Pauline revenait du cimetière où elle avait laissé Julien; elle ne
pleurait point, ayant trop pleuré; mais l’oppression de sa douleur,
maintenant que tout était fini, retombait sur son âme et sur son corps,
comme si elle eût été, elle aussi, retranchée de ceux qui respirent et
marchent sous le soleil. Le monde lui apparaissait insipide, décoloré;
entre les jours de sa jeunesse et l’avenir qu’elle entrevoyait, la fosse
de Julien creusait un intervalle aussi profond qu’une mer.
Elle n’avait plus de goût qu’à revivre ses derniers moments. Elle
pensait même sans horreur à son cadavre allongé entre des cierges sur le
grand lit; on l’avait revêtu, pour l’ensevelir, d’un costume bleu qu’il
portait le matin où il était venu la voir; sa face, parsemée de
marbrures noires, exprimait une lassitude triste, le désir d’un éternel
sommeil; mais ses mains croisées serraient un chapelet, tenaces dans
l’espérance de la résurrection. Et il semblait impossible à Pauline que
cette espérance fût trompée. Jamais elle ne l’avait senti plus vivant
qu’à l’heure de mourir; sa forme charnelle pourrait se dissoudre; de sa
conscience qui était _lui_ rien ne se concevait périssable. La pérennité
de son être, pas une seconde elle ne l’avait mise en doute. Seulement,
elle s’en faisait une idée presque païenne; elle s’imaginait l’esprit du
mort mêlé aux lieux et aux humains qu’il avait fréquentés, percevant des
impressions terrestres. A l’église, tandis que l’ophicléide poussif
cherchait ses notes, s’ébrouait sous le _Dies iræ_ des chantres, Julien
ne suivait-il pas humblement, au delà de cette mauvaise musique, la page
redoutable du Livre où ses actes étaient écrits? Au cimetière, devant la
fosse, quand on eut retiré le drap blanc du cercueil offert aux rayons
d’un soleil vorace:
--Qu’il doit souffrir là-dedans! s’était-elle dit avant toute réflexion.
Lorsqu’elle rentra, dans le vestibule où elle avait causé avec lui, elle
retrouva une ombre de sa présence corporelle; le timbre de ces phrases y
résonnait pour son oreille:
«Toute parole est une pierre qu’on jette dans l’éternité...
«Celui qui a passé près de vous, ne le faites pas trop attendre.»
La porte paraissait écouter si son large pas ne retentirait point dans
la rue. Pauline aurait entendu son coup de sonnette et sa voix sans en
être autrement surprise, tant elle avait peine à le croire disparu!
Elle monta, ôta son chapeau et se déshabilla d’une façon toute
machinale. Sa vieille pendule de bois marquait midi et demi, l’oncle
Hippolyte sortit de sa chambre, descendit pour faire comprendre qu’il
avait faim.
«Et maintenant, songea-t-elle, on va se mettre à table, le train-train
continuera, comme si rien n’était changé! O dérision!... Les gens, tout
à l’heure, disaient: Pauvre Julien! C’est moi qui suis pauvre, moi,
veuve de mon seul amour avant d’avoir été fiancée!»
Le désastre de son bonheur la mettait vis-à-vis de ce mystère écrasant:
jusqu’à ce qu’elle eût connu Julien, la souffrance n’avait qu’effleuré
sa vie, ses premiers troubles et ses anxiétés datèrent du soir de leur
rencontre; et, au moment où elle s’ouvrait aux délices d’une inclination
qu’il partageait, Dieu avait saisi comme une proie son bien-aimé.
Chose admirable! Nul mouvement de rébellion contre Dieu ne l’emporta
vers le désespoir. Bien que sa prière se fût, en apparence, perdue dans
le néant, une force intime, inexplicable, maintenait au fond de son
chagrin une sorte de paix amère. Mais elle n’avait pas l’intuition des
Béatitudes assez ferme pour voir poindre, au travers des tentures
funèbres, la gloire des saints; elle se butait à une pensée:
«Il était beau, il était pur, et la terre ne le verra plus.»
M. Rude, la veille, l’énonçait en gémissant: «Nous irons à lui, il ne
reviendra pas à nous.»
--Et moi, concluait-elle, je n’ai qu’à m’abattre dans la poussière, en
attendant «d’aller à lui».
Armance vint l’avertir: «Ces messieurs avaient commencé.» Elle s’imposa
de les rejoindre, mais ne put manger. Le silence de M. Ardel et de sa
fille pesait d’un tel poids que l’oncle Hippolyte lui-même éprouva
l’envie d’y faire diversion.
--Depuis la fin d’août 98, observa-t-il, on n’a pas eu des chaleurs
pareilles.
--J’ai plus soif que faim, dit Victorien, repoussant son assiette.
Il ne voulait pas l’avouer: c’était la tristesse qui lui ôtait
l’appétit. Sauf la perte de sa femme, rien ne l’avait affecté autant que
la mort de Julien. Il aimait en lui l’image d’une force croissante et
noble. La jalousie de sentir que Pauline l’idolâtrait jusqu’à renier sa
propre influence avait cependant tourné en rancune cette affection. Il
en serait venu à le haïr, si la brusquerie de la catastrophe n’eût
culbuté son ressentiment. Un autre se fût réjoui en secret de voir
succomber celui qu’il redoutait pour sa fille. Victorien se préserva de
cette bassesse: la mort généreuse de Julien stimula sa générosité. Il
jugeait d’ailleurs inutile et sot de résister à Pauline dans un tel
moment. Il se fit un point d’honneur, en sa qualité d’incrédule,
d’endurer le spectacle de l’Extrême-Onction, les litanies des
agonisants, et d’accomplir un devoir d’immédiate assistance que sa
compassion vraie lui rendait aisé.
Mais cette nuit affreuse avait dérangé les assises de ses principes:
qu’un jeune homme qui donnait de magnifiques espoirs fût, sans raison
plausible, «tordu» en quelques heures, cet accident lui montrait une
fois de plus le Hasard, seul roi de l’univers, égorgeant, comme un
prêtre aveugle, d’un bras infatigable, des victimes innocentes,
engendrées pour l’unique fin de mourir. Et, d’autre part, si l’homme ne
peut se passer d’établir une logique dans cette hécatombe, l’explication
des théologiens devenait bienfaisante, puisqu’elle convertit en un
sacrifice propitiatoire ce désordre où l’équilibre d’une vie qui dure
est presque un miracle incompréhensible.
Victorien admirait l’héroïque simplicité que Julien avait soutenue
jusqu’au bout; les siens, comme lui, s’étaient résignés dans une
confiance pleine de douceur et d’amour.
«A sa place, à celle de son père, qu’aurais-je fait? Assurément, je me
fusse comporté en stoïque, mais sans espoir. N’ai-je donc pas été sage
d’accorder que Pauline agirait à sa guise? En pratique, je ne puis la
priver d’un élément de paix intérieure et d’énergie dont elle prétend
avoir besoin.»
Il ne lui restait pas moins dur de tenir sa promesse:
«Ma fille ne sera plus avec moi, ne sera plus à moi. Rude peut se dire
que son fils est mort selon sa foi, dans le rythme où son cœur bat. Moi,
en laissant libre Pauline, je m’immole plus absolument que lui...»
Cet effort, ajouté à l’impression des obsèques, comprimait sa poitrine
comme sous une meule. Pauline le vit si morne qu’elle réagit sur son
chagrin, essaya de causer. Mais, de ses idées aux siennes la fissure
s’était élargie; pouvait-elle échanger sur Julien des choses qu’il
sentît comme elle? A l’enterrement, dans le convoi, certains assistants,
et des collègues de Rude, jacassaient très haut derrière la famille et
s’entretenaient de politique avec une inconvenance scandaleuse. Elle
conta l’indignation qu’elle en avait eue.
--Ce sont des brutes, fit M. Ardel; ils ne comprennent rien.
Et il baissa les yeux, se rencognant en son mutisme. Le repas fini,
Pauline soupira:
--Que faire, jusqu’au soir, de ma journée?
Elle se mit cependant à travailler et appela auprès d’elle Armance pour
l’aider au raccommodage d’une paire de bas. Depuis la maladie de Julien,
la veuve redoublait ses attentions discrètes, et prenait sa part
silencieuse des angoisses de sa maîtresse. Cet après-midi, pendant que
toutes deux reprisaient, Pauline lui demanda:
--Il y a longtemps, Armance, que vous avez perdu votre fils?
--Ne m’en parlez pas, mademoiselle; à la Saint-Vincent, j’ai compté
trois années pleines; mais ce sera comme d’hier, jusqu’à la fin. Allez,
il n’y en a guère de plus à plaindre que moi...
--Vous croyez? Nos amis Rude sont bien malheureux.
--Oh! que non. Ils devraient chanter Alléluia. Leur garçon s’en est allé
comme un petit saint; il a fait une mort, la plus belle de toutes. Et le
mien!... Si le bon Dieu et la bonne Mère ne m’avaient secourue, j’en
aurais crevé sur le coup.
Au coin de ses lèvres minces que pinçaient des rides, deux creux
d’amertume se marquèrent, et elle se détourna pour essuyer une larme.
La simple confidence de sa servante fit descendre Pauline dans l’abîme
d’un christianisme qu’auparavant elle n’eut jamais admis. Armance
regardait la mort sous le flambeau de l’éternité. C’est pourquoi,
semblable à la Bretonne du presbytère, elle songeait que les Rude
auraient dû pleurer de joie.
Dès le surlendemain, Pauline les revit. Elle arriva, vers une heure,
comme ils étaient encore à table. Les moments de communauté familiale
alourdissaient leur deuil. Leurs yeux cherchaient l’absent, à sa place
vide. Une des tantes de Marthe l’avait emmenée à la campagne, et c’était
une tristesse de plus. Mme Rude, que le chagrin tournait à la
sauvagerie, s’isolait dans sa chambre d’où elle ne sortait que pour se
rendre sur la tombe de son fils. Elle ne voulait même pas, révéla Edmée
à Pauline, ouvrir les lettres d’amis qui affluaient. Elle refusait de
voir ses parents venus aux funérailles. Toute parole de compassion
remuait son désespoir comme une pierre jetée au milieu d’un étang.
--Ni Marthe, ni moi, ni mon père, nous n’existons plus pour elle; et
elle vous en veut, disant que vous êtes cause si mon frère est mort.
Comment cette idée bizarre troublait la tête de la pauvre femme, Pauline
en eut l’explication, quand M. Rude, la prenant à part avec Edmée, les
emmena dans l’atelier et leur lut des pages où il avait retrouvé les
notes intimes de Julien. C’était, sur les feuillets quadrillés d’un
carnet recouvert de moleskine, des phrases sans suite qui
correspondaient à des sentiments ou à des épisodes demeurés
sous-entendus. Par une réaction naturelle chez un étudiant en droit
excédé de faits et de mnémotechnie, beaucoup de ces réflexions avaient
pris la forme d’aphorismes lyriques:
_Vivre, c’est se purifier... Devenir comme les étoiles qui n’ont jamais
péché..._
_La preuve la plus assurée de l’amour, c’est de conserver dans la
souffrance la volonté de souffrir._
_Ce que le désir faisait paraître nécessaire, une fois le désir assouvi,
paraît misérable. Donc la fatalité des passions n’est qu’une imposture._
_Celui-là seul abolit la douleur qui consent à la prendre toute en soi._
_Le Christ est comme un glaive qu’il faut tenir par la poignée, la
pointe en avant; autrement il se retourne sur votre poitrine, et on ne
peut plus l’en arracher._
_Chercher sous les apparences le dedans des êtres._
_Plus j’aime Dieu, plus je veux que tous l’aiment avec moi. Ma
souffrance, c’est que je ne puis _le faire voir_ à tous_.
_Notre génération sera celle par qui la France renaîtra. Mais nos voix
sont encore telles que des rumeurs de cloches dispersées sur le tumulte
d’une ville où l’on se bat._
--Vous occupiez, ma chère enfant, continua M. Rude, une place bien
grande dans sa pensée. Je tiens à vous le dire, parce que vous devez
savoir ce qu’il espérait de vous. Écoutez ceci, par exemple:
_Vu Pauline aujourd’hui. Pour cette amitié comme pour d’autres, le
meilleur temps sera-t-il celui où elle commence?_
_Mériter l’âme de Pauline, souffrir pour elle. Je l’aime trop, ô Dieu,
pour qu’elle reste séparée de vous..._
_Descendu dans la crypte de Saint-Savinien, baisé la dalle qu’imprègne
son sang. C’est pour Pauline qu’il le versa._
_Journée à Paris avec Pauline... Je vois le ciel et les arbres vêtus
d’un éclat qui les fait plus beaux qu’eux-mêmes. Chaque minute est une
agonie des splendeurs passées menant à celles qui vont naître. Oui, tous
les Saints, chantez sur vos harpes! Dieu est trop bon, la vie est trop
douce..._
_Rêvé de Pauline. Nous marchions ensemble par la campagne. Elle voulait
se jeter dans un puits à ru, je l’ai arrêtée... Et ce rêve était vrai.
J’en ai fait un autre cette nuit; le sera-t-il? Je me voyais mort et
j’assistais à mon enterrement; je compatissais aux tristesses de ceux
qui me pleuraient, et j’observais curieusement les autres..._
--Ah! s’exclama Pauline, je comprends pourquoi il n’a pas voulu me le
communiquer.
--C’est singulier, reprit M. Rude en feuilletant avec lenteur, à quel
point le pressentiment de la mort s’imposait à sa lucidité:
_Pour moi, le jour du Seigneur ne viendra pas comme un voleur dans la
nuit._
_S’il me fallait mourir, je n’irais pas au grand passage à la façon de
Camille Desmoulins qui se colleta dans le tombereau avec l’exécuteur._
_Vivre comme si le Juge était déjà sur les nuées..._
M. Rude se tut, continuant à tourner ces pages où il atteignait la vie
profonde de son fils; Pauline, assise en face de lui, le fixait sans
parler; elle réentendait les phrases qu’il avait lues se moduler dans
l’air, avec la voix persuasive de Julien. Edmée, le menton appuyé sur sa
main, s’hébétait par la tension prolongée de sa douleur. Les volets de
l’atelier étaient entreclos; les portraits semblaient en deuil au-dessus
du piano et de la caisse du violoncelle, droite comme un homme, la
caisse que Julien n’ouvrirait plus...
«Tout de même, médita M. Rude, s’approchant de l’une des fenêtres, s’il
avait le spectacle de notre affliction, qu’il la trouverait grossière!
S’il pouvait revenir des pays clairs où il habite, il nous crierait tout
frémissant, essoufflé de bonheur: Hosanna! Quand son âme tremblante
s’est vue précipitée dans la fournaise du soleil de Dieu, quel
éblouissement! De quel accent il a dû dire: Oui, Seigneur, c’est bien
vous que je voulais!
«Lui dont les sens palpaient et devinaient par des vibrations subtiles,
il n’est plus maintenant qu’un feu libre, élancé vers la splendeur du
Père... S’il souffre pour expier, c’est dans l’extase; il sait qu’il ne
péchera plus, que les tabernacles des saints le rassasieront
perpétuellement. Lui qui avait faim et soif de la Parole, il écoute le
Verbe qui ne se tait point.
«Pourquoi la charité dont il brûle ne descend-t-elle pas en nous? Nous
ne devrions pas plus tenir à ce monde qu’un chemineau à la poussière des
routes secouée derrière lui. Mais nous avons beau savoir que les cieux
vieilliront comme un vêtement; lorsque Dieu a touché notre chair
misérable, nous avons peine à bénir sa main...
«Quand je pense à l’œuvre sainte et robuste qu’il aurait accomplie en ce
monde!... Au moins, que nos souffrances s’ajoutent aux siennes, pour
hâter son Paradis...»
M. Rude inclina la tête et ses grandes paupières lasses s’abaissèrent;
il ressemblait en cet instant, avec son nez aquilin, les boucles de sa
barbe foisonnante, et ses longues joues ravagées, au Moïse de Sluter qui
porte sur sa face les éclairs du Sinaï.
--Ah! dit-il en revenant vers Pauline, il faut que je vous quitte, ma
pauvre enfant. Ce soir, c’est la dernière classe de l’année; je veux la
faire... Vous avez été bonne pour nous... et pour lui; mais, vous le
savez, nous vous aimons comme notre fille...
Il l’attira, en même temps qu’Edmée, paternellement, dans ses larges
bras, et, toutes deux, il les baisa au front.
Cette mâle tendresse les laissa réconfortées; quelques minutes pourtant
elles demeurèrent muettes, ne pouvant absorber la surabondance d’espoir
et de résignation qui venait d’être versée en elles.
--Savez-vous, Edmée, prononça enfin Pauline, ce que j’éprouve à cette
heure? Je crois être en pleine nuit, sur la berge d’un fleuve; _il_ me
tend la main pour monter dans une barque. La barque, je ne la vois pas,
mais je sais qu’elle est là, que l’eau marche et veut m’emporter. Je
sais que je ne retournerai point en arrière, et pourtant je ne me décide
pas à monter...
--Vous vous déciderez, repartit fermement Edmée, qui retrouvait sa
vivacité native. Tout ce qui est arrivé, n’est-ce pas pour vous? Dieu
vous veut à tout prix; ce serait effrayant si vous résistiez... Pourquoi
n’est-ce pas moi qui ai été choisie au lieu de Julien? Je serais morte
d’un cœur si léger! J’avais résolu--mais je n’en parlais à
personne--d’entrer au Carmel. Maintenant, je ne dois plus penser au
cloître. Je coifferai sainte Catherine sous le toit des miens.
--C’est comme moi, dit Pauline. En partant, il a tout brisé pour nous.
Elle se leva, Edmée l’accompagna dans le vestibule. Un feutre de Julien
restait accroché à une patère. Le canari et le serin, gazouillant,
voletaient par leur cage; mais, roulée en boule sur un paillasson,
Javotte paraissait triste et engourdie. Au passage de Pauline elle
s’étira en bâillant et vint flairer sa robe comme si elle y retrouvait
l’odeur du mort que la jeune fille avait approché.
--Un moment après _la fin_, évoqua Edmée à voix basse, elle est arrivée,
l’a senti, et, voyant qu’il ne bougeait pas, elle s’est mise à faire la
belle, lui a léché les mains. Ensuite, elle s’est glissée sous le lit,
et on ne pouvait plus l’en tirer...
Pauline, lorsqu’elle rentra, transcrivit de mémoire les notes de Julien
qu’elle avait retenues. Elle en souligna quelques-unes, tandis qu’elle y
réfléchissait, et s’appesantit sur ce mot presque terrible dans sa
violence mystique d’amour: «Mériter l’âme de Pauline, souffrir pour
elle.»
«Entre sa maladie, sa mort et mon _salut_, il y aurait une relation! Sa
volonté de souffrir pour moi nous lie à jamais plus sûrement que ces
anneaux de fer entre les deux cercueils des époux dont il parlait...
Quoi donc! Ce serait en réparation de mon incroyance qu’il a offert sa
vie! Et sa mère n’est pas injuste, quand elle m’en veut. Mais ce bon
Rude, le grand cœur! lui qui, malgré tout, m’a embrassée!»
Ces réflexions où elle s’abîmait l’eussent rejetée dans le désespoir si
elle n’avait rebondi vers une certitude exaltante:
«Son désir de souffrance a été entendu; c’est que la Communion des
Saints n’est pas un rêve; la Passion de Jésus, comme _il_ le disait,
s’achève en ses membres; la vertu du Sang se dilate, même sur une
indigne telle que moi... Votre Sang, ô Dieu-Homme, vous l’avez donné
même pour le larron; laissez-en tomber une goutte jusqu’à mes lèvres; je
veux croire en vous, je veux vous aimer; mais si vous ne m’aidez, je ne
puis rien.»
Elle résolut de se procurer, sans plus attendre, un catéchisme, de
s’instruire dans la doctrine de l’Église. Seulement, elle prévoyait des
obscurités, des doutes; qui la guiderait? Elle écrivit à son oncle en le
priant de lui indiquer un prêtre qu’elle pût consulter. Elle agissait
déjà comme si elle fût croyante; la foi n’avait pourtant investi que son
cœur; son entendement, dressé à la critique, se réservait une prétention
tacite de liberté. Il ne devait pas être éclairé par un coup de foudre,
mais peu à peu, à mesure que ses ignorances se dissiperaient, que ses
points opaques et durs seraient comme vitrifiés au feu d’une charité
plus fervente.
L’abbé Jacques, dès qu’il reçut sa lettre, au lieu de lui répondre, vint
voir Victorien; il l’eût fait d’ailleurs, même si elle n’eût pas écrit.
L’attitude de son frère, pendant l’agonie de Julien, l’avertissait
qu’une réconciliation devenait possible, et il tenait à ne point la
retarder.
Victorien, cet après-midi-là, travaillait au salon où il trouvait plus
de fraîcheur qu’en haut, et Pauline, dans un cabinet attenant qui
donnait sur le jardin, brodait pour Mme Rude son ouvrage qu’elle voulait
avoir fini vers le 15 août. Lorsque Armance introduisit l’abbé, M.
Ardel, quittant sa table chargée de papiers, vint à lui comme s’ils
s’étaient vus la veille:
--Tu me trouves dans le milieu le plus ecclésiastique du monde. Je
débrouille la querelle entre M. de Gondrin et son chapitre. Imagine-toi
que, pour suffire à son luxe, notre archevêque avait fait couper les
grands bois de la mense. Les chanoines y mirent opposition, et le
Parlement le condamna à une amende de cent vingt mille livres. Ce cadet
de Gascogne était un puissant ribaud! Pendant la Fronde, il se déclara
carrément contre le Roi. Des troupes royales étaient venues se poster à
Saint-Martin-du-Tertre; il assembla la milice, monta à cheval, et
délogea ce détachement. L’année suivante, en 1653, il mettait en
déroute, à Saint-Julien-du-Saut, une autre bande royale. La même année,
il excommunia en grande pompe les Jésuites. Ce dut être admirable, quand
il jeta son cierge à terre et que tout son clergé répéta son geste. Il
voulait faire appréhender le recteur des Jésuites à Sens et le fourrer
dans un de ces délectables cachots que tu connais, sous le Palais
Synodal.
Il recevait de l’argent des jansénistes, il affectait leur sévérité en
matière de mœurs et souffleta sa nièce, Mme de Montespan, la menaça de
l’excommunier, elle et le Roi, s’ils venaient dans son diocèse, à
Fontainebleau; et ils n’osèrent plus y reparaître. Mais ses mœurs à lui
étaient fantaisistes. Le P. Rapin en conte de belles sur ses
galanteries: les soirs où Mme de Longueville soupait à sa table, les
bougies des lustres exhalaient, en brûlant, des parfums rares; chaque
dame trouvait sous son couvert des gants musqués. Il eut même un procès
avec un parfumeur, dont le mémoire lui parut insolent.
Je dois dire, pour être juste, qu’il finit très austèrement: il couchait
sur une natte, faisait trois heures de méditation par jour, et laissa
dans un coffret, qu’on ouvrit après sa mort, un cilice de crin, plus une
corde à nœuds...
--C’est lui dont tu as le portrait là? interrompit l’abbé, désignant une
estampe que Victorien avait posée sur un fauteuil.
--Je n’en ai pas un, j’en ai trois, rectifia le professeur, qui prit en
main deux autres estampes cachées sous la première.
Le plus saisissant des trois portraits ressuscitait M. de Gondrin en son
âge mûr, portant les cheveux, non plus frisés autour de sa calotte,
comme au temps de sa jeunesse, mais taillés à grosses mèches sur son
front et ses oreilles; un peu de moustache atténuait le pli altier et
voluptueux de sa lèvre; il avait l’air mi-prélat, mi-cavalier; son nez
incurvé, bossué, pointu du bout, ses prunelles embusquées en coulisse
sous des sourcils prompts à la colère, ses joues tailladées d’une forte
ride, la fossette de son menton carré, composaient un visage singulier,
romantique d’aristocrate violent dans ses passions et déçu par toutes,
sauf une seule, celle de commander.
--En somme, questionna l’abbé, quel but t’anime à l’étude de ce
personnage?
Victorien ne lui avait pas encore offert de s’asseoir; il y pensa tout
d’un coup, et s’assit lui-même, croisa la jambe droite sur la cuisse
gauche, après avoir allumé une cigarette.
--Quel but? Aucun. C’est de l’inédit, jusqu’à présent, du moins, et cela
m’amuse. Je me plais à vivre en compagnie d’un homme de race qui osa
maintenir ses coudées franches même en un temps où tout se ruait vers la
servitude, d’un homme né pour faire ployer les autres devant lui. Tu
m’objecteras qu’un historien ne doit pas chercher les sujets
sympathiques, que la biographie d’un archevêque est chose mince dans
l’immensité des faits collectifs. C’est vrai; mais savoir ne suffit pas,
il faut comprendre, et comprend-on, si on ne s’attache?
A cette dernière réflexion, l’abbé sourit et approuva d’un signe de
tête:
--Je vais plus loin que toi, appuya-t-il, à l’encontre du scientisme;
comprendre ne suffit pas, l’objet de la science est d’aimer. Dans
l’ordre théologique, il serait absurde de dire: «Croyez n’importe quoi,
mais croyez.» Et pourtant la foi n’est pas simplement affaire de
dialectique ou d’exégèse; elle part d’un acte d’amour et elle y aboutit.
Pauline, à travers la porte du cabinet, percevait tout leur dialogue; ce
que son oncle venait d’émettre confirmait sa pauvre expérience
religieuse; elle en fut ravie.
--Oui, décidément, reprenait Victorien, savoir pour savoir n’est qu’un
leurre. Chaque fait certain que j’ajoute à la somme de mes
connaissances, c’est un caillou de plus jeté dans cet océan de désirs
qui pèse sur le fond de mon être. Si j’avais, comme Faust, les pouvoirs
d’un magicien, j’enverrais les Esprits me chercher, dans des hypogées,
des papyrus où je déchiffrerais l’histoire de rois oubliés et de dieux
dont nul ne sait plus le nom. Mais, quand je saurais tout ce que les
autres ignorent, me sentirais-je plus assouvi? Je suis constitué pour
désirer, non pour posséder. Et toi, tu es, au fond, bâti comme moi. Nous
ne mourrons riches ni l’un ni l’autre. Te souviens-tu? A Varambon, dans
cette campagne de Bresse où on nous menait passer nos vacances, nous
étions allés, un matin, chercher du lait à la ferme; nous rapportions
une berthe pleine; nous la tenions chacun par une anse, et, tout en
courant, nous la faisions danser, si bien qu’arrivés au logis, quand
notre mère ouvrit la berthe, elle n’y trouva plus une goutte de lait.
--Si au moins, insinua l’abbé, ému par la douceur de ce vieil épisode et
surpris de la bonne grâce que son frère mettait à l’évoquer, si au moins
nous avions toujours porté notre berthe ensemble, notre pauvreté serait
plus joyeuse... Tu supposes que rien ne comblera jamais tes désirs, et,
cependant, tu ne peux pas vivre sans désirer. Comment t’évader de cette
contradiction?
--M’en évader? Je n’y songe point; c’est inutile; je la constate et je
m’y résigne. De la cellule noire où je végète je me fais, à ma mesure,
un paradis.
--Médiocre paradis que le non-espoir, tu m’avoueras. J’ai dans ma
paroisse une femme aveugle, sujette à une idée fixe. Je l’aperçois,
quand je passe, assise sur son lit, les bras nus; elle croit ses bras
liés par un écheveau inextricable de fils qui s’entre-croisent; et, du
matin au soir, une de ses mains se promène autour de son bras,
débrouillant avec une patience inouïe les fils imaginaires, mais sans
fin, les retrouvant aussi emmêlés. Le désir de l’intelligence n’agit-il
point dans le vide, à la manière de cette femme, toutes les fois qu’il
ne veut pas tendre vers un terme infini comme lui? Et, si tu as
conscience d’un tel néant, peux-tu appeler cet état un paradis?
--Appelle-le si tu veux un enfer, gouailla Victorien, se redressant dans
son fauteuil et impatienté par l’objection. L’enfer a du bon après tout.
L’appétit du bonheur avec le désespoir d’y atteindre vaut mieux que la
quiétude des brutes.
L’abbé, à son tour, s’anima, et l’ardeur affectueuse de son regard se
fit pressante, dominatrice:
--Mon cher, comme tu es bien toujours le même, paradoxal et jamais à
bout d’ironies! Tu ne veux t’appuyer que sur ta force, sur l’orgueil de
ta pensée, et, quoi que tu en dises, tu souffres. En ce moment, je te
parle à plein cœur. Si tu savais quelle joie tu me donnes, à moi qui
t’aime, en me rendant un peu de ton affection! L’autre soir, devant
l’agonie de Julien, tu t’es si noblement conduit! Dans tout ce qui s’est
passé là, comment ne reconnais-tu pas une prédestination tangible?
Peux-tu admettre qu’un sot hasard ait mis sur le chemin de Pauline et
sur le tien cette âme juvénile, si haute et si brûlante? Non, ce n’est
pas en vain que vous avez assisté à sa dernière heure. Mais, si ta fille
devient chrétienne, c’est à toi, à ton assentiment généreux qu’elle
devra de pouvoir l’être. Or, je sais qu’elle a une volonté nette de
suivre son intention. Hier, elle m’a écrit, et je veux te montrer sa
lettre, parce qu’avant de la conseiller, j’ai besoin de savoir si tu
l’autorises d’une manière formelle à se faire instruire et à recevoir le
baptême.
--C’est inutile, opposa M. Ardel, tout d’un coup sec et amer, en même
temps qu’il repoussait la lettre. Quels bourreaux vous êtes! N’est-ce
pas assez d’avoir juré une fois? Laissez-moi, comme disait Job, avaler
ma salive; et ne m’en reparlez plus...
Pauline eut peur que l’abbé, en prenant le taureau par les cornes, ne se
fît rembarrer durement. Elle n’avait pas soufflé mot à son père, la
veille, de la lettre qu’elle écrivait, certaine qu’il ne retirerait
point la parole donnée au mort, et se gardant de toute allusion à une
promesse où il voyait une défaite, un crève-cœur. Mais l’abbé, sûr
maintenant de son frère, versa dans la plaie qu’il avait touchée
l’onction chaude de sa tendresse:
--Ne regrette donc pas ton serment. Son bonheur en sortira, et, sois-en
convaincu, le tien...
Comme la bouche du professeur ébauchait une moue négative:
--Oui, continua le prêtre avec énergie, ta fille sera d’autant plus
aimante, dévouée, qu’elle se modèlera sur le Dieu qui aima les siens
jusqu’à mourir...
--Elle m’aimera par devoir, mais elle méprisera mes idées, les exécrera.
--Qui sait si tes idées, avec le temps, ne se rapprocheront pas des
siennes?
--Oh! pour ça, mon vieux, protesta Victorien en se levant, n’y compte
point. A mon âge, on ne change guère son pli. Je suis un irréductible,
comme toi, d’ailleurs. Je veux bien vivre avec toi en ami; mais n’essaye
pas de me convertir. Ces vues intéressées me dégoûteraient. J’ai passé
le temps où j’étais dupe de la sentimentalité des autres et de la
mienne.
--Être, c’est aimer, répliqua encore l’abbé Jacques, et tu es trop
vivant pour ne plus pouvoir aimer.
Il quitta ce sujet, demanda si Pauline était à la maison. Victorien
désigna du doigt la porte du cabinet qu’elle ouvrit juste en cet
instant.
--Vous êtes bons tous deux, fit-elle d’une voix grave et palpitante.
Elle vint d’abord à son père qu’elle embrassa, puis tendit à son oncle
sa main pleine d’effusion. Si elle eût osé, elle aurait dit aux deux
frères: «Embrassez-vous!» Mais elle comprit qu’une réserve s’imposait
entre eux.
Ils causèrent quelques minutes de Julien et des Rude; lorsque l’abbé
partit, M. Ardel laissa Pauline l’accompagner dans le vestibule où
l’oncle indiqua, en quatre mots, à sa nièce la ligne de conduite qu’elle
suivrait. Le curé de la paroisse devait lui expliquer la doctrine et la
préparer aux sacrements; mais il allait partir en pèlerinage pour les
Lieux saints; elle pouvait donc s’adresser à l’un des vicaires généraux,
son ami, l’abbé Charmoy, théologien expert, homme de sage direction,
doux et fervent.
L’abbé Charmoy vivait dans une maison d’assez pauvre apparence, près
d’un couvent dont il était l’aumônier. Edmée, qui le connaissait, y mena
Pauline que cette visite tourmentait sourdement. Les préjugés où elle
avait grandi dominaient encore les arrière-fonds de sa conscience; ce
prêtre serait son juge, son maître en quelque sorte. Une part
d’elle-même se rebiffait contre la perspective de subir un médiateur, de
s’humilier sous une parole; et, surtout, elle apercevait, au bout de ses
colloques pieux, cette pénible traverse, la confession.
Une servante aux yeux ahuris de vieille chouette les fit entrer dans le
salon. Cette pièce, austère et froide, avait ses volets clos sur la rue;
seule, la fenêtre de la cour éclairait son ameublement suranné, ses
fauteuils recouverts en tapisserie, dont les dossiers portaient des
voiles faits au crochet. Un grand piano carré s’harmonisait à leur
simplicité désuète. On devinait l’insouciance d’un homme pour qui le
décor était indifférent.
Pauline l’entendit marcher au-dessus, et descendre sans hâte l’escalier.
Son cœur battit vivement; mais, dès qu’elle le vit paraître, elle se
rassura.
La personne de l’abbé Charmoy respirait une aménité paisible et presque
indolente, propre à mettre en repos l’âme inquiète de Pauline. Moyen de
stature, chauve, le profil maigre, le menton en lame de rasoir, avec une
bouche largement fendue, spirituelle, il révélait dans sa démarche, dans
le rythme balancé de sa soutane, une pondération native accrue de
dignité sacerdotale; au travers de son sérieux rayonnait une constance
de bonne humeur et de sagesse.
Il n’avait pas vu Edmée depuis son deuil; la conversation s’étendit sur
la mort admirable de Julien.
--Je l’ai trop peu souvent rencontré, dit-il; mais il était de ceux,
bien rares, avec qui un regard échangé suffit pour que le contact ne
cesse plus.
Son œil myope, mais clairvoyant, s’adressait à Pauline, tandis qu’il
proférait ces mots; il lui laissa délicatement pénétrer qu’il comprenait
son chagrin. Il attendait qu’elle-même exposât ce qu’elle venait
chercher auprès de lui. Elle saisit un instant de silence et, très
simplement, expliqua les dispositions qui l’amenaient:
--Je ne suis pas tout à fait une catéchumène, monsieur l’abbé; j’ai vécu
jusqu’à dix-huit ans et plus dans l’ignorance et la négation du
surnaturel; chaque fois que j’essaye de m’élever à Dieu, je retombe
comme un oiseau en cage qui se heurte à des barreaux. Quand j’étudie mon
catéchisme, des contradictions incessantes me gênent, je perds le fil de
ma croyance. Je ne vois pas comment accorder la prédestination et le
libre arbitre, l’indignité des pécheurs et l’incarnation du Verbe. Il y
a pourtant des certitudes que je sens fortes en moi: je ne pourrais plus
douter de la résurrection du Christ. Toutes les hypothèses qu’on peut
essayer pour n’y pas croire sont absurdes, impossibles. Mais il reste
tant de points où j’aurais besoin d’être éclairée! Je vous apporte mon
peu d’espérance et de la bonne volonté.
L’abbé Charmoy répondit, le sourire aux lèvres, que c’était là
l’essentiel, «la bonne volonté», une volonté humble, cherchant Dieu par
la soumission, sans impatience ni découragement. Il lui conseilla
d’affermir avec méthode dans son esprit les vérités cardinales;
«lorsqu’on bâtit un pont, on pose les culées avant les arches.» Plus
elle méditerait, plus elle prierait, et mieux elle comprendrait ce qu’on
peut, ici-bas, comprendre.
--Une foi profonde, dit-il, est une expérience imparfaite de la
béatitude. De même que les saints vont à l’infini s’enfonçant dans la
contemplation glorieuse des mystères, nous aussi, à mesure que nous
méritons et que nous aimons davantage, nous nous accroissons en
connaissance et en joie. Un cœur pur pénètre la terre et le ciel.
Il l’engagea, puisqu’elle savait un peu de latin, à lire dans la langue
de l’Église, les Psaumes, les Évangiles, et le _Rituale romanum_ où de
merveilleuses prières lui éclairciraient le sens surnaturel de la vie
présente. Il l’exhorta plus encore à visiter les pauvres.
--Dès maintenant, faites comme si vous aviez la foi totale et la
charité; et le grain de sénevé qui est en vous deviendra un arbre
robuste.
Pauline convint avec lui qu’elle reviendrait, le samedi de chaque
semaine, l’entretenir de ses lectures, de ses réflexions, de ses doutes,
si elle en avait. Elle le quitta, emplie d’assurance, confiante, ainsi
qu’un pèlerin, échappé à des sables mouvants, qui chemine, tenant son
bâton de voyage, sur une chaussée ferme.
Un des conseils de l’abbé Charmoy la préoccupait entre tous: celui
d’aller voir les pauvres. Les Évangiles avaient déjà bouleversé, à
l’endroit des mendiants, ses notions sociales; la parabole de Lazare et
du riche, qui d’abord la scandalisa, lui semblait maintenant contenir
«la Loi et les prophètes».
--Si je n’aime la pauvreté, je suis indigne du royaume de Dieu. Mais
rien n’est plus difficile; lorsque j’ai besoin d’un chapeau neuf,
continuerai-je à porter mon vieux rossignol, pour donner l’argent de
cette emplette à des gens qui sont sans pain?
--Vous n’avez, répliqua Edmée, qu’à faire, comme moi, tous vos chapeaux.
Elle lui proposa de se rendre, dans l’île d’Yonne, chez des pauvres
superlativement pauvres; car l’homme était infirme, sa mère, impotente,
sa femme, qui d’ordinaire, seule travaillait, tenue au lit par une
bronchite; et ils avaient sur les bras deux marmots dont l’un tétait
encore le biberon.
Pauline accepta sur l’heure, s’élançant à la précieuse aubaine d’un acte
méritoire pour elle, tant il contredisait le pli de son éducation.
La masure qu’habitaient les Rouleau se cachait au fond d’une impasse
proche de la rivière; son toit, verdi par les mousses, et si bas qu’on
aurait pu y monter sans échelle ne recevait qu’au soir un avare soleil.
Edmée frappa; la voix cassée d’une vieille femme répondit: «Entrez.»
C’était la mère qui, devant le poêle, pelait des porreaux pour la soupe.
Elle se leva en boitant, se traîna vers les visiteuses. Un mouchoir
couvrait sa tête grise; ses yeux paraissaient avoir toujours pleuré; son
nez sec, ses joues décharnées, piquées de taches terreuses, les rides
flasques de son cou racontaient cinquante ans de labeur et des jours
sans nombre de famine. Edmée lui prit la main et demanda comment ils
allaient.
--Tout à la douce. Ma bru a ramassé un chaud et froid...
L’odeur nauséabonde de la chambre affectait Pauline; mais elle regarda,
au fond, sur le lit, la jeune femme étendue, une figure étique,
recroquevillée, grimaçante, avec les pommettes rouges, les pupilles
allumées par la fièvre, et des doigts cireux qui s’allongeaient sur le
drap sale.
--Elle n’a que la peau et les os, soupira sa belle-mère. C’est _une_
vraie squelette. On en représente des squelettes qui ne sont pas pires
qu’elle.
L’homme, assis près de la malade, paraissait avoir trente ans; ses
moustaches pâles, tombantes rendaient plus triste la maigreur de sa face
longue et jaune que l’habitude de souffrir avait comme hébétée. Il
tenait sur ses genoux leur petit dernier, tandis que l’autre dormait
dans son berceau.
--Vous souffrez beaucoup? dit Pauline à la jeune femme.
--J’ai soif, toujours soif, répondit-elle d’une voix cotonneuse, entre
deux quintes de toux.
--D’ici trois semaines elle ne pourra pas travailler, appuya la vieille.
Pauline s’étonna qu’à l’entrepôt de pétrole où elle était ouvrière on ne
lui payât pas sa demi-journée; et elle s’informa de son salaire
habituel.
--Nous avons six sous de l’heure, sauf trois _dames_ qui en ont sept.
--Vous ne seriez pas mieux soignée à l’hôpital?
--J’irais bien, moi, à l’hôpital, déclara la belle-mère. L’hospice, j’en
suis, _j’y suis née_. Mais Ludivine, ça ne lui convient pas.
--C’est moi qui panse mon mari, observa Ludivine en regardant Rouleau
avec une tendresse protectrice.
Celui-ci, outre des rhumatismes qui lui enflaient toutes les jointures,
avait les jambes trouées par des ulcères.
--Je croyais, fit Edmée, que vos plaies de la jambe droite étaient
guéries.
--Oui, mais d’autres ont percé à la gauche près de la cheville. Tenez,
il y a six trous pour aujourd’hui.
Il défit lentement les longues bandes de toile enroulées autour de son
mollet, et, quand il eut ôté les linges sanguinolents, le spectacle de
cette chair à vif s’étala. Edmée, l’ayant vu déjà, y porta les yeux sans
horreur; mais Pauline fut saisie d’une répulsion. Rouleau étendait sa
jambe, et la considérait avec une sorte de complaisance, dans l’espoir
probable d’apitoyer les deux jeunes filles.
--Si au moins je pouvais faire quelque chose, prononça-t-il, des sacs ou
des paniers... Mais les douleurs me grugent les bras, elles me
mangent... Avant, j’étais dans la culture; je faisais les betteraves, je
faisais la moisson, je faisais tout...
--Et l’huissier qui nous a écrit, continua la belle-mère; il nous menace
de nous chasser si le dernier mois de loyer n’est pas payé... Nous avons
quarante sous pour la semaine...
Elle ne geignait pas en exposant leur détresse; elle n’éprouvait non
plus aucune honte de solliciter l’aumône, puisque autrement ils auraient
péri de faim, sur le pavé.
--Nous irons, dit Edmée, trouver votre propriétaire.
--Je vous apporterai des provisions, ajouta Pauline.
La vieille remercia, et Rouleau, à son tour, avec la malade, dit en
écho: «Merci, mesdemoiselles», d’un ton doux et touché, où nulle rancœur
n’était sensible. La grand’mère vint au poupon qui tourna sur elle ses
pupilles d’un bleu de faïence; son petit minois vieillot, boursouflé
s’ébaudit à la vue de son aïeule. Elle lui croisa les mains, zézaya:
--Fais: bon Jésus, Marie... Voyez, parce qu’on le voudrait, il ne le
veut pas.
Un chat, tapi sous une chaise, s’approcha de l’enfant, lui lécha les
doigts, et, d’un air d’amitié, faisant le gros dos, la queue en
trompette, se frotta contre lui.
«Ils ont pourtant leurs joies», pensa Pauline qui prit le petit dans ses
bras et le chatouilla sous le menton pour le faire rire.
--Pensez à nous, dit Edmée à la vieille Rouleau; nous sommes bien
malheureux, vous savez que mon frère est mort...
Cette visite fut pour Pauline comme une descente dans un purgatoire
insoupçonné. Que de telles misères fussent possibles, elle le savait par
ouï-dire; comment ne s’en était-elle jamais souciée? A défaut de
compassion religieuse, une simple pitié aurait pu l’incliner vers des
humains qui souffrent; mais son père l’avait imbue de son égotisme
bourgeois, méprisant des gueux; Victorien rapportait tout à soi, et son
unique devoir à l’égard de la communauté sociale lui semblait être de
faire fructifier ses puissances intellectuelles.
Pauline, en pénétrant chez les Rouleau, venait de découvrir en son passé
une nouvelle lacune humiliante. Seulement, au lieu de s’arrêter à des
remords stériles, elle conçut le ferme propos de «se donner aux
pauvres», et elle en fit à Edmée la confidence.
--Les pauvres, réfléchit Edmée, je les aime trop par inclination
naturelle, mais pas assez parce qu’ils sont la figure de _tous_ nos
frères affligés à travers le monde, et la figure de Jésus dans sa
Passion. Si je les voyais ainsi, je me ferais un honneur, quand Rouleau
me montre ses plaies, de les panser moi-même, comme s’y serait plu
sainte Élisabeth de Hongrie. Connaissez-vous l’histoire de cette
miséricordieuse servante des pauvres? Il faut que vous la lisiez.
Pauline rentra, l’âme rafraîchie d’une paix où elle sentit l’avant-goût
de plus parfaites délices; de cette heure, sa conversion devint une
chose vraiment décidée.
Toutefois, s’il avait fallu pour la conduire au premier seuil de la vie
surnaturelle, une année de tourments, la mort de Julien, et les
inestimables supplications d’âmes qu’elle ignorait, il lui restait plus
d’un doute à résoudre et d’un dégoût à vaincre.
Jusqu’alors elle avait jugé le monde «bien pensant» d’après les Rude et
son oncle. Aussi le croyait-elle supérieur à celui dont elle était. Mais
Armance lui apprit sur des gens du voisinage, réputés dévots, quelques
anecdotes qui l’indignèrent.
Il y avait au bout de la rue, dans une maison décrépite qu’elle louait
presque en entier, une vieille fille riche et sordide, Mlle Crépin.
Pauline la voyait passer tous les matins, allant à la messe de sept
heures, ratatinée sous une pèlerine noire, coiffée d’une capote de forme
archaïque, et marchant en zigzag, comme si elle cherchait, entre les
fentes des pavés, des louis d’or perdus. Mlle Crépin, qui passait pour
millionnaire, accroissait ses revenus par des spéculations habilement
conseillées; elle participait à la fureur d’agiotage dont était possédée
cette petite ville de rentiers oisifs; et l’on racontait qu’en un seul
mois la hausse des cuivres lui avait valu trente mille francs de gain.
Elle se mêlait d’œuvres charitables, mais appliquait au bien des pauvres
les principes qu’elle suivait pour le sien propre; elle _plaçait_
l’argent recueilli à leur intention, et, même si elle les savait dans
les plus affreuses nécessités, elle les rationnait en aumônes, ne
laissait fuir de «leur capital» que des bribes dérisoires.
«Lorsqu’on _n’a pas_, on sait se priver», tel était un de ses axiomes;
elle revenait souvent du marché avec trois navets dans son cabas en se
lamentant de ce que «la vie devenait impossible»; elle passait l’hiver
sans feu, se chauffait les mains sur le couveau où cuisait son potage.
Quand elle n’était pas à l’église, elle comptait ses coupons ou
s’occupait de faire rentrer ses loyers; et, une fois, en grimpant à une
soupente pour sommer d’en déguerpir le locataire qui l’habitait, elle
avait failli se rompre le cou.
Quoique Pauline connût son renom, l’idée audacieuse lui vint de sonner à
sa porte et de mendier une contribution au secours que les Rouleau
attendaient.
«Étant notre voisine, peut-être n’osera-t-elle pas me refuser; et, si
elle me reçoit mal, j’embourserai l’affront pour les pauvres.»
Un dimanche donc, après vêpres, elle se présenta chez cette personne de
dévotion. Mlle Crépin entre-bâilla son huis, laissa voir son menton
aigu, son nez sec chaussé de lunettes, ses yeux clignotants. Dès que
Pauline se nomma, elle prit un air froid et cérémonieux: elle
l’introduisit dans la salle à manger où des images pieuses ornaient les
murs, et la pria de s’asseoir, sans insister. Mais, aux premiers mots
que Pauline prononça sur les Rouleau, la vieille demoiselle se redressa
dans sa petite taille; ses lèvres, minces comme un fil, se pincèrent.
--On m’a déjà parlé de cette famille, dit-elle d’un ton rogue; ce ne
sont pas des gens intéressants; l’homme et la femme ont vécu ensemble
non mariés.
--Je crois être sûre, répliqua Pauline, qu’ils sont mariés à l’heure
actuelle.
--Oui, je le sais, le ménage est _régularisé_--ce mot, dans une bouche
soi-disant chrétienne, sonnait déplaisamment--; mais nous n’avons pas
cru devoir les mettre sur nos listes. Avec les ressources modestes dont
nous disposons, il nous faut imiter les vierges sages qui gardèrent
l’huile de leur lampe... Ne pouvez-vous pas vous adresser au bureau de
bienfaisance? Ces messieurs vous accueilleront.
Sa façon d’articuler: «ces messieurs», s’accompagna d’un coup d’œil qui
voulait dire: «Ils sont de votre bord; nous, foin de vos gens!»
--Mademoiselle, conclut Pauline en faisant deux pas vers le seuil, je
suis venue à vous, parce qu’il s’agit d’une détresse urgente. Vous
m’opposez la prudence des vierges sages; permettez-moi de vous rappeler
_l’imprudence_ du bon Samaritain qui n’attendit pas, pour verser de
l’huile dans les plaies du moribond, de savoir sur quelles listes il
était.
Elle salua, et partit révoltée, moins de sa ladrerie que des motifs dont
elle croyait la couvrir. Comment! cette hypocrite pharisienne était
considérée par les prêtres, admise à communier, et on respectait en elle
une des clefs de voûte de la paroisse! Les diatribes de son père contre
la platitude cléricale lui remontaient aux lèvres, et, comme Victorien,
elle généralisait jusqu’à l’injustice:
«Est-ce l’Église vraie du Christ qui engraisse en ses pâturages de
pareilles brebis? Cueille-t-on des raisins sur des épines et des figues
sur des ronces?»
Le lundi, jour de marché, en sortant de bonne heure avec Armance, elle
traversa la place de la cathédrale où les merciers tendaient leurs
bannes.
--Mademoiselle, demanda la servante, veut-elle que j’entre à l’église
pour dire un bout de prière?
--Oui; je vous accompagne.
Une messe, à l’autel de la sainte Vierge, justement commençait; Pauline
s’était initiée à l’ordonnance et aux phases du sacrifice; elle
s’agenouilla dans une pensée de vénération émue, se remémorant la
parole: «Chaque fois que vous ferez cette chose, vous annoncerez la mort
du Sauveur»; et, sans croire d’une foi pleine à la Présence réelle, son
esprit suivait attentivement la succession des rites.
Mais le prêtre qui célébrait briffa l’Introït, la Collecte et l’Évangile
avec une vélocité qui la déconcerta.
«Dit-il sa messe pour lui seul ou pour les fidèles qui sont là?»
Il mettait en ses génuflexions une nonchalance d’habitude presque
irrévérencieuse; pendant le Canon, il traçait des signes de croix sur la
patène, éleva l’hostie, puis le calice, ôtait et remettait la pale,
tournait les feuillets du missel, se frappait la poitrine, communia
comme pressé d’en finir, et, en quinze minutes, la messe fut expédiée.
Pauline eut une déception, un froid lui tomba sur le cœur: pour l’homme
qui venait de réitérer la Cène, rien ne vivait donc sous les mots et les
gestes où il s’identifiait pourtant à Jésus-Christ? L’accoutumance
émoussait-elle à ce point la ferveur? Et alors, était-ce la peine de
pratiquer un culte dont les liturgies, à la longue, se vidaient de toute
émotion?
Lorsqu’elle revit, le samedi d’après, l’abbé Charmoy, elle ne lui
dissimula rien de ses désenchantements. Il parut contrarié, mais en prit
occasion pour l’éclairer sur ses faiblesses qu’il pénétrait.
--Vous êtes trop impressionnable, la blâma-t-il tranquillement. En
principe, ce n’est point tout à fait un mal; si vous sentiez peu, vous
vous seriez endurcie dans l’abstraction, et je ne connais guère d’état
plus triste, plus irrémissible. Il faut, néanmoins, apprendre à
gouverner vos sentiments, vous faire, comme disent les Provençaux, une
tête bien cerclée. Quand vous rencontrerez de mauvais chrétiens, des
prêtres négligents... ou même scandaleux, ne vous pressez pas de
conclure que l’Église, dont ils sont, est coupable de leur indignité.
D’abord, nous sommes plus tentés que les autres, c’est incontestable.
Interrogez votre jeune expérience; vous aviez plus de sécurité, de
fausse sécurité, avant le jour où le premier appel d’En Haut vous
troubla. On ne mérite pas la grâce sans souffrance, et il est si commode
de s’engourdir, au lieu de s’évertuer! Le démon de la paresse glisse
dans nos veines à notre insu; nos plus belles résolutions font souvent
comme ces petits ermitages que sainte Thérèse, enfant, bâtissait en
posant les unes sur les autres des pierres qui tombaient presque
aussitôt. Cet abbé, dont la messe vous afflige, il ne se doute pas, je
crois, de son inconvenance. Il oublie qu’on nous juge sévèrement, plus
sévèrement que d’autres, et avec raison parce que jamais la médiocrité,
en nous, n’est licite. Mais, vous, soyez plus humble; chaque fois que
l’esprit de critique vous tourmente, même si vos griefs sont justes,
appliquez-vous à trouver dans l’œil du voisin une paille et, dans le
vôtre, une poutre.
Pauline n’acceptait pas, sans résister, le langage de l’abbé Charmoy;
elle en recevait pourtant la notion précieuse de l’indulgence catholique
et acquérait, à son contact, ce discernement des «valeurs» que la raison
indépendante oblitère, neuf fois sur dix, par un manque d’équilibre. Le
bon sens du prêtre n’était pas simplement le sien; sa pensée filtrait
dix-neuf siècles de certitude expérimentale et de tradition.
Une circonstance inopinée devait bientôt faire sentir à Pauline combien
la vie de l’Église s’incorporait à sa vie.
L’oncle Hippolyte, en octobre, se mit au lit; ce vieillard, jusque-là
ferme comme un roc, déclina soudain de telle sorte que sa fin parut
prochaine. Il garda quelques semaines encore l’illusion de se remettre,
et, le 1er novembre, le ciel étant clair, il dit à sa nièce:
--Un beau jour de Toussaint... Comme en 1840. Si je pouvais sortir
demain... Il faut que j’aille à la banque toucher de l’argent... Tu me
prépareras mes bottines et mon manteau...
Son grand souci restait de manger le plus possible; une heure après son
repas, il soutenait qu’il n’avait pas dîné et qu’on voulait le laisser
mourir de faim. Cependant, la paralysie gagnait ses organes; il dormait
parfois des journées entières, avec une respiration si faible qu’il ne
semblait plus devoir se réveiller. Ou bien des hallucinations obsédaient
son cerveau dont les artères s’atrophiaient. Il parlait seul, d’une voix
sourde et absorbée, dans un délire sans fièvre. Il se croyait invité à
des ripailles et répétait durant des heures les mouvements d’un homme
qui mâche ou qui boit.
--Je ne crois pas qu’il aille bien loin, fit un soir M. Ardel, peiné de
perdre son oncle et davantage de voir la mort assise sur le toit de sa
maison.
Une autre anxiété préoccupait Pauline: «Mon oncle va-t-il mourir sans
sacrements?» L’importance involontaire que prenait pour elle un acte
religieux l’avertit à quel point la foi devenait «l’os de ses os et la
moelle de ses moelles». Malgré tout, elle n’osait en parler au malade et
justifiait sa timidité par des motifs contestables:
«Mon oncle a eu, en somme, une conduite probe. S’il s’est racorni dans
des enfantillages d’égoïste et d’avare, il a cru faire son devoir en
gagnant bien sa vie. Il n’a jamais eu beaucoup d’idées, et, même, les
gens qui en ont, pour lui, sont «des fléaux». Dieu lui pardonnera, parce
qu’il aura beaucoup ignoré. Il s’en va plein de jours, après une
vieillesse somnolente et calme. A vrai dire, il aura toujours été un
_dormant_; son entrée dans l’autre monde sera la réelle naissance d’une
âme qui n’a pas vécu. Dois-je l’éveiller avant la lumière?»
Mais, un jour que son délire avait cessé, comme Pauline, pour l’égayer,
parlait de la belle saison où il redescendrait au jardin:
--La belle saison, fit-il, je ne la verrai pas. Je suis au bout de mon
rouleau.
--Puissions-nous vous garder longtemps encore! répondit-elle, entraînée
par une décision subite. Seulement, à votre âge, mon oncle, des
surprises sont possibles. Verriez-vous sans déplaisir un prêtre?
Il pâlit à cette question, comme s’il eût entendu son arrêt; car, au
fond, il espérait vivre, et se disait mourant, dans l’espoir qu’elle le
rassurerait contre ses angoisses. Il croyait Pauline une parfaite
païenne, plus païenne que lui qui conservait pour les principes de son
enfance un respect latent; si elle lui proposait un prêtre, c’était donc
qu’elle le savait bien fini.
--Quand le moment sera venu, répondit-il après un silence... Mais
amène-m’en un vieux... qui me comprenne...
Huit jours plus tard, en buvant une tasse de lait, il s’aperçut qu’il ne
pouvait avaler; les muscles de sa gorge se paralysaient.
--Maintenant, bégaya-t-il d’une langue déjà embarrassée; fais ce que tu
m’as dit.
L’abbé Charmoy vint le voir, le confessa, et lui apporta, le lendemain,
l’Extrême-Onction; vers le coucher du soleil, il entra en agonie.
Pauline retrouva, près de son oncle moribond, certaines des impressions
qui l’avaient accablée au chevet de Julien: un râle sifflait dans la
poitrine du vieillard; sa tête, renversée en arrière, oscillait de
gauche à droite et de droite à gauche, ses mains se crispaient sous le
drap. Elle lut tout haut les prières qu’elle avait entendu lire à l’abbé
Jacques; et il lui semblait qu’elle les lisait pour Julien. A son âme
radieuse convenait cette anticipation des triomphes célestes:
«Que la multitude splendide des Anges accoure au-devant de toi; que le
sénat des Apôtres juges vienne aussi, et l’armée, vêtue de blanc, des
Martyrs; que la troupe rutilante des Confesseurs t’environne, portant
des lis; que le chœur des Vierges te reçoive; que les Patriarches te
serrent dans leur embrassement au sein d’une bienheureuse quiétude; que
le visage de Jésus-Christ t’apparaisse doux et te fasse fête...»
Qu’importait-il vraiment de traverser le couloir sinistre de la mort,
si, à l’issue, doivent se déployer les portes éternelles?
Pauline discernait quelle lourde erreur aveuglait Victorien, lorsqu’il
induisait des passagères défaites de l’Église la faillite de sa mission.
«L’Église visible, se disait-elle, s’appuie sur l’invisible assemblée
des Saints; nous n’apercevons de ce concile immense que les rangs
infimes, et n’entendons de ses voix qu’un écho assourdi...»
Peu de jours après l’oncle Hippolyte, le vieil archevêque décéda. Son
successeur, Mgr Chênedru, fit, trois mois plus tard, son entrée
solennelle; Pauline et Edmée voulurent assister à cette cérémonie.
Les bourdons l’annoncèrent de leur formidable mugissement. Au ventre de
la tour leurs volées s’élargirent, et les chocs des deux battants
retombaient ensemble, comme titubant d’ivresse. Un Hosanna pontifical se
propageait avec les cercles ondulatoires de leurs vibrations sur les
collines et la campagne que le soleil de Mars ranimait.
A l’intérieur, bruissait un vaste peuple; on sentait dans l’attente de
la foule sourdre une allégresse; et les pierres des arceaux s’égayaient
sous les oriflammes appendues. Précédé de ses prêtres, Mgr Chênedru
pénétra en sa cathédrale où son premier acte fut de vénérer le
reliquaire de la vraie Croix.
Edmée et Pauline se tenaient au milieu de la grande nef, sur le passage
du cortège; elles reconnurent l’abbé Charmoy et l’abbé Jacques; celui-ci
nageait dans une exultation; il dirigea vers Pauline un regard de
victorieuse espérance. L’avènement du nouvel archevêque signifiait pour
lui la résurrection du diocèse; et les plus inertes paroisses
tressailliraient sous la rafale d’enthousiasme qu’en arrivant l’homme de
Dieu suscitait déjà.
Pauline et son amie virent s’avancer près d’elles Mgr Chênedru; il éleva
sa main et les bénit. Edmée s’inclina vivement pour baiser l’émeraude de
son anneau; Pauline eut un léger recul; n’étant pas chrétienne, elle se
trouvait indigne de cette faveur; la recevoir eût été un acquiescement
de croyante, et elle n’allait pas encore jusque-là.
Mais l’aspect de l’archevêque la conquit sur-le-champ. Bien qu’il fût
replet et d’une stature moyenne, il s’imposait par une puissance
d’autorité sans raideur et rayonnante; il avait l’air d’être né pour
tenir la crosse et porter la mitre. Un visage opime, un œil qui
étincelait, des lèvres fines aux coins souriants d’où la parole semblait
prête à jaillir alors même qu’il se taisait, et surtout une bonté chaude
qui s’élançait au-devant des cœurs dans la persuasion de les atteindre,
tout faisait de lui une force en marche, douce et impérieuse; quand on
le regardait, on ne pouvait plus douter que l’Église triomphante existe.
Pendant qu’il lisait en chaire, d’une voix perçante, sa lettre
pastorale, Pauline sentit tomber ses dernières hésitations: d’une telle
bouche, comme de celle d’un apôtre qui aurait reçu du Christ même sa
doctrine, la vérité descendait.
Après le Salut, parmi la foule qui se pressait aux portes, elle
rencontra son oncle jubilant.
--Eh bien! que vous semble de notre archevêque?
--Je l’aime, répondit avant elle Edmée avec ferveur.
--Moi aussi, déclara Pauline, il m’a transportée.
--Je vous présenterai à lui, dit en les quittant l’abbé qu’un de ses
confrères entraîna vers la sortie.
La semaine suivante, dès que se fut écoulé le flot des réceptions, il
prit jour avec Mgr Chênedru et conduisit Pauline à l’archevêché. Elle ne
se vit pas introduite sans émotion dans le cabinet où l’archevêque les
attendait, debout derrière son bureau, contre sa bibliothèque. Cette
robe violette et l’idée d’omnipotence qu’elle attachait à la dignité
épiscopale lui imposaient une gêne:
«Que doit-il penser de moi, une infidèle?»
Mais il embrassa, comme un père, l’abbé Ardel et fit à Pauline elle-même
un si affable accueil qu’elle reprit toute son aisance. Elle exposa
franchement l’état de son âme, l’indifférence orgueilleuse d’où elle
était partie, ses préventions d’ignorante contre les prêtres, les doutes
qui l’avaient retardée sur le chemin de la foi.
--J’étais encore incertaine, Monseigneur, continua-t-elle, quand vous
êtes venu parmi nous; depuis que je vous ai vu et entendu, ma décision
est nette. J’ai médité tous les articles du _Credo_; il n’en est aucun
auquel je ne puisse me soumettre, même l’enfer, bien qu’il n’y soit pas
nommé explicitement. Les peines éternelles me paraissaient une chose
monstrueuse, lorsque j’avais les plus fortes chances de les mériter.
Maintenant que j’espère ma rédemption, les rigueurs de la justice divine
ne me révoltent plus...
L’archevêque sourit de ce mot naïf et pénétrant.
--Réfléchissez et priez, ma chère enfant, approuva-t-il avec cet accent
du Béarn qui ajoutait une saveur à la bonhomie de son parler. Je n’ai
pas besoin de vous dire la grande joie que vous apporterez à
Notre-Seigneur et à moi, le jour où je pourrai vous donner le saint
baptême avant de vous confirmer.
--Dans combien de temps, demanda Pauline à son oncle aussitôt qu’ils
eurent pris congé de l’archevêque, pourrai-je être baptisée?
--A la Pentecôte, je pense. Avant peu, je reverrai Monseigneur et l’abbé
Charmoy.
Elle se sépara de lui et entra dans l’église qui allait être sa
paroisse, à Saint-Pierre-le-Rond. Fruste au dehors comme un vieux
sanctuaire de campagne, Saint-Pierre, sur une petite place toujours
déserte, est enclos entre les murs de logis silencieux. Pauline
affectionna, dès sa première visite, la nef étroite et longue, avec les
fenêtres du chœur découpées en trèfle. Un recueillement obscur
l’habitait où la pensée, mieux qu’ailleurs, pouvait «prendre son vol
sans bruit vers Dieu». Elle se mit à genoux, dans le bas-côté, près des
fonts baptismaux, et là elle songea au mystère du Sacrement qu’elle
recevrait, à ce sceau du baptême qui, une fois imprimé sur un front, ne
peut plus s’en effacer.
Pourquoi cette efficacité surnaturelle de l’eau? L’abbé Charmoy lui
avait un jour enseigné que toutes les eaux terrestres possédaient une
vertu de sainteté, depuis l’heure où Jésus sanctifia celle du Jourdain
en se courbant sous le baptême de Jean. L’eau purifie, l’eau féconde,
l’eau submerge; elle se souvenait du verset d’un psaume: _Lavabis me et
super nivem dealbabor_, «tu me laveras et je serai plus blanche que la
neige»; cette image lui plaisait en ce qu’elle lui dévoilait le sens
prophétique de sa course dans la neige avec Julien. Maintenant il lui
fallait s’ensevelir dans le Christ et renaître avec lui, de même que les
néophytes s’immergeaient trois fois dans la piscine du baptistère
primitif, de même que la novice du Carmel, avant de prendre place au
festin nuptial, s’anéantit sous le drap mortuaire. Elle devait mourir à
ses impiétés d’antan, à ses vanités enfantines, à toutes les
sensualités, et alors elle serait pure comme la neige, comme l’eau d’une
source où nul n’a jamais bu. L’abbé Charmoy n’avait pas hésité à le lui
dire: «Vous tomberiez morte à l’instant de votre baptême, le Paradis
vous recevrait aussi sainte qu’un enfant qui n’a pas encore péché.»
Mais la vertu de l’eau n’opérait qu’unie à la parole, au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit. Les Trois Personnes devant qui les Anges
trouvent à balbutier un seul mot: _Sanctus, Sanctus, Sanctus_,
viendraient donc en elle illuminer son âme et la diviniser!
«Qu’ai-je fait, ô Seigneur, pour mériter vos dons? Je vous ai dédaigné,
nié, crucifié. Et, à présent, est-ce que je vous aime? Est-ce que je
désire vous faire aimer?»
Elle s’abîmait dans la repentance de ses rébellions, de son aridité, de
sa tiédeur, quand, tout d’un coup, une voix mauvaise, au fond d’elle,
articula:
--Si, pourtant, tu t’abusais, si tu faisais la demande et la réponse,
si, là-bas, dans ce tabernacle, _il n’y avait rien_...
Mais elle repoussa l’idée affreuse, la piétina; elle eût préféré mille
fois ne plus vivre que de ne plus croire; et elle sortit, comblée de la
certitude que ses doutes étaient tués à tout jamais.
L’archevêque décida que le baptême, la confirmation et la communion
seraient donnés par lui à Pauline dans son oratoire, la veille de la
Pentecôte. Elle avait choisi pour parrain M. Rude, et Mme Rude, en dépit
de sa répugnance à se mêler d’aucune fête, même liturgique, accepta
d’être sa marraine. N’était-ce pas Julien lui-même qui l’exigeait? Et ce
baptême serait l’accomplissement des fiançailles mystiques de Julien
avec sa bien-aimée.
Les Rude estimaient prudent de n’en point parler d’avance autour d’eux.
La nouvelle s’ébruita on ne sut comment, et les gens hostiles à
Victorien clabaudèrent par toute la ville.
--Hein! répétait Galibert, cet Ardel qui se vantait de n’avoir pas fait
baptiser sa fille, ils l’ont retourné comme un gant!
Le plus venimeux furent Mlle Total, qu’il avait cessé de voir, et Flug,
avec qui il s’était brouillé, après avoir qualifié de «stupides» ses
paradoxes délirants. Un journal publia un entrefilet plaisantin sur «les
dragées du baptême», et ajouta que «seul, le poupon manquerait».
Informé de ces ragots par un obligeant collègue, Victorien haussa les
épaules, et répliqua très fort:
--Oui, ma fille va être baptisée, et c’est moi qui l’ai voulu. Leur
clique me dégoûte si bien qu’ils me donnent envie d’aller à la messe,
pour les faire enrager!
Depuis sa conversion, Pauline témoignait à son père une tendresse de
plus en plus prévenante; elle évitait à son amour-propre endolori les
moindres blessures. Mais elle ne lui avait dit mot de l’événement qui se
préparait pour elle; ce mutisme le peinait; il finit par se décider à le
rompre lui-même:
--C’est pour bientôt la cérémonie?
--Pour samedi, répondit-elle avec un battement de cils et en rougissant.
Et elle insinua d’une façon câline:
--Tu n’y viendras pas?
--Non, je serais un trouble-fête, une fausse note. L’archevêque et moi,
vis-à-vis l’un de l’autre, nous serions mal à notre aise...
Elle n’insista point, ayant peur de moins bien prier, si la présence de
son père incrédule pesait sur sa ferveur.
Le matin du grand jour, elle se réveilla, comme une mariée qui va mettre
sa robe de noces, dans une attente extraordinaire. Elle avait jeûné la
veille, et son esprit se mouvait, presque dégagé de son corps, avec une
alacrité lumineuse. Dès six heures, elle sortit, devant rejoindre, en la
chapelle de son couvent, l’abbé Charmoy qui la confesserait.
Il avait plu avant l’aurore; sur le mail, où personne ne passait, un
vent d’est léger, le «matinal», comme disent les paysans de Bourgogne,
agitait dans les feuilles mouillées des platanes la lumière aussi
fraîche que la rosée. La nappe verte et claire des frondaisons d’un
acacia remuait dans le vivier du ciel; les rossignols se répondaient à
travers les jardins; une buée fumait sur des massifs de fleurs; la tour
de la cathédrale était rose au soleil montant.
«Tout à l’heure, se disait Pauline, je serai joyeuse comme ces atomes de
rayons qui dansent et qui scintillent.»
Mais la perspective de sa confession couvrait encore d’une ombre le
bonheur dont elle palpitait. Quoique ses entretiens avec l’abbé Charmoy
eussent, d’avance, allégé, pour elle, l’humiliation des aveux, elle
entra, presque tremblante, à l’intérieur du confessionnal. L’exiguité
noire et nue du recoin où ses yeux ne distinguaient qu’une image de
Jésus en croix et la grille fermée d’une planche l’inquiétait comme un
accusé qui attend, dans une cellule austère, le moment de comparaître
devant un juge infaillible. Elle entendit l’abbé Charmoy enfiler son
surplis, mettre son étole et s’asseoir: était-ce le même prêtre dont
elle connaissait le visage bénin? Mais, dès qu’il eut ouvert la grille
et parlé, elle respira. A chacune des fautes qu’elle énumérait
scrupuleusement, il prononçait, pour l’encourager, un: Bien, paisible.
Son exhortation fut une parole, moins de reproche que d’espoir grave.
Pauline s’étonna de la pénitence facile qu’il lui infligea; trois
psaumes à lire pour dix-neuf ans d’infidélité! Une critique qu’elle fit
taire s’ébaucha en elle, à l’idée d’une indulgence si exorbitante!
Elle lut aussitôt les trois psaumes; car c’était ceux précisément qu’on
récite dans la liturgie du baptême, et, de tout son cœur, elle
s’appropria ces versets:
«Seigneur, notre Dieu, comme votre nom est admirable sur la terre! Votre
magnificence est élevée au-dessus des cieux... Qu’est l’homme, pour que
vous vous en souveniez, et le fils de l’homme pour que vous le visitiez?
Vous l’avez établi un peu au-dessous des anges, vous l’avez couronné
d’honneur et de gloire, vous l’avez constitué sur les œuvres de vos
mains...
«Comme le cerf désire les sources des eaux, ainsi le désir de mon âme va
vers vous, ô Dieu!... Quand viendrai-je et quand paraîtrai-je devant la
face de Dieu? Mes larmes ont été, jour et nuit, mon pain, tandis qu’on
me disait: Où est ton Dieu?...»
Elle partit en se chantant comme une mélodie les mots extatiques: _Quare
tristis es, anima mea?_... Pourquoi _étais-tu triste_, ô mon âme, et
pourquoi me troublais-tu? Espère en Dieu, puisque tu le confesseras.
Les ailes de sa joie la portaient; elle aurait couru sur des charbons
ardents avec l’illusion de marcher sur des roses. L’espace se faisait
bleu comme le vitrail du Paradis, dans la cathédrale; elle pensait, les
yeux dirigés vers le soleil, à la vision de la Sibylle qui aperçut,
autour de l’astre, un cercle d’or, et au milieu du cercle une Vierge
merveilleuse, portant contre sa poitrine un enfant.
Armance et Antoinette, qu’elle avait invitées toutes deux à son baptême,
l’attendaient devant la porte de l’archevêché. Bientôt, le parrain et la
marraine arrivèrent avec Edmée et Marthe; le grand voile noir de Mme
Rude et d’Edmée semblait cacher derrière elles le fantôme de Julien.
L’abbé Jacques et l’abbé Charmoy les suivirent de près; le secrétaire de
l’archevêque, un jeune prêtre suave et modeste, les fit tous monter dans
l’oratoire, une chambre peu vaste transformée en chapelle, et qui
faisait songer à ces réduits où les prêtres réfractaires, sous la
Terreur, célébraient la messe. Mgr Chênedru, en pluvial violet, entra
presque aussitôt; il s’agenouilla et se recueillit; on sentait dans son
oraison muette qu’il soulevait vers le Très-Haut les misères et
l’imploration de tout un peuple; en baptisant Pauline il restituait au
Christ une France qui ne peut cesser d’être à Lui.
Il se tourna vers l’assistance, et s’adressant à la néophyte, montra le
prodige des largesses que Dieu, en un seul moment, allait faire pleuvoir
sur elle à pleines mains, la veille du jour où les langues de feu
étaient descendues, où les sept dons du Paraclet emplirent les apôtres.
Il évoqua les voies singulières par où elle avait été conduite; des
allusions chaleureuses et pleines de tact à l’abbé Ardel, à l’influence
tacite des Rude, à Julien, à l’abbé Charmoy, touchèrent d’un trait si
juste le cœur de chacun que Mme Rude et Edmée rabattirent leur voile
devant leur figure, afin de pleurer librement.
Mais, ajouta Mgr Chênedru, ce n’était point pour elle seule qu’elle
devait être chrétienne; il fallait que sa naissance à la grâce fût un
signe et un exemple, et qu’autour d’elle la lampe ardente de sa piété
resplendît...
Ensuite, le baptême commença. L’archevêque, s’étant assis, énonça, selon
les formules rituelles, les mêmes questions que les évêques des premiers
siècles posaient, dans les catacombes, aux jeunes chrétiennes de Rome.
Pauline y répondait en latin, et, chaque fois qu’elle réitérait le
simple mot: _Credo_, la conviction de sa foi s’implantait plus avant
dans son être, par cela seul qu’elle l’affirmait.
Puis, il se leva, l’exorcisa en soufflant sur elle; et elle s’humilia
sans effort sous l’idée que sa personne avait pu être un temple de
l’Esprit immonde. Son âme, à cette heure, était souple, fondue d’amour,
telle que l’or liquide et rouge, quand on le verse dans le creuset.
Il lui fit avec le pouce une croix sur le front et dit en même temps:
--Signe ton front, pour que tu reçoives la Croix du Seigneur.
Et il continua:
--Signe tes oreilles, pour que tu entendes les divins préceptes. Tes
yeux, pour que tu voies la clarté de Dieu. Ton nez, pour que tu sentes
l’odeur de suavité du Christ. Ta bouche, pour que tu dises les paroles
de vie. Ta poitrine, pour que tu croies en Dieu. Tes épaules, pour que
tu prennes sur toi le joug de sa servitude...
Le Christ prenait possession de sa servante, l’investissait tout
entière, la voulant sienne «dans les siècles des siècles». L’archevêque
exorcisa et bénit le sel qu’il mit sur la langue de «l’Élue», afin que
ce principe de force et de sagesse pénétrât dans sa chair et y demeurât
éternellement. Le parrain et la marraine marquèrent, à leur tour, avec
le pouce, le front de Pauline d’un signe de croix. De la main du père et
de la mère qui, par Julien, avaient mis en elle les premiers rudiments
de sa croyance, ce geste, trois fois recommencé, équivalait à une
attestation de leur paternité acquise dans la douleur; et ce fut, pour
eux tous, une des minutes les plus solennelles de la cérémonie.
Pauline suivait sur son _Rituale romanum_ le sens intime des oraisons,
en apparence impersonnelles, mais exactement faites à son intention.
Dans un des exorcismes le célébrant disait:
--Tentateur maudit, ne viole jamais ce signe de la Croix sainte que nous
mettons sur son front... Va-t’en, tremblant et gémissant. C’est
Jésus-Christ qui te le commande, _lui qui marcha sur la mer, et tendit
sa droite à Pierre qui sombrait_.
C’était là une des images où elle se reconnaissait le plus
familièrement: l’élan de Pierre marchant sur les vagues à la rencontre
du Maître qu’il avait d’abord pris pour un fantôme, son cri d’angoisse:
«Seigneur, sauve-moi!» et la main toute-puissante tendue à sa faiblesse:
«Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?»
De même, plus loin, l’invocation au Dieu qui a ouvert les yeux de
l’_aveugle-né_ lui remémora le mot de Julien, si vrai dans sa sévérité!
L’archevêque lui imposa sa main sur la tête; avec lui et les assistants
elle prononça le _Credo_ et le _Pater_; il trempa son pouce dans l’huile
sainte, accomplit des onctions sur la poitrine et entre les épaules de
celle que le baptême allait sanctifier. Car l’instant était venu pour
Pauline de recevoir l’eau de la vie éternelle; sa personne était
soustraite au Prince de ce monde; elle pouvait devenir le tabernacle de
l’Esprit-Saint.
Une fois encore l’archevêque, en latin, lui demanda:
--Crois-tu au Dieu omnipotent, créateur du ciel et de la terre?
--J’y crois.
--Crois-tu en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur, qui est né
et qui a souffert?
--J’y crois.
--Crois-tu en l’Esprit-Saint, en la sainte Église catholique, en la
rémission des péchés?...
--J’y crois.
--Veux-tu être baptisée?
--Je le veux.
Alors elle s’inclina, il lui versa trois fois l’eau sainte sur sa tête;
puis il lui mit un cierge entre les doigts, comme à une Vierge prête à
suivre le cortège de l’Époux.
Tout à l’heure, il demandait au Christ pour elle, en l’une des oraisons,
«de ne pas la laisser avoir faim longtemps, jusqu’à ce qu’elle fût
rassasiée de la nourriture céleste». Cette nourriture, elle l’attendait
avidement. Lorsque l’archevêque l’eut confirmée, il ôta sa mitre,
revêtit une chasuble et dit la Messe, que lui servirent l’abbé Charmoy
et l’abbé Jacques.
Pauline ne venait pas en vain de recevoir l’Esprit de sagesse et
d’intelligence. Tandis que la Messe se développait, elle entrait--ce
qu’elle n’aurait su faire auparavant--dans la sublimité du mystère
célébré devant elle et avec elle, puisque les chrétiens présents
officiaient, selon leur part de ferveur, en même temps que le prêtre et
l’invisible Officiant qui s’immolait.
Toute signée de la croix, elle la retrouvait multipliée sur la pierre de
l’autel, sur la chasuble, sur les instruments du sacrifice, dans les
gestes du célébrant. Mgr Chênedru articulait d’un ton haut les prières
du rite; à la Consécration, il baissa la voix, mais proféra lentes et
distinctes les syllabes miraculeuses. Pauline sentit réellement s’opérer
la divine Présence, elle se vit couverte du sang brûlant de la Victime;
elle aurait été confondue de tristesse en pensant qu’elle-même avait
ouvert ces veines et transpercé cette chair, si l’attente de la
communion ne l’eût saturée d’un bonheur qu’ensuite elle s’étonna d’avoir
pu porter. Ah! comment des hommes pouvaient-ils croire vivre, en
ignorant de telles extases!
Elle ne se laissa point aller pourtant à une adoration passive. Elle
pria pour son malheureux père:
«S’il ne se convertit, ô mon Dieu, disait-elle, c’est que je ne saurai
pas vous aimer...»
Elle pria pour sa mère défunte, pour toutes les âmes perdues, pour la
déplorable paroisse de son oncle, pour le diocèse dénué de prêtres, pour
la France à ressusciter. Elle pria pour les pauvres sans consolateur,
pour les morts dont nul ne se souvient, pour les juifs et les
hérétiques, pour les immenses peuples qui seront idolâtres jusqu’à la
fin des temps...
Puis elle revint à ceux qu’elle aimait, aux Rouleau, aux deux servantes,
aux bons Rude, à l’abbé Charmoy, au saint archevêque, à Julien qui lui
méritait sa félicité. Elle s’unissait à lui dans le Christ, comme jamais
un amour terrestre ne les aurait unis. Dans la salle du festin où
l’Époux les conviait tous deux, elle entrait avec sa robe blanche,
immaculée, sa robe baptismale qu’elle ne quitterait plus.