VII

La journée s’achève lourdement; des nuages de plomb pendent dans l’air

exténué; sur la petite cour où Pauline, en peignoir bleu, arrose ses

plantes, les branches des tilleuls voisins s’affaissent; elle aperçoit,

par leurs éclaircies, les réflexions du couchant livide et fumeux; un

crapaud, contre le mur d’un jardin, réitère sa plainte sonore. Victorien

médite, enfoncé au creux d’un fauteuil de toile; et le vieil oncle,

promeneur abstrait, les deux mains dans ses poches comme s’il

grelottait, suit d’un œil soucieux les chauves-souris qui décrivent de

grands cercles autour de son crâne.

--Avez-vous vu quelquefois, dit soudain Pauline, s’ouvrir les

belles-de-nuit?

Les deux hommes, tels que des dormeurs, ont sursauté; Victorien,

«ignorant comme un maître d’école», étranger aux faits simples de la

nature, se lève, attiré par le curieux phénomène: les fleurs jaunes, sur

les tiges tendres, une à une, décollent leurs pétales; avec une

nonchalance voluptueuse les corolles se redressent; c’est une léthargie

dont elles s’éveillent; une impulsion mystérieuse propage leur frisson

vibratile.

--Les fleurs ont donc une volonté? interroge Pauline.

--Oh! veut-il expliquer, ce sont des réflexes tout mécaniques... Si nous

sortions... Ici, j’étouffe.

Pauline est montée lestement s’habiller, et ils s’en vont au bord de

l’eau.

Sous les arches du pont l’Yonne glissait d’un mouvement presque

insensible; la ligne oblique des coteaux l’arrêtait ainsi qu’un étang;

les formes brunes des nuages, les ombres massées des toits et des

peupliers figeaient le courant opaque; un canot descendait le long du

Clos-le-Roi, et, chaque fois que les rameurs levaient leurs avirons, un

peu de ciel blanc luisait dans l’intervalle de leurs bras; car le

crépuscule s’attardait encore sur les collines, «un crépuscule profond,

aurait dit M. Rude, comme un chant grave de clarinette».

Pauline distinguait, en aval, pressant le dos d’un tertre et semblable à

un manoir abandonné, la chapelle de Saint-Martin près de laquelle

Julien, pour la première fois, l’avait rencontrée. Elle voulait

entraîner son père à gauche, du côté de la maison des Rude; par esprit

de contradiction, il se dirigea vers les hauteurs.

En passant au milieu du pont, contre la croix de fer surmontée d’une

ampoule électrique, elle se remémora la promesse faite à son ami; elle

n’y avait pas manqué, depuis un mois, un seul jour, et, ce soir après

les autres, elle répéta intérieurement cette prière:

«O Dieu, si vous m’entendez, faites que je Vous connaisse; si vous êtes

la Vérité, donnez-vous à moi.»

Mais nul indice extérieur, nul appel décisif ne lui révélait qu’elle fût

exaucée. Le christianisme excitait sa curiosité, elle désirait s’initier

aux dogmes; toutefois cette sympathie restait fragile, comme la coque

d’un œuf mal formé qui s’effrite au moindre choc. Devant la notion du

surnaturel, ses habitudes de jugement se raidissaient:

«Si Dieu est, tout lui est possible; mais pourquoi le miracle? Est-ce

rationnel de concevoir qu’ayant fait le monde selon un ordre bon, il y

superpose à tout propos un ordre meilleur? Un prêtre profère une parole

sur un peu de pain; Julien croit que cette hostie devient la chair et le

sang du Verbe; quelle preuve en a-t-il? D’autres avant lui l’ont cru: le

Christ lui-même l’aurait dit; où est le signe authentique du prodige

indéfiniment renouvelé?»

La netteté des objections qu’elle se proposait ainsi répondait à un long

travail latent; sa pensée avait beau vouloir s’échapper dans des

rêveries fantaisistes, elle revenait autour des problèmes religieux, de

même qu’une hirondelle, entrée sous la voûte d’une église, bat des ailes

autour des piliers, se cogne contre les vitraux. Quand elle causait,

tout autre propos manquait pour elle de saveur; en présence de son père,

une contrainte la tenait, le poids de son hostilité; il fallut néanmoins

qu’elle s’imposât avec lui un éclaircissement: si, plus tard, elle

embrassait une croyance, elle se préoccupait de savoir quel accueil il

ferait à sa conversion. Pendant qu’ils gravissaient la côte déserte du

Chemin-Neuf, un mot bref suffit à provoquer l’éclat qu’elle appréhendait

et souhaitait.

--Tu sais, dit-elle en rompant le silence, que mon oncle Jacques, outre

sa cure de Druzy, a maintenant un cours au grand séminaire?

--Tant mieux pour lui, répliqua-t-il d’un ton qui signifiait: La

nouvelle m’est fort égale. D’où tiens-tu ce détail?

--Edmée l’a su de Julien. Il paraît que ton frère est toujours très

malheureux de ne pas nous voir. Je n’ai point de conseil à te donner;

mais, un de ces dimanches, il me semble, nous aurions bien pu aller le

remercier de la miniature...

--Le remercier d’une restitution? Allons donc! Je connais Jacques à

fond; la seule méthode pour vivre en termes corrects avec lui, c’est de

nous voir le moins possible. Je lui lâcherais des vérités peu

flatteuses, il me répliquerait. A quoi bon chercher des scènes inutiles?

Et puis, non. Cela ne me dit rien. Il est prêtre; je ne puis pas avoir

de plaisir à fréquenter un prêtre.

--C’est tant pis; j’aimerais vous entendre vous disputer sur la

religion.

--Bah! qu’en peut-il sortir? Du vent. Si tu avais étudié, comme je le

fais pour mon Gondrin, les noises stupides des jansénistes et des

jésuites, tu sentirais combien ces théologies sont surannées, finies,

cadavéreuses.

--Alors, dans quelle intention les étudies-tu?

--Comme on étudie les sarcophages d’Égypte ou comme on cherche à lire

l’étrusque. Parce que tout objet de découverte attire un savant.

--Il y a pourtant des milliers d’âmes qui vivent des idées chrétiennes,

et moi, qui ne suis pas croyante, elles m’intéressent de plus en plus.

Victorien dévisagea sa fille d’un air offusqué et soupçonneux:

--Décidément, tu as bien changé, et j’ai eu grand tort de ne pas suivre

mon intuition; toutes ces billevesées te viennent des Rude; jamais je

n’aurais dû me lier avec eux. Me crois-tu donc aveugle? Julien t’a

tourné la tête, tu es folle de lui. Mais j’y vais mettre ordre et, dès

demain, faire sentir au père que je ne laisserai pas circonvenir et

capter ma fille.

Pauline blêmit à ce coup brutal, effrayée des suites que pouvait avoir

sa franchise. Cependant, son amour lui prêta la force de répondre avec

sang-froid:

--Je n’ai aucun motif de cacher mon amitié pour Julien; et tu n’en as

aucun, non plus, de sauter, à ce propos, comme un baril de poudre. Tu

comprends, je suppose, qu’il n’épousera jamais une fille non baptisée...

--Aussi espère-t-il t’amener au baptême...

--S’il l’espère, il se trompe; libre à toi de me juger stupide; je ne le

suis pas encore au point de suivre une croyance parce que quelqu’un me

l’aura soufflée. Je conçois qu’on en ait une, mais seulement lorsqu’on

cède à l’évidence d’une certitude acceptée par la raison.

--Mais, ma pauvre enfant, s’exclama-t-il, la raison est ployable à tout.

Tu croiras tenir des preuves, quand tu seras le jouet de tes sentiments.

--En ce cas, si tu nies la raison, quel principe t’autorise à soutenir:

Ceci est vrai, cela est faux?

M. Ardel allait répondre; mais, contre la grille d’un clos isolé, un

énorme chien, à leur passage, se dressa en aboyant avec furie. Le

professeur haussa les yeux vers le coteau; sur l’échine d’un nuage des

éclairs couraient comme des frissons, et des bouffées de vent qui se

levaient rapprochaient les craquements sourds de la foudre. Pauline

regardait sans joie la ville étalée à leurs pieds, espaçant les

réverbères mélancoliques de ses quais; dans le ciel, à droite, au-dessus

des terres vagues, montait un grand disque de cuivre ardent, la lune

pleine barrée d’une vapeur, et, derrière elle, une attente morne, un

silence s’approfondissait; autour de l’astre étrange comme un météore,

des nuées fauves immobiles avaient l’air de bêtes fascinées.

--Redescendons, dit M. Ardel; nous aurons de l’orage tout à l’heure.

Il prit, pour la mieux convaincre, le bras de Pauline et se remit à

discourir:

--Tâche donc de pénétrer mon point de vue. Si tu savais combien c’est

triste de penser que tu restes étrangère au plus intime de ma vie, que

je suis seul! Moi, j’ai subi l’oppression tacite du passé où mes père et

mère furent pétris; mais je me disais: Ma fille au moins sera pleinement

libre et heureuse, je n’aurai pas lutté en vain. Comprends-moi: je ne

suis pas incrédule pour l’unique et grossier motif que l’absurdité des

dogmes contredit les lois de l’expérience--et l’expérience est la pierre

de touche du vrai.--Non, je pars d’un fait immédiat: l’Église, comme

tout système humain, a eu son commencement, sa croissance, son apogée;

depuis la fin du moyen âge, elle résiste à la mort, mais elle décline,

elle s’en va d’une vieillesse lente et d’autant plus irrémédiable. De

ses cendres une autre religion surgira-t-elle? Ou l’homme

comprendra-t-il enfin qu’en adorant des dieux il s’adorait lui-même?

Pour le moment, tu m’avoueras qu’il est sage de ne pas lier nos actes au

joug étroit d’une discipline condamnée par le temps. L’humanité qui

marche regarde devant elle, non en arrière. Moi, et plus encore toi,

nous avons mieux à faire que de rêvasser devant des tombeaux vides!

Pauline se tut d’abord, lui laissant l’illusion qu’elle ne trouvait rien

à répondre, mais elle songeait:

«A supposer qu’il ait raison, en serai-je, comme il dit, plus heureuse?»

Au contraire, la seule perspective de ne plus pouvoir _espérer_ lui

apparut intolérable; et Julien n’était pas la cause exclusive de cette

angoisse. Elle aperçut clairement en cette minute que le désir de croire

s’étendait aux fibres profondes de sa substance, qu’elle en avait besoin

pour vivre. L’ébranlement du choc reçu révélait jusqu’où il avait porté.

Après un instant elle reprit:

--Ce que pensera l’humanité dans un siècle, dans vingt, je l’ignore. Je

veux du bonheur, le mien, un bonheur infini, oui, infini. Qui me le

donnera? Tu as beau dire, ils sont plus heureux que nous, ceux qui ont

la foi. Ils croient savoir d’où ils viennent, où ils vont; pour eux la

mort ne compte plus; ils ont eu Dieu dès cette vie, ils entrent dans

l’autre avec la confiance de l’avoir éternellement.

--Ou d’être éternellement damnés! ricana M. Ardel.

Et, s’échauffant d’une sorte d’enthousiasme ascétique:

--Le Paradis vrai, le seul, c’est celui qu’on se fait soi-même, le

Paradis du labeur et de la pensée. Quand je suis abattu, je me mets au

travail, et, peu à peu, ma tristesse se dissipe, je sens une effusion de

lumière descendre en moi et d’abondantes délices y fleurir. Mais, toi,

je me rends fort bien compte de ton état: notre intérieur ne te suffit

plus, tu aspires à autre chose; il faut que je te cherche un mari...

--Ne prends pas cette peine, répliqua-t-elle d’une voix frémissante: le

mari, d’avance, est refusé.

--Ah! fit-il avec une colère incoercible et appuyant ses phrases par des

coups de tête doctoraux comme toutes les fois qu’il voulait implanter

une affirmation, je ne me suis donc point trompé! C’est Julien que tu

veux, et, pour l’avoir, tu passeras sous les Fourches Caudines des

prêtres. Mais dis-le-toi bien: le jour où tu iras à confesse, ce sera

fini entre nous; et, je serai franc jusqu’au bout, j’aimerais mieux te

voir morte que bigote!

Exaspérée, elle lui cria:

--Puisque tu le prends sur ce ton, je ne mettrai plus les pieds chez les

Rude; tu comprendras alors qu’ils n’étaient pour rien dans mes idées.

--C’est tout ce que je te demande, répondit-il, soudain apaisé. Plus

tard, quand tu seras majeure, si cela te plaît et si ton père est devenu

inexistant pour toi, tu croiras à Lourdes, à la Salette, à saint

Expédit, au Sacré Cœur, et à _leurs_ grotesques boniments. Je m’en lave

les doigts; mais j’espère encore en ton intelligence. Bon sang ne doit

pas mentir...

Leur querelle tomba sur ce mot; cependant Pauline se désespérait

d’avoir, de ses propres mains, étranglé son unique joie; quelle folle

bravade de s’engager à ne plus voir Julien! D’autre part, les négations

que l’ironie paternelle essayait de lui inculquer la tenaillaient d’un

doute: si Victorien disait vrai, pourquoi vivre? A quoi bon se traîner

jusqu’au néant? Oui, mais où trouver le Dieu qu’elle attendait? L’effort

d’une conversion lui semblait au-dessus de ses forces; mais, si elle ne

le tentait, la lumière possible ne se retirerait-elle point? La veille,

elle avait rouvert, au hasard, les Évangiles: ce verset brusquement

s’était offert:

_Je m’en irai, et vous me chercherez, et vous mourrez dans votre péché._

A présent, l’épouvante d’être délaissée sans retour et l’anxiété d’aller

à un Dieu qui ne serait pas un Dieu faisaient en sa conscience une dure

agonie. Une sueur froide lui venait aux tempes; elle aurait voulu

s’étendre sur les pierres de la route, fermer les yeux, ne plus rien

sentir.

Ils arrivaient, près de la gare, au passage à niveau; devant la barrière

close, une grosse charrette à foin attendait. Un rapide était annoncé.

M. Ardel entra en conversation avec le garde-barrière; celui-ci se

plaignait d’avoir du travail la nuit comme le jour, sans une heure de

répit: «Autant vaudrait accrocher une ficelle au poteau, et moi après.»

Il se mit à conter succinctement un terrible suicide dont son fils,

employé à Laroche, avait été, quelques jours avant, le spectateur:

La femme d’un homme d’équipe était devenue la maîtresse d’un mécanicien;

ce dernier, un beau jour, lui signifia qu’il en avait assez; pour le

punir et lui donner du remords, elle se jeta, un dimanche soir, sous la

machine qu’il conduisait. On la ramassa décapitée, en quartiers, on la

porta dans un hangar, on mit une bâche sur elle, et on alla prévenir son

mari. Il était ivre et ne voulait pas se déranger: «Ça lui apprendra à

vivre», déclara-t-il en guise de lamentation funèbre. Il vint enfin,

deux camarades posèrent le cadavre sur une brouette, l’emmenèrent chez

lui. Pour leur peine, il déboucha une bouteille, se remit à boire avec

eux. Ensuite, à côté de la brouette toujours chargée, il se jeta sur le

lit et s’endormit.

«Cette femme, pensa Pauline, eut-elle tort? Elle quittait un monde de

brutes. Ce serait simple d’en faire autant... Mon père conclut qu’il

aimerait mieux me voir morte. Que dirait-il, si je le prenais au mot?...

Oui, quand le train passera, un mouvement, et ce serait fini. Dans une

minute, je _saurais_, je verrais face à face l’Absolu, ou bien, plus

rien, le sommeil à jamais, dont personne ne pourrait plus m’arracher. Et

Julien? Il se consolerait, il prierait pour moi...»

Un des chevaux de la charrette secoua ses grelots, hennit. Pauline

regarda autour d’elle: les poteaux du télégraphe se penchaient

confusément, sous les étoiles rares que noyait le clair de lune. Une

courbe infléchissait les voies; elles s’en allaient, au delà des

signaux, vers l’infini des routes nocturnes, et la terre les emportait,

comme une ceinture d’acier, sur ses flancs, en roulant dans le vide noir

illimité.

L’orage s’éloignait, une vibration assourdie de tonnerre expira; mais un

autre bruit croissait, d’abord mêlé au ronflement du barrage, puis

furieux comme le fracas d’un torrent qui s’approchait. Du martellement

des roues se détacha le branle précipité de la bielle; et soudain, au

tournant, les deux lampes éclatèrent, leur clarté s’étira sur les rails

polis. Pauline ne voyait qu’elles et la crinière de feu se tordant avec

des étincelles en arrière de la machine sombre. La tentation de mourir

l’étreignit, comme si toute volonté succombait en son être. La frénésie

d’une délivrance abolissait l’horreur de la mort. Elle s’était écartée

de son père à quelques pas; il parlait au garde. Elle le considéra une

suprême fois, éleva ses yeux vers les étoiles, et elle allait s’élancer.

En cette seconde, elle eut la sensation précise que quelqu’un lui

empoignait la main, l’immobilisait...

Le vent du rapide souleva sa robe, les marchepieds la frôlèrent, le sol

tressauta; la trombe de fer roula contre son visage, triturant les

rails, écrasant les cailloux qu’elle faisait rebondir, et le dernier

wagon s’enfuit d’un élan rigide, comme un obus lancé dans la nuit.

Ensuite, ce fut un grand calme.

--Tu viens? dit à sa fille M. Ardel qui ne s’était douté de rien.

Ils reprirent en silence le chemin du logis. Pauline, maintenant lucide,

recomposait les instants de son désespoir. Il lui restait de cette crise

la stupeur de l’avoir subie et une courbature indicible. Comment

avait-elle pu perdre tout empire sur ses impulsions, au point d’être

conduite à un acte qu’elle aurait, une heure avant, réprouvé et cru

impossible? Et qui donc l’avait sauvée de sa démence? Car une main

_réelle_ avait pris la sienne, une main d’homme, maigre et brûlante

comme celle de Julien, et ses papilles sentaient encore la pression des

doigts impérieux. Elle s’humilia devant les Puissances invisibles qui

prenaient en pitié sa personne chétive; Dieu, parmi le frémissement de

l’univers, voulait entendre battre son cœur de vivante, comme elle se

souvenait d’avoir, à Paris, dans le tumulte d’une rue, mis près de son

oreille sa petite montre, pour en écouter les pulsations.

Elle respira délicieusement l’air lumineux de cette nuit, la fraîcheur

de l’eau, l’arome des foins coupés et des tilleuls.

«O Dieu, murmura-t-elle tous bas, soyez béni d’avoir fait le monde si

beau. Puisque c’est votre volonté que j’y sois, je m’abandonne à Vous,

menez-moi où je dois aller.»

Rassérénée dans sa tristesse, elle se coucha et dormit d’un somme

jusqu’au soleil levant. Ce matin-là, elle reprit avec une douceur neuve

le fil de ses jours terrestres. En s’habillant elle se plut à manier son

linge, ses robes, tout ce qui lui rendait palpable la possession de la

vie. Elle descendit revoir son «jardin»; les pinsons pépiaient sur les

branches du frêne; le ciel ardent se mirait dans la rosée de l’herbe.

L’oncle Hippolyte, quand il vint déjeuner, lui remit deux louis d’or

pour payer d’avance des chemises dont il voulait enrichir sa garde-robe.

--Mais pourquoi, mon oncle, vous pressez-vous tant?

--Parce que, dit-il en se grattant la tête, c’est ennuyeux de payer, et

une fois que c’est fait, on n’y pense plus.

Il y avait, dans cette saillie d’avare, une telle ingénuité qu’elle en

rit.

Victorien partit à l’heure de son cours; sa fille et lui échangèrent

leur bonjour habituel sans allusion à ce qui s’était passé. Pauline,

avant d’envoyer Armance au marché, la chargea de commissions

minutieuses; elle aimait à commander et y trouvait en ce moment une joie

singulière, comme un exercice de sa puissance de vivre.

Elle entra au salon, s’assit à son piano et chanta. Les volutes de ses

vocalises s’unissaient aux reflets liquides que les vrilles de la

treille ensoleillée remuaient dans les rideaux. Mais, bientôt, elle

s’arrêta, reprise d’une pensée anxieuse:

«Pendant que je chante, mon père fait peut-être à M. Rude une scène

irréparable.»

Un pas résonna sur le trottoir, on sonna; étant seule, elle alla ouvrir;

c’était Julien! Il rapportait à M. Ardel un livre que le professeur lui

avait prêté, sur les Corporations au moyen âge.

--Je me sauve, fit-il, je ne veux pas entrer.

--Si, dit-elle, entrez un instant, il faut que je vous dise deux mots.

Il pénétra dans le vestibule: elle avait rougi, confuse de sa hardiesse;

mais il la mit à l’aise en parlant le premier:

--Moi aussi, j’aurais, non deux mots, mais un million à vous dire...

Avez-vous souffert cette nuit? J’ai rêvé de vous; je vous suivais

marchant dans une campagne, près d’un puits à ru, un de ces puits au

fond desquels on entend bruire une rivière souterraine. La margelle du

puits était basse; vous regardiez au fond; tout d’un coup, vous m’avez

dit, d’un air triste et bizarre: Voulez-vous voir comme c’est simple d’y

sauter?... Vous preniez votre élan, j’ai crié, je vous ai saisi la

main...

--Oh! s’exclama-t-elle, votre main, je l’ai reconnue; sans elle, je ne

serais plus au monde.

Elle le mit au fait de l’explication acerbe avec son père, du désespoir

qui l’avait étourdie et du secours tangible, mystérieux, dont la

commotion lui demeurait présente. Il en parut frappé, plus encore

qu’elle ne s’y attendait:

--Êtes-vous bien sûre que, vraiment, une main vous ait touchée? Non, ce

n’était pas la mienne. Ce ne pouvait pas être moi. Et pourtant, cette

concordance, ce rêve... J’en ai fait un autre, moins étrange; se

vérifiera-t-il aussi?

--Lequel? Dites-le-moi.

--Plus tard... Toute parole est une pierre qu’on jette dans l’éternité

et qu’on ne reprend plus.

--Racontez-moi votre rêve; si vous avez des secrets pour moi, c’est que

votre amitié tient à bien peu.

--Dans huit jours, je vous le promets; la première fois que nous nous

reverrons...

Il s’était avancé vers la porte et posait son doigt sur la serrure; il

se retourna vers Pauline, la contempla d’un regard fou: son peignoir

dégageait la fermeté de son cou marmoréen, une langueur affinait son

teint pourpré; les secousses de la veille avaient imprimé un cercle

bleuâtre autour de ses yeux battus; une larme se mêlait à l’eau vive de

ses prunelles; et toute sa beauté, franche, harmonieuse, s’offrait telle

qu’un fruit plein de suc, prêt à mûrir.

Elle sentit obscurément de quel émoi vibrait Julien; mais aussitôt il se

dompta; une limpidité fraternelle reparut en ses yeux.

--Soyez forte désormais, prononça-t-il avec gravité. Je veux qu’une

femme soit une force dans ma vie. Et, Celui qui a passé près de vous,

hier, pour vous sauver, ne le faites pas trop attendre.

Il lui prit la main dans les deux siennes, où le sang battait, et sortit

d’un pas rapide.

Lorsque M. Ardel rentra, Pauline essaya d’interpréter sa contenance; si

M. Rude et lui s’étaient quittés sur des propos hargneux, sa figure

aurait gardé les vestiges d’une agitation, son œil eût pris cette dureté

absente, cette noirceur morne de basalte qu’elle connaissait trop. Au

contraire il se montra détendu, presque affable; il avait dû réfléchir

qu’en malmenant sa fille il la rebuterait de lui et de ses idées.

Jusque-là, il avait cru choyer en elle un miroir docile; pouvait-il

admettre qu’elle lui échappât? Son mouvement d’indépendance l’avait

indigné d’abord; mais, n’étant pas sûr de le comprimer, il pensait en

venir mieux à bout par la logique et la persuasion. De même, à l’égard

des Rude, il jugeait sage de ne pas brusquer une rupture où il

confesserait que leur influence lui faisait peur.

Après le dîner, il tira de sa poche un livre mince cartonné en brun:

--Tiens, dit-il à Pauline, tu m’as demandé un Manuel de l’histoire des

religions. En voici un; tu y trouveras, sous une forme concise, les

données les plus scientifiques.

Pauline en lut les premières pages; mais l’auteur trahissait un parti

pris si lourd de tourner à une négation du christianisme l’exposé de

tous les systèmes religieux, qu’elle s’en méfia sur-le-champ, et l’effet

de ce Manuel fut exactement opposé à celui qu’espérait Victorien. Elle

revint aux Évangiles en partant de ce principe que, pour comprendre un

livre où le miracle est à toutes les lignes, il fallait raisonner comme

si le miracle était possible. Elle se proposait aussi de chercher une

histoire de l’Église écrite dans un esprit d’équité. Julien pourrait lui

indiquer un titre; toutefois, quand le reverrait-elle? Car, son

engagement de ne plus aller chez les Rude, elle était résolue à le

tenir, jusqu’à ce que son père, de lui-même, l’en déliât.

A l’improviste, elle rencontra sur le Mail Edmée avec sa bonne,

Antoinette. Edmée venait d’avertir le médecin: Julien, depuis deux

jours, avait dû se coucher, pris de vomissements et d’une fièvre

intermittente; les vomissements s’étaient arrêtés; cependant il ne

pouvait dormir, il souffrait d’une soif horrible accompagnée d’un petit

hoquet et de douleurs abdominales; on commençait à se demander si

quelque maladie grave ne couvait pas dans ses organes.

Le lendemain, Pauline fit prendre par Armance de ses nouvelles; il se

croyait mieux et parlait de se mettre en route pour passer à Paris un

examen. Mais, le vendredi soir, au milieu du souper, M. Ardel annonça:

--On est venu chercher Rude avant la fin de sa classe; Julien,

paraît-il, est très mal...

Il ne put dire cette nouvelle sans une tristesse dans la voix; mais il

dévisagea Pauline pour mesurer l’impression produite. Elle ne songea

point à cacher son bouleversement; ses lèvres devinrent blanches; ses

pupilles si caressantes se durcirent autant que celles de Victorien

lui-même; elle le fixa d’une manière qui exprimait: «Qu’attendais-tu

pour me l’apprendre? Ne sens-tu donc rien?» Et elle garda un silence

méprisant, comme devant quelqu’un qui ne comprenait pas sa souffrance.

--Nous irons tout à l’heure, reprit-il au bout d’un instant, voir

comment il va.

Pendant le court trajet, avec le ton froid d’un médecin établissant un

diagnostic, il articula des considérations sur la maladie probable de

Julien: ce garçon vivait trop par les nerfs, pas assez par les muscles;

son mysticisme, s’ajoutant à son activité cérébrale, le consumait; la

croissance, les fortes chaleurs, tout aidait, «sur un tel terrain», les

virulences infectieuses.

--Julien est vigoureux, répliqua Pauline, farouche dans son espoir; si

Dieu veut le guérir, les médecins ne l’en empêcheront pas.

Ils sonnèrent doucement; sur la mine d’Antoinette, où s’épanouissait

d’ordinaire une quiétude monastique, ils lurent l’angoisse de la maison.

Edmée vint au-devant d’eux dans l’antichambre: vers trois heures, des

suffocations l’avaient saisi, le hoquet avait redoublé, les douleurs

étaient devenues intolérables; le médecin, maintenant, y voyait clair et

il craignait une inflammation du péritoine. Une vessie pleine de glace,

appliquée sur le ventre du malade, avait calmé ses tortures; mais la

période critique se prolongerait deux ou trois jours.

Le baptême de Pauline Ardel · 第 10 / 14 题