d'Hippias et le meurtre d'Hipparque.

Thalès.

L'histoire de Thalès compliquée également avec celle de Crésus,

s'éclaircit par les mêmes moyens de solution qui vont faire disparaître

l'objection que l'on voudrait tirer de l'âge de cet astronome contre

l'éclipse de 625.

Diogène de Laërte qui a écrit _la vie_ ou plutôt des notes décousues sur

la vie de Thalès, nous indique comme sources principales où il a puisé,

les ouvrages d'Hérodote, de Douris et de Démocrite. Il parle

successivement de son origine phénicienne, avec des doutes sur sa

naissance à Milet ou à Sidon; de sa proclamation comme l'un des sept

Sages[216], sous l'archonte Damasias (en 582); de sa passion pour

l'astronomie; de ses découvertes dans cette branche de science; de ses

services civils et patriotiques comme citoyen de Milet, de sa répugnance

pour le mariage; de ses maîtres en astronomie (les prêtres égyptiens);

du fameux trépied d'or que se renvoyèrent l'un à l'autre les sept Sages

dont il était un; des présents que lui adressa Crésus; puis des maximes

de sagesse que l'on citait de lui. Or, _ajoute brusquement Diogène_, «On

lit dans les _Chroniques_ d'Apollodore que Thalès naquit l'an 1er de

la 35e olympiade (l'an 640), et qu'il mourut à l'âge de 78 ans, ou à

l'âge de 90, comme le veut _Sosicrate_ qui place sa mort dans la 58e

olympiade (548), et (dit) qu'il vécut au temps de Crésus à qui il promit

de faire passer l'Halys sans pont, en détournant le fleuve.»

Voilà, comme l'on voit, deux opinions contradictoires: laquelle

préférer? Si nous admettons celle d'Apollodore, Thalès, né en 640, dut

mourir en 563 (âgé de 78 ans): mais en 563 le fils de Crésus vivait

encore: Astyages n'était pas détrôné, et Crésus ne songeait pas à la

guerre qui, 6 ans plus tard, lui fit traverser l'Halys. Apollodore est

donc évidemment en erreur, et cette erreur remonte à 140 ans au moins

avant Jésus-Christ, puisqu'il fut disciple du grammairien Aristarque

d'Alexandrie[217], cité pour avoir fleuri sous Ptolomée Philométor, vers

la 156e olympiade (154 ans avant Jésus-Christ).

Si nous admettons l'opinion de Sosicrate, Thalès étant mort dans la

58e olympiade, âgé de 90 ans, c'est-à-dire vers l'année 648, il dut

naître vers 738...... Mais nous avons déja vu que Sosicrate se trompait

en supposant la guerre de Crésus et la prise de Sardes arrivées dans la

58e olympiade (548); que ce fut au contraire en l'an 558 que Crésus

traversa l'Halys; donc les 90 ans de Thalès, en remontant de là, portent

sa naissance à l'an 648, et le calcul de Sosicrate ainsi redressé,

satisfait à toutes les vraisemblances.

A cette occasion faisons une remarque qui s'applique presque

généralement aux philosophes de l'antiquité; savoir, qu'étant nés la

plupart dans la classe plébéienne, leur naissance était un fait obscur

et non remarqué. Ce n'était que lorsqu'ils devenaient célèbres, que l'on

faisait attention à leur âge; et c'était surtout à l'époque de leur mort

que cette attention notait la durée de leur vie, et supputait la date de

leur naissance. Or, dans le cas présent de Thalès, lié par ses dernières

années à la guerre de Crésus contre Cyrus, l'erreur commise à l'égard du

fait fondamental a nécessairement causé l'erreur de la conséquence; et

si l'on observe que les dates de mort et de naissance d'un homme aussi

célèbre que Pythagore, ont été un problème jusqu'à ces derniers temps,

l'on sentira que l'insouciance et la négligence des historiens d'une

part, de l'autre, l'état de troubles et de révolutions où furent

habituellement les États et surtout les petits États de l'antiquité,

ont été des obstacles presque insurmontables pour l'exactitude des

chronologistes[218].

Mais de quel historien Diogène de Laërte et ses auteurs ont-ils emprunté

cette circonstance importante de leur récit, «que _Thalès conseilla à

Crésus de détourner l'Halys?_» Nous ne la trouvons encore que dans

Hérodote qu'ils suivaient ici pas à pas; cet historien l'affirme-t-il

aussi positivement? Voilà ce qui nous paraît pour le moins douteux.

Lisons ses paroles.

/#

§ LXXV. Kyrus tenait donc prisonnier Astyages. Crésus irrité à ce

sujet contre Kyrus, avait envoyé consulter les oracles pour savoir

s'il devait faire la guerre aux Perses. Il lui était venu de

_Delphes_ une réponse ambiguë, et.............. _là-dessus_, il

s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut

arrivé sur les bords de l'Halys, il le fit, _à ce que je crois_,

passer à son armée, _sur les ponts qu'on y voit à présent_. Mais

s'il en faut croire la plupart des Grecs (Ioniens), Thalès de Milet

lui en ouvrit le passage.

#/

Que signifient ces mots, _il le fit, à ce que je crois?_...... mais s'il

_en faut croire la plupart_ des Grecs (Ioniens).... Hérodote avait donc

une opinion différente de celle de _la plupart_ des Grecs qui n'était

pas celle de la _totalité_: donc le fait n'était pas avéré et constant:

c'était seulement une opinion populaire. Or, comme Hérodote se proposait

de lire et qu'il lut réellement son livre à de nombreuses assemblées de

Grecs, il n'osa heurter de front l'opinion de la plupart de ses

compatriotes vaniteux et jaloux. Il s'est contenté de l'atténuer en

exprimant la sienne propre. Comme elle fut très-probablement celle des

savants perses et lydiens qu'il avait consultés, elle mérite d'autant

plus la préférence, qu'Hérodote semble indiquer _les ponts de l'Halys

qu'on y voit à présent_, comme un monument de cette ancienne époque.

D'ailleurs comment admettre la présence d'un vieillard de 90 ans à

l'armée, et au camp de Crésus, surtout lorsqu'on lit cet autre passage

de Diogène de Laërte, tom. Ier, liv. Ier, pag. 17?

/#

Il est certain que Thalès donna des conseils très-avantageux à sa

patrie (Milet); car Crésus ayant sollicité les Milésiens de se

joindre à lui contre Kyrus, Thalès s'y opposa, et ce conseil devint

le salut de la ville de Milet après la victoire de Cyrus.

#/

Après un tel conseil, quel accueil Thalès eût-il reçu de Crésus? Or, le

fait cité par Diogène de Laërte, est encore attesté formellement par

Hérodote, lorsqu'il dit, § CXLI, «que les Milésiens furent les seuls

Ioniens avec lesquels Kyrus fit un traité aux mêmes conditions que leur

avait accordées Crésus.»

Le seul moyen conciliatoire serait de supposer que tandis que Thalès,

vivant à Milet, donnait à ses concitoyens un conseil salutaire, il

envoyait par écrit à Crésus celui de détourner l'Halys; ou plutôt que

cet expédient militaire pratiqué en des temps bien antérieurs, par

Sémiramis et par les rois de Babylone, dont Thalès dut connaître

l'histoire, fut suggéré par ce philosophe au roi de Lydie, dans l'une de

ces guerres antérieures, où il passa également l'Halys pour mettre à

contribution _les riverains de l'Euxin_, riches en mines d'or et

d'argent.

Si nous devions en croire le traducteur d'Hérodote, nous aurions ici une

objection grave contre nos explications; car dans son canon

chronologique, à l'an 543, il place un _conseil de Thalès aux Ioniens_;

et il cite pour garant notre commune autorité, Hérodote, lib. Ier, §

CLXXI. Nous ouvrons Hérodote, nous lisons le paragraphe cité, et nous ne

trouvons rien de semblable, ni même de relatif; seulement au § précédent

(CLXX), en parlant du conseil que Bias donna aux Ioniens accablés de

maux par les Perses de Kyrus, il dit: «Tel fut le conseil que Bias donna

aux Ioniens après qu'ils eurent été réduits en esclavage; _mais avant

que leur pays eût été subjugué_, Thalès de Milet leur en donna un qui

était excellent, ce fut d'établir à Téos, au centre de l'Ionie, un

conseil général pour toute la nation, sans préjudicier au gouvernement

des autres villes, qui n'en auraient pas moins suivi leurs usages

particuliers.»

Il est clair que le temps dont il s'agit ici, _avant que leur pays eût

été subjugué_, se rapporte à un temps bien antérieur à l'an 543, et que

Larcher a encore raisonné ici selon l'hypothèse de la ruine de Sardes en

545. On pourrait reporter ce conseil de Thalès jusqu'aux dernières

années d'Alyattes, où ce prince, ennemi des Milésiens, menaçait d'un

asservissement complet tous les Ioniens, dont la plupart étaient déja

tributaires; et si l'on observe que ce fut en 582, 9 ans avant la mort

d'Alyattes, que Thalès fut déclaré _Sage_, l'on pensera que ce furent de

tels avis qui lui méritèrent cet honneur.

De ce qui précède, l'on peut conclure que Thalès vivait encore lorsque

Crésus chercha des alliés contre Kyrus, en 559, et que très-probablement

il mourut peu après, supposons l'an 557. En admettant qu'il vécut 90 ans

complets, sa naissance peut se reporter jusqu'à l'an 646 ou même 647;

et cette date remplit bien l'exigence d'un fait célèbre où Thalès est

cité comme acteur; nous voulons parler de l'éclipse de soleil prédite

par ce philosophe, laquelle, survenue au fort d'un combat entre les

Lydiens et les Mèdes, causa une obscurité si forte, que les combattants

mirent bas les armes, et que les deux rois cimentèrent leur

réconciliation par le mariage d'Astyages, fils du mède Kyaxarès, avec

Aryenis, fille du lydien Alyattes. Une foule de savants, depuis Cicéron

et Pline, se sont exercés à trouver l'époque de cet événement; mais ils

n'ont pu s'accorder ni entre-eux, ni avec eûx-mêmes.

Larcher présente un tableau curieux de leurs noms et de leurs opinions,

dans sa note sur le § LXXIV du premier livre[219]; parmi les anciens, il

cite: 1° _Cicéron_ et _Pline_, qui assignent l'éclipse à l'an 584 avant

J.-C., et il omet Solin qui suit leur avis[220]; Clément d'Alexandrie,

qui interprétant Eudemus, la place vers l'an 580; parmi les modernes,

Riccioli, Dodwel, Desvignoles, de Brosses, qui se rangent à l'avis de

Pline; Scaliger, qui hésite entre 585 et 583; _Usher_ ou _Usserius_ qui

préfère l'an 601; Calvisius, l'an 607. Il omet les astronomes anglais

Costard et Stukeley, qui la veulent, avec Bayer, l'an 603;[221] enfin

lui-même adopte l'opinion de Petau, de Hardouin, Marsham, Bouhier et

Corsini, qui ont cru la trouver en 597; mais comme cette dernière

opinion n'est pas mieux fondée que les autres, et qu'elle implique

également des anachronismes et des discordances, Larcher convient que

cette _époque n'est pas sûre_,[222] _vu les variantes des auteurs_;

ainsi rien n'est prouvé, et rien ne pouvait l'être; car de toutes les

dates alléguées, pas une ne cadre avec le texte d'Hérodote, à 18 ans

près; et parce que ce texte est notre régulateur général et commun, la

base unique de tous les raisonnements que l'on a faits et que l'on peut

faire, nous allons l'exposer sous les yeux du lecteur, non par fragments

détachés, auxquels on fait dire tout ce que l'on veut, mais dans son

ensemble; parce qu'alors les faits s'éclairant réciproquement par leur

liaison et par leurs circonstances, il en résulte un ordre de temps, et

un classement de dates obligatoire et presque forcé, qui exclut toutes

les divagations dans lesquelles sont tombés nos prédécesseurs pour

n'avoir pas suivi cette méthode.

L'éclipse en question étant arrivée dans le cours du règne de Kyaxarès,

roi des Mèdes, au commencement de la sixième année d'une guerre qu'il

eut contre Alyattes, roi des Lydiens, sans que l'on sache, en quelle

année commença cette guerre, il est nécessaire de rassembler et de

classer par ordre successif tous les événements de ce règne; pour cet

effet, il faut d'abord remonter jusqu'à la mort de Phraortes, père de

Kyaxarès.

Texte d'Hérodote.[223]

§ CII. «Phraortes, (roi des Mèdes) ayant attaqué les Assyriens de

Ninive,.... périt dans cette expédition avec la plus grande partie de

son armée..... Kyaxarès, son fils, lui succéda.»

Nous sommes d'accord avec Larcher, que ces deux événements doivent

s'assigner, le premier à l'an 635, le second à l'an 634 avant notre ère.

§ CIII «On dit qu'il fut encore plus belliqueux que ses pères. Il

sépara le premier les peuples d'Asie en différens corps de troupes, et

assigna aux piquiers, à la cavalerie, aux archers, chacun un rang à

part: avant lui tous les ordres étaient confondus. Ce fut lui qui fit la

guerre aux Lydiens, et qui leur livra une bataille pendant laquelle le

jour se changea en nuit.»

_Voyez_, dit Larcher, le § LXXIV. Nous y recourons; mais parce que le

sens est la suite inséparable du § LXXIII, nous sommes obligés d'y

remonter, et nous y trouvons l'occasion de cette guerre.

§ LXXII, _ligne_ 8. «Une sédition avait obligé une troupe de Scythes

nomades à se retirer secrètement sur les terres de Médie. Kyaxarès, fils

de Phraortes, et petit-fils de Déïokès[224], qui régnait alors sur les

Mèdes, les reçut d'abord avec humanité, comme suppliants, et même il

conçut tant d'estime pour eux, qu'il leur confia des enfants pour leur

apprendre la langue scythe, et à tirer de l'arc. Au bout de quelque

temps les Scythes, accoutumés à chasser et à rapporter tous les jours du

gibier, revinrent une fois sans avoir rien pris. Revenus ainsi les mains

vides, Kyaxarès, qui était d'un caractère violent, comme il le montra,

les traita de la manière la plus rude. Les Scythes indignés d'un pareil

traitement, qu'ils ne croyaient pas avoir mérité, résolurent entre eux

de couper par morceaux un des enfants dont on leur avait confié

l'éducation, de le préparer de la manière qu'ils avaient coutume

d'apprêter le gibier, de le servir à Kyaxarès, comme leur chasse, et de

se retirer aussitôt à Sardes, auprès d'Alyattes, fils de Sadyattes. Ce

projet fut exécuté. Kyaxarès et ses convives mangèrent de ce qu'on leur

avait servi; et les Scythes, après cette vengeance, se retirèrent auprès

d'Alyattes, dont ils implorèrent la protection.»

§ LXXIV. «Kyaxarès les redemanda. Sur son refus, la guerre s'alluma

entre ces deux princes. Pendant cinq années qu'elle dura, les Mèdes et

les Lydiens eurent alternativement de fréquents avantages, et la

sixième, il y eut une espèce de combat nocturne, car après une fortune

égale de part et d'autre, s'étant livré bataille, le jour se changea

tout à coup en nuit, pendant que les deux armées étaient aux mains.

Thalès de Milet avait prédit aux Ioniens ce changement, et il en avait

fixé le temps et l'année où il s'opéra. Les Lydiens et les Mèdes, voyant

que la nuit avait pris la place du jour, cessèrent le combat, et n'en

furent que plus empressés à faire la paix... Les rois de Babylone et de

Cilicie en furent les médiateurs. Persuadés que les traités ne peuvent

avoir de solidité sans un puissant lien, ils engagèrent Alyattes à

donner sa fille Aryenis à Astyages, fils de Kyaxarès.

_Voilà comment Astyages devint beau-frère de Crésus_, ainsi qu'Hérodote

le dit au commencement du § LXXXIII, avant ces mots, _une sédition avait

obligé_, etc.

§ CIII. «Ce fut encore Kyaxarès qui, après avoir soumis toute l'Asie

au-dessus du fleuve Halys, rassembla toutes les forces de son empire, et

marcha contre Ninive, résolu de venger son père par la destruction de

cette ville. Déja il avait vaincu les Assyriens en bataille rangée; déja

il assiégeait Ninive, lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de

Scythes. C'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient

jetés sur l'Asie: la poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'au

pays des Mèdes, § CIV, qui leur ayant livré bataille, la perdirent avec

l'empire de l'Asie. § CV. Les Scythes, maîtres de toute l'Asie,

marchèrent de là en Égypte; mais quand ils furent dans la Syrie de

Palestine, Psammitichus, roi d'Égypte, vint au-devant d'eux, et à force

de présens et de prières, il les détourna d'aller plus avant. § CVI. Les

Scythes conservèrent vingt-huit ans l'empire d'Asie, ils ruinèrent tout

par leur violence et leur négligence. Kyaxarès et les Mèdes en ayant

invité chez eux la plus grande partie, les massacrèrent après les avoir

enivrés. Les Mèdes recouvrèrent par ce moyen et leurs états et l'empire

sur les pays qu'ils avaient auparavant possédés. Ils prirent ensuite la

ville de Ninive; enfin ils subjuguèrent les Assyriens, _excepté le pays

de Babylone_. Ces conquêtes achevées, Kyaxarès mourut: il avait régné 40

ans, y compris le temps que dura la domination des Scythes. § CVII.

Astyages, son fils, lui succéda.

Tel est l'exposé d'Hérodote, où l'on voit une succession de faits

tellement liés les uns aux autres, que l'on ne saurait en déplacer aucun

sans les troubler tous. En les réduisant à leur plus simple expression,

l'on trouve,--mort de Phraortes;--avénement de son fils Kyaxarès; soins

administratifs et réorganisation militaire; arrivée d'une petite troupe

de chasseurs scythes; leur séjour de peu de durée; leur fuite chez

Alyattes.--Guerre de 5 ans entre Alyattes et Kyaxarès. Bataille, éclipse

et traité au commencement de la sixième année.--Siége subséquent et

immédiat de Ninive.--Irruption des Scythes qui font lever le siége;

corps de leur armée poussé jusqu'en Palestine, où Psammitichus, roi

d'Égypte, les arrêta. Domination des Scythes pendant 28 ans.--Leur

expulsion par stratagème.--Deuxième siége, et ruine finale de

Ninive.--Mort de Kyaxarès.

Il s'agit maintenant d'établir des dates: la méthode d'Hérodote, pour

les indiquer, a cet inconvénient, qu'il ne rapporte point habituellement

les dates partielles à un terme général et commun, à une ère fixe, pas

même à celle des Olympiades, dont l'usage ne s'introduisit que plus d'un

siècle après lui, au temps d'Alexandre; il guide sa marche, s'il est

permis de le dire, en se _jalonnant_ d'un événement sur l'autre, ce qui

produit quelquefois une incertitude d'années complètes ou fractionnelles

qui peuvent avoir été comptées simples ou doubles. Par exemple,

lors-qu'il dit en nombres ronds:

/*[4]

Phraortes régna................. 22 ans.

Son fils Kyaxarès............... 40

Astyages........................ 35

-------

La somme additionnée présente... 97 ans,

*/

et néanmoins il est possible qu'il n'y ait eu que 96 et même 95 années

entières, parce qu'il est peu naturel que 3 règnes aient commencé et

fini juste avec des années, et que la même année dans laquelle on a

commencé un règne et fini un autre, peut avoir été comptée à chacun

d'eux: il faut donc quelquefois accorder à ses calculs une petite

latitude fondée sur ce motif; cependant comme Hérodote, en certaines

occasions importantes, a comparé des événements de l'histoire des Perses

à l'ère des Olympiades, qui se lie d'une manière certaine à la nôtre,

l'on a profité de ces données pour coordonner tout son système. Ainsi,

parce qu'il a fait remarquer d'une part, que le combat de Marathon fut

livré la cinquième année avant la mort de _Darius_, fils d'_Hystaspes_;

combat bien connu des Grecs, pour avoir eu lieu la troisième année de

l'olympiade 72e, répondant à l'an 490 avant notre ère; et que d'autre

part il a spécifié le nombre des années et la série des rois perses, en

remontant depuis Darius jusqu'à Kyrus (Cyrus), l'on est parti, et nous

partons nous-mêmes de ce point pour rapporter à notre ère la chronologie

des rois mèdes. En conséquence, nous disons avec Larcher[225], et avec

tous les chronologistes, que puisque la première année du règne de Kyrus

concourut avec l'an 560 avant J.-C., les règnes des rois mèdes que nous

avons cités, se classent comme il suit:

/*[4]

Phraortes périt l'an.................. 635.

Kyaxarès régna ..... 1re année..... 634.

40e........... 595.

Astyages............ 1re........... 594.

35e........... 561.

Kyrus................................. 560.

*/

L'on voit que ce tableau fixe d'abord, sans difficulté, les 40 années de

Kyaxarès; entre les années avant notre ère 634 et 595; il s'agit de

soumettre au calcul et de dater les événements divers qui remplissent

son règne.

Ce règne de 40 ans se divise naturellement en 3 parties ou périodes.

1° Le temps qui précède la grande invasion des Scythes, portion qui

réclame d'abord 6 années complètes pour la guerre de l'éclipse, plus une

durée antérieure _non connue_ depuis le commencement du règne.

2° Le temps de l'invasion et de la domination des Scythes, qui est une

portion connue de 28 ans.

3° Le temps qui suivit l'expulsion des Scythes, et qui fut rempli par le

deuxième siége et la ruine finale de Ninive, avec quelques faits

subséquents de peu d'importance et de durée.

Dans ces 3 périodes, nous avons de connus les 28 ans des Scythes et les

5 années antérieures, ce qui fait déja 33 sur 40: il ne nous en faut

plus que 7, qui peuvent se distribuer par des probabilités

raisonnables. Supposons que le 2e siége de Ninive, et les faits de la

période 3e jusqu'à la mort de Kyaxarès en 595, aient duré 3 ou 4 ans;

que l'expulsion des Scythes ait eu lieu vers la fin de 599 ou dans le

cours de 598; leur irruption (28 ans plus tôt) qui concourut avec le

1er siége de Ninive, peu de mois après l'éclipse, aura eu lieu dans

l'année 626, laquelle se trouvera être celle de l'éclipse, et la 6e

de la guerre contre les Lydiens. Les 5 années révolues que dura cette

guerre nous mènent inclusivement à l'an 631. Les chasseurs scythes et

leur anecdote appartiennent à la fin de l'année 632; et Kyaxarès aura

passé les 3 premières années de son règne (depuis 634) dans les soins

administratifs, et dans une réorganisation militaire dont la catastrophe

de son père avait amené la nécessité, et sans doute fait connaître les

moyens.

Voilà donc, par un ordre naturel et par la série nécessaire des faits,

notre éclipse indiquée vers l'an 626 avant J.-C., et elle ne peut s'en

écarter de plus d'une année; car au-dessous de 625, les 28 ans des

Scythes ne laissent que 2 ans complets au règne de Kyaxarès; et

au-dessous de 627, ils ne laissent que 2 ans entre son avénement et la

guerre. Il faut donc pour l'honneur d'Hérodote, et un peu pour le nôtre,

trouver en ces 3 années une éclipse totale ou presque totale de soleil,

par les latitudes et longitudes du pays situé entre la Lydie et la

Médie: nous ouvrons les tables que l'astronome Pingré a dressées pour

les 10 siècles antérieurs à notre ère, en faveur de l'Académie des

Inscriptions[226], et nous trouvons ce qui suit:

Année 627 avant J.-C., 19 septembre, à minuit et demi, éclipse centrale

de soleil visible seulement pour l'Asie orientale. (_Ce n'est pas la

nôtre._)

Année 626, 14 février, 9 heures du matin, éclipse par simple

attouchement des bords du disque. (_Ne peut convenir._)

Année 625, 3 février, à 5 heures et demie du matin, _éclipse centrale_,

visible pour l'orient de l'Europe, de l'Afrique, et pour l'Asie

(entière), à partir du 22e degré de longitude à l'est de Paris. Voilà

sûrement notre éclipse, car cette année 625 avant J.-C.[227] a de

préférence à toute autre, le mérite de cadrer avec les diverses

circonstances des récits d'Hérodote et de Jérémie. (_Voyez_ partie

1re de cet ouvrage, pag. 92.)

Il est bien vrai que l'heure assignée par l'astronome français est trop

matinale, puisque le soleil eût à peine été levé aux latitudes et

longitudes requises; mais le modeste _Pingré_ nous avertit, dans l'Art

de vérifier les dates (tom. 1er, pag. 41), que les calculs des

astronomes, à mesure qu'ils s'enfoncent dans l'antiquité, perdent de

leur précision, et qu'ils peuvent être en erreur d'une portion de temps

assez considérable.--Depuis Pingré, de plus hautes prétentions se sont

formées, et si l'on devait souscrire à la décision d'un savant

professeur, dans un livre récent[228], la science aurait acquis un tel

degré d'infaillibilité, que le récit d'Hérodote et de ses auteurs serait

une _fiction_, par cela seul que l'éclipse ne tombe pas dans les calculs

actuels; mais alors beaucoup d'éclipses mentionnées même par les

astronomes anciens, seront aussi des _fictions_, puisque le calcul ne

les rencontre pas à leur place.

Pour réfuter une doctrine si tranchante, il nous suffira d'observer, 1°

que sur certaines éclipses de lune, les chefs de la science, _Hipparque_

et _Ptolomée_, ne sont pas d'accord'à 50 minutes près[229];

2° Que les manuscrits de leurs copistes ont des variantes quelquefois

considérables sur une même éclipse;

3° Que Ptolomée offre, en certains cas, des discordances d'une telle

nature, qu'on ne saurait les attribuer à l'ignorance, mais à l'intention

préméditée de dissimuler les bases de la science au lecteur _non initié

à ses mystères_, qui chez les anciens furent une véritable

franc-maçonnerie[230];

4° Que la théorie des écoles modernes de l'Europe ne se fonde point sur

des séries suffisantes d'observations positives, faites avec la

précision de temps et d'instruments convenables;

5° Qu'à défaut de cet élément important (dont furent favorisés les

anciens prêtres de Chaldée et d'Égypte, à raison de leur ciel toujours

clair et de leur transmission héréditaire), les astronomes modernes,

pour dresser leurs tables lunaires, ont employé certaines observations

citées par Ptolomée et par les Arabes, desquelles l'exactitude est

hypothétique et contestable;

6° Que pour obtempérer à ces observations, l'on a supposé au nœud de la

lune un _mouvement d'accélération progressive_, que l'on évalue à

environ 1 degré et demi pour l'an 625 avant J.-C.: et de là le

déplacement de notre éclipse; mais ce _mouvement d'accélération_ n'est

pas un fait _à priori_. Ce n'est qu'une induction tirée de faits

présumés et _non démontrés_ certains; par conséquent c'est une pure

hypothèse, une _fiction_, à tel point que les maîtres de la science ne

s'accordent point sur la marche et la quantité de ce mouvement supposé.

En effet, tandis que M. _Burgh_ veut que l'accélération aille croissant

régulièrement à mesure que l'on se rapproche des temps modernes, M. _de

Zach_ veut qu'elle n'aille croissant que depuis l'an 1700, avant lequel

elle aurait été en décroissant; dans cette seconde hypothèse, l'éclipse

est retardée d'environ 5 heures, et retombe vers 10 heures du matin,

tandis que dans l'hypothèse de M. Burgh, suivie par M. Delambre, elle

anticipe jusque vers les 4 heures après minuit. Dans un tel état

d'opinion, l'on n'a pas réellement le droit d'inculper de _fiction_ ou

de mensonge l'historien grec ou ses auteurs asiatiques, surtout lorsque

plusieurs considérations morales viennent militer en leur faveur.

D'abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et

lydiens, intéressés au fait, ont pu s'entendre pour imaginer une

_fiction_ sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger,

impartial et d'un caractère éminemment sincère, a pu consulter les

livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver

et sans noter quelque doute, s'il y en eut, sur un fait si remarquable,

lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les

uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»

Ensuite l'on doit remarquer qu'ici l'éclipse n'est pas l'accessoire, la

broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle

et déterminante d'un traité qui changea l'état politique de l'Asie, et

cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu'une

grande guerre fut terminée brusquement par l'un de ces prodiges célestes

qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut

encore une suite de l'éclipse, que le siége de Ninive par Kyaxarès, et

son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu'à Ascalon, où les

_arrêta Psammetik, roi d'Égypte_. Cette dernière anecdote, Hérodote la

tient des prêtres égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de

Labinet. Conçoit-on qu'il ait lié tous ces traits en un même récit, sans

avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les

avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?

L'on se récrie contre la circonstance de l'_obscurité semblable_ à la

nuit, que l'on dit n'arriver pas même dans les éclipses totales; mais

que répondra-t-on si, dans nos temps modernes, quelques éclipses ont

offert des incidents de ce genre, incompréhensibles même pour les

astronomes qui en font le récit? Par exemple, _Mœstlin_, de qui fut

élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l'éclipse de soleil

observée à Tubingen le 12 octobre 1605. _Commencement à_ 1h 40´ après

midi. _Fin_ à 3h 6´ temps vrai. _Grandeur_, 10 doigts 1/3 ou 2/5.

«Vers le milieu de cette éclipse, dit Mœstlin, le ciel étant

parfaitement pur, il survint tout à coup une obscurité semblable au

crépuscule du soir, à tel point que l'on put voir _Vénus_, quoique

rapprochée du soleil à 21 degrés; que les vignerons occuper à vendanger

eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent

dans l'ombre.»

Voilà l'effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s'en

fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué:

concluons que le récit d'Hérodote mérite une attention particulière, et

qu'il doit devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à

notre sujet.

Dira-t-on que le 3 février est une saison improbable pour les événements

militaires? cette objection ne peut avoir de poids relativement au

climat de l'Asie mineure, qui, par sa température en général moins

froide que la nôtre, permet la guerre en toute saison. Mais de plus,

nous remarquons que cette circonstance du _mois de février_ vient à

l'appui du fait lui-même, par certaines expressions du texte que l'on ne

doit pas négliger. _Cette espèce de combat nocturne_, dit Hérodote, _eut

lieu au commencement de la sixième année de la guerre_: or, l'époque de

ce _commencement_ peut se deviner, si l'on observe que ce fut pendant la

_saison des chasses_ que la petite troupe des Scythes employés à ce

service par Kyaxarès, se retira chez Alyattes. La saison des chasses, en

Médie comme en France, n'a lieu que dans les mois d'automne et d'hiver,

surtout pour le gros gibier, tel que les fauves. L'on sent que les

Scythes, avec leurs grands arcs et leurs longues flèches, ne chassaient

pas aux petits oiseaux; et lorsque Hérodote peint la colère de Kyaxarès

de se voir frustré de provisions, lors surtout qu'il cite l'horrible

fraude des Scythes qui, pour _gibier_, apprêtent les membres d'un jeune

homme de 18 ou 20 ans (puisqu'il maniait l'arc), l'on sent qu'il s'agit

de la chasse aux grands fauves, daims, gazelles, cerfs et bœufs

sauvages, dont la Médie et le Caucase voisin abondent. Nous le répétons,

la saison de cette chasse étant surtout depuis septembre jusqu'en

janvier, la fuite des Scythes a dû avoir lieu en octobre ou novembre, et

la guerre s'ensuivre immédiatement dès le mois de décembre; et alors on

voit que le mois de février se trouve en effet au commencement des

années de cette guerre. La paix et le traité d'alliance ayant eu lieu

dans ce même mois, Kyaxarès eut le temps de tourner ses armes contre les

Assyriens de Ninive, et d'entreprendre le siége de cette grande ville,

que l'irruption des Scythes le força de quitter pour s'occuper de sa

propre sûreté. Tous ces événements datent donc de l'an 625, et cette

année ayant dû être comptée pour l'une des 28 de la domination des

Scythes, leur expulsion a eu lieu dans le cours de l'an 598 qui leur a

été pareillement compté: Kyaxarès, toujours en armes, et qui avait

préparé ce coup, recommença de suite ses attaques contre les Assyriens,

assiégea Ninive, la prit, la ruina, et les 3 ans qui s'écoulèrent depuis

598 jusqu'à la fin de 595, ont suffi à ces événements.

Tout concourt donc à prouver que nous possédons réellement enfin la date

de la plus célèbre et de la plus ancienne des éclipses solaires citées

par les Grecs.

Maintenant rappelons à l'examen et à la comparaison les dates proposées

par les savants que Larcher cite dans sa note 204.

D'abord l'opinion de Cicéron et de Pline, qui ont supposé notre éclipse

arrivée en l'an 585, est une erreur d'autant plus insoutenable que le

principal acteur, Kyaxarès, était mort depuis 10 ans: en considérant que

cette erreur est précisément de 40 ans ou X olympiades, nous avions

d'abord pensé que les manuscrits de ces deux écrivains célèbres

pouvaient avoir été altérés dans cet endroit, comme dans tant d'autres,

par les copistes qui, au lieu de l'an 4 de la XXXVIIIe olympiade

(notre date véritable, 625), auraient mis un X de trop, et auraient

écrit de la XXXXVIIIe olympiade, faisant 685: mais la comparaison que

Pline fait de cette année à l'an de Rome 170, qui en effet y correspond;

la presque identité du calcul de Solin, le plagiaire habituel de Pline,

et qui désigne l'olympiade 49, commençante à l'an 584; enfin le nom

d'Astyages, que Cicéron substitue à celui de Kyaxarès, parce qu'il a

reconnu que ce dernier ne régnait plus, tous ces motifs rendent l'erreur

inexcusable; et malheureusement lorsqu'on a lu les anciens avec un

esprit dégagé de ce respect servile et superstitieux que commandent ceux

qui ne les connaissent point, l'on sait qu'ils ont presque généralement

traité l'histoire et fait leurs citations avec une légèreté, une

négligence et quelquefois une ignorance inconcevables. La seule

conjecture que nous puissions faire sur cette singulière erreur de X

olympiades, est que quelque chronologiste antérieur à Cicéron même,

aurait véritablement marqué XXXVIII, et que son manuscrit, surchargé

d'un X, aurait induit en erreur Cicéron et Pline, qui n'y ont pas

regardé de si près que nous autres modernes[231].

Le calcul le moins erroné est celui de Calvisius, qui suppose l'éclipse

en 607. L'évêque irlandais Usher, qui, sous le nom d'_Usserius_, est le

guide de la plupart de nos compilateurs, et qui, de l'aveu de Larcher,

comme de Fréret, a réellement troublé toute la chronologie ancienne,

_Usher_, en assignant l'éclipse à l'an 601, s'est trompé de 24 années;

quant aux RR. PP. jésuites Petau et Hardouin, dont Larcher suit ici et

presque partout le sentiment, il est difficile de comprendre comment des

hommes de ce savoir ont persiflé l'opinion de Pline et de ses partisans,

sans remarquer que la leur tombait par leur propre et même argument.

«L'éclipse, disent-ils, n'a pu avoir lieu en 585, parce que le roi mède

Kyaxarès, acteur principal, était mort depuis 10 ans.» Nous leur

_rétorquons_: «L'éclipse n'a pu avoir lieu en 597, comme vous le dites,

parce que le roi d'Égypte, Psammitichus, acteur cité, postérieur pour le

moins d'une année, était mort 20 ans auparavant (en 617).» Comment se

fait-il que tant de savants hommes aient si peu ou si mal lu et médité

le texte fondamental? Mais ce qui est plus incompréhensible, c'est que

le traducteur lui-même, le grand helléniste Larcher, qui plus qu'un

autre a dû se pénétrer de toutes les idées d'Hérodote, qui a dû les

posséder comme sa propre composition, n'a cependant rien compris au plan

de son auteur, n'y a vu au contraire que nuages et chaos, comme le

démontre tout ce qu'il en dit.

D'abord, sa première édition, tome VII, p. 546, lig. 27, présente ce

passage vraiment étrange: «Une troupe (de Scythes) obligée par une

sédition de se retirer en Médie, gagne l'estime de _Crésus_; on leur

confie des enfans pour les élever; maltraités par la suite, ils en tuent

un qu'ils apprêtent en guise de gibier; quittent _Sardes_, et se

retirent auprès d'Alyattes. Sujet d'une guerre entre Kyaxarès et

Alyattes.»

L'on ne peut pas dire que _Crésus_ soit ici une faute d'impression, car

ils quittent _Sardes_. La cause de cette bizarre méprise, est que

Larcher ayant lu dans le § LXXIII, que _Crésus partit avec son armée

pour la Cappadoce, afin de venger son beau-frère Astyages_; et de suite

Hérodote racontant _à quelle occasion il était devenu son beau-frère_,

et récitant l'anecdote des Scythes chasseurs, que nous avons rapportée

page 305, Larcher a fait de tout cela un seul et même faisceau d'idées,

et a joint pêle-mêle les Scythes, Crésus, Alyattes et Kyaxarès; ce

quiproquo a disparu de la seconde édition, mais tous les autres y

restent.

«Selon Larcher, l'éclipse a lieu en 597, et par suite le mariage

d'Astyages avec Aryenis, fille d'Alyattes; Mandane, fille d'Astyages,

naît l'année suivante (596); elle se marie en 576, et l'année suivante

elle donne le jour à Cyrus qui, à ce moyen, détrône, à l'âge de 15 ans,

son grand-père Astyages (en 560).»

Cependant, contre le ridicule de ces 15 ans, Hérodote dit positivement

que Cyrus, lorsqu'il souleva les Perses, _avait atteint l'âge viril_, ce

qui indique au moins 25 ans: toutes ces invraisemblances disparaissent

dans le système d'Hérodote. D'abord en mariant Astyages, l'an 625, il

laisse tout le temps nécessaire à la naissance et à l'âge mûr de sa

fille et de son petit-fils. Mais de plus, il ne dit ni ne laisse

entendre, en aucun passage, que Mandane fût fille d'_Aryenis_; si cela

eût été, il est presqu'impossible que cet historien, très-attentif à

citer les généalogies, n'en eût pas fait la remarque, et qu'il eût

négligé d'ajouter au caractère de Cyrus le trait vraiment piquant

d'avoir eu la _double fortune_ de détrôner aussi son grand-oncle, après

avoir détrône son grand-père. Son silence à cet égard est confirmé par

l'_arménien Moïse_ de _Chorène_, qui cite sur la vie et le caractère

d'Astyages des détails très-circonstanciés, tirés d'une ancienne

histoire dont nous parlerons. Cet écrivain observe, entre autres, que

ce _prince rusé_ avait épousé plusieurs femmes prises dans les familles

des princes ses voisins, afin de soutirer par leur canal les secrets de

ses amis et de ses ennemis. Ainsi Larcher, non content des difficultés

de son texte, y a encore ajouté des invraisemblances gratuites de son

fonds[232].

En plaçant l'éclipse en l'an 597, il n'a plus de place pour le premier

siége de Ninive, qui la suivit, ni pour l'irruption de l'armée des

Scythes qui força Kyaxarès de lever ce siége, et il intervertit tous ces

faits de la manière la plus bizarre: il fait arriver l'armée des Scythes

en 633, seconde année du règne de Kyaxarès, tandis que le texte porte

expressément que ce fut après l'éclipse, et à la 6e année de la

guerre contre Alyattes.--Il les fait expulser en 605, prendre Ninive en

603, puis arriver les chasseurs _Scythes_, portant un nom abhorré des

Mèdes et de Kyaxarès, que, par une autre invraisemblance, il suppose les

avoir reçus à bras ouverts à cette époque, et leur avoir confié des

jeunes gens de sa cour.

«Mais, dit Larcher, je ne puis faire autrement, parce que dans mes

calculs le règne d'Alyattes ne commence qu'en l'an 516.»

Donc, lui répliquons-nous, vos calculs sont en erreur. «Mais le prophète

Jérémie[233], en l'an 13 de Josias, prédisait l'arrivée des Scythes,

d'accord en cela avec Hérodote, qui parle de leur irruption en Syrie

jusqu'à Ascalon.»

Donc Jérémie prononce contre vous; car, selon vous, l'an 13 du roi

Josias fut l'an 629, et il est ridicule de dire que Jérémie prédisait en

629 l'arrivée des Scythes que vous placez en l'an 633: il est bien plus

convenable, même pour le sens prophétique, de la placer, comme le fait

Hérodote, en l'an 625, parce que, dès un mois après, leur cavalerie,

rapide comme celle des Tartares, qui sont leurs représentants et leurs

successeurs, dut être en Judée et à Ascalon, où _Psammitik_ l'arrêta à

force de présents. Mais c'en est assez sur cet article; terminons-le en

revenant à l'anecdote qui nous a servi de point de départ, c'est-à-dire

à l'éclipse prédite par Thalès. Ce philosophe étant né en 647 ou 646,

avait 23 ou 24 ans à l'époque du phénomène, et cet âge est compatible

avec l'instruction nécessaire, surtout si, comme on le soupçonne, il dut

la connaissance de cette éclipse aux savants d'Égypte et de Phénicie,

dont il fut le disciple. Il ne nous reste plus à résoudre que quelques

difficultés de détail.

§II.

Solution de quelques difficultés.

Le texte d'Hérodote en présente deux relativement au règne de Krœsus. 1°

Si ce règne ne commença qu'en 571, comment Pittacus, mort bien

certainement en 570, a-t-il pu donner à Krœsus un avis cité pour sa

prudence et pour sa finesse, quand ce prince déja vainqueur de la

plupart des Ioniens du continent, voulut attaquer les Ioniens

insulaires? 2° Comment concevoir que Krœsus, dans l'espace de moins de 8

ans (depuis l'an 571 jusqu'à 563), où Solon le trouva dans une

prospérité déja affermie, eût fait cette multitude de guerres et de

conquêtes (_voy_. p. 320 [%%n° page] ci-dessus), qui avait rendu Sardes

le siége de l'opulence asiatique, et le rendez-vous de tous les savants

de la Grèce, et cela dans un temps où la seule ville de Milet avait

résisté 12 années aux attaques de son père, et où le moindre lieu fort

exigeait des années de blocus! Ces objections sont si graves, que

Larcher même en a déduit la nécessité d'une association de Krœsus au

trône de son père, dès l'an 574; mais un tel fait méritait bien la peine

d'être soutenu d'autorités précises; heureusement, pour l'admettre et

l'appuyer, nous en trouvons une de ce caractère dans un historien

antérieur à Hérodote même; dans Xanthus de Lydie, dont un fragment

précieux nous a été transmis par Nicolas de Damas[234].

Après avoir parlé de Sadyattes, roi de Lydie, comme très-vaillant, mais

intempérant; de son fils Alyattes, également débauché lorsqu'il était

jeune, etc., etc, Nicolas de Damas raconte «qu'Alyattes, devenu roi, et

voulant faire la guerre aux Kariens, ordonna à ses fils de lui amener

des troupes à Sardes à un jour fixe: _Krœsus_, l'aîné de ses fils, qui

était _gouverneur_ (vice-roi) de la province d'_Adramout_ et du pays de

_Thèbes_, reçut aussi cet ordre; comme il était mal vu de son père, à

cause de sa paresse et de son intempérance, il voulut saisir cette

occasion de rentrer en grace, et il s'adressa au plus riche marchand de

Lydie pour avoir de l'argent et lever des soldats; le marchand le

refusa. Il s'adressa à un autre d'Éphèse, qui lui procura 1000 pièces

d'or, au moyen desquelles il leva son contingent, et cela le fit

triompher de ses calomniateurs.»

Il résulte évidemment de ce récit, que Krœsus avant d'être _roi_ de

Lydie, comme héritier de son père, avait eu déja, comme prince apanagé,

_un état à gouverner_, par conséquent _une cour_, une représentation,

une administration militaire et politique, en un mot tout ce qui

constitue la _royauté_, fors l'indépendance vis-à-vis de son père. C'est

ainsi que de nos jours nous avons vu les enfants de _Dâher_ être dans

leurs petites principautés des souverains aussi absolus et plus fastueux

que leur père, et cela par l'usage très-ancien où sont les princes

asiatiques, de donner à leurs enfants des établissements royaux, qui,

après la mort des pères, occasionent des guerres civiles fatales à leurs

propres familles: cet usage, que l'on retrouve dans l'Inde, ayant existé

dans la Lydie, comme nous en avons la preuve, l'on est fondé à dire que

ce fut pendant sa vice-royauté que Krœsus eut avec les Grecs ses

relations, et commença d'acquérir cette célébrité dont Hérodote nous

fournit les témoignages antérieurs à l'an 572: à ce moyen tout reste

intact dans son récit et dans les probabilités.

Le règne d'Alyattes présente quelques difficultés qui ne se concilient

pas aussi heureusement: écoutons Hérodote.

§ XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes son père.»

§ XVII. «Sadyattes lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il

la continua.»

§ XVIII. «Il leur fit la guerre 11 ans.--Or des 11 ans qu'elle dura, les

6 premières appartiennent au règne de Sadyattes, qui dans ce temps-la

régnait encore en Lydie. Ce fut lui qui l'alluma; Alyattes poussa avec

vigueur (pendant) les 5 années suivantes, la guerre que son père lui

avait laissée. A la douzième année, Alyattes met le feu aux blés des

Milésiens, etc., tombe malade, et (§ XXII) conclut la paix.»

Plusieurs remarques se présentent sur ce texte. 1° Si Alyattes fit

pendant 6 ans la guerre, du vivant de son père, il eut donc un apanage

ou une vice-royauté comme Krœsus: ces deux exemples se confirment l'un

l'autre.

2° Si la guerre _dura_ 11 _ans_, pourquoi est-il dit qu'à la douzième

année il y eut encore une invasion dans laquelle _furent brûlés sur pied

les blés_, et par suite _un temple_ de Minerve, laquelle, pour se

venger, frappa Alyattes de maladie? Il y a ici contradiction entre les

nombres 11 et 12.

3° Si, comme le veulent les calculs d'Hérodote Alyattes ouvrit son règne

en l'an 528, les 5 _dernières années_ de la guerre de Milet ont duré

jusqu'en 624 inclusivement; en ce cas elles ont coïncidé avec la guerre

de Kyaxarès: comment Alyattes a-t-il pu faire ces deux guerres à la

fois? Ceci s'explique assez bien par la peinture que fait Hérodote de

celle contre Milet, lib. I, § 17.

«Lorsque la terre était couverte de grains et de fruits, Alyattes se

mettant en campagne, son armée marchait au son du chalumeau, de la harpe

et des flûtes: arrivé sur le territoire des Milésiens, il défendait

d'abattre les métairies, de les brûler et même d'en enlever les portes;

il laissait intactes les maisons des cultivateurs, mais il ravageait les

blés, les arbres, etc., puis il s'en retournait sans assiéger la ville,

ce qui eût été inutile, les Milésiens étant les maîtres de la mer.»

Avec une guerre aussi peu embarrassante, l'on conçoit qu'Alyattes put

soutenir la guerre contre Kyaxarès, surtout si l'on observe que l'usage

des troupes réglées n'existait point à cette époque; que les guerres

n'étaient que des incursions commencées au printemps et finies en

automne; et que les troupes, formées subitement de vassaux et de

paysans, comme dans les temps de la féodalité, s'empressaient, au début

de l'hiver, de retourner dans leurs foyers, ce qui causa la perte de

Krœsus.

Pourquoi Hérodote ne fait-il pas la remarque du concours simultané de

ces deux guerres? Il est vrai qu'il l'indique, lorsque traçant le

tableau sommaire du règne d'Alyattes, il dit qu'il succéda à son père,

qu'il fit la guerre aux Mèdes et à Kyaxarès, qu'il prit la ville de

Smyrne, et l'on voit la guerre des Mèdes placée en tête de toutes ses

actions. Mais si la guerre contre Milet ne finit qu'à la sixième

campagne, sa fin arriva donc en 623 au mois de juillet, 2 ans et demi

après l'éclipse; cela n'est pas impossible; néanmois l'on désirerait que

l'historien eût expliqué plus clairement cet enchevêtrement de faits.

Enfin comment Alyattes put-il avoir une fille nubile en 623? Supposons à

cette fille 15 ou 16 ans; cela rejette la naissance d'Alyattes au moins

à l'an 657; et puisqu'il mourut en 572, il aurait vécu 85 ans. Cela

n'est point impossible, et l'histoire fournit à l'appui plusieurs

exemples; l'on peut dire aussi qu'un usage antique et général en Asie,

fut de fiancer des filles dès l'âge de 9 et 10 ans; en un tel cas

Alyattes aurait vécu 81 ans comme son fils Krœsus[235]. Il faut en

convenir, tout ceci n'est pas sans quelques nuages; mais il n'est pas

permis de faire violence à un texte précis, pour obtenir de plus grandes

vraisemblances.

On voit plus clair dans ce qu'Hérodote a dit, par fragments épars, de

quelques anciennes irruptions faites par les Kimmériens de la Chersonèse

taurique, ou presqu'île de _Krimée_, dans l'Asie mineure.

§ XV. «Avant Alyattes régna Sadyattes, son père, pendant 12 ans (650).»

§ XVI. «Avant Sadyattes régna Ardys, son père, pendant 49 ans (699).»

«(Or, § XV) sous le règne d'Ardys les Kimmériens chassés de leur pays

par les Scythes nomades, vinrent en Asie (mineure), et prirent Sardes,

excepté la citadelle.»

§ VI. «L'expédition des Kimmériens contre l'Ionie, _antérieure_ à

Krœsus, n'alla pas jusqu'à ruiner des villes; ce ne fut qu'une incursion

suivie de pillage.»

(C'est celle de l'article précédent.)

§ CIII. «Après la bataille de l'éclipse (en 625), Kyaxarès assiégeait

(Ninive), lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de Scythes:

c'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient jetés sur

l'Asie. La poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'aux pays des

Mèdes.»

Lib IV, § XI. «Les Scythes nomades qui habitaient en Asie, accablés par

les Massagètes avec qui ils étaient en guerre, passèrent l'Araxès (le

Volga, appelé _Rha_), et vinrent en Kimmérie. Les Kimmériens, les voyant

fondre sur leurs terres, délibérèrent entre eux sur cette attaque...

Les sentiments furent partagés... La discorde s'alluma... Les partis se

trouvant égaux, ils en vinrent aux mains, et après avoir enterré leurs

morts, ils sortirent du pays, et les Scythes le trouvant désert et

abandonné, s'en emparèrent.»

§ XII. «Il paraît certain que les Kimmériens fuyant les Scythes, se

retirèrent en Asie, et qu'ils s'établirent dans la presqu'île où l'on

voit maintenant une ville grecque appelée _Sinopé_. Il ne paraît pas

moins certain que les Scythes s'égarèrent en les poursuivant, et qu'ils

entrèrent en Médie. Les Kimmériens, dans leur fuite, côtoyèrent toujours

la mer (Euxine); les Scythes au contraire avaient le Caucase à leur

droite, jusqu'à ce que s'étant détournés de leur chemin, et ayant pris

par le milieu des terres, ils pénétrèrent en Médie.»

Lib. I, § XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes, il fit la guerre à

Kyaxarès; ce fut lui qui chassa les Kimmériens de l'Asie.»

Ces passages comparés ne présentent que deux invasions bien distinctes;

l'une (depuis le § CIII), au temps d'Alyattes et de Kyaxarès,

immédiatement après la bataille de l'éclipse, et ce fut la dernière:

l'autre du temps d'Ardys (§ XVI, XV et VI): sans doute celle du temps

d'Alyattes fut aussi _antérieure à Krœsus_; mais il est évident que ces

mots, «les Kimmériens _n'ayant fait qu'une incursion suivie de pillage_,

s'en allèrent sans avoir pris la citadelle _de Sardes ni ruiné des

villes_,» s'entendent de l'irruption sous Ardys: lors au contraire

qu'ils revinrent sous Alyattes, fuyant devant les Scythes; après

quelques dégâts commis pour vivre, ils tentèrent de s'établir près de

Sinope, et ce fut ceux-là qu'Alyattes expulsa comme des hôtes dangereux

ou incommodes: la politique de ce prince ne les troubla point sans doute

du temps de leurs ennemis, les Scythes, afin de les leur opposer au

besoin; mais lorsque ceux-ci eurent été chassés de Médie par Kyaxarès,

Alyattes aura imité son allié.

Strabon (liv. 3, pag. 222) parle aussi d'une incursion des Kimmériens,

qui au temps d'Homère, ou peu auparavant, avaient ravagé l'Asie mineure,

jusqu'à l'Ionie et l'Æolide. Larcher[236], dont les calculs sur l'époque

d'Homère ne cadrent point avec ce fait, pense que le savant géographe

s'est trompé. Il veut que ce soit une autre expédition antérieure au

siége de Troie, et dont Euripides aurait fait mention dans son Iphigénie

en Tauride. Mais parce que le poëte parle _de villes ravagées_, et que,

selon Larcher, _il n'y avait point alors de villes en Ionie_, cet

imperturbable critique déclare qu'Euripides s'est aussi trompé, et que

c'est par une licence poétique, _pour rendre son récit plus touchant_,

qu'il parle _de villes détruites_.

Il est très-difficile, comme l'on voit, d'avoir raison avec Larcher:

cependant Euripides et Strabon pourraient bien n'avoir pas tort; car si

l'on fait attention que les _Kimmériens_, peuple d'origine keltique et

gauloise[237], étaient des barbares vagabonds et pillards comme les

Scythes, et que leur établissement dans la Tauride date d'une antiquité

inconnue à l'histoire, l'on croira facilement qu'ils ont fait, comme les

Normands, dans une espace de 3 à 4 siècles, plusieurs incursions dans

l'Asie mineure, soit par mer, soit en traversant le Bosphore de Thrace;

et ces incursions pourraient expliquer l'origine des _Galates_, autre

nom des _Keltes_ et des _Kimmériens_, dont l'établissement dans l'Asie

mineure ne connaît point de date.

Quant à l'assertion du savant académicien _qu'il n'y avait point de

villes en Ionie_, 12 ou 13 cents ans avant notre ère, c'est une

conséquence naturelle du système qui _croit_ que le monde date d'hier;

et comme on ne dissuade point ceux qui, par principe de conscience,

croient de telles niaiseries, nous ne perdrons point notre temps à y

répondre.

Avant Ardys avait régné Gygès, son père, pendant 38 ans, ce qui remonte

sa première année à l'an 727.

Ce fut ce Gygès (prononcé _Gouguès_ par les Grecs) qui enleva le trône à

Candaules, dernier rejeton de la race des Héraclides en Lydie...

«Candaules, dit Hérodote, descendait d'Hercules par Alkée, fils de ce

héros: car _Agron_ (_fils de Ninus_, petit-fils de Bélus,

arrière-petit-fils d'Alkée) fut le premier des Héraclides qui régna à

Sardes, et Candaules fut le dernier. (Or) les Héraclides régnèrent, de

père en fils, 505 ans en 22 générations.»

Le texte grec de tous les manuscrits et de toutes les éditions porte

unanimement en toutes lettres, et non en chiffres, ces mots _cinq cent

cinq, en vingt-deux générations_, et Larcher en convient; mais parce que

le système habituel d'Hérodote est d'estimer la génération à 33 _ans_,

lorsqu'il n'_a pas de données précises_ sur le nombre des années,

Larcher qui vient de redresser Euripides et Strabon, redresse aussi

Hérodote; et sous le prétexte que la règle générale des 33 ans par

génération est violée dans le calcul des 505 ans, il a, de son chef, osé

_falsifier_ le texte de son auteur, et y substituer 15 générations au

lieu de 22. Qu'un traducteur éclaircisse et corrige ce qu'il croit

obscur et défectueux, c'est en cela que consistent son mérite et son

devoir; mais il le doit faire par des notes placées hors du corps du

_texte_: le texte est comme le métal sacré d'une médaille antique, à qui

il est défendu de mêler aucun alliage: Larcher reconnaît lui-même la

vérité, la nécessité de ce principe, lorsqu'il dit, page 488, lig. 1 et

2, que _l'on ne doit point insérer dans le texte d'un auteur des

corrections, par conjecture, sans y être autorisé par quelque

manuscrit._--Et dans un autre endroit, il tance très-sévèrement un

éditeur allemand qui a pris cette licence[238].

En effet, sans ce respect conservateur de l'identité des témoins et de

leurs témoignages, qu'eût-ce été de tous les manuscrits anciens qui ne

nous sont parvenus qu'au moyen d'une série de copistes? Que fût-il

arrivé si chacun de ces copistes eût substitué ses idées à celles de

l'auteur, sous prétexte de les redresser? et si de nos jours, au temps

de l'imprimerie et de la publicité, un traducteur ose, malgré sa

conscience, se permettre une telle transgression, que n'a pas dû faire,

en des temps de fanatisme, le zèle audacieux des transcripteurs et des

possesseurs, qui purent en secret, à volonté et impunément, altérer

leurs manuscrits, dont chacun équivalait à une édition? et si de nos

jours, un savant et dévot anglais, M. J. Bentley, prétend infirmer

l'autorité de tous les livres hindous, par la raison qu'ils présentent

des interpolations plus ou moins sensibles; s'il établit en principe de

critique, qu'une seule interpolation prouvée ébranle toute

l'authenticité d'un ouvrage, et le rend apocryphe, comment

empêcherons-nous les Hindous, les Chinois, etc., de nous rétorquer ces

principes sur nos propres livres, surtout lorsqu'ils auront des exemples

si frappants à nous présenter? D'ailleurs, ce n'est point ici le seul

exemple d'interpolation et d'altération que l'on ait à reprocher au

traducteur d'Hérodote: nous en trouvons un autre aussi hardi au §

CLXIII, où il a introduit, sans raison, contre le sens de l'auteur, le

nom de _Crésus_, au lieu du _Mède_ qui est dans l'original et qui se

rapporte à _Harpagos_, général des troupes de Kyrus... Et cependant nous

ne parlons que du premier livre, le seul dont nous nous soyons

occupés[239]. Or, la conséquence de ces interpolations serait que

beaucoup de lecteurs inattentifs, ne lisant point les notes,

admettraient ces _sens intrus_ comme le sens vrai de l'historien; qu'ils

les pourraient citer dans d'autres livres, et que peu à peu la trace de

la vérité pourrait s'effacer, même dans de nouvelles éditions.

Ici le texte d'Hérodote, aux yeux d'une saine critique, ne présente

aucun motif de rejet pour les 22 générations: on n'aperçoit aucune

contradiction, avec ce qui suit ou ce qui précède; il y a même un

synchronisme remarquable entre l'origine du royaume lydien dans la

personne d'Agron, l'an 1232, et l'origine de l'empire assyrien dans la

personne de Ninus, père d'Agron, l'an 1237, ainsi qu'il résulte des

calculs d'Hérodote que nous allons voir. D'ailleurs aucune vraisemblance

naturelle n'est violée ici, puisque 22 générations réparties sur 505 ans

donnent 23 ans par degré, à l'exception d'un seul qui n'a que 22 ans:

or, pour un climat tel que celui de la Lydie, pour une famille de

princes partout empressés et intéressés à se marier de bonne heure, cet

âge n'a rien que de probable. On peut, il est vrai, citer plusieurs

exemples de généalogies de 30 et 35 ans par degré; mais on en peut

opposer un nombre encore plus grand à 24 et 26 ans; témoin celle des

rois et des prêtres hébreux que nous avons vue ci-devant. La vérité est

qu'il n'y a pas de règle fixe en une chose aussi variable, sur laquelle

le climat, les lois, les mœurs; les conditions de la société exercent

des influences si diverses.

Mais quel motif Hérodote a-t-il eu d'évaluer à 33 ans chaque génération?

Voilà le point qu'il eût fallu d'abord éclaircir, et ce dont nous

croyons trouver la source dans un passage de cet historien: il raconte

qu'étant en Egypte (à Memphis), «les prêtres lui dirent que depuis le

premier roi (Ménès) jusqu'à Séthos, prêtre et roi au temps de

Sennachérib, il y avait eu 341 générations; et il ajoute: 300

générations font 10,000 ans, car _trois générations valent 100 ans_.»

De qui vient cette dernière assertion? ce ne peut être des Grecs; car

puisqu'ils ne nous montrent aucune annale régulière au-dessus de Solon,

ils n'ont pu conserver de généalogies capables de leur rendre un

principe aussi général, sans quoi, par ces généalogies, ils auraient pu

remonter l'échelle du temps jusqu'au delà du siége de Troie.

Ce principe doit donc venir des Égyptiens, à qui leurs nombreux colléges

de prêtres et leurs gouvernements anciens ont pu fournir des moyens

d'apprécier les générations; mais les faits par eux cités à Hérodote

portant plusieurs contradictions et une impossibilité morale, comme nous

le prouverons, nous disons que cette évaluation est un résultat

systématique inadmissible en principe général.

Pour revenir au règne de Candaules, il est échappe à Larcher une forte

distraction sur son époque. En _corrigeant_ Pline (car toujours il

corrige), «ce naturaliste, dit-il, _se trompe grossièrement_[240],

lorsqu'il dit que _Caudaules_ mourut la même année que Romulus, puisque

le prince (lydien) périt environ 500 _ans_ avant le fondateur de Rome.

Il est étonnant, que François Junius et le P. Hardouin n'aient pas

relevé cette erreur.» (Encore deux auteurs châtiés en passant).

Ouvrons la table chronologique de Larcher, nous trouvons,

_Candaules est tué_ l'an 715 avant J.-C.

_Numa règne à Rome_ l'an 714.

Par conséquent Romulus périt l'an 716 (à cause de l'interrègne d'un an

qui eut lieu entre lui et Numa). Le calcul de Pline n'offre donc qu'un

an de différence; et c'est Larcher qui se trompe en entier des 500 ans

qu'il lui reproche, sans que l'errata ait corrigé cette faute. Il est

d'ailleurs remarquable qu'ici le calcul de Pline est encore celui de

Solin et de Sosicrates; car si de 715 où périt Candaules, l'on soustrait

la durée des princes lydiens jusqu'à la prise de Sardes, durée qui fut

de 170 ans, on a pour résultat cette année 545, dont nous avons démontré

l'erreur.

D'après tous ces exemples le lecteur peut apprécier la logique, la

sagacité, même la politesse de notre censeur; désormais nous laisserons

à l'écart ses notes pour ne nous occuper que du texte; et prenant pour

transition les rapports de dates et de parenté qu'établit Hérodote entre

Ninus et Agron, nous allons discuter le système chronologique de cet

historien sur l'empire d'Assyrie, contradictoirement avec les récits de

son antagoniste Ktésias.

Remarques sur la traduction de M. Larcher.

Ne voulant plus importuner le lecteur des erreurs multipliées du censeur

Larcher en matière de _chronologie_, nous voulons néanmoins démontrer

par quelques exemples, qu'en fait de _traduction_, ce savant helléniste

n'est pas toujours au pair de sa réputation.

1° Hérodote, _livre I_er, parlant des anciennes guerres entre les

Phéniciens et les Grecs, dit: «_Les Perses les plus savants dans

l'histoire_,» par-là il indique l'_histoire en général_, selon la valeur

même du mot grec _logios_. Pourquoi Larcher se permet-il d'introduire

une restriction en ajoutant _dans l'histoire de leur pays_ (dont la

Grèce ne faisait point partie)?

2° Hérodote dit: «Les Phéniciens étant arrivés à Argos, _étalèrent_

(_exposèrent_) leurs marchandises pour les vendre.» La traduction dit

d'une manière triviale et inexacte, «_se mirent à vendre leurs

marchandises_.»

3° Article 2. Hérodote dit: «Les Perses, peu d'accord avec les _Grecs_,

prétendent, etc.» Le traducteur ose altérer ce texte en disant: «Les

Perses, peu d'accord avec les _Phéniciens_.» Hérodote poursuit: «Ils

ajoutent qu'ensuite quelques Grecs (_c'étaient des Crétois_).» Pourquoi

Larcher introduit-il un doute en disant: c'étaient _peut-être_ des

Crétois?

Le texte continue et dit: Le roi de Colchide envoya un _héraut_ en

Grèce. Le traducteur dit: envoya un _ambassadeur_. Ce n'est pas du tout

la même chose.

4° Article 4. Le texte dit encore: «que les Grecs assemblés envoyèrent

des _messagers_ (angeli) pour redemander Hélène.» Le traducteur en fait

encore des _ambassadeurs_. Mais ce mot signifie chez nous quelque chose

de bien plus pompeux et de moins analogue à la simplicité des anciens.

5° Article 11. La reine, épouse de Candaules, dit à Gygès: «_Voici deux

routes dont je te laisse le choix._» Pourquoi Larcher ajoute-t-il de son

chef la phrase: «_Décide-toi sur-le-champ?_» Le mérite d'une traduction

est surtout d'être le miroir littéral de l'original.

6° Article 30. Solon étant logé dans le palais de Crésus, les serviteurs

de ce prince font voir toutes ses richesses au philosophe; au mot

richesse, le texte ajoute, _et son bonheur_. Le traducteur a eu tort de

le supprimer, attendu que l'idée de _bonheur_ se reproduit dans

l'entretien des deux personnages, surtout lorsque _Crésus_ demande si

Solon a connu quelqu'un plus _heureux_ que lui.

7° Article 46. Le texte dit: «Pendant deux ans Crésus fut dans un

très-grand deuil de la mort de son fils.» Larcher ne rend pas du tout

cette idée lorsqu'il dit que «Crésus pleura pendant deux ans.» Chez les

anciens le deuil se composait de formalités autres que les pleurs.

8° Article 47. Le texte dit: «Crésus envoya vers les oracles des

_messagers pour les éprouver_ (c'est-à-dire pour _éprouver_ leur

science, leur véracité).» Le traducteur altère le texte en disant, pour

les _sonder_: _sonder_ quelqu'un, c'est vouloir tirer son secret: mais

le mettre à l'_épreuve_ (pour savoir s'il sait le nôtre), est tout autre

chose.--L'oracle répond: «_Je connais la mesure_ (ou l'_étendue_) _de la

mer_.» Le traducteur dit: «_Je connais les bornes de la mer_.» C'est

encore une autre idée.... On peut connaître les bornes, sans connaître

la capacité de la mesure.

9° Article 55. L'oracle de Delphes répondit à Crésus en deux vers

hexamètres; pourquoi Larcher dit-il nûment: «L'oracle répondit en ces

termes,» sans indiquer que ce sont des vers?

10° Article 59. Le texte dit: «Des citoyens armés de _massues_.» Larcher

dit: «armés de _piques_.»

11° Article 62. Le texte dit: «_L'hameçon_ ou _l'appât_ est jeté, les

rets sont tendus.» Larcher fait un pléonasme, en disant: «Le filet est

jeté, les rets sont tendus.»

12° Article 67. Le texte dit: «L'un des Spartiates, que l'on appelle

_agathoerges_ (lesquels sont toujours les plus anciens _cavaliers_ qui

ont reçu leur congé).» Pourquoi Larcher dit-il, les plus anciens

_chevaliers_? Ce mot donne l'idée d'un ordre privilégié qui n'avait pas

lieu à Sparte.

13° Article 81. Le texte dit: «Crésus croyant que le siége de Sardes

traînerait en longueur, fit partir du sein _des murs_ de nouveaux

envoyés vers ses alliés.» Pourquoi Larcher dit-il: _fit partir de la

citadelle_, surtout lorsqu'ici le texte emploie le même mot que, deux

lignes auparavant, Larcher a traduit par _murailles_?

14° Article 92. Le texte dit que «Crésus envoya à Thèbes un trépied d'or

au dieu Apollon isménien; à Delphes, un bouclier d'or consacré à

Minerve; à Éphèse, des génisses d'or et la plupart des colonnes.»

Comment Larcher ose-t-il ajouter _du temple_? Comment imaginer que

Crésus ait _envoyé les colonnes du temple d'Éphèse_? Il n'a pu envoyer

que des _colonnes_ votives en matière d'or, comme étaient la génisse, le

trépied et le bouclier.

15° Article 93. Le texte dit que «_le tombeau_ d'Alyattes fut élevé aux

frais des marchands, des artisans et de _jeunes filles exercées au

travail_;» au lieu de ces derniers mots, Larcher dit, des _courtisanes_.

16° Article 98. Hérodote appelle «_Ekbatane_, la capitale des Mèdes.»

Pourquoi Larcher écrit-il toujours _Agbatane_?--«Les Mèdes permettent à

Deiokès de choisir dans toute la nation, des gardes _pour lui donner de

la force_,» (c'est-à-dire, pour que ce roi, nouvellement élu, pût faire

exécuter ses ordres, que beaucoup de gens auraient pu méconnaître). Le

traducteur fait croire que ce fut uniquement pour sa sûreté, en disant,

_choisir des gardes à son gré_.

17° Article 14. En parlant de Kyrus qui, encore enfant, se nomme des

officiers, le texte dit: «L'un était l'œil du roi, l'autre devait porter

au loin _ses mandements_ ou _ses ordres_.» Le traducteur dit: _devait

lui présenter les requêtes des particuliers_; ce n'est pas du tout la

même chose.

18° Article 165. Le texte dit: «Les Phocéens, chassés par les Perses,

s'embarquèrent pour chercher un asile, et tandis qu'ils étaient en route

pour aller en Corse, plus de la moitié, touchés de désir en regrettant

la patrie, retournèrent vers Phocée.» Le traducteur ne commet-il pas un

contre-sens évident, lorsqu'il dit, _touchés de compassion_?

19° Article 167. Le texte parle de _membres affectés d'inflammation_, la

traduction dit des membres _perclus_.

20° Article 170. Larcher dit, _les plus riches_ de tous les Grecs;

Hérodote a écrit, _les plus heureux_ de tous les Grecs; et il en donne

des raisons qui ne s'appliquent pas aux richesses.

21° Article 173. Le texte dit: «Si un citoyen, même du rang le plus

distingué, épouse une étrangère ou une concubine, ses enfants _n'ont

plus les_ honneurs ou la considération de leur père.» Pourquoi Larcher

dit-il _sont exclus des_ honneurs? Hérodote indique une dégradation, et

ce n'est pas la même chose qu'une exclusion.

22° Article 185. Nitokris fit creuser un lac dont les bords furent

revêtus de pierre _circulairement_. Pourquoi le traducteur a-t-il omis

ce mot important qui désigne la figure du lac?

23° Article 211. Le texte, parlant des _Massagètes_, dit que (selon

l'usage des anciens) «leurs guerriers se _couchèrent_ ou s'assirent à

terre pour prendre leur repas.» Le traducteur les fait _mettre_ à

_table_ comme nous, et par cette expression, il masque l'usage des

anciens.

Ainsi, voilà dans le premier des neuf livres d'Hérodote seulement, plus

de vingt altérations matérielles, sans compter celles que nous avons

déja citées, et celles que nous ayons négligées comme de moins graves,

qui cependant ne laissent pas d'altérer le sens. Or si, comme il est

vrai, le mérite d'une traduction consiste à représenter littéralement

l'original; si le texte du narrateur doit être considéré comme un procès

verbal dont chaque expression a un sens précis qu'il importe de

n'altérer ni en plus ni en moins, il est évident que la traduction de

Larcher est très-défectueuse, très-incorrecte, et que pour bien

connaître Hérodote, une autre traduction serait un ouvrage non-seulement

utile, mais indispensable.

CHRONOLOGIE D'HÉRODOTE.

EMPIRE ASSYRIEN DE NINIVE.

§ Ier.

Sa durée. Hérodote et Ktésias opposés quant au temps, mais non quant aux

faits.

L'on convient généralement que la durée de l'empire assyrien, ainsi que

les époques de son origine et de sa fin, forment la difficulté la plus

grande de l'histoire ancienne; l'on pourrait ajouter qu'elles sont le

sujet de la querelle la plus inconcevable entre les deux historiens de

qui nous tenons nos documents. En effet, comment expliquer que Ktésias,

au temps d'Artaxercès, ait évalué cette durée à 1306 ans, lorsque

Hérodote, moins de 70 ans avant lui, ne l'avait trouvée que de 520?

Comment imaginer que le premier ait donné 317 ans à _neuf_ rois mèdes,

qui, dit-il, remplacèrent les Assyriens, tandis que le second ne compte

que quatres rois mèdes dans un espace de 150 ans, et cela lorsque

Hérodote écrivait moins de 70 ans après la mort de Kyrus, qui détrôna le

dernier de ces monarques? Nécessairement l'un des deux historiens s'est

trompé; et de là un schisme entre leurs sectateurs. Les uns, préférant

Ktésias, prétendent qu'il a dû être mieux instruit, par la raison que ce

Grec asiatique, né à Knide, ville tributaire des Perses, d'abord soldat

de Kyrus le jeune, puis, de prisonnier, devenu médecin du grand roi, eut

tout le temps, pendant les 17 années qu'il vécut à la cour, de connaître

l'histoire du pays: il en eut tous les moyens, si, comme il le dit

lui-même dans Diodore, il eut en main les archives royales; et il put

les avoir, parce que l'usage de tous les anciens gouvernements d'Asie

fut de tenir des registres qui nous sont plusieurs fois cités.

Raisonnant sur ces faits et sur leurs conséquences, les partisans de

Ktésias attaquent Hérodote, citent contre lui le mot de Cicéron[241], le

Traité de Plutarque[242], les inculpations de Strabon[243], et

prétendent que le père de l'histoire n'a eu ni les moyens, ni la

solidité d'instruction de son successeur et contradicteur.

En admettant les moyens de Ktésias, l'on a dit, ou l'on peut dire en

faveur d'Hérodote[244], que les siens n'ont pas été moindres, et que

même ils sont préférables. On demande si l'étranger, médecin du grand

roi, assujetti au service d'une maison immense, a eu le temps de se

livrer à l'étude des antiquités, d'apprendre la langue et le système

d'écriture des Assyriens, sans doute différens de la langue et du

système d'écriture des Perses; s'il a pu traduire par lui-même des

monuments déja vieillis, ou s'il n'a eu que les traductions et les

extraits qu'en auront faits les Perses; si, dans l'un et l'autre cas, il

n'a pas été sujet à beaucoup d'erreurs involontaires ou préméditées. On

demande si, vivant dans une cour très-despotique, il n'a pas été dans

une dépendance nécessaire de tout ce qui l'a entouré; s'il a pu voir par

d'autres yeux que par ceux des courtisans; épouser d'autres opinions,

d'autres intérêts que ceux des Perses. Or les Perses avaient un intérêt

_national_ et _royal_ à décréditer le livre d'Hérodote, qui, de toutes

parts, choque leur orgueil, en célébrant leur défaite, et en publiant

plusieurs traits de folie de leur roi. Ktésias est atteint de cette

partialité, lorsqu'il se déclare en propres termes _contradicteur_

d'Hérodote, et que, selon les expressions de Photius[245], il l'appelle

_menteur_ et _inventeur de fables_: cette accusation est d'autant plus

singulière de sa part, que de tous les historiens, Ktésias est celui

qui, chez les anciens, a été le plus généralement décrié pour ses fables

et pour ses mensonges; son livre _sur les Indes_, qui nous est parvenu,

justifie cette opinion. Quant à sa partialité, elle nous est

formellement indiquée par un passage de Lucien, dans ses Préceptes sur

l'art d'écrire l'histoire.

«Le devoir d'un historien, nous dit-il, est de raconter les faits comme

ils sont arrivés: mais il ne le pourra, s'il redoute Artaxercès, dont il

est le médecin, ou s'il espère en recevoir la robe de pourpre des

Perses, avec un collier d'or et un cheval niséen, pour le salaire des

éloges qu'il lui aura donnés dans son histoire[246].»

Il est évident que ce trait s'adresse à Ktésias; et il l'atteint avec

d'autant plus de force, que Lucien, l'un des plus savants et des plus

indépendants écrivains de l'antiquité, ne l'a point lancé sans en avoir

trouvé le motif dans les anecdotes de la vie du médecin; il est donc

certain que sous le rapport de la moralité, Ktésias ne peut soutenir le

parallèle avec Hérodote, tel qu'il nous est connu par les principaux

événements de sa vie.

En effet, nous savons par divers témoignages, et par quelques traits

répandus dans son livre, que, né dans une condition indépendante, il

n'eut d'autre passion, d'autre but que d'acquérir de la gloire, d'être

un grand historien, et de devenir un homme aussi célèbre qu'Homère, dont

en effet il imite l'art en beaucoup de points. De tout temps l'art de

raconter fut la passion des Grecs et surtout des Asiatiques; chez

ceux-ci, il menait à la faveur des rois; chez ceux-là, libres alors, il

procurait une sorte d'idolâtrie plus enivrante que l'or des cours et

leur servitude. Né 4 ans avant l'invasion de Xercès[247], élevé au

milieu des cris de la victoire et de la liberté, il paraît qu'Hérodote

conçut de bonne heure le projet de célébrer cette guerre, comme Homère

avait célébré celle de Troie. Pour exécuter cette entreprise, il fallait

avoir acquis beaucoup de connaissances; et dans un temps où les livres

étaient rares et mauvais, les connaissances ne s'acquéraient qu'en

voyageant. Il se livra aux voyages: divers passages de son livre

prouvent qu'il visita d'abord l'Égypte, Memphis, Héliopolis, Thèbes,

puis Tyr[248], Babylone, très-probablement Ekbatane, qu'il décrit comme

ferait un témoin oculaire, et qui d'ailleurs était sur sa route vers la

Colchide; de là il dut revenir par l'Asie mineure, traverser le fleuve

Halys, dont il cite les ponts construits par Krœsus. Après avoir

concouru à chasser Lygdamis, tyran d'Halicarnasse, sa patrie, il fit une

première lecture solennelle de son histoire à l'assemblée des jeux

olympiques, et l'on doit remarquer que cette épreuve est une des plus

fortes qu'un historien pût subir, puisque par cette publicité il

s'exposait à la censure des Grecs instruits, qui de tous les pays

accouraient à ces fêtes. Or à cette époque (vers 460) il n'y avait pas

plus de 100 ans que Kyrus avait détruit l'empire des Mèdes; pas plus de

97 ans qu'il avait pris Sardes et _Krœsus_, ce roi lydien si connu de

toute la Grèce; pas plus de 70 ans que Kyrus lui-même était mort.

Hérodote, dans ses voyages, avait pu recueillir des traditions de la

seconde et même de la première main; partout il avait consulté les

prêtres, classe la plus savante, la seule savante chez les anciens. En

consultant ceux de peuples différens et même ennemis, il avait eu le

moyen de vérifier, de redresser les contradictions de l'erreur ou du

préjugé, et parce que de toutes ces informations il composa un seul

système, il fut obligé, pour le bien établir, d'en confronter, d'en

discuter toutes les parties. Son ouvrage doit donc être considéré comme

un extrait, comme un résumé de tout ce que les plus savans hommes de

l'Asie savaient de son temps sur l'histoire ancienne. D'autres

historiens, alors célèbres dans la Grèce, tels que Cadmus, Xanthus,

Hellanicus, l'avaient précédé: s'il eût choqué les idées reçues, il se

fût élevé contre lui quelque contradicteur dans les nombreuses lectures

publiques qu'il fit à _Élis_, à Corinthe, à Athènes, etc.; et la moindre

anecdote de ce genre eût été connue de Plutarque qui, par une partialité

puérile, a tenté de le dénigrer, _pour venger_, dit-il, _les Thébains

ses compatriotes d'avoir été accusés par Hérodote de n'avoir pas secondé

les Grecs contre les barbares_. Cette véracité d'Hérodote, en lui

suscitant des ennemis, est un titre de plus à notre confiance et à notre

estime; d'ailleurs son livre, que nous possédons, respire partout la

bonne foi, la candeur: ses connaissances en physique sont faibles, comme

elles l'étaient généralement de son temps; mais son bon sens, sa réserve

à prononcer, sa sagesse à douter, le conduisent souvent mieux que la

science systématique de ses successeurs; témoin le géographe Strabon,

qui n'a point voulu croire au _voyage des Phéniciens_ autour de

l'Afrique[249], et qui a prétendu que la Caspienne était _un golfe et

non une mer isolée_; notre géographie moderne, en démentant les

raisonnements physiques du géomètre, nous fournit une preuve de cette

vérité historique et morale: «que quelquefois des faits _incroyables_,

_invraisemblables_, parce qu'ils choquent la doctrine reçue dans un

temps, n'en sont pas moins certains; et que le récit naïf d'un narrateur

fidèle, qui dit, comme Hérodote, _je ne comprends pas cela, mais voilà

ce que j'ai vu, ce que m'ont assuré des témoins instruits_,» est

quelquefois préférable aux dénégations dogmatiques des théoriciens[250].

Cicéron lui reproche de raconter beaucoup de fables[251], et en effet il

raconte quelquefois des _miracles_ ou _prodiges_, selon l'esprit de son

temps. Mais en général il cite comme l'opinion reçue, plutôt que comme

la sienne: et lorsqu'il y croit, il y est porté _par le respect des

dieux_, qui est une sorte de garantie de sa droiture. Cicéron lui-même

eût été fort embarrassé à désigner les faits _fabuleux_, puisque

plusieurs de ceux que cite Hérodote sur l'intérieur de l'Afrique, et qui

jusqu'ici semblaient _incroyables_, ont été de nos jours reconnus

_vrais_ par les voyageurs[252]. Telle est la destinée singulière

d'Hérodote, qu'après avoir été mal apprécié des anciens, le mérite de

son ouvrage s'est élevé chez nous autres modernes à mesure que nous

avons acquis plus de connaissances sur les pays dont il a traité. Tous

les voyageurs en Égypte s'accordent à dire que l'on ne peut rien ajouter

à la justesse, à la correction, à la grandeur du tableau qu'il en a

tracé. En sorte que c'est pour avoir été en général trop au-dessus des

notions vulgaires, qu'il a eu chez les anciens moins de crédit que des

écrivains d'un ordre inférieur. Si dans des matières aussi délicates et

difficiles, il a porté cette finesse de tact et cette rectitude de

jugement, l'on a droit d'en conclure qu'il n'a pas été moins soigneux,

moins habile dans ses recherches sur la chronologie, et l'on peut poser

en fait que, sous aucun rapport, Ktésias ne lui est préférable, ni même

comparable.

De cette conclusion passer subitement, comme l'ont fait plusieurs

savants, à n'ajouter aucune foi à tout ce qu'a écrit Ktésias, cela nous

paraît une exagération passionnée; et comme en ce genre de questions les

raisonnemens n'ont de force qu'autant qu'ils sont établis sur des faits

positifs, nous allons remplir un double objet d'utilité, en soumettant

au lecteur le principal fragment de Ktésias sur les Assyriens, lequel,

d'une part, fournira les moyens d'apprécier l'esprit et l'autorité de

cet historien, tandis que de l'autre, il montrera, dans leur ensemble,

les faits dont Hérodote n'a cité que des parties accessoires ou des

résultats généraux.

§ II.

Idée générale de l'empire Assyrien, selon Ktésias, en Diodore, liv. II,

page 113 et suivantes, édit. de Wesseling[253].

«Avant Ninus, roi des Assyriens, l'Asie ne cite aucun roi indigène qui

ait fait de grandes choses, ni qui ait même laissé le souvenir de son

nom. Ninus est le premier dont les hauts faits aient répandu et conservé

la renommée; par cette raison, nous allons en parler avec quelque

détail. Poussé par son caractère belliqueux vers tout ce qui exige le

mâle courage de l'homme, il arma d'abord les jeunes gens les plus

robustes de son royaume, et les habitua, par de longs et fréquens

exercices, à toute espèce de fatigues et de périls. (Non content) de

cette armée redoutable, il s'associa encore _Ariaios_, roi de l'Arabie

(heureuse), pays alors rempli des plus vaillans guerriers. Cette nation

de tout temps a été jalouse de sa liberté; jamais elle n'a reçu de

princes étrangers; et, malgré leur immense pouvoir, les rois de Perse et

les Makédoniens n'ont pu l'asservir: (la raison en est) que l'Arabie

étant déserte en certaines parties, et dans d'autres n'ayant que des

puits cachés, connus des seuls naturels, il devient impossible à des

armées étrangères (d'y subsister) et de s'en emparer. Fortifié du

secours des Arabes, Ninus, à la tête d'une armée nombreuse, envahit

(d'abord) la Babylonie qui lui était limitrophe. _La ville actuelle de

Babylone_ n'était pas encore bâtie, mais le pays avait beaucoup d'autres

villes bien peuplées. Les naturels inexpérimentés à l'art de la guerre,

furent facilement vaincus et assujettis au tribut annuel. Quant à leur

roi, Ninus l'emmena ainsi que ses enfans; par la suite il le fit périr.

De là s'étant porté contre l'Arménie, il renversa quelques villes

fortes, et la terreur se répandit dans le pays. Barsanès qui en était

roi, convaincu de son infériorité, vint au-devant de Ninus avec de

riches présens, et lui promit d'exécuter tous ses ordres. L'Assyrien

magnanime l'accueillit avec douceur; il lui rendit même le royaume

d'Arménie, à condition qu'il resterait ami fidèle, et qu'il lui

fournirait des vivres et des soldats pour ses autres expéditions. Avec

cet accroissement de moyens, Ninus attaqua la Médie, et malgré une vive

résistance, il défit Pharnus, roi du pays, qui perdit beaucoup

d'hommes, et qui, fait prisonnier avec sa femme et ses sept enfans, fut

_mis en croix_ par l'ordre du vainqueur.

«De si brillants succès inspirèrent à Ninus un violent désir de

soumettre à ses lois toute l'Asie située entre le Tanaïs et le Nil: tant

il est vrai que la prospérité ne sert qu'à ouvrir le cœur de l'homme à

plus de cupidité. Ayant donc établi un de ses amis _satrape_ de Médie,

il se livra tout entier à l'exécution de son projet, et dans l'espace de

17 ans, il parvint à subjuguer tous les peuples (de la presqu'île et du

continent), à l'exception des _Bactriéns_ et des _Indiens_. Aucun

écrivain n'a transmis le nombre des combats qu'il livra, ni des ennemis

qu'il vainquit. Bornons-nous donc, en suivant Ktésias de Knide, à

énumérer les pays les plus célèbres. D'abord, venant des pays maritimes

vers le continent, Ninus conquit l'Égypte, la Phénicie, la Célésyrie

(Damas et Balbek), la Cilicie, la Pamphilie, la Lykie, la Karie, la

Phrygie, la Mysie, la Lydie; ensuite la Troade, la Phrygie

hellespontique, la Propontide, la Bithynie, la Cappadoce et les peuples

barbares situés dans le Pont (sur les rives de l'Euxin jusqu'au Tanaïs);

il s'empara (aussi) du pays des Cadusiens, des Tapyres, des Hyrkaniens,

des Draggues, des _Derbikes_, des Karmaniens, des Choromnéens, des

Borkaniens et des Parthes; il y joignit la Perse, la Susiane, et ce

qu'on appelle la _Caspiane_, où l'on ne pénètre que par des gorges

étroites nommées _Portes Caspies_; enfin beaucoup d'autres peuples moins

connus, qu'il serait trop long d'énumérer. Quant à la guerre contre les

Bactriens, la grande difficulté des passages (à travers la chaîne des

monts), et la multitude de leurs guerriers l'obligèrent, après plusieurs

tentatives infructueuses, de l'ajourner à un temps plus opportun.

«Ayant donc ramené ses troupes en _Syrie_ (Assyrie), il choisit un

terrain propre à construire une ville immense, qui, de même que ses

exploits surpassaient tous ceux connus avant lui, pût aussi surpasser

non-seulement toutes les villes alors existantes, mais encore celles que

l'on pourrait construire après lui. Quant au roi des Arabes, il le

congédia avec ses troupes, après l'avoir comblé de présens et de

dépouilles.»

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I · 第 6 / 8 章