«Au deuxième mille, il fit le firmament (le grand vide) qu'il

appela le _ciel_.

«Au troisième mille, il fit la mer et les eaux qui coulent dans la

terre.

«Au quatrième, il fit les deux grands flambeaux de la nature.

«Au cinquième, il fit l'ame des oiseaux; des reptiles, des

quadrupèdes, des animaux qui vivent dans l'air, sur la terre et

dans les eaux.

«Au sixième mille, il fit l'homme.»

#/

Cette distribution des ouvrages est d'une telle ressemblance, qu'on ne

peut douter qu'elle ne vienne de la même source. Or, et si l'on

considère, d'une part, que tout ce que nous connaissons des arts et de

la religion étrusques, a une analogie frappante avec les arts et la

religion de l'Égypte[135]; d'autre part, que Moïse a imité une foule

d'institutions de ce dernier pays, l'on sera porté à y placer l'origine

de ces idées, surtout lorsqu'elles se lient à l'institution de _la

semaine_ qui est attribuée aux Égyptiens, et qui date de la plus haute

antiquité. Dans la citation que nous venons de faire, nous avons des

_mille_ à la place des _jours_; mais il ne faut pas oublier que les

anciens théologues ou cosmologues ont donné des acceptions très-diverses

aux mots _jours_ et _années_.

/#

«Le soleil, dit l'ancien livre indien attribué à Mènou, cause la

division du jour et de la nuit qui sont de deux sortes, ceux des

hommes et ceux des dieux. Le mois (ou temps d'une lune) est un

_jour_ ou nuit des Richis (ou Patriarches). La moitié brillante est

destinée à leurs occupations, et la moitié obscure à leur sommeil.

Une _année_ est un jour et une nuit des dieux (censés habiter le

pôle ou mont Merou); leur jour a lieu quand le soleil se meut (de

l'équateur) au nord (en effet le pôle nord est éclairé six mois);

(de l'équateur) au midi (ou pôle sud); or 4000 années des dieux,

composées de tels jours, font un âge appelé krïta, etc»[136].

#/

Quant aux _mille_ employés ici comme synonymes des mois et des signes du

Zodiaque, nous avons vu et nous allons voir encore que cette division

décimale de chaque signe fut usitée par les Chaldéens, sans néanmoins

prétendre en exclure les Égyptiens. Avec un tel langage et de telles

acceptions de mots, l'on sent que les mystiques anciens et modernes ont

pu se faire un dictionnaire très-embarrassant pour ceux qui n'en ont pas

la clef. En cette occasion, elle nous donne le moyen de reconnoître

entre les six jours des Hébreux et les six mille des Étruriens, une

synonymie difficile à contester. L'auteur étrurien ajoute «que les six

premiers mille ans ayant précédé la formation de la race humaine, elle

semble ne devoir subsister que pendant les six mille autres qui

complètent la période de douze mille ans au bout desquels le _monde_

finit.»

Ici nous avons la source de l'opinion des _millénaires_ si célèbres dans

les premiers siècles du christianisme, et qui fut commune à presque tout

l'Orient: en même temps nous voyons l'effet bizarre produit par

l'équivoque du _monde_ ou _orbe_ zodiacal avec le _monde_ pris pour une

durée systématique de l'univers.

D'un autre côté, cette durée de douze mille, et cette création pendant

six, se retrouve chez les _Parsis_, successeurs des anciens Perses, et

dans leur Genèse intitulée _Boun Dehesch_.

«Le temps, dit ce livre ancien, pag. 420, est de douze mille ans; il est

dit dans la loi que le peuple céleste fut trois mille ans à exister, et

qu'alors l'ennemi (Ahriman) ne fut pas dans le monde. Kaïomorts et le

Taureau furent trois autres mille ans dans le monde, ce qui fait six

mille ans....

«Les _mille_ de Dieu parurent dans l'_Agneau_, le _Taureau_, les

_Gémeaux_, le _Cancer_, le _Lion_ et l'_Épi_, ce qui fait six mille

ans.» (Ici l'allégorie est sans voile.) «Après les mille de Dieu, la

_Balance_ vint; Ahriman (ou le mal) courut dans le monde (l'hiver

commença.)»

_Idem_, pag. 345. «Le _temps_ (ou destin) a établi _Ormusd_, roi borné

pendant l'espace de douze mille ans.»

Pag. 348. «Des productions du monde, la _première_ que _fit_ Ormusd fut

le ciel. La deuxième fut l'eau; la troisième fut la terre; la quatrième

furent les arbres; la cinquième furent les animaux; la sixième fut

l'homme.»

Pag. 400. «Ormusd parlant dans la loi dit encore, j'ai fait les

productions du monde en 365 jours; c'est pour cela que les 6 gabs

gahanbars (les mois) sont renfermés dans l'année.»

Enfin, dans l'origine de toutes choses, l'auteur dit, pag. 344 et

suivantes, «que les ténèbres et la lumière étaient d'abord mêlées et

formant un seul tout; qu'ensuite étant séparées par le temps (ou

destin), elles formèrent Ormusd et Ahriman, etc.»

Ces passages nous offrent, d'une part, l'explication la plus claire de

la période de douze mille ans, supposée devoir être la durée physique du

monde; d'autre part, une analogie marquée avec le récit que la Genèse

fait de la _création_: la différence principale est que, dans l'hébreu,

le premier œuvre est la séparation de la _lumière_, tandis que dans le

Parsi, c'est la formation du ciel; mais abstractivement de l'ordre

numérique, l'un et l'autre placent d'abord le chaos ténébreux, puis la

séparation de la lumière, et l'auteur juif semble faire une allusion

directe aux idées zoroastriennes, quand il dit que la lumière fut

_bonne_: néanmoins, comme le dogme du _bien_ et du _mal_ éxiste

également dans le système égyptien d'Osiris et de Typhon, cette

allusion ne peut faire preuve pour la date de la composition.

Une comparaison, suivie de la Genèse juive avec la Genèse _parsie_,

multiplierait les exemples d'analogie; mais ce travail nous écarterait

trop de notre but; nous nous bornerons à remarquer avec le traducteur

(_Anquetil du Perron_), que le _Boun Dehesch_[137] est une compilation

évidente de livres anciens dont il s'autorise, et que cette compilation,

quoiqu'elle cite dans ces trois derniers versets les dynasties Sasanide,

Aschkanide, et le règne d'Alexandre, doit néanmoins remonter à une

époque antérieure: ces trois versets ont dû être ajoutés après coup,

comme il est arrivé aux livres de l'Inde. On a droit de croire, vu

l'analogie de plusieurs de ses passages avec certaines citations des

anciens auteurs grecs, et entre autres de Plutarque, que le compilateur

eut sous les yeux quelques _livres de Zoroastre_; mais en lisant le

_Boun Dehesch_ avec attention, nous y trouvons d'autres citations

singulières qui ne peuvent venir de cette source. Par exemple, à la page

400, ch. XXV, il est dit: «que le plus long jour de l'été est égal aux

deux plus courts de l'hiver, et que la plus longue nuit d'hiver est

égale aux deux plus courtes nuits d'été.»

Un tel état de choses n'a lieu que par le 49e degré 20 minutes de

latitude, où le plus long jour de l'année est de 16 heures 10 minutes,

et le plus court, de 8 heures 5 minutes. Or cette latitude est d'environ

12 dégrés plus nord que les villes de _Bactre_ ou _Balkh_ et Ourmia, où

l'histoire place le théâtre des actions de Zoroastre. Cette latitude

sort infiniment au delà des frontières de l'empire persan, à quelque

époque qu'on le prenne. Elle tombe dans la Scythie, soit au nord du lac

Aral et de la Caspienne, soit aux sources de l'_Irtisch_, de l'_Ob_, du

_Ienisei_ et de la rivière _Selinga_: elle se trouve dans le pays des

anciens grands Scythes (ou Massagètes), qui disputèrent d'antiquité avec

les Égyptiens, selon Hérodote. Aurait-il donc existé dans ces contrées,

à ce parallèle, un ancien foyer d'observations astronomiques, chez un

peuple policé et savant? ou l'observation citée par le _Boun Dehesch_

serait-elle tirée de temps plus modernes? Ammien Marcellin nous apprend

avec Agathias, «que, postérieurement à Zoroastre, le roi Hystasp ayant

pénétré dans certains lieux retirés de l'_Inde supérieure_, arriva à des

bocages solitaires dont le silence favorise les profondes pensées des

Brames. Là, il apprit d'eux, autant qu'il lui fut _possible_, les rites

purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l'univers,

dont ensuite il _communiqua une partie_ aux mages. Ceux-ci se sont

transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire

l'avenir; et c'est depuis lui (Hystasp) que dans une longue suite de

siècles jusqu'à ce jour, cette foule de mages composant une seule et

même race (ou caste), a été consacrée au service des temples et au culte

des dieux».

Ce passage nous indique clairement une réforme ou une innovation

introduite par Hystasp dans la religion de Zoroastre. Quel fut cet

Hystasp? Ammien Macellin dit que ce fut le père du roi Darius; mais

Agathias, auteur instruit, dit que cela n'était point clair chez les

Perses: et Hérodote, presque contemporain de Darius, atteste que ce

prince, promu à la royauté par l'élection, était le fils d'un simple

_particulier_ ou _seigneur_ persan. N'est-il pas à croire que le roi

_Hystasp_ est _Darius_ lui-même, appelé par abréviation, du nom de son

père Hystasp? L'innovation indiquée lui conviendrait par bien des

raisons: lorsqu'il fut élu roi, les mages de Zoroastre subirent un

massacre général dans tout l'empire perse, en vengeance de la tromperie

du mage Smerdis, usurpateur du trône de Cambyse. Darius, qui organisa le

gouvernement, jusqu'alors purement militaire, qui partagea l'empire en

vingt satrapies, qui fit battre une monnaie générale et régla les

tributs de chaque peuple, qui établit une police et des lois, porta

sûrement son attention sur le culte qui n'avait plus de ministres et qui

partageait leur discrédit; il voulut, comme tous les rois, donner cet

appui à son trône: Hérodote, garant de tous ces détails, nous apprend

que la vingtième satrapie, la plus riche de toutes[138], était celle des

Indiens (des sources de l'Indus ou Pandjab): n'est-il pas probable que

_Darius Hystasp_ visita cette partie de ses sujets, et que le fait cité

par Ammien date de cette époque. Ce prince aurait donc alors consulté

les Brahmes ou plutôt les Boudhistes-Samanéens, dont la doctrine était

dominante. Or, en examinant la cosmogonie des Boudhistes réfugiés à

Ceylan, telle qu'elle est exposée dans le tome septième des _Asiatik

researches_[139], nous trouvons plusieurs traits de ressemblance entre

cette cosmogonie d'origine indienne et celle des Perses; ce qui est

surtout frappant, c'est que des quatre dieux ou anges qui gardent et

surveillent les quatre coins du monde, l'un en Parsi, s'appelle

_Tashter_, et en Bali, ou langue sacrée de Ceylan, _der Terashtré_;

l'île de l'est en Bali, se nomme _pouya wevidehé_; et en Parsi l'est se

nomme _pouroué weedesieh_; l'ouest en Parsi est appelé _appéré godamé_;

et en Bali _apré godami_: le nord, en Parsi, _outourou kourou_ offre le

même mot _outourou_, que les Indiens appliquent au pôle du sud, par une

transposition dont on trouve un autre exemple entre les Ceylanais et les

Birmans.

Maintenant, s'il existe une analogie marquée entre les Boudhistes et les

Parsis, quant au système cosmogonique, n'est-il pas à croire que la

cause de cette analogie se trouve dans la réforme ou innovation de

Darius Hystasp, qui rapporta de l'Inde ces idées qu'il communiqua aux

mages, dont il fit une création nouvelle. Alors le _Boun-Dehesch_ aura

été composé après cette époque, et probablement peu après la ruine de

l'empire perse par Alexandre, lorsque les livres sacrés devinrent plus

rares par les troubles et les incendies des guerres. D'autre part, les

Brahmes et les Boudhistes s'accordent à dire qu'ils ne sont point

indigènes de l'Indostan; qu'ils sont originaires du nord, et leur figure

ovale porte le caractère scythe: leur berceau ancien et premier

aurait-il été par les 49 degrés 20 minutes de latitude, et aurait-il

existé là très-anciennement un peuple policé, auteur de l'observation

citée? L'illustre Bailly, dans son Astronomie ancienne, a cité beaucoup

de faits à l'appui de cette opinion; son émule, Lalande, qui ne fut

point versé en littérature ancienne, a voulu beaucoup la déprécier, mais

si quelque jour un homme doué de talent réunit aux connaissances

astronomiques l'érudition de l'antiquité que l'on en sépare trop, cet

homme apprendra à son siècle bien des choses que la vanité du nôtre ne

soupçonne pas. Revenons à notre cosmogonie juive, et à nos douze mille

ans étrusques et parsis.

Astronomiquement parlant, il n'existe point de périodes de 12,000 ans,

c'est-à-dire que ce nombre ne convient à aucune révolution simple ou

compliquée d'astres ou de planètes. Pourquoi donc se trouve-t-il employé

en ce sens par les anciens? Ceci est encore un logogriphe astrologique

dont il faut demander la solution aux adeptes de la science secrète.

Cette solution nous est donnée par l'ingénieux et savant Dupuis, dans

son Mémoire sur les grands Cycles ou Périodes de restitution. «En

comparant avec attention diverses périodes des Indiens et des Chaldéens,

dit-il en substance, l'on s'aperçoit que leur composition est due à une

addition ou soustraction croissante ou décroissante d'un premier nombre

élémentaire qui suit l'ordre arithmétique direct 1, 2, 3, 4, ou l'ordre

inverse 4, 3, 2, 1; c'est ce que démontre l'analyse.»

1° L'_Ezour-Vedam_ rapporte une tradition indienne[140] d'après laquelle

les quatre âges du monde, ont eu la durée suivante: savoir,

/*[2]

Le premier âge................ 4,000 ans.

Le second..................... 3,000

Le troisième.................. 2,000

Le quatrième. ................ 1,000

Otez les zéros, vous aurez 4, 3, 2, 1.

Le _Baga-Vedam_, autre livre sacré indou, cite une tradition d'une autre

source; il dit que, selon les anciens, le premier âge du monde

dura......................... 4,800 ans.

Le second.................... 3,600

Le troisième................. 2,400

Le quatrième, où nous sommes, doit

durer........................ 1,200

------------

TOTAL........ 12,000

Voilà encore l'ordre 4, 3, 2, 1, dans les premiers chiffres; et il se

retrouve le même, quoique double, dans les seconds, 8, 6, 4, 2. De plus,

prenez pour élément le nombre le plus simple 1,200, élevé à 2 ou à son

double, vous avez 2,400; à son triple (3) 3,600; à son quadruple (4)

4,800, et la somme des quatre est 12,000. Les mystiques indiens ont

figuré ce système par une _vache_ dont les quatre pieds représentent les

quatre âges du monde. Au premier âge, la vache se tenait sur ses quatre

jambes; au second sur 3; au troisième, sur 2; au quatrième, sur 1.

Toujours 1, 2, 3, 4, ou 4, 3, 2, 1. Ce n'est pas tout; ces mêmes

Indiens, dans d'autres livres plus savants[141], ayant établi la durée

totale du monde à 4,320,000 ans, disent que le premier

âge a duré............... 1,728,000 ans.

Le second................ 1,296,000

Le troisième............. 864,000

Le quatrième............. 432,000

------------

TOTAL........ 4,320,000

Voilà une grande différence de nombre, et cependant l'ordre de

composition et de décomposition est le même, car prenant pour

élément le plus petit nombre.. 432,000 = 1 ans.

nous avons, en l'élevant à 2,

son double. . . . . . . . . . 864,000 = 2

En l'élevant à 3, son triple. . 1,296,000 = 3

En l'élevant à 4, son quadruple. 1,728,000 = 4

----------

TOTAL. . . . 4,320,000.

*/

D'autre part, les Indiens disent qu'une année _des dieux_ se compose de

360 années des _hommes_: les 4,320,000 étant des années de cette

dernière espèce, divisons cette somme par 360, qui est le dénominateur

des années divines; le quotient qui vient est la période 12,000;

n'est-il pas singulier de voir les calculs indiens prendre leurs

éléments chez les Perses et chez les Étruriens?

En outre, dans la période indienne nous avons pour élément premier la

fameuse période chaldaïque de Bérose, 432,000 ans.

Maintenant, pour la composer suivons l'ordre arithmétique 1, 2, 3, 4

jusqu'à 8, en prenant comme élément premier la période

/*[2]

Etrusco-Perse...................... 12,000 ans,

nous aurons, pour second degré..... 24,000

Pour troisième..................... 36,000

Pour quatrième..................... 48,000

Pour cinquième..................... 60,000

Pour sixième....................... 72,000

Pour septième...................... 84,000

Pour huitième...................... 96,000

-------

Pour total de toutes ces sommes. 432,000

*/

Il n'est pas besoin de raisonner longuement sur cet exposé, que nous

avons beaucoup abrégé; le lecteur en voit facilement découler plusieurs

conséquences.

1° Il est clair que toutes ces périodes sont des combinaisons

mathématiques plus ou moins fictives et arbitraires, imaginées par les

anciens pour faciliter leurs opérations d'astrologie plutôt que de

véritable astronomie.

2° Il est sensible que ces périodes qui, quoique éparses chez divers

peuples à diverses époques, s'amalgament si parfaitement quand on les

rassemble, appartiennent à un seul et même corps de doctrine dont

l'origine remonte à une très-haute antiquité, et dont le foyer semble se

placer de préférence chez les Égyptiens et les Chaldéens.

3° Enfin il nous semble également démontré que toutes ces idées, tous

ces systèmes de _création_, de durée, de destruction et d'âges du monde

ont eu leurs types primitifs dans les idées simples et naturelles d'un

système originel dont les figures hiéroglyphiques mal interprétées, dont

les termes équivoques mal compris, sont devenus une cause de désordre

moral et métaphysique. Ainsi les 4 âges du monde, si célèbres dans

l'Inde et la Grèce, quoique aucun mortel n'en pût avoir de notion, ces 4

âges n'ont point d'autre origine, d'autre type que les 4 saisons de

l'année, ce _grand cercle monde_ dont une révolution commence et finit

toutes les opérations de la nature. La _création_ n'est autre chose que

la _production nouvelle_, que le _mouvement de vie_ spontané qui, chaque

année, au printemps, a lieu dans tout le système des végétaux et des

animaux. Ce printemps, saison de feuilles, de fleurs et de pâturages,

d'abondance, de lumière et de chaleur, fut l'âge d'_or_, parce qu'il est

sous l'influence du soleil, qui dans l'alchimie et l'astrologie a l'_or_

pour emblème; l'_été_, l'âge d'argent, parce que ses nuits longues et

sereines sont sous l'empire de la _lune_ à l'emblème d'argent: Vénus au

blason de cuivre, Mars au blason de fer, présidèrent à l'automne et à

l'hiver; et voilà l'ordre figuré sur lequel les moralistes bâtirent

leurs systèmes _de bonheur originel_, de vertu _première_, de

dégradation postérieure et successive, de vice et de malheur final,

punis par une destruction à laquelle ils ne manquent jamais de faire

succéder une nouvelle organisation calquée sur celle du _monde_ ou

cercle zodiacal. Voilà les bases de cette doctrine qui, professée

d'abord secrètement dans les mystères d'Isis, de Cérés et de Mithra,

etc., se répandit ensuite avec éclat dans toute l'Asie, et qui a fini

par envahir toute la terre. Mais il est temps de clore cet article, et

cependant ne passons point sous silence la différence apparente ou

réelle qui existe entre la Genèse et Bérose au sujet de la création. Il

est fâcheux que le récit de cet écrivain ne nous soit parvenu qu'après

avoir été copié d'abord par Alexandre Polyhistor qui a pu y faire

quelque changement, puis retouché par le Syncelle qui l'abrège et le

censure selon ses idées; de manière qu'il y a plusieurs voiles entre

nous et le texte originel et primitif des traditions chaldéennes

traduites en grec et commentées par Bérose.

Selon cet historien, dans le fragment qui nous est transmis,[142] «l'on

avait conservé avec beaucoup de soin à Babylone, des archives ou

registres contenant l'histoire de 15 myriades d'années et traitant du

_ciel_, de la _mer_, de l'origine des choses, puis des (X) rois et de

leurs actions, etc.» Bérose décrit d'abord l'état physique du pays de

Babylone, ses productions, ses limites, sa population...

/#

Dans le principe, les hommes vivaient à la manière des brutes, sans

mœurs et sans lois, lorsque de la mer Erythrée (golfe persique),

sur la plage chaldéenne, sortit un animal ayant la forme d'un

poisson selon Apollodore, portant sous sa tête de poisson une autre

tête et des pieds d'homme attachés près sa queue de poisson; cet

animal, appelé _Oan_, avait la voix et le langage des hommes, et

l'on conserve encore (à Babylone) son effigie peinte. Cet être qui

ne mangeait point, venait de temps à autre se montrer aux hommes,

pour leur enseigner tout ce qui est utile, les arts mécaniques, les

lettres, les sciences, la construction des villes et des temples,

la confection des lois, la géométrie, l'agriculture, et tout ce qui

rend une société policée et heureuse. Depuis cette époque l'on n'en

a plus ouï parler. Cet animal _Oan_, au coucher du soleil,

descendait dans la mer, et passait la nuit sous l'eau ou près de

l'eau: par la suite, d'autres animaux semblables à lui se

montrèrent aussi. Il avait écrit un livre qu'il laissa aux hommes,

sur l'_origine_ des choses et sur l'art de conduire la vie. Un

temps exista où tout était eau et ténèbres contenant des êtres

inanimés informes, qui (ensuite) reçurent la vie et la lumière sous

diverses formes et espèces étranges: c'étaient des corps humains,

les uns à 2, les autres à 4 ailes d'oiseau avec 2 visages; ceux-ci,

sur un seul corps, portaient une tête d'homme et une tête de femme

avec l'un et l'autre sexe; ceux-là avaient des jambes et des

cornes de chèvre; d'autres, tantôt la tête, tantôt la croupe d'un

cheval: il y avait aussi des _taureaux_ à tête d'homme et une foule

d'autres combinaisons bizarres de têtes, de corps, de queues de

divers animaux, tels que les chiens, les chevaux, les poissons, les

serpens, les reptiles, _dont les figures se voient encore peintes

dans le temple de Bel_. Une femme nommée _Omoroka_ présidait à

toutes ces choses: ce mot chaldéen signifie en grec la mer et

désigne la lune. Or Belus, divisant cette femme en deux moitiés, de

l'une fit la terre, et de l'autre le ciel, d'où s'ensuivit la mort

des animaux.

#/

Bérose observe que ceci est une manière figurée d'exprimer la formation

du monde et des êtres animés avec une matière humide.

/#

Le dieu _Bel_ ayant enlevé la tête de cette femme, d'autres dieux

(Elahim) mêlèrent à la terre son corps qui était tombé, et dont

_furent formés les hommes_; c'est par cette raison qu'ils sont

doués de l'_intelligence divine_. En outre le dieu Bel, qui est

Youpiter, ayant partagé les ténèbres _en deux moitiés_, sépara le

ciel de la terre, établit le monde dans l'ordre où il est, et les

animaux qui ne purent soutenir la lumière, disparurent. _Bel_, qui

vit que la terre était déserte quoique fertile, ordonna aux autres

dieux de se couper chacun la tête, de mêler leur sang à la terre,

et d'en former des êtres qui supportassent l'air; enfin Bel

lui-même fit les astres, le soleil, la lune et les 5 autres

planètes.

#/

Voilà ce que Polyhistor raconte en son livre 1er, d'après Bérose.

Ces récits, pris à la lettre, seraient trop choquans, trop absurdes;

aussi le prêtre Bérose nous observe-t-il qu'il y faut voir une

expression figurée des opérations de la nature; et l'étude de l'histoire

ancienne et moderne, en nous montrant chez des peuples divers, tels que

les Égyptiens, les Indiens, les Chaldéens, les Chinois, les Mexicains,

etc., des systèmes entiers de figures monstrueuses du même genre que

celles-ci, nous apprend que cette manière de peindre et de rendre

sensibles à la vue les attributs et les rapports abstraits des corps,

est la première opération dont s'avise l'entendement humain; c'est cette

écriture, dite _hiéroglyphique_, qui partout a précédé l'écriture dite

alphabétique, née ensuite d'une abstraction et d'une observation

comparée beaucoup plus subtile et raffinée. Dans le prétendu monstre

_Oan_, la tête d'homme désigne l'_intelligence_, le _raisonnement_,

tandis que la forme de poisson désigne l'habitude ou la nature aquatique

combinées, pour exprimer les effets et l'action de la constellation

appelée _poisson austral_: l'étoile principale de cette constellation

avait le mérite de mesurer exactement la plus courte nuit de l'année, en

se levant, le jour du solstice d'été, au moment où se couchait le

soleil, et en se couchant au moment où il se levait: par cette raison,

elle joua un rôle important en Égypte, où elle annonçait l'inondation,

et en Chaldée, ainsi qu'en Syrie, où elle servait à régler l'époque de

certains travaux agricoles, et à conjecturer certains accidens de la

saison ou du climat. C'est le _Dagon_ des Philistins.[143] Avec cette

clef, l'on explique toutes les autres figures d'animaux monstrueux. On

leur donnait des ailes, pour désigner leur nature aérienne; des sexes,

pour exprimer leur nature passive ou active; des têtes de chien, pour

exprimer leur propriété d'_avertir_ comme l'_animal_ qui aboie: tous

étaient des symboles d'astres ou de constellations, et voilà pourquoi

leurs images étaient peintes sur les murs du temple de Bel, comme

d'autres semblables l'étaient dans l'antre des Nymphes, dans la caverne

de Zoroastre et dans tous les temples des dieux égyptiens où on les

retrouve. Voilà aussi pourquoi l'auteur juif de là Genèse, ennemi des

idoles, a répudié cette partie de la cosmogonie chaldéenne, mais

l'emprunt qu'il a fait des autres parties, se retrouve dans plusieurs

phrases de la formation ou création de l'univers par Bel. _Un temps

exista ou tout était eau et ténèbres._ Et Dieu partagea les ténèbres en

2 moitiés, sépara le ciel de la terre, fit les astres, le soleil, la

lune, etc. Toutes ces phrases, qui ne sont que des extraits peu fidèles

du texte chaldéen, ont cependant une analogie marquée avec le texte de

la Genèse; dans Bérose, les dieux Elahim forment l'homme, et lui donnent

l'intelligence divine. Dans la Genèse, les _dieux_ disent: faisons

l'homme à _notre_ image; par le mot _notre_, ils s'avouent _plusieurs_.

Bel était le grand dieu, _Elah-Akbar_: eux étaient les dieux _Kabirim_,

ces douze grands dieux Cabires, adorés des Grecs.

Dieu Elahim fit le _vide_ au ciel et au milieu des eaux....... Ce mot

vide en hébreu est _Raqia_ (ou Rakia); en chaldéen, _om-o-raka_ signifie

littéralement _mère du vide_, c'est-à-dire l'_espace sans bornes_ que le

vulgaire, trompé par le mot _mère_, a pris pour une femme. Le sens vrai

est que Bel partagea le vide en deux moitiés, dont la supérieure fut le

ciel; l'inférieure fut la terre, et c'est littéralement le sens de

l'hébreu, _Dieu fit le vide_ (Raqia), au _milieu_ des eaux, et il donna

le nom de _ciel_ aux eaux de dessus, et les eaux d'au-dessous furent la

mer et la terre. Dans la cosmogonie des Boudhistes du Tibet, qui, comme

nous l'avons déja dit, paraît venir de l'école chaldéenne, le ciel n'a

pas d'autre nom que le _vide_, l'_immensité_ (_om-o-raka_); et un vent

impétueux, excité par le _destin_ sur les eaux, fut le premier signe de

la création de l'univers[144]. Dans la Genèse, ce qu'on traduit

l'_esprit de Dieu_, n'est littéralement que le _vent_ de Dieu s'agitant

sur les eaux. Ce _vent_, premier moteur, ou premier mû, se retrouve dans

la cosmogonie phénicienne, où nous lisons que le vent _Kolpia_ eut pour

femme _Bâau_, c'est-à-dire la _nuit_, l'obscurité ténébreuse.... Ce

terme _Bâau_, dans la Genèse, est l'épithète de la terre informe, qui

d'abord fut _Tohou, Bahou_, traduit par la version grecque et par

Josèphe, _invisible_, ténébreuse. Les hébraïsants se fondant sur

l'arabe, interprètent _Bahou_, par le _vide immense_; et alors c'est la

femme _Om-o-raka_ du chaldéen. De ce vent _Kolpia_, premier moteur,

comme le _cœur_ (qui en arabe se dit aussi _qolb_ et _qalb_), naissent

_Aïon_ et _premier-né_. En sanscrit _adima_ signifie _premier_, et dans

l'hébreu, Adam est le _premier-né_.

Ainsi à chaque instant, à chaque pas, nous trouvons de nouvelles preuves

de notre proposition première et fondamentale, savoir, que «la Genèse

n'est point un livre particulier aux Juifs, mais un monument

originairement et presque entièrement chaldéen, auquel le grand-prêtre

Helqiah se contenta de faire quelques changements dictés par l'esprit de

sa nation et adaptés au but qu'il se proposa.»

Désormais le lecteur sait que penser de ces _créations_ du monde, que

l'on nous raconte comme s'il y eût eu des témoins à en dresser

procès-verbal: il voit à quoi se réduisent ces prétendues chronologies

qui tronquent l'histoire des nations, et restreignent la formation, les

progrès, la succession de toutes les institutions, de toutes les

inventions humaines, y compris le langage et l'écriture, à un petit

nombre d'années, incompatible avec la nature de l'entendement et avec le

témoignage des monuments subsistants.

CHAPITRE XVIII.

Examen du chapitre 10 de la Genèse, ou système géographique des Hébreux.

Un dernier exemple choquant de ce genre d'invraisemblances est la

prétendue généalogie du dixième chapitre de la Genèse; l'auteur y

suppose que les enfants de _Nohé_ dès la troisième génération occupèrent

l'immensité du pays qui s'étend depuis la Scythie jusqu'à l'Éthiopie ou

Abissinie, d'une part; depuis la Grèce jusqu'à l'Océan qui borde

l'Arabie, d'autre part; et qu'ils y devinrent chacun la souche des

peuples que l'on y dénombrait de son temps. Le tableau généalogique et

la carte géographique que nous joignons ici, présentent son système sous

un coup-d'oeil facile à saisir. Quelques savants, tels que Samuël

Bochart,[145] dom Calmet,[146] Pluche,[147] Michaëlis,[148] qui se sont

occupés à éclaircir les difficultés de géographie, ont bien senti

l'impossibilité du sens littéral, mais les préjugés dominants ne leur

ont pas permis d'en faire sentir les inconséquences. Il est vrai qu'on

peut excuser l'auteur, en disant que par une métaphore naturelle aux

langues orientales, et usitée chez les Grecs et chez les Latins, donnant

à chaque peuple un nom collectif, il lui a aussi donné l'apparence d'un

individu: ainsi, sous le nom d'_Ioun_, il désigne les Ioniens; sous

celui d'_Ashour_, les Assyriens; sous celui de _Kanaan_, les Phéniciens;

sous celui de _Koush_, les Éthiopiens ou Abissins. L'invraisemblance

consiste à nous dire que _Ioun_, _Ashour_, _Kanaan_, _Koush_, _Sidon_,

etc., furent des individus pères et auteurs des peuples de leurs noms;

mais cet abus se retrouve chez les Grecs, qui nous disent que Pelasgus

fut père des Pelasgues; que Cilix fut père des Ciliciens; _Latinus_,

père des Latins, etc. Il paraît qu'en général les anciens, lorsqu'ils

voulurent remonter aux origines, et qu'ils n'eurent aucun monument

précis, employèrent cette formule, et donnèrent au premier auteur le

nom de la chose: et parce que la nature même du langage les conduisit à

personnifier tous les êtres, il en résulta que tout effet résultant

d'une _cause_, fut censé _engendré_ par elle, en fut appelé le _fils_,

le produit, comme elle-même en fut appelée la _mère_ ou le _père_;

ainsi, parce que la _terre_ alimente le peuple qui l'habite, qu'elle

semble en être la _nourrice_, la mère, ce peuple fut appelé, et l'est

encore, en arabe, _enfant_ de cette terre, de ce pays. _Beni-masr_, les

enfants de l'Égypte; _Beni-sham_, les enfants de Syrie; _Beni-fransa_,

les enfants de la France. Avec cette explication fondée en raison et en

fait, tout entre dans l'ordre, et alors tout le dixième chapitre doit se

considerer comme une nomenclature géographique du monde connu des

Hébreux à l'époque où écrivit l'auteur; nomenclature dans laquelle les

peuples et les pays figurent sous des noms individuels, tantôt au

singulier et tantôt au pluriel; comme _Medi_, les Mèdes; _Masrim_, les

Égyptiens; _Rodanim_, les Rhodiens, etc., et dans laquelle les rapports

d'origine par colonie, ou d'affinité par mœurs et par langage, sont

exprimés sous la forme d'engendrement et de parenté. L'écrivain juif

semble lui-même écarter le voile, lorsqu'après chaque branche de

famille, ou chaque division de pays, il ajoute cette phrase: _Voilà les

enfants de Sem, de Cham, de Iaphet, selon leurs tribus, selon leurs

langues, leurs pays et leurs nations:_ Ces expressions: _selon leurs

langues et leurs pays_, sont d'autant plus remarquables, qu'après avoir

placé chaque peuple selon les meilleures indications géographiques, nous

les trouvons tous distribués dans un ordre méthodique de voisinage et de

contiguité, et que ceux de chaque branche ont un système commun de

langage: par exemple, chez tous les peuples de Iaphet, la source du

langage est cet idiome scythique appelé _sanscrit_, que des études

récentes nous ont appris avoir jadis régné depuis l'Inde jusqu'à la

Scandinavie, et que nous trouvons aujourd'hui être un des éléments de

l'ancien grec et de l'ancien latin. Chez les enfants de Sem, la

langue-mère est l'idiome arabique commun aux Élyméens, aux Assyriens,

aux _Araméens_ (les Syriens). Chez les enfants de Cham, c'est encore ce

même idiome que parlèrent les Phéniciens et les Éthiopiens: les

Égyptiens eurent un système à part.

Le dixième chapitre offre encore cette particularité, que tous les

peuples étant placés dans leurs pays respectifs l'on se trouve avoir

_trois_ grandes divisions du _monde connu_ des Hébreux, qui ont une

analogie sensible aux trois grandes divisions du monde connu des

anciens; aux trois divisions de la terre, par Zoroastre, en pays de

_Tazé_ ou Arabes, pays de Mazendran ou _Nord_, et pays de _Hosheng_; et

au partage du monde entre les _trois dieux_, Jupiter, Pluton et Neptune;

notez que _Cham_ ou plutôt _Ham_, qui signifie _noir_, _brûlé_, et qui

se traduit en grec _asbolos_, couleur de suie, est le synonyme de

Pluton. Mais commençons par établir tous les noms de la liste sur la

carte, afin de rendre plus palpables nos propositions. Nous n'entrerons

point dans tous les détails de discussion qui ont occupé Samuël Bochart,

dom Calmet et Michaëlis; en profitant de leur travail, nous insisterons

seulement sur quelques articles où notre opinion diffère de la leur.

Iaphet a pour _descendants_ ou pour _dépendants_:

1° G_MR_, qui, étant écrit sans voyelles, peut se prononcer _Gomer_ ou

_Gamr_, ou _Gimr_ (prononcez _Guimr_); nous préférons cette dernière

lecture, et nous disons avec l'historien Josèphe, que _Guimr_ représente

les _Kimr_ ou _Kimmériens_ de l'Asie mineure et de la Chersonèse

_Kimmérienne_ ou _Kimbrique_. Hérodote parle de leurs incursions à

l'époque même de Helqiah, lors de l'incursion des Scythes en 625; ils en

avaient fait une autre sous Ardys, et encore antérieurement; et ils

avaient fini par établir des colonies, que Josèphe confond avec les

Galates, et que la Genèse désigne sous les noms d'_Ashkenez_, _Riphat_

et _Togormah_.

_Ashkenez_ a des traces dans la province d'Arménie, appelée par Strabon,

_Asikins-ene_, et qu'il place entre la _Sophène_ et l'_Akilisène_.

_Riphat_ est l'altération facile de _Niphates_, _mont_ et _pays_

arménien, dont l'_r_ a été prononcé nasalement.

_Togormah_ est reconnu par Moïse de Chorène (pag. 26), pour être le nom

d'un peuple qui habitait un autre canton montueux appelé _Harch_, dans

la grande Arménie: ces trois peuples nous sont donc indiqués ici comme

des colonies des _Kimmériens_ ou _Kimbres_, fondées à une époque

inconnue.

2° Le second peuple de _Iaphet_, appelé _Magog_, représente les Scythes,

de l'aveu unanime des auteurs grecs et arabes. On ne fait point mention

ici de _Gog_ ou _Goug_, qu'Ézéqiel associe à _Moshk_, _Roush_[149], et

_Toubal_, et qui doit être encore un peuple scythique: dans Strabon, le

pays dit _Gogarene_ est voisin des _Moschi_. Dans l'ancien grec et

latin, _goug-as_ signifie géant, et les légendes grecque et chaldéenne

placent toujours les _géants_ dans le nord comme les Scythes. Justin, au

début de son histoire, observe que les Scythes, dans des temps anciens,

antérieurs même à Sésostris (1350), dominèrent sur l'Asie pendant 1500

ans. Cela cadre bien avec l'étendue de leur langue (le sanscrit).

3° Le troisième peuple est _Medi_, nom pluriel des Mèdes: Hérodote en

compte sept nations; il ajoute que jadis leur nom était _Arioi_, les

_braves_[150]: les livres parsis n'en citent pas d'autre à l'époque de

Zoroastre. Ne peut-on pas en inférer, que le nom des _Mèdes_ ne se

serait introduit que depuis la conquête de ces peuples par Ninus et les

Assyriens?

4° Le quatrième peuple est _Ioun_, l'Ionien ou Grec de l'Asie mineure.

Selon les auteurs grecs, la colonie des Ioniens ne vint s'établir en

Asie que 80 ans après la guerre de Troie[151]. Les Grecs les appelèrent

_Pélasgues aigialéens_ (c'est-à-dire _pécheurs_) aussi long-temps qu'ils

habitèrent l'Achaïe[152]; Strabon (lib. VI) dit que l'Ionie, avant eux,

était occupée par les Cariens et les Lelèges: les Pélasgues les ayant

chassés, reçurent des barbares, selon quelques auteurs, le nom de _Ioun_

et _Iaoun_[153] (dont on a fait _Iavan_): selon d'autres, c'était le nom

d'une tribu athénienne, qui d'abord faible, devint ensuite prépondérante

dans le lieu de son émigration. De ces Ioniens vinrent ou descendirent

_Elishah_, _Tarshish_, _Ketim_ et _Rodanim_.

Elishah est l'_Ellas_, ancien nom de la Grèce ou Peloponese; il pourrait

aussi être l'_Elis_, très-ancienne portion de ce pays qui en aurait pris

le nom chez les Phéniciens. Mais ici les Grecs sont en contradiction

avec l'auteur de la Genèse, puisqu'ils soutiennent que c'est de

l'_Ellas_ que sont venus les Ioniens et les autres colonies citées.

_Ketim_ est le nom pluriel des Kitiens, peuple ancien et prépondérant de

l'île de Cypre, qui paraît en avoir pris le nom: ce nom se trouve aussi

appliqué à la côte de Cilicie. (_Isaïe_, c. XIII.)

_Rodanim_ sont les Rhodiens.

_Tarshish_ est la ville et pays de _Tarsous_, sur la côte de Cilicie, en

face de Cypre. Tous ces pays sont contigus sur la carte, comme dans la

liste de l'auteur; et tous sont maritimes ou insulaires; ce qui sans

doute lui fait dire «que par eux furent partagées les îles des nations.»

Isaïe, ch. LXVI, associe, dans un même récit, _Phul_, _Loud_, _Ketim_,

_Tarshish_, _Ioun_, _Moshk_ et _Tubal_. _Phul_ est la _Pam-phulie_;

_Loud_ est la _Lydie_. La contiguité est bien observée.

5° Le cinquième peuple de Iaphet est _Toubal_, que Josèphe dit

représenter les Ibériens. La capitale de ce pays, nommée _Tebl-is_ et

_Teflis_, offre quelque analogie au mot _Tebl_; mais les peuples

_Tubar-eni_, sur le rivage de l'Euxin, pourraient ici être désignés, et

rempliraient mieux l'indication d'_Isaïe_.

6° Le sixième peuple est _Moshk_, qui représente les habitants des

_Moschici montes_, au nord de l'Arménie.

7° Enfin le septième peuple est _Tiras_, que l'on regarde comme le

représentant des _Thraces_ établis dans la Bithynie. Moïse de Chorène

dit à ce sujet:[154] «Nos antiquités s'accordent à regarder _Tiras_ non

comme fils propre de Iaphet, mais comme son petit-fils.» Ceci indique

des sources communes où a puisé Helqiah.

Si l'on examine la carte, l'on voit que tous ces peuples de Iaphet sont

situés au nord du _Taurus_, comme le remarque Josèphe, ayant pour

limites la Grèce à l'ouest, la Scythie au nord et au nord-est; ce qui

nous donne de ce côté les bornes du monde connu des Hébreux; dans lequel

Iaphet représente le continent ou le climat du nord.

En opposition, le midi est occupé par _Ham_ ou _Cham_, qui effectivement

signifie _brûlé_, _noir_ de chaleur. L'épithète de _ammonia_, que les

Grecs donnent à quelques parties de l'Afrique, n'est que le mot

phénicien-hébreu privé de son aspiration _H_.

Les dépendances de _Ham_ sont _Kanaan_, _Phut_, _Masrim_ et _Kush_. Sous

le nom collectif de _Kanaan_ sont compris les peuples Phéniciens, au

nombre de onze, dont les positions sont connues: l'on peut s'étonner de

ne point y voir les _Tyriens_ compléter le nombre sacré _douze_; mais

si, comme le disent plusieurs auteurs anciens, Tyr ne fut fondée que 240

ans avant le temple de Salomon par des émigrés de Sidon, Helqiah n'a

point dû placer cette colonie posthume dans le tableau primitif; et ce

silence, joint au mot d'Isaïe, qui appelle _Tyr_, _fille de Sidon_,

vient à l'appui de l'opinion que nous indiquons.

Tous les auteurs grecs s'accordent à dire que la nation phénicienne

avait émigré des bords de la mer _Erythrée_ ou _Rouge_, à raison du

bouleversement de leur pays par des volcans. Ceci nous indiquerait son

siége ancien et primitif sur la côte frontière de l'Iémen, dans le

Téhama, en face des îles volcaniques de _Kotombel_, de _Foosth_, de

_Gebel-Târ_, de _Zekir_; tout ce local, jusqu'à l'autre rive où est

_Dahlak_, porte des traces de combustion et de tremblements de terre.

Par cette raison géographique, les Phéniciens se trouvent être un peuple

arabique; leur langue nous en est garant; et parce que nous allons voir

le foyer présumé de leur origine occupé par une branche d'Arabes qui

nous sont désignés comme les plus anciens de tous, nous avons lieu de

les classer dans cette branche. A quelle époque se fit cette émigration?

L'histoire n'en dit rien, et c'est une preuve de son antiquité. La

fondation du temple d'Hercule à Tyr, en même temps que l'on fonda cette

ville[155], 2760 ans avant notre ère, nous montre les Phéniciens déja

établis; mais ils ont pu être arrivés bien antérieurement.

2° Sous le nom pluriel de _Masrim_ sont désignés les Égyptiens, dont le

pays et la capitale sont encore aujourd'hui appelés par les Arabes

_Masr_.

Leurs enfants, c'est-à-dire les peuples compris dans leur territoire,

sont:

1° Les _Loudim_, qu'il ne faut pas confondre avec les Lydiens d'Asie.

Jérémie, chap. LXVI, en les associant aux Libyens et à d'autres peuples

du Nil, ne permet pas qu'on les écarte de ce local; ils doivent être les

habitants du pays de _Lydda_ ou _Diospolis_, l'une des villes

anciennement populeuses et puissantes de la Haute-Égypte.

Les _Aïnamim_ n'ont pas laissé de trace apparente, non plus que les

_Nephtahim_ et les _Kasalhim_.

Les _Phatrousim_ sont les habitants du nome ou pays de _Phatoures_, près

Thèbës, comme l'a très-bien prouvé Bochart[156], dont les arguments

démontrent que la division de l'Égypte, en haute et basse (_Saïd_ et

_Masr_), telle que la font encore les Arabes, a dû être usitée chez les

Juifs, leurs frères à tant d'égards.

Les _Lehabim_ doivent être les Libyens: Ezéqiel est le seul qui ait

parlé d'un pays de Qoub dans ce désert; les _Cobii_ de Ptolomée en

remplissent l'indication.

Les Philistins nous sont indiqués ici comme un peuple émigré d'Egypte,

et l'histoire nous dit qu'effectivement des dissensions religieuses

chassèrent souvent des peuplades de ce pays. Les _Kaphtorim_ peuvent

être les habitants de Gaza, mais en aucun cas ceux de Cypre, comme l'a

cru Michaëlis.

Isaïe, Jérémie et d'autres écrivains hébreux parlent de quelques villes

d'Égypte qu'il est bon de placer.

_Sin_ est Péluse; _Taphnahs_ est Daphnas d'Hérodote; _Tsan_ est Tanis

dans le lac Menzâlé.

Nouph est l'_O-nuph-is_ de Ptolomée plutôt que Memphis.

_Na-amoun_, ville comparée à Ninive, pour la splendeur, ne peut être que

_Thèbes_, ainsi que l'on en est d'accord d'après les raisons de Bochart.

_On_ ou _Aoun_ est connu pour être Héliopolis.

Quant à la division de _Phut_, elle n'a pas de trace, à moins de la

voir, avec Josèphe, dans le fleuve _Phutes_ en Mauritanie.

Le quatrième peuple de la division de _Cham_ est _Kush_, dont Josèphe

nous déclare que le nom correspond, chez les Asiatiques, au mot

_Éthiopien_ chez les Grecs. Par conséquent _Kush_[157] désigne les

peuples _noirs_ à cheveux plats, habitant l'Abissinie en général,

spécialement le pays d'Axoum, où parait avoir été l'ancienne capitale de

Kush; il faut distinguer ces noirs à cheveux plats, des noirs à cheveux

_crépus_ (les nègres): cette distinction est exprimée chez les Grecs par

l'expression d'_Éthiopiens occidentaux_ et _Éthiopiens orientaux_. Dans

Homère[158], ceux-ci sont proprement les peuples de l'Abissinie, dont

les rois conquirent plusieurs fois l'Égypte; par la suite le nom

d'_Éthiopiens_ s'étendit aux peuples noirs que les Persans appelaient

_Hind_, ou Hindous, et ce nom de Hindous ou Indiens, au temps des

Romains, revint aux peuples de l'Iémen, qui étaient effectivement des

hommes _noirs_, des _Éthiopiens_. Hérodote, dans sa description de

l'armée de Xercés, joint les Arabes aux Éthiopiens-Abissins, et nous les

montre réunis sous un même chef, ce qui indique une affinité étroite de

constitution et de langage. Cette affinité se trouve confirmée par

l'auteur de la Genèse, lorsqu'il dit: Les enfants de _Kush_ sont _Saba_,

_Haouilah_, _Sabta_, _Sabtaka_ et _Ramah_.

C'est-à-dire que ces cinq peuples étaient aussi des hommes noirs de race

_kushite_, ou éthiopienne-abissine: il s'agit de trouver leur

emplacement.

Bochart veut que _Saba_ soit le pays de Mareb, appelé synonymement par

les Arabes, _Saba-Mareb_; mais l'identité ne peut s'admettre, parce que

ces mêmes Arabes placent à _Mareb_ la reine de _Saba_ qui visita

Salomon, et que les Hébreux, en parlant de cette femme, ne la disent

point reine de _Saba_ par _s_ (ou Sameck), tel qu'est écrit notre _Saba

kushite_; mais reine de _Sheba_ par _sh_ (ou _Shin_), tel qu'ils

écrivent _Sheba_, fils de Ieqtan, qui, à ce moyen, est le _Saba

homérite_ des Arabes; et remarquez que _Saba_ par _s_ n'a point dans

l'arabe moderne, le sens de _lier_ et faire _captif_, que les Arabes

disent lui appartenir, tandis que _Sheba_ par _Shin_ a ce sens dans

l'hébreu; ce qui prouve que la véritable orthographe est _Sheba-Mareb_.

Une meilleure représentation nous semble se trouver dans une autre ville

de Saba, située au pays de Téhama, laquelle nous est désignée par les

Grecs, comme l'entrepôt ancien et très-actif du commerce de l'or et des

aromates de l'Arabie. La circonstance d'être placée sur l'une des

éminences qui bornent le plat pays de Téhama, nous fait reconnaître

cette ville dans celle que les Arabes modernes nomment encore _Sabbea_:

si, comme tant d'autres cités de l'Orient, elle est réduite à un état

presque misérable, l'on en trouve les causes palpables dans la

dérivation qu'a subie le commerce de l'Inde, et dans les ensablements

qui, sur cette place, repoussent la mer à près de 1,200 toises par

siècle.

_Sabtah_ n'en fut pas éloigné, si, comme nous le pensons, il est le

_Sabbatha-metropolis_ de Ptolomée[159], placé par le géographe nubien

Edrissi, entre _Damar_ et _Sanaa_[160].

_Sabtaka_ est rejeté par Josèphe dans l'_Éthiopie abissine_, par Bochart

dans la Caramanie persique, sous prétexte de rassembler à _Samydake_:

ces deux hypothèses nous paraissent vagues et sans preuves: Sabtaka n'a

pas de trace connue.

_Haouilah, mal prononcé _Hevila_, et bien représenté par les _Chavelæi_

de Pline, et _Chavilatæi_ de Strabon, que ces auteurs s'accordent à

placer entre les _Nabatéens_ et les _Agréens_, ou _Agaréens_. Le pays de

ces derniers doit être le _Hijar_ ou _Hagiar_ moderne[161], par le

27e de latitude, dans le Hedjaz, à environ 40 lieues _est_ de la mer

Rouge... Par conséquent _Haouilah_, qui a le sens de _pays aride_, dut

être dans le sol réellement aride, dans le désert au nord de _Hijar_, au

pied de la chaîne des rocs où vivaient les Tamudeni. Ce local remplit

bien l'indication du livre de Samuël qui nomme _Haouilah_ comme borne

extrême de l'expédition de Saül contre les Amalékites[162]; et cette

situation d'une tribu kushite convient d'autant mieux en cet endroit,

que, d'une part, elle se trouve appuyée au mont _Shefar_, appartenant

aux tribus ieqtanides, et désigné par Ptolomée pour être la _borne_ de

l'_Arabie heureuse_, tandis que d'autre part elle est contiguë au pays

de _Tamoud_, l'une des 4 anciennes tribus arabes qui paraissent avoir

été réellement kushites, et au pays des Madianites qui certainement

l'étaient, ainsi que le prouve l'anecdote de Séphora, femme de Moïse, à

laquelle sa belle-sœur Marie reprochait d'être une _noire_ (une

kushite); ce genre de population subsistait encore au temps de _Zarah_,

roi de Kush, qui vint avec une armée immense, attaquer Asa, roi de Juda,

vers l'an 940 avant notre ère[163], et qui avait pour résidence, du

moins temporaire, la ville de _Gerara_, dans le pays d'Amalek; _Taraqah_

qui, au temps d'Ezékiaq, et de Sennachérib, fut aussi un roi de Kush,

sortit également, avec une autre nuée de soldats, de cette même contrée.

Il paraît donc certain que la côte arabique de la mer Rouge, depuis

l'Arabie pétrée jusqu'à _Sabtah_, c'est-à-dire, les deux pays appelés

_Hedjaz_ et _Téhamah_, appartenaient aux Éthiopiens, et formaient un

même état ou une même population avec l'Abissinie, placée sur l'autre

rive de cette même mer. Cela se conçoit d'autant mieux, qu'au moyen des

îles, la communication des deux rivages est extrêmement facile, et que

la ligne de séparation d'avec les tribus ieqtanides, se trouve être une

chaine de rocs et de montagnes qui borne le grand désert de la péninsule

vers ouest, depuis le mont Shefar jusqu'à l'Iémen[164].

Une autre dépendance de _Kush_ est encore _Ramah_, que les Grecs

écrivent _Regma_. Strabon dit que ce mot en syrien signifie _détroit_;

et Ptolomée, avec Étienne de Byzance, place une ville de Regma sur la

côte arabe du golfe Persique, non loin du fleuve _Lar_ ou Falg moderne.

Par cette situation, séparée et distante de _Kush_, tel que nous venons

de le décrire, Rama s'indique pour être une colonie d'Éthiopiens ou

Kushites; _Busching_ place en ce parage une ville de _Reamah_, peuplée

de noirs très-commerçants. A son tour, Reamah semble avoir produit près

de lui deux autres colonies qui sont _Sheba_ et _Daden_.

_Daden_ est la petite île _Dadena_, sur la côte arabe qui mène au golfe

Persique. L'ouvrage intitulé _Oriens Christianus_[165], nous apprend que

cette île, appelée en syrien _Dirin_, dépendit de l'évêché de _Catara_

ou _Gatara_.

_Sheba_ montre sa trace dans les pays montueux des _Asabi_, que Ptolomée

place à la pointe arabe du détroit; ces trois positions, qui se

touchent, remplissent très-bien l'indication d'Ezéqiel, dans son

chapitre XXVII, où il dit: «O ville de Tyr, les marchands de _Sheba_ et

de _Ramah_ sont tes courtiers; ils te fournissent l'_or_, les _parfums_

et les _perles_: _Daden_ t'envoie les dents d'éléphant et les bois

d'ébène.»

Le voyageur Niebuhr observe que depuis _Ras-el-had_, jusqu'à

_Ras-masendom_, il n'y a de sables qu'entre _Sîb_ et _Sehar_; «que tout

le pays dépendant de Maskat est montueux jusqu'à la mer, et que deux

bonnes rivières y coulent toute l'année; l'on y cueille en abondance du

froment, de l'orge, du dourah, des lentilles, des dattes, des légumes,

des raisins; le poisson est si abondant, que l'on en nourrit le bétail.

_Sehar_, ruinée, est une des plus anciennes villes de l'Orient, de même

que _Sour_ (Tyr), située non loin de Maska.» Voyez _Niebuhr, Descript.

de l'Arabie_, pag. 255.

Avec de tels avantages de sol, favorisés d'un beau climat, sur une

superficie égale à toute la Syrie, l'on conçoit qu'il put jadis exister

en cette contrée des peuples industrieux et riches, surtout lorsque le

commerce de l'Inde y avait sa route principale vers l'occident; et

puisque les habitants d'alors portaient le nom de _Sabéens_ (Sheba), il

ne faut plus s'étonner qu'ils aient enrichi par leur or et par leur

commerce les Phéniciens de Tyr, ainsi que le disent expressément les

Grecs qui ont pu les confondre avec les autres Sabéens de l'Iémen et du

Téhama. (Voyez _Bochart, Phaleg._ lib. IV, chap. VI, VII et VIII.)

La Genèse continue: «Or l'Éthiopie engendra ou produisit _Nemrod_ qui

commença d'être fort (ou géant) sur la terre: il fut un grand chasseur

devant le Seigneur, et les chefs-lieux de sa domination furent Babylon,

Arak, Nisibe et Kalané dans le pays de Sennaar.»

De quelque manière que Nemrod vienne d'Éthiopie, ou qu'il en dépende,

nous avons ici une indication que les pays de sa domination

appartiennent à la division de Kush, et que par conséquent leurs

habitants furent des hommes noirs à cheveux longs. Ceci s'accorde

très-bien avec le témoignage d'Homère, d'Hérodote, de Strabon, de

Diodore, et en général des anciens auteurs qui nous dépeignent tels les

peuples de la Babylonie et de la Susiane. Ce furent là les _Éthiopiens_

de Memnon, fils de l'Aurore et de Titon, auxquels les Asiatiques durent

donner le nom de _Kushéens_, prononcé, en dialecte chaldaïque,

_Kuhéens_. Ce même nom se représente dans le Kissia de Ptolomée, pays

voisin de Suse. Les auteurs arabes désignent également les peuples de

ces contrées par le terme de _Soudan_, c'est-à-dire, les _noirs_: ainsi

les colonies _éthiopiennes_ ou _kushites_ s'étaient répandues dans tout

l'_Iraq-Arabi_, jusque dans la Perse, et ceci nous rappelle l'ancien

monument arabe cité par Maséoudi, selon lequel les tribus de _Tasm_ et

de _Djodaï_ possédèrent l'Iraq-Arabi et la Perse limitrophe[166]: ces

tribus primitives auraient donc été des _kushites_, parentes des

Kananéens ou Phéniciens qui, issus de Cham, et émigrés du _Téhamah_,

auraient réellement eu une même origine.

Quant aux pays dépendants de Nemrod, _Arak_ est _Arekka_, que Ptolomée

place près de la Susiane.

Akad ou Akar est l'ancien nom de _Nisibe_, selon le témoignage de

l'ancien traducteur de la Genèse[167]. _Kalaneh_, qu'Étienne de Byzance

écrit _Telané_, est une ancienne ville du pays de Sennaar, que cet

auteur dit avoir été le berceau de Ninus.

Ainsi la race noire-kushite s'étendit jusqu'au revers méridional du

Taurus, conformément au témoignage de Strabon, qui dit que les peuples

Syriens sont divisés en deux grandes branches; les _Syriens blancs_, au

nord du mont Taurus; et les _Syriens noirs_, au sud du Taurus; tous

ayant un même fonds de mœurs, de coutumes et de langage: en effet, les

dialectes des Abissins, des Arabes, des Phéniciens, des Hébreux, des

Assyriens, des Araméens ou Syriens, sont tous construits sur les mêmes

bases de grammaire, de syntaxe et d'écriture.

A l'egard de Nemrod, Cedrenus et la Chronique paschale nous avertissent

que ce héros ou géant n'est autre chose que la constellation d'_Orion_,

devenue une divinité importante pour les Babyloniens, à raison de ses

influences supposées à l'époque de l'année où elle culmine pendant le

jour avec la constellation du _Chien_, époque qui a pris le nom de

_canicule_. Le voisinage de ce chien a procuré le titre de chasseur à

_Orion_, qui d'ailleurs, comme grande divinité, eut aussi le nom de

_Bel_[168]. Sous ce nom les légendes grecques lui donnent la même

parenté que la Genèse. «Bélus, disent-elles, fut fils de _Libye_ et de

_Neptune_.» N'est-ce pas précisément la phrase hébraïque? «Nemrod fut

engendré par l'Éthiopie;» ce nom de _Nemrod_ qui n'a aucun sens dans

l'hébreu, qui n'a pas même les formes de cette langue, s'explique assez

bien dans la langue pehlevi: «_Nim_ en pehlevi, dit le traducteur du

_Zend-Avesta_, signifie _côté_, _portion_, _moitié_; _rouz_ signifie

_midi_[169]; en sorte que Nimrouz bien identique à _Nemrod_, est l'astre

de l'_Éthiopie, le fils de la saison brûlante_.

Jusqu'ici l'on voit que, sous des formes généalogiques, nous avons une

véritable géographie dont toutes les parties observent un ordre régulier

et systématique. Ce même caractère continue de se montrer dans la

troisième division, celle de _Sem_.

CHAPITRE XIX.

Division de Sem.

Les peuples dépendants de Sem, contenus dans son territoire, sont: 1º

_Aïlam_, nom collectif des Elyméens, bien connus pour habiter les

montagnes de la Perse à l'orient de la Chaldée; 2º _Ashour_ ou _Assur_,

nom collectif dés _Assyriens_, qui d'abord ne furent que les habitants

de l'_Atourie_, où Ninus bâtit Ninive, mais dont le nom, après ce

conquérant, s'étendit aux Babyloniens et même aux Syriens.

Ici se présente une remarque sur la traduction vulgaire de ce verset

célèbre de la Genèse (ch. 10): «De la terre de Sennar est sorti _Assur_,

qui a bâti Ninive.»

Il semblerait qu'_Assur_ fût un nom d'homme: alors il désignerait Ninus,

et c'est l'opinion de beaucoup de savants; mais dans ce cas il sera, et

il est en effet, une nouvelle preuve de la posthumité de la Genèse,

puisque _Ninus_, selon Hérodote, ne régna pas avant l'an 1237, environ

200 ans après Moïse. La vérité est qu'ici, comme partout, _Assur_ est

un nom collectif qu'il faut traduire selon le génie de notre langue,

l'_Assyrien_ ou les _Assyriens_. Parcourez tous les livres hébreux,

spécialement Isaïe, Jérémie, les Rois, surtout au livre IV; jamais vous

ne trouverez le _pays_ ou le _peuple_ assyrien désigné autrement que par

_Assur_.

«_Assur_ viendra comme un torrent; _Assur_ s'élèvera comme un incendie;

le Seigneur suscitera _Assur_ contre _Moab_, contre _Ammon_, contre

_Juda_, contre _Israël_:» or, personne ne pensera qu'_Assur, Moab,

Ammon, Israël_, soient des individus: bien plus, on trouve cent fois

répétée cette autre expression encore plus incompatible: «Le roi

d'Assur, la terre d'Assur, les forts d'Assur; Phal, roi d'Assur, vint

contre Manahem; Achaz appela Teglat-Phal-Asar, roi d'Assur, etc.»

Il est donc évident qu'_Assur_ est toujours un nom collectif, employé

selon le génie des langues orientales, dont les Arabes et les Syriens de

nos jours sont un exemple subsistant.

3º _Loud_, nom collectif des Lydiens, ayant en syriaque le sens de

_sinuosités_, qui convient très-bien au fleuve Méandre. Selon les Grecs,

avant la guerre de Troie, les Lydiens s'appelaient _Ma-Iones_, nom

composé d'_Ionie_. Le nom de _Lydiens_ leur vint-il des Assyriens, dont

Ninus les rendit sujets?

4º Le quatrième peuple dépendant de Sem est _Aram_, qui en syriaque

signifie _nord_ (relatif aux Phéniciens); c'est la _Syrie_ des Grecs,

ainsi nommée par abréviation d'_Assyrie_.

Les Hébreux divisent l'_Aram_ ou _Syrie_ en plusieurs districts, 1º

l'_Aram-Nahrim_, l'Aram des deux fleuves (Tigre et Euphrate), traduit en

grec _Meso-potamos_ (entre les fleuves.)

2º L'Aram propre, ou pays de _Damas_ et confins.

3º L'Aram Sobah sur lequel on n'est pas d'accord. Josèphe le prend pour

la _Sophène_ en Arménie: Bochart[170] lui donne pour limites à l'est le

cours de l'Euphrate; à l'ouest, la Syrie de Hamah, d'Alep et de Damas;

en sorte que, selon lui, _Sobah_ aurait été ce qui depuis fut le royaume

de Palmyre. Michaëlis[171] veut que _Sobah_ soit Nisibe, à trente-cinq

lieues sud-ouest de Ninive; mais les auteurs tardifs dont il s'appuie

sont si peu instruits sur cette matière, que traduisant le livre de

Samuël, à l'article des guerres de David contre les rois de Sobah, ils

n'ont pas même su lire correctement le texte hébreu; car tandis que ce

texte dit[172] «que l'Araméen (Syrien) de Damas vint pour secourir

_Hadad-azer_, roi de _Sobah_; que David battit cet _Araméen_, lui tua

22,000 hommes, et mit garnison à Damas:» les deux traducteurs arabe et

syriaque, au lieu de l'_Araméen_[173] ont lu l'_Iduméen_, sans

apercevoir l'inconvenance de lier Damas à l'Idumée, située sur la mer

Rouge; et, de plus, l'Arabe a pris sur lui d'appeler roi de Nasbin

(Nisibe) le roi de _Sobah_. Michaëlis, en adoptant cette erreur, et

voulant la confirmer par saint Ephrem, etc.[174], n'a pas pris garde que

le texte, qui parle ailleurs des _rois de Sobah_ au nombre pluriel[175],

indique que _Sobah_ était un pays et non une seule ville. Ce même texte

dit encore, «que David battit le roi de Sobah en _allant_ pour _étendre

sa main_, c'est-à-dire son _pouvoir_ sur l'Euphrate;» Michaëlis veut que

ce soit le roi de Nisibe qui _alla_ vers l'Euphrate; mais relativement à

l'écrivain juif placé à Jérusalem, le mot _aller_ ne peut convenir qu'à

David. Si le roi de Sobah fût _venu_ de Nisibe, il eût _amené_ avec lui

les Syriens d'au delà l'Euphrate: il les _fit venir à lui_, selon le

propre texte; donc il résidait en deça de l'Euphrate: seulement, il

avait sur l'autre rive des sujets ou alliés qu'il fit venir, mais non

pas venir de Nisibe, séparée du fleuve par un désert très-aride de

quarante lieues d'étendue.

Il est encore dit que le roi de _Hamah_ avait eu des guerres fréquentes

avec le roi de Sobah; et les chroniques donnent à _Hamah_ l'épithète de

_Sobah_ (_Hamat-Soba_): ces deux pays étaient donc limitrophes. Or, si

Hamah, séparée de Nisibe par un désert de 90 lieues, était bornée au sud

par Damas, et à l'ouest par les Phéniciens, le _Sa-bah_ devait être

situé ou au nord vers Alep, ou à l'est vers l'Euphrate; et c'est

précisément ce qu'atteste Eupolême[176] lorsqu'il dit que _David

subjugua les Syriens qui habitaient la Commagène et le pays adjacent à

l'Euphrate_ (où furent situées les villes de Hiérapolis et de Ratsaf,

comme l'observe Bochart, qui peut-être a raison d'y joindre Taïbeh et

Tadmor.)

«David, dit le texte, revenant de battre les Araméens (les Syriens),

s'illustra (par une nouvelle victoire) dans la vallée des Salines.»

Il y a deux vallées de ce genre: l'une dans laquelle est situé le lac de

Gabala à 25 lieues nord-nord-est de Hamah; l'autre où se forme la lagune

salée de Zarqah, 15 lieues nord-est de Hamah: ces deux positions sont

également sur la route de David, _revenant_ soit du nord, soit de l'est.

Si, comme l'a cru Fl. Josèphe, Sobah eût été la _Sophène_, province

d'Arménie, les Juifs nous eussent parlé du passage de l'Euphrate, qui

eût été une opération inouïe pour eux.--«David enleva une immense

quantité d'airain des villes de _Betah_ et de _Birti_, appartenantes au

roi de Sobah.» Betah n'est connue de personne, et vouloir, avec

Michaëlis, que Birta soit la ville phénicienne de _Beryte_, est une

inconvenance inadmissible. Elle serait plutôt _Birta_ (aujourd'hui

_Bir_), à l'est de l'Euphrate, sur la route d'_Alep_ en Assyrie; mais il

faudrait que David eût passé le fleuve, à moins qu'à cette époque il n'y

eût sur la rive ouest de l'Euphrate une ville de _Birta_, ruinée ensuite

et remplacée par celle du même nom qu'Alexandre bâtit sur la rive

orientale. Tout confirme l'opinion de Bochart, et concourt à étendre le

royaume de Sobah le long de l'Euphrate jusqu'aux montagnes de la

Cilicie.

Remarquons en passant, que cette existence des États araméens de

_Sobah_, _Hamah_ et _Damas_, qui se continue depuis et avant Saül,

jusqu'au temps d'Achaz, confirme l'assertion d'Hérodote qui restreint

l'empire des Assyriens ninivites à la haute Asie, pendant 500 ans, et

qui par là les exclut de l'Asie basse, c'est-à-dire de l'Asie mineure et

de la Syrie. Les chroniques juives s'accordent avec lui, en nous

montrant l'ouest de l'Euphrate indépendant de leur puissance, et en n'y

laissant apercevoir son extension qu'au règne de _Phul_, vers l'an 770.

Alors commence, de la part des sultans de Ninive, un système

d'agrandissement de ce côté, qu'ils poursuivent jusqu'au temps de

Sardanapale. Le discours de Sennachérib au roi Ézéqiah, indique

très-bien cet état de choses. «Les dieux des nations, dit ce prince,

ont-ils délivré les pays ravagés par mes pères, les pays de _Gouzan_, de

_Haran_, de _Ratsaf_; et les enfants d'Aden qui sont en Talashar? où est

le roi de Hamah et d'Arfad? où sont les rois des _Sapires_, de _Ana_, de

_Aoua_? etc.[177].

Nous avons le pays de _Gouzan_, _Gauzanitis_, de Ptolomée, près de la

rivière de Khaboras en Sennaar; celui de _Haran_ ou _Charræ_, près

d'_Edessa_ en Mésopotamie. _Ratsaf_ ou _Resapha_ est situé au sud de

l'Euphrate et au nord de Palmyre. _Aden_ est _Adana_, ville puissante,

près de _Tarsus_ ou _Tarsis_ en Cilicie; et puisque Aden est en

_Talashar_, il faut que Talashar soit la _Cilicie_, qui, par les Arabes,

serait prononcé _Tchilitchia_. _Hamah_ est bien connu sur l'Oronte.

Arfad, toujours nommé avec Damas et Hamah[178], ne saurait en être

écarté plus loin qu'_Aradus_, appelé aussi _Arvad_. Les Sapires sont au

nord de l'Arménie. Ana est une île de l'Euphrate; _Aoua_, un canton de

la basse Babylonie.

Lors donc que Sennachérib, pour effrayer le roi juif, lui dit que ses

pères ont ravagé tous ces pays, sans doute il n'entend pas une vieille

conquête faite par Ninus, 1400 ans auparavant (selon Ktésias); mais une

conquête récente dont nous suivons la trace dans Salmanasar, qui

subjugua les états phéniciens, dont Arvad fut un; 2° dans Teglat, qui

conquit Damas, et en déporta les habitants au pays de Qir[179]; 3° dans

Phul enfin, qui le premier paraît au sud de l'Euphrate, sans doute après

avoir soumis _Adana_: il semblerait que _Tarsus_, port de mer puissant,

ne fut conquis qu'au temps de Sardanapale, qui selon une inscription

hyperbolique, l'aurait rebâti en un jour[180].

Avant cette conquête des Assyriens, c'est-à-dire avant l'an 770 ou 780

au plus, les Syriens n'étaient connus que sous leur nom d'Araméens;

Homère et Hésiode, qui écrivirent vers ce temps, n'en citent pas

d'autre. Il s'étendait à la Phrygie brûlée, qu'ils nomment _Arimaïa_; à

la Cappadoce, dont les habitants étaient nommés _Arimeéns blancs_, et

descendaient, selon Xanthus de Lydie, d'un antique roi _Arimus_, le même

que l'_Aram_ hébreu. (Voy. _Strabo_, lib. XIII.)

Aram a encore pour dépendances, Aouts, Houl, Gatar et Mesh.

_Aouts_ est connu pour l'_Ausitis_ de Ptolomée, pays avancé dans le

désert de Syrie vers l'Euphrate. Les Arabes _Beni-Temin_, d'origine

iduméenne, ont occupé ce pays; c'est à eux que Jérémie dit[181]:

«Réjouissez-vous, enfants d'Edom, qui vivez dans la terre d'Aouts.» Là

est placée l'anecdote de Iob, dont le roman offre sur Ahriman ou Satan,

des idées zoroastriennes que l'on ne trouve dans les livres juifs que

vers le temps de la captivité de Babylone.

_Houl_ n'a pas de représentants.

_Gatar_ est la ville et le pays de _Katara_ sur le golfe Persique.

(_Voy_. Ptolomée.)

Mesh doit être voisin, et convient aux _Masanites_ de Ptolomée, à

l'embouchure de l'Euphrate et non loin de Katara: le système de

contiguité continue toujours de s'observer.

Un cinquième peuple de _Sem_ est _Araf-Kashd_, représenté dans le canton

_Arra-Pachitis_ de Ptolomée, qui est le pays montueux, au sud du lac de

Van, d'où se versent le Tigre et le Lycus ou grand _Zab_. Ce nom

signifie _borne du Chaldéen_, et semble indiquer que les Chaldéens,

avant Ninus, se seraient étendus jusque-là.

Cet _Araph Kashd_, selon Josèphe, fut père des Chaldéens; selon

l'hébreu, il produisit _Shelah_, dont la tracé, comme _ville_ et _pays_,

se retrouve dans le _Salacha_ de Ptolomée. Shelah produisit _Eber_, père

de tous les peuples d'_au delà_ de l'Euphrate; mais si nous le trouvons

_en deçà_, relativement à la Judée, nous avons droit de dire que cette

antique tradition vient de la Chaldée.

D'_Eber_ sont issus _Ieqtan_, père de tous les Arabes-Syriens, et

Phaleg, d'où l'on fait venir Abraham, père des Juifs et d'une foule de

tribus arabes, par ses prétendues femmes, _Agar_ et _Ketura_. Mais si

dès le siècle de Moïse, quatre générations seulement après Abraham, ces

tribus présentent une masse de population et une étendue de territoire

inconciliables avec les probabilités physiques et morales, nous aurons

une nouvelle raison de rejeter l'existence d'_Abraham_ comme homme; et

si l'auteur de la Genèse, au ch. XV, v. 19, suppose que Dieu «promit à

Abraham de livrer à sa postérité, parmi plusieurs peuples, celui de

_Qenez_, lequel Qenez naquit seulement quatre générations après lui;»

nous pourrons encore dire que cet auteur se trahit lui-même par un

anachronisme choquant. Il est plus naturel de penser que toutes ces

petites tribus, d'origine incertaine, et répandues dans le désert de

Syrie jusqu'à l'Arabie Pétrée, ont appelé _Ab-ram_, leur père commun,

parce qu'il fut leur divinité patronale; et en disant qu'elles vinrent

primitivement de Sem, l'on commettrait un pléonasme, puisque, selon le

livre chaldéen de Mar-Ibas, _Sem_ est le même que Zerouan, qui est aussi

le même qu'Abraham; nous n'insistons pas sur le site de toutes ces

tribus, parce qu'il est assez bien connu.

De _Ieqtan_, supposé homme, l'auteur fait venir treize peuples arabes,

dont il pose distinctement les limites en disant:

1º «Que les enfants d'Ismaël habitèrent depuis _Haouilah_ jusqu'à

_Shour_, qui est dans le désert en face de l'Égypte, sur le chemin

d'Assyrie (par Damas);

2º «Que les enfants de Ieqtan habitèrent depuis _Mesha_ jusqu'à _Shefar,

montagne orientale_.»

_Shefar_ est une montagne du désert arabe, par les 29 degrés de

latitude, à environ 55 lieues _est_ de la mer Rouge, et à l'_orient_

d'hiver de Jérusalem: elle fut le campement le plus reculé des Hébreux

conduits par Moïse[182]: Ptolomée y pose la limite extrême de l'_Arabie

Felix_, au nord. Là commencent l'Arabie Pétrée et les dépendances de

Kush, dont _Haouilah_ fait la frontière. Tout se trouve d'accord de ce

côté, qui est l'occident de Ieqtan.

_Mesha_, qui est sa borne à l'orient, est le _Masanites fluvius_, l'une

des branches de l'Euphrate, vers son embouchure dans le golfe Persique:

une ligne tirée de _Shefar_ sur _Mesha_, est donc la borne des Arabes

Ieqtanides, vers le nord.

L'Océan, ou mer Érythrée, est leur borne au sud.

Vers le couchant, qui est la mer Rouge, si l'on tire une ligne de

_Shefer_ sur _Sabtah_, frontière de _Kush_, cette ligne laisse tous les

peuples de Ieqtan dans le désert à l'est, et tous les _Kushites_ dans le

Hedjaz et dans le _Téhamah_, vers l'ouest; avec cette circonstance,

qu'elle suit une chaîne de montagnes rocailleuses et stériles, qui en

font une limite naturelle. Le pays de Ieqtan occupe donc tout l'orient

de la péninsule arabe, depuis le canton de _Saba-Mareb_, jusqu'à

l'embouchure du golfe Persique, où les tribus kushites de _Ramah_,

_Daden_ et _Sheba_, possèdent un territoire qui fait exception. Il

s'agit de placer les tribus dont les géographes grecs nous retracent

plusieurs noms reconnaissables.

Al-Modad ne l'est pas très-bien dans les _Alumaiotæ_ de Ptolomée; mais

_Shelaph_ l'est parfaitement dans les _Salupeni_ du même auteur.

_Hatsar-Môt_ est sans contredit les _Chatramotitæ_ de Strabon, le

_Hadramaut_ actuel des Arabes.

_Ierah_ se trouve bien dans les _Iritæi_;

_Adouram_ dans _Adrama_, au pays de _Iemama_, qui, selon les monuments

cités par Pocoke[183], fut la borne de l'empire assyrien en ces

contrées.

_Auzal_ est l'_Auzara_ de Ptolomée, près le pays d'Oman, sur le golfe

Persique. Dans Ezéqiel (chap. 27), Dan est joint à Ion d'_Aouzal_, et

Giggeius place en ces cantons une ville de Ion. (_Voy._ Bochart.)

_Deqlah_ est inconnu; _Aoubal_ doit être le _Hobal_ du géographe

Edrissi, ou l'_Obil_ anéanti des traditions arabes.

_Ambi-mal_ représente l'un des quatre cantons aromatifères de

Théophraste, qui le nomme _Mali_.

_Iobab_, par l'altération du second _b_ en _p_ grec, qui est l'_r_

latin, a fait _Iobaritæ_, en Ptolomée.

Le nom de _Sheba_ se retrouve dans _Shebam_, château-fort sur les

montagnes, à l'ouest du Hadramaut, et peut-être mieux encore dans la

ville de _Saba_, ou plutôt _Sheba-Mareb_, c'est-à-dire, la _capitale de

Sheba_, le mot _mareb_ ayant cette signification en arabe.

_Haouilah_ offre le plus de difficultés, parce que ce nom n'a point

laissé de traces, et qu'un passage de la Genèse impose à ce local des

conditions contradictoires.

Ce livre dit (chap. II, v. 10 et 11): «Et le fleuve (du jardin d'Eden)

se divisait en quatre autres fleuves, dont le premier s'appelle

_Phishoun_; celui-ci entoure tout le pays d'_Haouilah_, où se trouve

l'or; et l'or de cette terre est bon (or fin): là aussi est le Bedoulah

(Bdellium) et la pierre de Shahm (l'onyx.)»

Nous avons vu ci-dessus un premier pays de Haouilah, appartenant à la

division de Kush, réclamer sa situation dans un désert où l'on ne

connaît aucune rivière: ce second Haouilah, appartenant aux Ieqtanides,

exige de ne pas sortir de leurs limites; par conséquent il nous faut

trouver dans la péninsule arabe, une rivière arrosant un pays où se

trouvent l'or, le bdellium et l'onyx.

Les Grecs[184] nous indiquent un premier petit fleuve venant du mont

Laëmus, au sud-est de la Mekke, traversant un pays riche en sources, en

verdure, et de plus, roulant des paillettes d'or: là vivaient les Arabes

Alilæi et les Gassandi, chez qui se trouvaient des pépites d'or en

abondance. Au delà, sur la frontière du désert, vivaient les _Debæ_,

riches en paillettes d'_or_, d'où leur venait leur nom: tous ces

peuples, sans arts, ne savaient employer l'or à rien, et ils le

prodiguaient aux navigateurs étrangers, pour des marchandises de peu de

prix.

Si l'on supposait que le nom _Alilæi_ fût une corruption de _Haouilah_,

chose très-possible de la part des Grecs, il y aurait ici de grandes

convenances; mais encore serions-nous dans le territoire de Kush; et de

plus nous n'y trouvons pas la pierre d'onyx, et surtout le _bdellium_

que l'on s'accorde à croire être la _perle_.

Cette dernière condition nous appelle sur le golfe Persique: là nous

trouvons deux rivières; l'une au pays de Iemama, ayant son embouchure en

face des îles de Barhain, où se termine le grand banc des perles;

l'autre, appelé _Falg_ par les Arabes, sur la même côte du golfe

Persique, ayant son embouchure à l'autre extrémité du même banc, sur la

frontière du pays d'Oman. Le voyageur Niebuhr assure que l'onyx n'est

pas rare en ces contrées: voilà plusieurs conditions remplies; mais nous

ne voyons aucun nom retraçant Haouilah; et parce que le récit de la

Genèse tient à la mythologie, peut-être la recherche d'un fleuve joint à

ce nom est-elle idéale?

Un dernier pays nous reste à trouver, celui d'_Ophir_ qui, jusqu'ici, a

été la pierre philosophale des géographes: successivement ils l'ont

cherché dans l'Inde, à Ceylan, à Sumatra; dans l'Afrique, à Sofala;

enfin jusqu'en Espagne, où ils ont voulu que Tartesse représentât la

ville de Tarsis. Chacune de ces hypothèses a combattu l'autre par des

raisons de vraisemblance et d'autorité; mais toutes ont péché contre

une condition essentielle à laquelle on n'a point donné assez

d'attention. Cette condition est que l'auteur du dixième chapitre, ayant

observé, dans toute sa nomenclature, un ordre méthodique de positions et

de limites, il n'est pas permis de violer ici cet ordre: dans le cas

présent, le pays d'Ophir étant assigné à la division de Ieqtan, il n'est

pas permis de le chercher hors de la péninsule arabe, où cette division

est restreinte.

Une hypothèse récente a été mieux calculée, en plaçant Ophir dans les

montagnes du Iémen, à 12 ou 14 lieues nord-est de Lohia, en un lieu

nommé Doffir[185]; mais il reste douteux que ce local, voisin des

Sabéens kushites, ait pu appartenir aux Ieqtanides; d'ailleurs

l'addition d'une consonne aussi forte que le _D_, qui aurait changé

Ophir en Doffir, est une altération dont l'idiome arabe n'offre pas

d'exemple: enfin l'on ne conçoit pas comment les vaisseaux de Salomon

auraient employé à faire un voyage de 400 lieues au plus (tout

louvoiement compris), un temps aussi long que celui dont le texte donne

l'idée, en disant que ces vaisseaux partaient _chaque troisième année_

pour Ophir, c'est à dire, qu'ils étaient un an à se rendre, un an à

revenir, et ils n'auraient fait que 400 lieues par an!

Après avoir médité ce sujet, il nous a semblé qu'un plus grand nombre de

convenances historiques et géographiques se réunissaient pour placer

Ophir sur la côte arabe, à l'entrée du golfe Persique: établissons

d'abord le texte qui doit être notre premier régulateur.

«Salomon fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber (sur la mer Rouge

près d'Aïlah), et Hiram, roi de Tyr, lui envoya des pilotes connaissant

la mer, pour conduire ses vaisseaux; et ils allèrent à Ophir, d'où ils

apportèrent beaucoup d'or. (_Reg._ I, c. 9, v. 10)

«Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir.

(_Ibid._, ch. 10, v. 1er.)

«Et elle lui apporta en présent une quantité prodigieuse d'or,

d'aromates exquis, et de pierres précieuses. (v. 10.)

«Et les vaisseaux de Hiram qui apportèrent de l'or d'Ophir, en

apportèrent aussi des bois appelés _almoguim_ (que l'on croit le sandal)

et des pierres précieuses. (v. 11.)

«Et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie. (v. 15.)

«Et les vaisseaux de Tarsis (appartenant) au roi, allèrent avec ceux de

Hiram, chaque troisième année; et ces vaisseaux de Tarsis apportèrent

de l'or, de l'argent, des dents d'éléphant, des singes et des paons. (v.

22.)

«Josaphat fit construire des vaisseaux de Tarsis, pour aller à Ophir;

mais ils périrent dans le port même d'Atsiom-Gaber. (c. 22, v. 49.)»

Pesons bien les circonstances et même les mots de ce récit: «1° Des

vaisseaux partent d'Atsiom-Gaber; ils vont à Ophir; ils en apportent

beaucoup d'or; et Salomon tira beaucoup d'or des rois d'Arabie.»

Ici Ophir ne figure-t-il pas en synonyme avec Arabie?

«2° Et la reine de Sheba ayant entendu parler de Salomon, le vint voir.»

Cette princesse ne sera pas venue sur un ouï-dire; elle aura questionné

les gens mêmes de Salomon; elle les aura fait venir; elle ne l'aura pu

qu'autant qu'ils auront relâché dans un de ses ports. Les ports du

Téhama ne lui appartenaient point, ils étaient aux Kushites. Le port le

plus voisin de sa résidence, qui devait le mieux lui appartenir, était

celui que les Grecs appelèrent par la suite _Arabia felix_, aujourd'hui

_Hargiah_, à l'embouchure de la rivière de Sanaa. Ce port, disent les

Grecs, fut l'entrepôt où les marchandises de la mer Rouge et celles du

golfe Persique et de l'Inde se rencontraient, avant qu'une navigation

directe se fût établie de l'Égypte dans l'Inde.

Selon les monuments arabes, la reine de Saba, nommée _Balqis_, vivait à

_Mareb_, c'est-à-dire, dans la _capitale_ du pays de _Saba_. Le

Hadramaut était dans sa dépendance; il est la contrée des aromates. Les

singes qu'elle y joignit, sont nommés en hébreu _qouphim_, dont

l'analogue subsiste au Malabar, dans le mot _kapi_, venu du sanscrit

_kabhi_: les paons, appelés en hébreu _toukim_, s'appellent encore au

Malabar _tougui_[186]. Voilà des produits indiens: les dents d'éléphant

en sont un aussi; mais l'Abissinie et l'Afrique ont pu en produire

également. Si les bois _almoguim_, dont Salomon fit des instruments de

musique, sont, comme on le croit, le bois de sandal (si rare, dit le

texte, que depuis cette époque on n'en vit plus), ils sont une nouvelle

preuve d'un commerce indien. Selon nous, les Tyriens qui furent les

pilotes de Salomon, et à qui appartenait spécialement ce commerce, ne se

bornaient point au port d'_Arabia felix_; ils prolongeaient la côte

arabe jusqu'au pays actuel de _Maskat_: là, nous trouvons, près du cap

Ras-el-hal, une ancienne ville écrite _Sour_, avec les mêmes lettres que

_Tyr_: toute cette contrée, jusqu'au détroit Persique, nous est dépeinte

par Niebuhr comme un pays abondant en toute denrée, et méritant le nom

de _heureux_ et _riche_; là étaient les villes ou pays de Sheba, Ramah

et Daden, dont Ezéqiel nous dit «que les habitants étaient les associés

ou courtiers des Tyriens, à qui ils fournissaient les dents d'éléphant,

les aromates et l'or (chap 27).» Sur cette côte existe encore une ville

de _Daba_, dont le nom signifie _or_; et il est prouvé par une foule de

passages des anciens, qu'a recueillis Bochart, en sa Géographie sacrée

(liv. II, chap. 17), que cette contrée fut jadis aussi riche en or que

le sont de nos jours le Pérou et le Mexique.

Eupolême[187], qui fut instruit dans l'histoire des Juifs, dit que David

envoya des vaisseaux exploiter les mines d'or d'une île appelée

_Ourphê_, située dans la mer Erythrée, qui est le nom de l'Océan

arabique jusque dans le golfe Persique.

Ici _Ourphê_ semble n'être qu'une altération d'Ophir, altération

d'autant plus croyable que le même texte fait partir les vaisseaux du

port d'_Achana_, au lieu d'Aïlana: mais Eupolême n'a-t-il pas eu en vue

une île célèbre de ces parages, appelée par Strabon _Tyrina_ (l'île

tyrienne), «où l'on montrait, sous des palmiers sauvages, le tombeau du

roi _Erythras_ (c'est-à-dire, du _roi Rouge_), qui, disait-on, avait

donné son nom à l'Océan arabique, parce qu'il s'y noya?» Nous avons ici

un conte phénicien, dont le vrai sens est que le _soleil brûlant_ et

_rouge_, qui chaque soir se noyait dans la mer, reçut un culte des

navigateurs qui la traversaient, et qui, en action de grâces d'un voyage

heureux, lui élevèrent un monument de la même espèce que celui d'Osiris,

_roi, soleil_, comme Erythras. En désignant ce tombeau comme un

_tumulus_ pyramidal _considérable_, Strabon nous fait soupçonner un

autre motif utile, celui d'avoir élevé sur cette côte plate un point

dominant propre à diriger les marins.

Si nous pénétrons dans le golfe Persique, nous trouvons, sur la côte

arabe, une rivière appelée _Falg_, dont le cours nous conduit à une

ancienne ville ruinée qui porte le nom de _Ophor_[188], lequel, vu

l'insignifiance de la seconde voyelle, représente matériellement le nom

que nous cherchons, et qui le montre en un lieu convenable: il est vrai

que ce local n'est point une île, comme le dit Eupolême; mais il faut

observer que dans tous les dialectes de l'arabe, y compris l'hébreu, un

même mot signifie île et presqu'île. Or, la pointe d'Oman, où nous

trouvons Ophir, est une véritable presqu'île, surtout à raison des

rivières qui coupent sa base. Quant au site propre de la ville actuelle,

il a dû changer, en ce que les attérissements considérables de cette

côte ont éloigné la mer, et par cela même ont fait perdre au port et à

la ville d'Ophir son activité et sa renommée.

A l'embouchure de la rivière qui avoisine les restes d'Ophir, commence

le grand banc des perles, foyer très-ancien d'un riche commerce; à

l'extrémité de ce banc se trouvent encore deux îles qui jadis portèrent

le nom de _Tyr_ et _Arad_, et qui eurent, dit Strabon (lib. 16), des

temples phéniciens: leurs habitants se prétendaient la souche de ceux de

Tyr et Arad sur la Méditerranée; mais si l'on considère qu'ils n'étaient

que de pauvres pêcheurs sur un sol d'ailleurs aride, l'on sentira que la

vraie souche de population fut aux bords fertiles de la Phénicie, et que

ce récit n'est qu'une inversion qui néanmoins indique encore le commerce

et la fréquentation des Tyriens, dont nous venons de rassembler un assez

grand nombre de preuves.

On objecte que le circuit de l'Arabie est trop considérable pour la

science nautique de cet ancien peuple; nous répondons que le vrai degré

de cette science n'est pas très-bien connu, ne l'a peut-être pas même

été par les Grecs, venus à une époque tardive: en outre, l'analyse

semble prouver que ce circuit n'excéda réellement pas les moyens des

anciens. Leurs géographes s'accordent à nous dire qu'une journée moyenne

de navigation équivalait à 14 ou à 15 de nos lieues marines,

c'est-à-dire ¾ de degré[189]. La longueur de la mer Rouge est d'environ

320 lieues: supposons 400 à raison des caps et des baies, que les

anciens tournaient; la distance du détroit de Bab-el-mandel au cap

Raz-el-had, passe 360; supposons 430, nous avons 830: ajoutez 120

jusqu'au golfe Persique, plus 50 jusqu'à la rivière Falg; pour ces deux

branches, supposons 200: la totalité sera de 1030 lieues; pour compté

rond, supposons 1050.

Les vaisseaux ont eu cent cinquante jours, c'est-à-dire, cinq mois de

très-bon vent pour franchir cet espace: en effet, à la fin de mai

commence la mousson de nord-ouest, qui dure jusqu'à là fin d'octobre.

1050 lieues, divisées par 150 jours ne donnent que 7 lieues à chaque

journée: les navigateurs purent donc employer 75 jours, c'est-à-dire la

moitié du temps, à des relâches: la mousson de sud-est, qui les eût

ramenés, commence en novembre et finit en avril; mais ils ne pouvaient

en profiter, parce qu'ils n'auraient pas eu le temps de faire leur

négoce: seulement, ils purent employer les vents variables du mois qui

la termine, à sortir du golfe Persique, à caboter sur la côte de Maskat;

et leur retour au port d'Atsiom-Gaber put être effectué à la mi-janvier

de l'année _seconde_ du départ; alors une nouvelle expédition avait le

temps de se préparer pour partir à la fin de _mai_, qui commençait

l'année _troisième_.

Dira-t-on que les Tyriens ont exploité le commerce du golfe Persique par

un moyen qui a encore lieu aujourd'hui, c'est-à-dire, par les caravanes

des Arabes se rendant à travers le désert, soit à l'Euphrate, soit

directement au golfe? Il est vrai que plusieurs passages des psaumes de

David, des prophètes, et surtout d'Ezéqiel, indiquent que les Tyriens

surent tirer ce parti des Bédouins, en tout temps dévoués à celui qui

les salarie; mais la voie du désert n'offrait guère moins d'obstacles

que celle de la mer, en ce que les Tyriens étaient obligés de traverser

les pays, souvent hostiles, des Juifs, des Syriens de Damas, et surtout

de prolonger le pays des Babyloniens, dont les rois furent leurs ennemis

acharnés. La cause de cette haine, comme de celle des Ninivites leurs

prédécesseurs, s'explique même en faveur de notre hypothèse, en disant

que, jaloux des richesses que les Phéniciens tiraient du commerce de

l'Inde, par le golfe Persique, ils leur coupèrent d'abord la voie du

désert; puis, lorsque l'industrie tyrienne eut imaginé la voie de la mer

Rouge et le circuit de l'Arabie, ils l'attaquèrent dans son foyer même,

pour extirper cette dérivation du commerce indien, et le ramener en son

lit ancien et naturel, le cours du Tigre et de l'Euphrate, où il fut la

véritable cause de la splendeur successive de Ninive, de Babylone et de

Palmyre.

On nous oppose l'opinion de plusieurs écrivains grecs qui «ont nié que

personne eût navigué au delà du pays de l'encens avant l'époque

d'Alexandre;» ce sont les expressions d'Eratosthènes en Strabon (lib.

XVI, pag. 769): mais le témoignage d'Hérodote est d'un plus grand poids,

lorsque, sur l'autorité des savants égyptiens et perses qu'il consulta,

il raconta, «qu'environ 40 ans avant lui, le roi Darius Hystaspes eut la

curiosité de connaître le cours de l'Indus; que pour cet effet il confia

des vaisseaux à des _hommes sûrs et véridiques_, entre autres à Scylax

de Kariandre, lesquels vaisseaux, après avoir descendu l'Indus depuis la

ville de Kaspatyre, firent route dans l'Océan vers l'ouest, et

arrivèrent le trentième mois, au fond du golfe d'Héroopolis

d'Égypte[190].»

Comment Eratosthènes et d'autres anciens ont-ils négligé ce fait? Nous

répondons, avec de savants critiques: 1º parce que les anciens ont en

général dédaigné les prétendus contes d'Hérodote; et nous ajoutons, 2º

parce qu'ils ont été imbus d'un préjugé formellement avoué par Arrien:

cet auteur, parlant des efforts inutiles d'Alexandre pour faire sortir

ses vaisseaux du golfe Persique, nous dit en substance: «On était

persuadé à Babylone, que le golfe Persique et le golfe Arabique ayant

leurs embouchures dans l'Océan, il devait exister un passage libre par

mer, entre Babylone et l'Égypte; mais personne n'était encore parvenu à

doubler les caps méridionaux de l'Arabie: cette entreprise passait pour

impossible, à cause de l'_excessive chaleur_ qui dans ces latitudes rend

la terre inhabitable.» Arrien ajoute: «Si la côte extérieure au golfe

Persique eût été navigable, ou si l'on eût soupçonné la possibilité de

s'en approcher, je ne doute pas que l'extrême curiosité d'Alexandre ne

fût parvenue à faire reconnaître le pays par mer ou par terre[191].»

L'_excessive chaleur rendant la terre inhabitable_; voilà le préjugé qui

a égaré presque tous les anciens, et dont ne fut pas exempt Hérodote

lui-même; avec cette différence, honorable à son caractère, qu'il n'eut

point la présomption de soumettre les faits à sa théorie, et qu'au

contraire, en plusieurs occasions, il a eu la candeur de nous dire:

«Voilà ce qu'on m'assure: cela ne me paraît pas croyable; mais peut-être

d'autres le croiront.» Nous verrons bientôt que cette bonne foi l'a

mieux dirigé que ses censeurs.

Pour revenir à notre question, nous disons que la _persuasion_ où l'on

était à Babylone de la possibilité du circuit de l'Arabie, avait pour

cause quelques traditions confuses ou dissimulées des anciennes

navigations: leur souvenir dût s'obscurcir même chez les Orientaux,

parce que les guerres continues depuis Salmanasar jusqu'à Nabukodonosor,

après avoir long-temps distrait, finirent par détruire les Tyriens et

les Iduméens, agens de ces navigations, et plongèrent dans le trouble et

l'ignorance, les générations qui leur succédèrent. A plus forte raison,

les Grecs d'Alexandre, venus deux siècles et demi après que Tyr eut été

dévastée par Nabukodonosor, puis par Kyrus et ses successeurs,

durent-ils ignorer des faits qui, par eux-mêmes, n'étaient pas

éclatants; surtout lorsque nous voyons ces mêmes Grecs peu et mal

instruits dans toute l'histoire des rois ninivites et babyloniens, de

qui ces faits, furent contemporains.

Mais enfin, dira-t-on, ce petit peuple tyrien, séparé de la mer Rouge,

par un espace de 90 lieues communes (de 2,500 toises) qu'occupaient

quatre ou cinq nations souvent en guerre, comment put-il entretenir les

communications nécessaires à son commerce, et surtout comment put-il

former et alimenter le matériel d'une marine soumise à beaucoup de

casualités, c'est-à-dire, se procurer les métaux, les chanvres, les bois

de construction, etc., quand il est avéré que les bords de la

Méditerranée sont tellement dénués de ces objets, que, selon Strabon,

Diodore et Pline, «les indigènes n'y exerçaient la navigation qu'au

moyen de grands paniers tissus de joncs ou de feuilles de palmiers,

recouverts de peaux ou cuirs cousus et goudronnés?»

Sans doute ce sont là des difficultés, mais un examen attentif des faits

sait les résoudre.

D'abord, quant aux communications, ce qui se passa entre Hiram et

Salomon nous montre ce qui dut se passer avant et après ces princes; il

est sensible que les Tyriens durent avoir tantôt avec les Philistins,

tantôt avec les rois de l'Idumée, des traités semblables à ceux qu'ils

eurent avec David et Salomon, maîtres accidentels de cette contrée.

Quant au passage matériel des choses, il put se faire entièrement par

terre, dans les cas d'alliance avec les Juifs et les Philistins; mais en

d'autres cas, il dut se faire par des moyens plus convenables à

l'esprit d'économie d'un peuple marchand.

Ce peuple de Tyr étant, comme l'on sait, maître de la mer de Syrie, il

dut user de cet avantage pour se procurer un entrepôt rapproché, autant

que possible, de la mer Rouge. Parmi plusieurs, là côte de Gaza lui en

offrit un éminemment commode dans le lieu appelé _El-arish_ qui, situé

sur une plage désert, loin des regards jaloux de tout gouvernement,

avait le double mérite de la sûreté et du secret; joignez-y un torrent

d'eau douce (dit le _torrent d'Égypte_), à la vérité temporaire, et

quelques sources saumâtres ombragées de palmiers. Ce havre, encore

praticable, dut jadis être meilleur, quand les atterrissements continus

de cette plage ne l'avaient pas ensablé; sa distance au port

d'Atsiom-Gaber est d'environ 45 lieues communes, c'est-à-dire de 5 à 6

journées de caravane. Le désert intermédiaire, très-aride, ne peut se

traverser qu'avec l'agrément des Arabes qui le parcourent; il fut facile

à un peuple riche, de mettre à sa solde des Bédouins toujours affamés;

leurs chameaux transportèrent tout ce que les Tyriens voulurent

débarquer. Des discussions accidentelles avec les Iduméens, maîtres

naturels d'Atsiom-Gaber, durent s'élever pour motifs d'intérêt et de

péage; elles durent susciter l'idée de chercher ailleurs un

établissement plus indépendant; la plage, au couchant du mont Sinaï, en

offrait de tels; les Phéniciens en profitèrent, de l'aveu exprès des

historiens grecs, qui nomment comme leur appartenant, une ville au local

d'Elim, et un port qui, chez les Arabes, conserve encore le nom

d'_El-Tor_, mot identique à celui de _Sour_ et _Tyr_. Ce lieu, favorisé

de bonne eau douce et de palmiers dattiers, dut surtout fixer les

Tyriens qui protégés par leurs vaisseaux, purent y être à l'abri des

caprices des Arabes, leurs hôtes.

Mais ces vaisseaux, comment se trouvent-ils construits là? Nous

répondons que les Tyriens firent alors ce qui se fait encore

aujourd'hui, ce que l'histoire nous apprend s'être fait de tout temps

ils firent fabriquer sur la Méditerranée tous les agrès et les carcasses

même des vaisseaux, et ils les transportèrent à dos de chameau d'un

rivage à l'autre; c'est ainsi que les Turks ont entretenu leur marine à

Suez[192], depuis Sélim; que Soliman, en 1538, y fit passer une flotte

entière de 76 bâtiments, fabriqués à Constantinople et sur la côte de

Cilicie. C'est ainsi qu'Ælius Gallus, sous le règne d'Auguste, fit

passer une autre flotte de 80 galères, à 2 et 3 rangs de rames, etc.

Mais de quelle espèce étaient ces vaisseaux tyriens? Nous l'apprenons

clairement d'Ezéqiel, en son intéressant chapitre XXVII, lorsqu'il dit:

«O Tyr! tes enfants (ou tes constructeurs) emploient les sapins de Sanir

à faire les planches (pour les bordages ou les ponts) de tes vaisseaux;

ils emploient les cèdres du Liban à faire _tes mâts_; les aunes de Bazan

à faire _tes rames_; les buis de Ketim, incrustés d'ivoire, à faire les

bancs de tes rameurs; les fines toiles d'Égypte bariolées, à faire _tes

voiles_; l'hyacinthe et la pourpre des îles de Hellas, à teindre les

tentes qui ombragent (tes nautoniers): tu dis: Je suis d'une beauté

parfaite.»

Nous voyons, dans ce texte, que les vaisseaux de Tyr étaient à _voiles_

et à _rames_, c'est-à-dire, du genre des galères dont l'usage est

immémorial sur la Méditerranée; par conséquent cette voile fut

triangulaire, celle que l'on appelle _voile latine_, qui a le mérite

précieux de serrer le vent au plus près.

Le texte ne spécifie pas que les vaisseaux fussent _pontés_; mais cet

attribut des galères nécessité par la grosse mer, est une suite

indispensable.

Maintenant d'où vient, dans le texte du livre des Rois, l'expression de

_vaisseaux de Tarsis_, construits par Salomon et par Josaphat? Les

commentateurs en ont cherché l'explication au bout du monde: elle nous

semble placée sous la main, et offerte par un état de choses encore

présent à nos yeux.

En effet, nous voyons qu'en matière de constructions, chaque peuple et

ci-devant chaque ville maritime, par certaines raisons de calcul ou de

routine, ont donné et donnent encore à leurs vaisseaux des formes

particulières, d'où leur sont venus des noms distincts. Ainsi l'on

distingue les vaisseaux de Hollande, par leurs hanches plus larges; par

leurs quilles plus aplaties; les vaisseaux d'Angleterre, par leurs

flancs plus effilés, par leurs quilles plus tranchantes; les vaisseaux

de Venise et de Gênes (quand ces villes furent républiques), par

d'autres caractères particuliers; en sorte que de très-loin en mer, un

œil expert sait de quel pays et même de quel chantier est un vaisseau.

Hé bien, chez les anciens cet état de choses dut avoir lieu, et alors

les différences durent être d'autant plus marquées, que les peuples,

dans un état habituellement hostile, avaient moins de rapports. Les

vaisseaux de Carthage, ceux de Syracuse, d'Athènes, de Milet, durent

avoir des caractères distincts; or, parmi les anciennes villes qui

eurent une marine, et par conséquent des chantiers de construction, il

s'en présente une célèbre qui eut tous les moyens de construire des

vaisseaux désignés par son nom. Cette ville appelée _Tarsus_ par les

Grecs, la même que notre _Tarsis_ des Hébreux, était située sur la côte

de Cilicie, la plus riche de la Méditerranée en bois de marine, et le

foyer perpétuel d'une navigation active, portée jusqu'à la piraterie.

«_Tarsus_, nous dit le savant Strabon (liv. XIV, p. 673), doit son

origine aux Argiens qui, sous la conduite de Triptolême, cherchaient Io»

(c'est-à-dire que cette origine se perd dans les temps fabuleux). Solin,

compilateur d'auteurs anciens, l'attribue à Persée (ch. XXXVIII; autre

signe d'antiquité): il ajoute qu'on l'appelait la _mère des villes_;

«que ces peuples (les Ciliciens) avaient jadis commandé depuis la Lydie

jusqu'à l'Égypte; qu'ils furent dépossédés par les Assyriens, etc.» Ceci

cadre bien avec le discours de Sennachérib, disant à Ezéqiah «que ses

pères ont récemment conquis la ville de Adana (près de _Tarsus_); et

avec l'anecdote de Jonas qui, sous le règne de Jéroboam II, environ 65

ans avant Sennachérib, s'enfuit à _Tarsus_, pour _éviter_ de _se rendre_

à Ninive: n'a-t-on pas droit de conclure qu'alors Tarsus etait

indépendante de Ninive? L'épitaphe de Sardanapale, qui suppose que ce

prince _bâtit en un jour Tarsus_ et _Anchiale_, indique seulement qu'il

_répara_, et qu'alors ces deux villes dépendaient des Assyriens. Le

dixième chapitre de la Genèse, en nommant Tarsis comme _enfant_,

c'est-à-dire _colonie_ de Ion, dépose dans le même sens que les Grecs en

faveur de son antiquité. Quant à son industrie, Strabon continue: «La

rivière Kydnus traverse Tarsus, et forme au-dessous d'elle un marais

navigable, qui jadis fut un port spacieux, ayant son embouchure dans la

mer par un col étroit appelé _Regma_, c'est-à-dire _rupture_. Cette

ville est populeuse et a le rang de métropole; ses citoyens ont une

telle passion pour les sciences physiques et mathématiques, qu'ils ont

surpassé en ce genre les écoles d'Athènes, d'Alexandrie et de toute

autre ville savante qu'on pourrait nommer: il y a ceci de notable, qu'à

Tarsus ce sont les indigènes qui sont les savants et les studieux; il y

vient peu d'étrangers. Ces indigènes, au lieu de rester dans leurs

foyers, se livrent aux voyages pour acquérir ou perfectionner leurs

connaissances; et ces voyageurs s'expatrient volontiers pour s'établir

ailleurs; il n'en revient qu'un petit nombre: c'est le contraire des

autres villes, si j'en excepte Alexandrie, etc.»

Avec un tel caractère moral, et avec l'avantage des forêts de son

voisinage et des métaux dont l'Asie mineure fut toujours riche, l'on a

droit de croire que Tarsis eut très-anciennement des chantiers actifs;

que par cette activité, ses constructeurs ayant acquis la science qui

naît de la pratique, ils imaginèrent des formes de vaisseaux mieux

calculées que celles de leurs voisins, et qui reçurent la dénomination

de _vaisseaux de Tarsis_. Salomon, qui nous est dépeint comme un prince

curieux en tout genre d'arts et de sciences, voulant avoir des vaisseaux

sur la mer Rouge, et se trouvant obligé de les y construire de toutes

pièces, sans être dirigé par aucune routine antérieure de son pays et de

sa nation, Salomon a dû désirer de les construire sur le modèle le plus

renommé, le plus parfait: il aura choisi celui de Tarsus; et parce qu'il

fallut que ces vaisseaux fussent transportés de toutes pièces par terre,

pour être refaits à Atsiom-Gaber, pays sauvage et dénué d'ouvriers, ce

prince habile les aura fait fabriquer ou acheter tout faits au chantier

de Tarsus, opération, en pareil cas, toujours la plus économique et la

plus sûre. Il est même probable que les Tyriens, dont le pays fertile,

mais très-petit, n'avait que des arbres fruitiers, prirent de bonne

heure le même parti, et achetèrent des _vaisseaux de Tarsis_. Tel est le

sens le plus naturel, et telle est sûrement l'origine de cette

expression, _vaisseaux de Tarsis_, qui s'adapte très-mal aux autres sens

que les commentateurs lui ont donnés.

Selon les uns, Tarsis signifierait la _mer_, par analogie au mot grec

θαλάσση; mais plusieurs passages des écrivains juifs repoussent cette

explication: par exemple Jérémie dit: «On apporte de l'argent de Tarsis

et de l'or d'Ophaz (c. X, v. 9).» Ophaz n'est ici qu'une altération

d'Ophir, causée par la ressemblance de l'_r_ et du _z_ dans l'alphabet

chaldaïque: en tout cas, _Ophaz_ comme _Ophir_, étant une ville,

_Tarsis_ qui est mise en comparaison, ne peut qu'en être une autre; il

serait ridicule de dire: _L'on apporte de l'argent de la mer et de l'or

d'Ophaz_.

Ezéqiel, en son chapitre XXVII, dit à la ville de Tyr: «Les vaisseaux de

Tarsis sont _tes voituriers_ dans tes navigations.»--Que signifierait,

_les vaisseaux de la mer_?

Le sens ne serait pas moins disparate dans les menaces d'Isaïe (chap.

XXIII), à l'époque où Salmanasar réduisit Tyr aux abois (vers l'an 727):

«Malheur à Tyr! Jetez des cris de deuil, _vaisseaux de Tarsis_! la

maison où ils venaient (le port de Tyr) est (ou sera) renversée[193]. On

les avait taillés (ou transportés) de la terre de Ketim pour eux

(Tyriens).--Habitants des _îles_, faites silence: ce qui a été entendu

sur l'Égypte (cris de deuil à l'occasion de la conquête par l'éthiopien

Sabako), Tyr l'entendra (sur elle-méme).--Passez à Tarsis, jetez des

cris de deuil, habitants des îles! _O fille de Tarsis_ (Tyr)! écoule-toi

sur la terre comme un ruisseau (de pluie).»

Dans tout ce passage, si, au lieu de _Tarsis_, on introduit le mot

_mer_, l'on n'a point de sens raisonnable: «_Passez à la mer, habitants

des îles_, etc.» Au contraire, Tarsis convient partout à la ville de

_Tarsus_; et cette convenance se confirme par son adjonction, 1° au pays

de _Ketim_, qui chez les Hébreux désigne Cypre et la côte de Cilicie; 2°

aux _îles_ qui chez eux désignant également Rhodes et l'Archipel.--Notez

qu'Isaïe appelle ici Tyr _fille de Tarsis_ (tirant d'elle sa puissance),

comme ailleurs il l'appelle _fille de Sidon_ (tirant d'elle sa

naissance).

Il dit encore (ch. 2, v. 16): «Dieu manifestera sa grandeur sur tout ce

qui est orgueilleux, sur tout ce qui est élevé, sur les vaisseaux de

Tarsis, et sur tout ce qui est _beau à la vue_.» Cette comparaison des

_vaisseaux de Tarsis_ à ce qui est _beau à la vue_, n'indique-t-elle,

pas que les vaisseaux de cette ville étaient pour ces temps-là, et

surtout pour les Hébreux, montagnards ignorants, un objet d'art

étonnant, qui mérita une dénomination spéciale? Cette même comparaison

de beauté se trouve dans Ezéqiel, lorsqu'au chapitre 27, après avoir

dépeint les vaisseaux de Tarsis, il fait dire à Tyr: «Je suis _d'une

beauté parfaite_.»

Mais, objectent encore les commentateurs, on lit dans le livre des

Paralipomènes[194], que les vaisseaux du roi allèrent à _Tarsis_, et que

Josaphat fit construire des vaisseaux à Atsiom-Gaber, pour aller à

Tarsis.

Cette difficulté a été insurmontable pour ceux qui ont attribué une

infaillibilité sacrée aux livres hébreux; mais tout lecteur qui, libre

de préjugé, se rappellera les erreurs chronologiques où nous avons

surpris et où nous surprendrons encore l'auteur tardif et négligent des

Paralipomènes; tout lecteur qui remarquera qu'en cette occasion, comme

dans plusieurs autres, il n'a tiré ses informations que du livre des

Rois, qu'il n'en est même ici que le copiste littéral, à l'exception du

mot _aller_[195], pensera qu'il a été trompé par l'expression _vaisseaux

de Tarsis_, et que, selon l'erreur de son siècle, ayant cru qu'on les

envoyait dans ce pays, il a, de son chef, introduit le mot _aller_:

voilà l'unique base sur laquelle repose l'hypothèse qui veut que les

vaisseaux de Salomon, et par suite ceux des Tyriens, aient fait

_habituellement_ le tour de l'Afrique, pour arriver à _Tartesse_,

supposée Tarsis; trajet si inconcevable pour tous les anciens, que

Hérodote même qui, sur la foi des prêtres égyptiens, en a cité _un

exemple extraordinaire_, paraît en douter, et que tous les anciens l'ont

considéré comme une fable[196].

L'on sent que nous parlons du voyage de ces Phéniciens qui, sous Nekos,

roi d'Égypte, firent voile du fond de la mer Rouge, et qui, ayant

navigué pendant deux années, doublèrent à la troisième année les

colonnes d'Hercule (détroit de Gibraltar), et revinrent en Égypte

(_Hérodote_, lib. IV). Cette troisième année n'a pas laissé de

contribuer à l'erreur, par la fausse ressemblance avec le verset qui

dit que les _vaisseaux_ de Salomon _allaient_ chaque _troisième_ année.

Récemment on a voulu substituer à cette hypothèse celle du voyageur

Bruce, qui a prétendu trouver un pays de _Tarshish_, en Abissinie; mais

quiconque a connu Bruce, ou qui a lu son livre avec attention, sait que

les assertions systématiques et présomptueuses de cet écrivain, ne

peuvent être reçues sans preuves positives. Terminons cet article par

une dernière remarque.

Selon d'anciens monuments arabes recueillis et cités aux neuvième et

dixième siècle de notre ère, par les Musulmans, il existait d'autres

versions, d'autres traditions que celle de la Genèse sur les origines

arabes. Le plus savant de leurs historiens, Maséoudi[197], déclare,

d'après des auteurs respectés, «que les plus anciens peuples de la

péninsule furent quatre tribus appelées Aad, Tamoud, Tasm et Djodaï (ou

Djedis).

«Aad habita le Hadramaut.

«Tamoud habita le Hedjaz et le rivage de la mer de Habash (le Téhama).

«Tasm habita les Ahouaz et la Perse méridionale.

«Enfin Djodaï habita le pays de Hou, qui est le Iémama.

«Or, ces Arabes, ajoute-il, soumirent l'Iraq (la Babylonie), et y

habitèrent.»

Il y a ici une analogie marquée avec la Genèse: le pays de Hedjaz ou

_Téhama_, l'_Iraq_ et le midi de la Perse, sont les mêmes pays que le

livre juif attribue aux peuples noirs venus de Kush, soit immédiatement,

soit médiatement par Nimrod; ces premiers Arabes seraient donc les

Kushites de la Genèse (les Arabes noirs), et cette conséquence est

appuyée par un monument arabe qui, parlant du puits de Moattala, chez

les Madianites, comme de l'une des merveilles du monde, remarque que les

Madianites descendaient des deux tribus Aad et Temoud (voyez _Notice des

manuscrits orientaux_, tom. II). Or, nous savons par les Hébreux que les

Madianites, dont Moïse épousa une femme, étaient des _Kushites_, des

_Éthiopiens_.

Ces premiers Arabes furent attaqués et finalement expulsés par une autre

race se prétendant issue de Sem, et parente des Assyriens et des

Chaldéens; sur quoi l'historien Hamza observe qu'il y avait une autre

manière de raconter l'histoire de ces tribus, lorsqu'il dit:

/#

«Tel est le récit des _Iamanais_ sur leur origine; mais j'ai lu

dans des écrivains qui s'autorisent d'_Ebn-Abbas_, que les vrais

Arabes, au nombre de dix peuples, comptaient leurs années à dater

d'_Aram_, et que ces dix peuples ou familles étaient _Aad, Tamoud,

Tasm, Djedis, Amaleq, Obil, Amim, Ouabsar, Djasem_ et _Qahtan_: ces

familles désignées par le nom d'_Arman_, avaient déja péri en

partie, quand les derniers coups furent portés par _Ardouan_, roi

(de la dynastie perse) des _Ashganiens_.... Jusque-là, ces Arabes

comptaient leurs années à dater d'_Aram_. Enfin elle furent

entièrement détruites par Ardeshir, Babeqan (vers les années 130,

de notre ère et suivantes).»

#/

Il est fâcheux que les Arabes ne nous aient pas donné l'époque de cet

_Aram_. Au reste, pour raisonner sur ce récit, il nous faudrait entrer

dans trop de détails. La principale conséquence que nous en voulons

tirer, est que les Arabes ayant eu des opinions diverses sur leurs

antiquités, la version adoptée par Helqiah n'a pas le droit d'être

préférée sur parole et sans aucune discussion, sur tout lorsqu'aux neuf,

dix et onzième siècles, il existait encore en Orient beaucoup de livres

d'origine perse et chaldéenne, dont la composition première pouvait être

contemporaine des monuments où puisa Helqiah. Le résultat le plus

probable qui nous semble indiqué par tous ces récits, est

qu'effectivement à une époque reculée, l'Arabie eut deux races

d'habitants, les uns ayant la peau et les yeux noirs avec les cheveux

longs, c'est-à-dire vrais Éthiopiens, comme leurs voisins d'Axoum et de

Méroë[198]; les autres plus ressemblants aux Assyriens, du pays desquels

ils peuvent être venus; les uns et les autres parlant un langage

identique dans ses principes et dans ses règles de grammaire et de

construction. Cette circonstance indique qu'originairement ils sortirent

d'une même souche, dont une branche habitant le midi, reçut l'impression

du soleil africain; l'autre s'étant répandue plus au nord, prit une

constitution adaptée à son climat. En remontant plus haut, cette souche

première est-elle née en Abissinie, ou en Arabie, ou en Assyrie? C'est

un problème que nous n'entreprendrons point de résoudre: seulement nous

dirons que si, selon la remarque des anciens, la péninsule arabe, et

spécialement son grand désert, n'ont jamais été conquis, ses habitants

ne doivent point avoir été le produit d'une invasion subite d'étrangers

qui n'y auraient trouvé ni subsistances, ni appât du pillage; tandis que

ces mêmes habitants dressés à la vie guerrière par la dureté de leur

climat, par la nécessité journalière de supporter la soif et la faim,

par le besoin de changer chaque jour de site et de campement, ont eu

sans cesse les motifs, et de temps à autre les moyens de se porter sur

les pays riches de leurs voisins, par des irruptions semblables à celles

de leurs sauterelles; et lorsque d'autre part ces mêmes anciens nous

assurent que tous les peuples répandus de l'Euxin aux sources du Nil, de

la Perse à la Méditerranée, leur offraient un même fonds de constitution

physique, de lois, de mœurs et surtout de langage, l'on a droit de

conclure qu'à des époques inconnues de l'histoire, de telles irruptions

ont eu lieu, alors que des hommes à talent, tels que Mahomet et Moïse,

eurent l'art de rassembler les diverses tribus arabes sous un seul

drapeau, en détournant leurs passions et leurs jalousies vers un même

but. Par cette raison, l'Abissinie ou Éthiopie, pays abondant et fécond

en majeure partie, devrait avoir été envahie par des Arabes qui en

chassèrent les nègres crépus, avant que, par un retour subséquent, ces

émigrés arabes, devenus nombreux et puissants, eussent reporté leur

action sur la mère patrie[199]; mais ce sont là des conjectures de

raisonnement, et nous n'avons pas à leur appui des faits positifs fondés

sur des monuments.

Résumé.

Maintenant, si nous résumons les résultats que nous ont fournis ces

derniers, nous pensons avoir établi comme vraies les propositions

suivantes:

1° Que le livre appelé la _Genèse_ est essentiellement distinct des

quatre autres qui suivent;

2° Que l'analyse de ses diverses parties démontre qu'il n'est point un

livre national des Juifs, mais un monument chaldéen, retouché et arrangé

par le grand-prêtre Helqiah, de manière à produire un effet prémédité, à

la fois politique et religieux[200];

3° Que la prétendue généalogie mentionnée au dixième chapitre, n'est

réellement qu'une nomenclature des peuples connus des Hébreux à cette

époque, formant un système _géographique_ dans le style et selon le

génie des Orientaux;

4° Que la prétendue chronologie antédiluvienne et postdiluvienne, si

invraisemblable, si choquante même, n'est, jusqu'au temps de Moïse,

qu'une fiction allégorique des anciens astrologues, dont le langage

énigmatique, comme celui des modernes alchimistes, a induit en erreur

d'abord le vulgaire superstitieux, puis, avec le laps de temps, les

savants mêmes, qui perdirent la clef des énigmes et de la doctrine

secrète;

5° Que la véritable chronologie n'a dû, n'a pu commencer qu'avec la

véritable histoire de la tribu juive, c'est-à-dire à l'époque où son

législateur Moïse l'organisa en corps de nation;

6° Que néanmoins à cette époque même aucun calcul régulier ne se montre

dans les livres hébreux; que c'est seulement à dater du pontificat de

Héli, douze siècles avant notre ère, que l'on parvient à saisir une

chaîne continue de temps et de faits méritant le nom d'_Annales_;

7° Enfin, que ces annales ont été rédigées avec tant de négligence,

copiées avec tant d'inexactitude, qu'il faut tout l'art de la critique

pour les restaurer dans un ordre satisfaisant.

De toutes ces données il résulte avec évidence que les livres du peuple

juif n'ont point le droit de régir les annales des autres nations, ni de

nous éclairer exclusivement sur la haute antiquité; qu'ils ont seulement

le mérite de nous fournir des moyens d'instructions sujets aux mêmes

inconvénients, soumis aux mêmes règles de critique que ceux des autres

peuples; que c'est à tort que jusqu'ici l'on a voulu faire de leur

système le régulateur de tous les autres; et que c'est par suite de ce

principe erroné que les écrivains se sont trouvés pris dans un filet

inextricable de difficultés, en voulant forcer tantôt les événements

anciens de descendre à des dates tardives, tantôt des événements récents

de remonter à des temps reculés: ce genre de désordre qui a surtout eu

lieu dans l'Histoire des Empires de Ninive et de Babylone, va devenir

pour nous une raison d'en faire un nouvel examen, et de fournir une

nouvelle preuve de la bonté de notre méthode.

[Illustration: NOMENCLATURE GÉNÉALOGIQUE, OU PLUTÔT GÉOGRAPHIQUE DU

Xe CHAPITRE DE LA GENÈSE.

/*[2]

{Almodad

{Shelaph

{Hatsarmout

{Irah

{Hadouram Habitèrent depuis

{Aouzal Mesha jusqu'à

{Ieqlan... {Aoubal Shefarmont

{ {Deqlah oriental

{ {Abmal

{ {Sheba

{Aïlain { {Ophir

{Ashour { {_Haouilah_

Shem {Arafkashd........Shelah.. { {Iobab

ou {Loud {

Sem { { {Nabt.

{ { {Kedar.

{ {Aouts { Phelag-Raou-Sheroug-Nahor {Mosha.

{ {Houl { Taré-Abram-Ishmal....... {Tima.

{Aram.... {Gatar { {Itour.

{Mesh {Qodamé,

{etc.

{Gomer ou {Ashkenez

{ Cimr... {Riphat {Shiba Dans le

{ {Togorniah Ieqshan... { desert

{Mayoug {Deden de Syrie

{Medi

{ {Elish

Iaphet {Ion... {Tarshish

{ {Ketim

{ {Rodenim

{Toubal

{Moshk

{Tirns

{Tsidon

{Het............ Anoquim et Amim.

{Iebousi

{Amri

{Gargashi Habitèrent depuis

{Kanan... {Haoui Sidon jusqu'à

{ {Arouqi Gerar et Gazab.

{ {Sini

{ {Aroudi

{ {Tsamiri

{ {Hamati

{

{ {Loudim

{ {Anamim

Ham { {Lehbim

ou {Mastrim..{Neftahim

Cham { { {Philashtim.

{ {Fatrousim... {Kaftorim.

{

{Phut

{ {Saba

{ {_Haouilah_

{ {Sabtakah

{Koush... {

{ {Ramah...... {Sheba.

{ { {Daden.

Nemrod-Babylon-Arak-Akad-Kalané.

*/

]

CHRONOLOGIE DES ROIS LYDIENS.

§1er.

Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome I · 第 5 / 8 章