M. Rude arriva et dit simplement de son fils:

--Il ne va pas bien.

Avec l’optimisme des gens robustes qui ne peuvent croire aux

catastrophes, Rude ne concevait pas encore l’imminence du péril.

--Voulez-vous entrer un instant? Votre visite lui fera du bien.

On avait transporté le lit de Julien dans la chambre de sa mère, en face

de la fenêtre qui renvoyait sur lui la flamme de l’occident jaune comme

le cœur d’un lis. Mme Rude, assise à son chevet, nerveuse et enfiévrée,

le regardait en épiant les moindres mouvements de son visage. Quand il

entendit annoncer les Ardel, il tourna la tête à demi. Pauline dut faire

un effort pour répondre à son sourire: une sorte de masque funèbre

s’était collé sur sa face; une mèche de ses cheveux pendait contre sa

joue; ses narines, en se pinçant, allongeaient la courbure de son nez.

--Merci d’être venus, proféra-t-il; voyez quel beau soir! Depuis notre

retour de Paris il n’y en a pas eu un pareil. On dirait, au bord de ces

nuées, des enfants qui balancent des palmes...

Un hoquet sec l’interrompait; sa voix résonnait chantante et calme, en

dépit d’un essoufflement, mais autre que la sienne, et comme faite d’un

cristal qui allait se briser. Il paraissait oublieux de son mal, en

détourna la conversation, et s’enquit de Victorien si le traducteur du

_Saint-Simon_ aurait achevé bientôt ce travail.

Pauline, en l’entendant, voulait se rassurer, ne pas admettre que ce fût

possible de mourir à vingt ans, quand on portait, comme lui, dans son

avenir, tout un monde. Mais M. Ardel, après l’avoir quitté, énonça

dehors entre haut et bas, cette opinion:

--J’ai bien peur qu’il ne soit perdu.

--Au moins, ne me le dis pas, supplia Pauline; tu te plais donc à me

désespérer!

Et elle poursuivit intérieurement:

«Si je n’étais pas indigne de savoir prier, quel cri je pousserais vers

le Tout-Puissant! Non, je ne veux pas qu’il meure; est-ce que la terre

serait habitable sans lui?... Mais ma prière ne vaudrait rien: sa vie,

c’est pour moi que je la désire, pour moi plus encore que pour lui et

les siens.»

Elle monta dans sa chambre, se déshabilla, mais tarda à se coucher,

certaine de ne pouvoir dormir; elle s’unissait à l’insomnie de Julien,

le voyait, sous une veilleuse, haletant avec son hoquet:

«De tous ceux qui l’aiment, personne ne peut l’aimer comme moi; et, sur

les deux jours peut-être qu’il vivra, j’aurai un quart d’heure à le

revoir!...»

Cette idée affreuse lui arrachait les entrailles. Elle alluma sa lampe,

et, cherchant un secours contre son tourment, elle reprit ses Évangiles.

Le livre s’ouvrit de lui-même, au chapitre XIV de saint Marc, au récit

de la Passion.

Dès les premières lignes, l’image de la femme qui verse sur la tête de

Jésus le nard précieux atteignit son âme comme une allusion

miséricordieuse à sa propre indignité: «_Ce qu’elle a pu faire, elle l’a

fait_; elle a prévenu l’onction des parfums dont on oindra mon corps

enseveli...»

Ces mots infondaient dans la pensée de la mort une douceur d’espérance

prophétique et divine. Elle ne s’étonna plus que le Maître sût d’avance

la trahison de Judas, ni qu’en rompant le pain, il eût dit: «Ceci est

mon Corps.» Si Jésus croyait pouvoir se donner lui-même en se

multipliant par un holocauste sans fin, elle comprenait cette volonté

d’immolation perpétuelle. La douleur excitait chez elle, comme eût dit

Julien, «le sens de l’amour». Certaines réflexions de lui, le jour

d’hiver où ils marchaient dans la neige, s’éclaircissaient en sa

mémoire; et d’autres phrases lourdes de pressentiments, sa réponse à M.

Ardel: «Il prépare le cercueil de Julien»; et ce rêve qu’il n’avait pas

voulu lui raconter, succédant à la vision de l’angoisse qu’elle

endurait! La certitude de ses intuitions aggravait celle de sa fin

prochaine. Pauline lisait précisément le passage:

«Mon âme est triste jusqu’à la mort... Mon Père, emportez loin de moi ce

calice... Mais faites, non ce que je veux, mais ce que vous voulez.»

Les mots de cette oraison lui semblèrent sortir de son cœur transpercé;

un sanglot secoua sa poitrine, comme s’ils venaient du fond d’elle-même.

Pourtant, la résignation où ils s’achèvent excédait ses forces:

«Il fallait être plus qu’un homme pour accepter le calice; moi, je ne

peux pas...»

Elle laissa tomber sa tête dans ses mains, puis continua sa lecture

jusqu’au verset:

«Une seconde fois il les trouva dormants.»

«Aurais-je dormi comme eux? Non. Est-ce que je pourrais dormir pendant

que Julien agonise?... O les lâches qui se sont tous enfuis!»

Elle arrivait à l’interrogatoire devant le grand-prêtre: «Es-tu le

Christ, le fils du Dieu béni?--_Je le suis._»

Ailleurs déjà elle avait lu: «Le Père et moi, nous ne sommes qu’un.

Avant qu’Abraham fût, je suis.» Comment l’homme, qui, seul d’entre les

hommes, a osé parler ainsi, voulut-il les crachats des Juifs, les verges

et les coups de bâton sur sa tête coiffée d’épines? Si tout cela est

vrai, se peut-il qu’on pense à autre chose, qu’on vive d’autre chose? Et

ils durent prendre un passant de force pour lui porter sa croix!

Personne de bonne volonté. O mystère d’inconcevable détresse!...

«Je ne sais pas si vous êtes Dieu, prononça-t-elle à mi-voix. Mais j’ai

compassion de vous, comme si vous étiez mort d’hier, et mort à cause de

moi. Et vous, si vous guérissiez vraiment les malades, ayez pitié de

nous, guérissez votre serviteur Julien, et je croirai en vous.»

Cependant, elle l’avait suivi, loin derrière les saintes femmes,

derrière la populace, jusqu’à sa crucifixion; elle s’arrêta sur ce

verset: «Qu’il descende maintenant de la croix, pour que nous le voyions

et que nous croyions. Et ceux qui étaient crucifiés avec lui

l’insultaient.»

«Ce que faisait cette canaille, réfléchit-elle, je l’ai fait. Il est

cloué injustement sur ce bois.--Qu’il y reste, ai-je dit en passant avec

indifférence. Le péché de ma vie, le voilà!»

Et, découvrant soudain la vérité de sa misère, elle pleura. Elle

pleurait sur elle-même sans pouvoir, comme le centurion, s’écrier

aussitôt: «Cet homme était vraiment le Fils de Dieu,» mais abîmée devant

son cadavre dans une humiliation réparatrice.

«J’aurai donc vécu dix-neuf ans, ignorante de vous, insouciante, comme

si vous n’aviez pas souffert! Maintenant, je puis crier avec Vous: Mon

Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonnée? Le grand cri où vous avez expiré

arrive à moi, et je ne cesserai plus de l’entendre...»

L’agonie de Jésus pourtant la ramenait à cette possibilité déchirante:

Julien va mourir, et toute sa violence d’espoir y résistait.

Avant l’aube, vers l’heure où roucoulent les tourterelles, vaincue par

la lassitude et le chagrin, elle s’assoupit.

Le lendemain, dans la matinée, elle courut s’informer si la nuit avait

été moins mauvaise.

--Il ne va pas plus mal, mais guère mieux! répondit Edmée, plus triste

que la veille. Ah! si je pouvais vous dire: Priez avec nous!

--Vous pouvez le dire... murmura Pauline.

Un éclair d’allégresse illumina les yeux d’Edmée, elle sauta au cou de

son amie, et elles s’embrassèrent en sanglotant.

A cinq heures du soir, elle y retourna; sur le pas de la porte, le

médecin, visiblement soucieux, causait avec M. Rude, dont le visage

dévasté, mais ferme, ne permettait plus d’illusion.

--L’enflure monte, dit-il d’un ton bas à Pauline; le ventre est

distendu, tiré en haut comme celui d’un crucifié. Le cœur, chaviré,

peine atrocement...

--Est-ce qu’il voit son état?

--Oui. Il m’a interrogé: «Je veux savoir où j’en suis; parle; je n’ai

pas peur de mourir.» Je lui ai répondu sans le tromper... Demain matin,

il recevra le Viatique.

Elle n’eut pas la force d’émettre une parole de réconfort, serra la main

du père affligé, et partit, ivre de désolation. Une vieille femme, un

peu plus haut que la maison des Rude, tournait la manivelle d’un orgue

de Barbarie; l’aigreur implorante et chétive des fredons exaspéra la

détresse de Pauline.

«Je ne veux pas qu’il souffre de cette musique,» se dit-elle, et elle

tira de son porte-monnaie une pièce de cinq francs qu’elle tendit à la

mendiante en l’adjurant de s’éloigner.

--Dieu vous le rende, remercia la vieille, éblouie de cette aumône.

--Vous croyez en Dieu? repartit Pauline, la gorge pleine de larmes;

priez-le pour la guérison d’un mourant.

A table, elle fit semblant de toucher aux plats, par convenance, mais

les bouchées ne passaient point. Victorien s’en aperçut; il ne se permit

aucune réflexion, respectant sa douleur, et consterné lui-même à la

nouvelle que Julien, selon ses prévisions, était bien perdu.

Ils revinrent, à la nuit tombante, pour offrir à leurs amis l’aide dont

on peut avoir besoin dans des moments désespérés. M. Rude avait averti

Pauline de ne pas sonner et d’entrer en bas, par la porte du jardin.

Elle en souleva discrètement le loquet. Une seule lumière et faible se

distinguait dans la chambre du malade. Les fenêtres demeuraient

ouvertes, car le soir était étouffant. Une voix, celle d’Edmée, récitait

tout haut le chapelet; Marthe et les femmes avec M. Rude répondaient.

M. Ardel, à ce bruit de prière, fut tenté de rebrousser chemin. Pauline

écoutait profondément les _Ave Maria_ s’éteindre et se ranimer sous le

ciel embrasé d’étoiles. Edmée les reprenait avec un accent d’insistance

qui s’enflait chaque fois plus éperdu. C’étaient comme des vagues

d’extase et de supplication qui s’en allaient sans se lasser dans le

sein de la Mère miséricordieuse. Pauline elle-même réitérait en même

temps qu’Edmée les seuls mots qu’elle savait de la Salutation angélique:

Je vous salue, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous. L’hymne,

recueilli des lèvres d’un Séraphin et que les hommes n’eussent jamais

connu si Marie ne l’eût répété elle-même de sa bouche immaculée, faisait

descendre une rosée suave en son cœur meurtri.

Les voix s’interrompirent; Julien, sans doute, réclamait quelque soin.

Des chiens, dans une cour, se mirent à hurler.

Pauline et son père gravirent sur la pointe des pieds l’escalier de la

terrasse; en s’approchant, ils entendirent Julien disant à sa mère:

--Continuez le chapelet; je souffre moins quand vous priez...

Le timbre de cette parole eut une tranquillité impérative, comme si

Julien fût déjà presque étranger et supérieur aux vivants qui

l’entouraient; M. Rude, ayant aperçu les visiteurs, vint à eux sans

bruit: aucun changement depuis tout à l’heure; le malade était cependant

plus calme. Victorien et Pauline, après une minute d’entretien à voix

basse, se retirèrent comme deux fantômes:

«S’il mourait cette nuit, songeait Pauline, il ne saurait pas que je

suis venue lui dire adieu.»

Elle s’attendait, le dimanche matin, à le retrouver moribond. O

ravissement! Un mieux palpable s’indiquait; à l’instant où il avait

communié, une transfiguration s’était opérée sur ses traits, le hoquet

avait cessé, il ne suffoquait plus; l’enflure paraissait décroître. Les

médecins--ils étaient revenus deux--auguraient maintenant huit chances

de guérison contre vingt. M. Rude, prompt à l’espérance, vit aussitôt

son fils hors de danger; et Edmée, en action de grâces, alluma un cierge

devant le petit crucifix de bois qu’on avait posé sur une nappe pour y

recevoir le Viatique.

--Venez jusqu’à sa porte, ma chère Pauline, dit M. Rude. Vous ne lui

parlerez pas, mais vous verrez comment il est.

Avec précaution elle s’avança vers le seuil, d’où elle aperçut,

réfléchie dans une glace, la tête de Julien sur l’oreiller blanc. Sa

figure, bien qu’étirée, avait repris sa coloration vermeille; à peine

l’aurait-elle cru malade. Javotte, le museau appuyé au bord de la

courtepointe, se faisait caresser par lui. L’odeur languide d’un matin

d’été glissait avec un rai de soleil entre les lames des contrevents.

Marthe, assise au pied du lit, feuilletait sagement des images; elle

redressa le front à la vue de Pauline; Julien suivit son mouvement.

--Qui est là? demanda sa voix faible, mais tranquille.

Mme Rude, occupée à lire sa Messe, quitta son livre et fit signe à

Pauline qu’elle pouvait entrer.

--Bonjour, Pauline, proféra Julien, rouge d’émotion. Vous voyez, je n’ai

pas l’air d’être encore mûr pour partir.

Elle vint jusqu’au lit, et il releva, en la lui tendant, sa longue main

qui pendait.

--Vous êtes bonne, reprit-il; je sais que vous avez prié en pensant à

moi.

--Oh! oui, répondit-elle avec une décision exaltée, si vous guérissez,

je me convertis.

--Et même si je ne guérissais pas?

--Taisez-vous; j’ai foi que vous guérirez.

De toute son affection véhémente elle le considéra, comme pour lui

insuffler la santé dont elle regorgeait; puis elle regarda Mme Rude, et

celle-ci s’efforça de sourire; mais, seule, la mère semblait douter.

Cependant, Pauline, en sortant, se répétait: «Il vivra, il doit vivre,

ce serait fou de mourir, gonflé de force, comme il l’est.»

La tête lui tournait de joie, dans cette confiance de le revoir sauvé.

Par crainte de se montrer indiscrète, elle attendit la fin du jour avant

d’aller s’assurer que le mieux persistait.

Vers sept heures et demie du soir, au moment où Armance servait le

potage, Edmée, l’air hagard, apparut à la fenêtre de la salle à manger.

--Il est au plus mal; je cours chercher l’Extrême-Onction.

Pauline, pâle et résolue, se leva de table.

--Nous partons? dit-elle à son père presque impérieusement.

--Patience! répliqua-t-il avec humeur; quand on l’aura administré.

--Et s’il meurt dans l’intervalle? Tu ne veux pas lui dire adieu?

Elle bondit dans sa chambre passer une robe, mettre un chapeau. Pendant

ce temps, Victorien se hâtait d’avaler sa soupe; l’élan de sa fille et

son amitié pour Julien l’emportaient sur ses répugnances.

--Qu’est-ce qu’a donc Pauline? gronda l’oncle Hippolyte. Elle est

toquée! Alors on me laisse seul? Ce jeune homme mourra-t-il un quart

d’heure plus tôt ou plus tard, parce que vous n’aurez pas dîné?

Elle redescendit, ils partirent; les passants se retournaient surpris de

leur allure. Où vont-ils? s’interrogeaient les gens du quartier,

attablés en famille, dans cette soirée paisible d’un dimanche de

juillet. Pauline allait devant elle sans penser, comme si le monde fût

prêt à s’abolir par un cataclysme. L’excès même de son désespoir en

suspendait le sentiment; une énergie instinctive, semblable à celle qui

enlève le soldat au milieu d’une alerte, tendait sa volonté. Ils

entrèrent tout droit auprès de Julien, et Pauline fut terrifiée du

changement que sa figure avait subi depuis le matin.

Une couleur terreuse cernait le bas de ses joues, des cercles noirâtres,

sous les sourcils remontés, faisaient le tour de ses orbites, des taches

se formaient au creux de ses narines. Le hoquet convulsif lui secouait

la tête, et, du bord de ses lèvres, Mme Rude essuyait une écume brune et

fétide. Il ne gémissait pas, mais soupirait: «J’étouffe! J’éclate!» Dans

l’horreur d’un spasme il avait déchiré sa chemise sur sa poitrine; et le

cœur, visible sous la peau, palpitait à grands coups. M. Rude ouvrait

toutes les fenêtres et les portes; le vent bouscula les rideaux; de

lourdes ombres, comme des ailes funèbres, souffletaient la face du

moribond.

Victorien s’approcha de lui, prit ses doigts que glaçait la moiteur de

l’agonie.

--J’ai froid, se plaignit Julien.

Pauline s’élança au-devant d’Antoinette qui rapportait de la cuisine des

linges brûlants. Puis, elle s’empara, sur la cheminée, d’un éventail,

et, l’agitant contre la bouche de Julien, elle atténuait ses

suffocations. Quand il la vit à son chevet, ses cils battirent; il

articula un: «Merci», coupé par un râle.

Edmée revint, des voisins entraient, et presque aussitôt, le curé de la

paroisse arriva, portant les saintes huiles; un autre prêtre

l’accompagnait. Victorien reconnut son frère, mais ne se demanda même

pas pourquoi il venait aussi; ils se serrèrent la main en silence.

Julien, à la vue des prêtres, sembla respirer plus librement. Dès que le

curé commença les prières rituelles, il se tint en repos; ses

souffrances s’assoupirent; seul, le bruit sec du hoquet rompait les

oraisons. Tous s’étaient mis à genoux; Victorien, isolé dans le

vestibule, s’inclina, respectueux de la mort et repris à son insu par

l’ascendant des liturgies immémoriales. Pauline s’était reculée dans un

coin obscur et, comme les autres, agenouillée. Pendant que le curé

faisait au mourant les onctions, elle regardait Mme Rude tenant pour

l’éclairer un flambeau, et le flambeau ne tremblait pas. Elle admirait

la force d’âme de cette mère debout et douloureuse; et, en ce moment,

elle ne songeait plus que Julien allait mourir; l’huile dont on touchait

ses mains et ses pieds apportait une vertu résurrectrice; la paix de

l’Esprit-Saint était entrée dans la demeure avec le chrême plein de ses

dons.

Les onctions accomplies, le prêtre releva sa large figure pâle, d’une

douceur mortifiée et grave, il fixa une seconde Julien toujours

immobile, puis l’exhorta d’une voix fervente à redire après lui cette

invocation: «Mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes! Mon Dieu, je vous

aime.» Et Julien redit: «Mon Dieu, je vous aime!» avec une tendresse

candide, enfantine; les femmes y répondirent par un sanglot étouffé.

Pauline sentit alors la transfixion d’un glaive: Julien naissait à une

seconde vie; il n’était plus qu’en apparence du monde de ténèbres où il

l’abandonnait.

Cependant, le curé sortit et laissa l’abbé Jacques prier auprès de

l’agonisant. Bientôt les angoisses recommencèrent; Julien étendait ses

grands bras et s’enlaçait au cou de son père, implorait:

--Transportez-moi sur un autre lit; j’étouffe... Portez-moi dehors, je

veux voir encore une fois les étoiles... Le cœur n’a plus de boussole;

c’est fini, je vais passer... Donnez-moi du champagne, pour que je dure

jusqu’au soleil levant. J’étouffe, ô mon Dieu!

Son corps le ramenait sous sa loi par un suprême raidissement, et

pourtant n’arrachait à sa volonté aucun murmure de révolte. M. Rude,

aidé de Victorien, le mit sur un lit bas, contre la fenêtre.

--Calme-toi, mon pauvre enfant, suppliait Mme Rude, brisée, haletante.

L’abbé lui présenta le crucifix de bois où se colla sa bouche avide;

puis, avec un rameau trempé dans de l’eau bénite, il traça sur son front

le signe de la Croix. Il lut d’un ton pénétrant les prières de l’agonie

et les litanies des Saints; tout le temps que dura cette recommandation

de l’âme aux Anges de la douce mort, Julien, les mains jointes, les

paupières closes, remuait les lèvres sourdement, absorbé dans l’attente

de l’éternité prochaine. Quand l’abbé eut fini, il y eut quelques

instants d’un silence accablé. On n’entendait que les râles des

suffocations et une grosse mouche, au plafond, qui bourdonnait. Mme Rude

et Edmée, à genoux contre le lit, réchauffaient, chacune entre ses

mains, les doigts transis. M. Rude, en face de son fils, incrustait dans

sa mémoire avec une attention poignante ce masque de mourant dont le nez

sinistre s’allongeait. Victorien, debout en arrière, se demandait

combien de minutes la vie se défendrait encore; et Pauline s’était

assise pour prendre sur ses genoux Marthe que le sommeil gagnait.

Tout d’un coup, Julien rouvrit les yeux; à travers ses étouffements, il

proféra:

--Priez pour moi, priez tous... Faites prier les prêtres, faites prier

les moines... J’ai trop peu souffert... Il fallait être un saint...

Et, comme sa mère se détournait, fondant en larmes:

--Ne pleure pas, maman, regarde-moi, je t’aime... Père, ne pleure pas,

travaille pour le Christ, vis avec les vivants... Edmée, Marthe, vous

les consolerez. Je serai toujours parmi vous.

Il les embrassa tous, comme un voyageur qui s’en va. L’effort qu’il

venait d’accomplir l’exténuait; il referma les paupières et parut

sommeiller un instant; mais il se recueillait, ayant à dire autre chose,

et, brusquement, il se souleva:

--Ardel, promettez-moi... jurez-moi... Pauline veut être chrétienne,

vous ne l’empêcherez pas...

--Mon ami, je le jure, répondit Victorien sans hésiter.

--Songez à votre âme, put reprendre Julien; aimez votre frère... il est

bon... Pauline, donnez-moi votre main... Je suis avec vous. Au revoir...

Il parlait de loin et de haut, déjà libéré de ses liens corporels, et il

ne souffrait plus: des bras compatissants l’enlevaient au-dessus des

ombres de la terre. Il balbutia des mots qu’on pouvait à peine saisir,

un dernier acte de foi et de repentance.

--Julien, nous vois-tu? lui demanda encore M. Rude.

Les globes de ses prunelles devinrent vitreux; sa bouche restait

entr’ouverte, sa langue claquait entre ses dents brillantes, les

phalanges de ses doigts, tricotant dans le vide et se rétractant,

semblaient chercher à tâtons une porte invisible; et il se tourna sur le

côté droit, laissant aller sa tête, pour s’endormir, comme un enfant,

dans le baiser du Seigneur...

Le baptême de Pauline Ardel · 第 11 / 14 题