appréhendant la domination des Français, et croyant que, s’ils avaient
le prince d’Orange à la tête de leurs armées, ils feraient des
merveilles, le proposèrent: mais étant arrêtés par cet édit perpétuel,
ils éclatèrent contre de With, le général des troupes, et le firent
arrêter, l’accusant du crime de trahison, et d’avoir voulu perdre
l’Etat; mais n’ayant point trouvé de sujet pour le faire mourir, on se
contenta de le bannir pour satisfaire le peuple et la faction du prince
d’Orange. Son frère, le pensionnaire à la Haye pour les affaires de la
province de Hollande, demanda la permission de le voir; mais en voulant
entrer dans la prison, le peuple mutiné, souffrant impatiemment la vue
d’un homme qui s’opposait à ses menées, se rua dessus lui, et
l’assassina cruellement sur la place; ils le traînèrent un peu plus
loin, où ils le pendirent. Chacun accourut à ce spectacle; et le peuple
était si animé, qu’il le coupa en pièces, dont chacun prit des morceaux
de chair, qui se vendaient quelques jours après fort cher à ceux qui
n’avaient pas eu le plaisir d’assister à cette boucherie.
Le peuple, qui est une bête féroce qui porte toujours dans les
extrémités, parce qu’il agit sans raison, et qui est timide par excès ou
impétueux dans l’extrémité, n’est pas à se repentir de cette action. Il
reconnaît que cet édit était fait pour son utilité; et la mort du
pensionnaire a été le premier échec qui ait été donné à la république.
Les Provinces-Unies doivent, après le ciel, leur liberté aux princes
d’Orange, qui ont tant fait qu’ils ont obligé le roi d’Espagne à signer
leur liberté et à les reconnaître pour peuples libres, indépendants de
tout autre, ce qui est une circonstance fort remarquable. Guillaume Ier
cimenta de son sang les fondements de cette république. Maurice et
Henri, ses fils, en accrurent la splendeur par le gain de plusieurs
batailles. Guillaume II égala les autres, mourut fort jeune, et laissa
pour successeur de ses vertus Guillaume, IIIe du nom, prince d’Orange
d’à présent, fils de Guillaume II et de Marie-Stuart, fille aînée de
Charles Ier, roi d’Angleterre, qui eut la tête coupée. Ce prince l’eut à
la trente-six ou trente-septième année de son âge, et a épousé la fille
du duc d’York. Il ne vint au monde qu’après la mort de son père, et il
perdit à onze ans la princesse royale sa mère, qui mourut à Londres de
la petite vérole, de même que le feu prince Guillaume son mari.
La Haye est le lieu où la noblesse de Hollande fait résidence; il n’y en
a guère de plus agréable dans le monde. Un grand bois de haute futaie,
bordé de magnifiques palais d’un côté, et de l’autre, de vastes et
agréables prairies qui l’entourent, rendent son aspect un des plus
riants de l’Europe. On voit devant le château un étang revêtu de pierres
de taille; de hauts arbres qui le bordent servent à embellir le palais
du prince. On va de la Haye à la mer en moins d’un quart d’heure, par un
chemin très-agréable. Nous vîmes en y allant un chariot à voiles que le
prince d’Orange a fait faire, et nous entrâmes dans un lieu où l’on
court la bague sur des chevaux de bois.
Nous allâmes voir une maison du prince d’Orange à quelques lieues de la
Haye, appelée Osnadin; c’est là où il passe une partie de l’année, et où
il entretient quantité de bêtes extraordinaires. Nous y vîmes des vaches
de Calicut très-particulières avec une bosse sur le dos, et quantité de
cerfs.
Nous partîmes de la Haye et fûmes dîner à Leyde, qu’on appelle _Lugdunum
Batavorum_, recommandable par son université, par son anatomie, et par
la propreté de ses bâtiments; plus agréable à mon goût que pas une ville
de Hollande. Nous y vîmes quantité de choses curieuses, entre autres un
hippopotame, ou vache de mer, que les Hollandais ont rapporté des Indes.
On voit dans le cabinet anatomique plus de choses que n’en peut contenir
un gros volume.
De Leyde nous allâmes à Amsterdam, et vîmes en passant Harlem, où nous
remarquâmes une grande église: nous arrivâmes le soir à Amsterdam. Cette
ville des villes, si renommée dans tout l’univers, peut passer pour un
chef-d’œuvre: les maisons y sont magnifiques, les rues spacieuses, les
canaux extrêmement larges, bordés de grands arbres, qui, venant à mêler
leur verdure avec la diversité des couleurs dont les maisons sont
peintes, forment l’aspect du monde le plus charmant. Cette ville paraît
double: on la voit dans les eaux; et la réverbération des palais qu’on
voit dans les canaux fait de ces lieux un séjour enchanté. L’hôtel de
ville est sur le Dam: cet ouvrage pourrait passer pour un des plus beaux
de l’Europe, si l’architecte n’avait manqué dès le commencement, et eût
fait quelque distinction de la porte avec les fenêtres qu’il faut
chercher de tous côtés, et qu’il faut bien souvent demander.
Nous montâmes en haut, où nous vîmes quantité d’armes et un très-beau
carillon. Nous découvrîmes Utrecht du clocher. Ce fut le lieu où le roi
borna ses conquêtes. Le Spineus est une aussi plaisante invention que je
sache: c’est là où l’on renferme toutes les filles de mauvaise vie, que
l’on condamne pour un certain temps, et où elles travaillent. Il n’y a
peut-être point de lieu, après Paris, où le libertinage soit plus grand
qu’à Amsterdam; mais ce qui est de particulier, c’est qu’il y a de
certains lieux où demeurent les accoupleuses, qui gardent chez elles un
certain nombre de filles. On fait entrer le cavalier dans une chambre
qui communique à plusieurs autres petites chambres dont vous payez les
portes, et au-dessus le portrait et le prix de la personne qu’elle
renferme; c’est à vous à choisir: on ne fait point sortir l’original que
vous n’ayez payé le prix de la taxe: tant pis pour vous si la copie a
été flattée.
Le Raspeus est un autre lieu pour les mauvais garnements, et pour les
enfants dont les pères ne sauraient venir à bout: on les emploie à scier
du Brésil. Il y a dans la grande église d’Amsterdam une chaîne d’un prix
infini pour la délicatesse de son travail. On permet à Amsterdam, et par
toute la Hollande, toutes sortes de religions, excepté la catholique:
c’est un point de leur plus fine politique; et ils savent bien que ce
serait un grand échec à leur liberté si les catholiques y étaient
soufferts, qui pourraient ensuite se rendre les maîtres. On y voit des
luthériens, des calvinistes, des arminiens, des nestoriens, des
anabaptistes, et des Juifs qui y sont plus puissants qu’en aucun autre
endroit de la terre.
Leur synagogue est incomparablement plus belle que celle de Venise, et
ils y sont beaucoup plus puissants. La maison des Indes, qui est hors de
la ville, marque bien qu’elle appartient aux plus riches négociants de
l’Europe. On y bâtissait un très-beau vaisseau qui devait, un mois
après, faire le voyage des Indes.
Nous allâmes voir les vaisseaux de guerre, qui n’ont rien de beau, et je
n’en vis pas un qui approchât de la beauté de nos vaisseaux. Ils ne
veulent point de galerie à la poupe comme nous; ils croient que cela
retarde la course du vaisseau: mais, bien loin d’y apporter aucun
défaut, je trouve que cela est d’une grande utilité pour les officiers,
et d’un grand ornement au vaisseau.
Je partis d’Amsterdam le 25 mai 1681, et nous arrivâmes à Enkhuyse le
soir même, où sans nous arrêter qu’autant de temps qu’il faut pour
manger, nous remarquâmes que cette ville portait trois harengs pour ses
armes, à cause de la pêche considérable qui s’y fait de ce poisson.
Nous frétâmes la nuit une barque à Vorkum, où nous arrivâmes le
lendemain matin. Cette province s’appelle Nord-Hollande, et je ne crois
pas qu’au reste de la terre il se puisse trouver de plus jolies femmes.
Les paysannes ont une beauté qui ne le cède point aux anciennes
Romaines, et qui donne de l’amour à la première vue.
Nous arrivâmes à Leeuvarden, capitale de la Frise, ville très-jolie, qui
reconnaît le prince de Nassau pour son gouverneur, n’ayant point voulu
donner sa voix pour le prince d’Orange. Ce prince peut avoir vingt-cinq
ou vingt-six ans: il perdit son père il y a environ dix-huit ans, à la
septième année de son âge. Ce prince mourut par un accident funeste: un
pistolet, qui se lâcha malheureusement, ôta en même temps un grand homme
à l’Europe, et un généreux gouverneur à la Frise.
Hambourg est une ville hanséatique, libre et impériale, qui, par sa
bonne milice et ses fortifications régulières, est en état de ne point
appréhender quantité de princes qui envient fort ce morceau; et
particulièrement le roi de Danemark, à qui elle siérait parfaitement
bien. Ce prince la bloqua pendant ces dernières guerres avec vingt-cinq
mille hommes; mais ayant vu les troupes auxiliaires qui lui venaient de
toutes parts, il ne put rien entreprendre davantage. Il a cédé depuis
peu, pendant son vivant, toutes les prétentions qu’il pouvait avoir sur
cette ville moyennant la somme de deux cent mille écus. Elle est
gouvernée par quatre bourgmestres et dix-huit conseillers. Les femmes y
sont très-belles; elles se couvrent le visage à l’espagnole.
DU DANEMARK
De Hambourg nous partîmes pour Copenhague.
Copenhague est située sur la mer Baltique fort avantageusement. Elle est
frontière du côté de la province de Schonen, et a soutenu le siége fort
vigoureusement pendant deux ans contre le grand Gustave-Adolphe, père de
la reine Christine, que nous avons vue à Rome. Les clochers de
Sainte-Marie portent les marques de ce siége.
La tour de l’observatoire, sur laquelle un carrosse peut monter, est une
pièce fort curieuse. Elle fut bâtie par Frédéric II. Du haut de la tour
on découvre toute la ville, qui ne nous parut pas fort grande, mais
presque de tous côtés environnée d’eau. On y voit un globe céleste de
cuivre, fait de la main de Tycho-Brahé, mathématicien fameux, originaire
du pays.
La bourse est un fort beau bâtiment qui fait face au Louvre. Son clocher
est d’une manière assez particulière; quatre lézards, dont les queues
s’élèvent en l’air, en forment la flèche. C’est là où se vendent toutes
les curiosités, comme au palais.
Le cabinet du roi est au-dessus de la bibliothèque. Ce sont plusieurs
chambres remplies de curiosités, entre autres une queue de cheval, qui
est la marque d’autorité, et que les bachas mettent devant leurs tentes
lorsqu’ils sont à l’armée; le Grand Seigneur, trois, et le vizir, deux.
Nous y vîmes une belle mandragore femelle; les pantoufles d’une fille
qui fut _taponata_ sans en rien sentir; l’ongle qu’on dit être de
Nabuchodonosor, et un des enfants de cette comtesse de Flandre qui en
mit au monde autant que de jours en l’an.
Il n’y a point de langue plus propre à demander l’aumône que la danoise:
il semble toujours qu’ils pleurent.
Le Danemark est un pays très-gras et très-abondant, consistant en
quantité d’îles, dont les plus renommées sont Séeland, Falster,
Langeland, Laland et Fionie, renommée par cette dernière victoire qui
sauva le royaume de sa perte totale, lorsque les Danois secondés des
Hollandais, défirent Charles-Gustave dans cette île, lequel avait tenu
deux ans Copenhague assiégée. Le roi de Danemark est encore maître de
l’île d’Islande, qu’on croit être l’_ultima Thule_ connue des anciens.
Cette île malgré les neiges qui la couvrent, ne laisse pas d’avoir des
montagnes brûlantes, qui vomissent les feux et les flammes de leur sein,
et auxquelles les poëtes comparent le sein de leur maîtresse. Il y a des
lacs fumants qui convertissent en pierre tout ce qu’on y jette, et
plusieurs autres merveilles qui rendent cette île recommandable.
DE LA SUÈDE
Ce que nous appelons présentement Suède était autrefois appelé Scandie
ou Scandinavie, qui n’est pour ainsi dire qu’une presqu’île, qui s’étend
entre l’Océan, la mer Baltique, et le golfe Bothnique.
Celle province n’est pas des plus fertiles partout. La Laponie est la
stérilité même; et ce peuple, que j’ai eu la curiosité d’aller voir au
bout du monde, est entièrement abandonné de la nourriture du corps et de
l’âme, n’ayant ni le pain matériel, ni l’évangélique. Mais la Gothie et
l’Ostrogothie sont des pays qu’on peut comparer à la France pour leur
fertilité; et la terre y est si bonne, qu’elle donne en trois mois ce
qu’elle produit en neuf en d’autres endroits. Les autres lieux, où l’on
force la nature pour l’obliger à nourrir les habitants, sont la Schonen,
la Schanmolande, l’Angermanie, la Finlande; et c’est dans ces lieux où
la nature, refusant la fertilité des plaines, accorde l’abondance des
forêts, que les habitants brûlent l’hiver, pour semer l’été prochain du
grain sur les cendres, qui y vient en perfection, et en moins de temps
que partout ailleurs.
Les Suédois sont naturellement braves gens; et sans parler des Goths et
des Vandales, qui, franchissant les Alpes et les Pyrénées, se rendirent
maîtres de l’Italie et de l’Espagne, considérons de nos jours un
Gustave-Adolphe, l’honneur des conquérants, suivi de très-peu de
Suédois, qui passa victorieux toute l’Allemagne comme un éclair, et qui
fit ressentir à tous les princes la valeur de ses armes. Voyons un
Charles-Gustave, dernier roi de ce pays, qui réduisit les Danois, ses
plus fiers ennemis, à se retirer dans leur ville capitale, qui leur
restait seule de tout le royaume où il les assiégea pendant deux ans;
qui, après plusieurs batailles vint finir ses jours à Gothembourg, d’une
fièvre, à l’âge de trente-sept ans, le 12 février 1660.
Ce prince, qui n’a jamais fait que des merveilles, obligea aussi le ciel
à le seconder et à le secourir, et à faire des miracles pour lui. Il
affermit les eaux du Belt, pour lui donner occasion d’entreprendre une
action héroïque. Charles X fit passer toutes ses troupes sur une mer
glacée de deux lieues de large, avec tout le canon, et y campa plusieurs
jours avec une intrépidité de cœur qui surprenait tous les autres, et
qui lui était naturelle. Si ce prince était grand guerrier, il ne fut
pas moins politique, et il le fit bien voir pendant le gouvernement de
la reine Christine, qui, s’amusant à consulter quantité de savants
qu’elle faisait venir de toutes parts, et qui ne lui apprenaient pas
l’art de régner, lui donna occasion de captiver l’esprit de tous les
sénateurs, rebutés du gouvernement de cette reine, qu’ils obligèrent à
abdiquer le royaume entre ses mains.
Le grand Gustave-Adolphe n’a-t-il pas montré le chemin à ce digne
successeur? et, après avoir mené une vie tout héroïque et toute
guerrière, il la finit dans le champ de la victoire, et au milieu de ses
armées, d’un coup de mousquet, qui ôta à l’Europe son plus grand
conquérant.
La reine Christine a été un digne rejeton de ce grand prince: cette
princesse avait l’âme toute royale, et a épuisé toutes les louanges des
grands hommes. Elle aurait régné plus longtemps, si elle eût été plus
maîtresse d’elle-même; et la jalousie qu’elle excita parmi les
sénateurs, qui voyaient impatiemment les dernières faveurs qu’elle
accordait au _ristrosse_, dont elle eut des enfants, lui ôta la couronne
de dessus la tête. Elle changea de religion à la persuasion d’un
ambassadeur d’Espagne, qui lui promit qu’elle épouserait le roi son
maître, si elle voulait se faire catholique. Elle est demeurée à Rome
presque tout le temps qu’elle a quitté le sceptre, où elle s’entretenait
de dix mille écus de pension que le pape lui donnait tous les ans,
jusqu’à ce que le roi de France l’ait fait rentrer dans tous ses biens.
Elle s’était réservé les îles fertiles d’Aland et de Gothland, qui sont
sur la mer Baltique; mais elle les a échangées depuis peu contre le
territoire de Norcopin en Ostrogothie.
Charles XI, à présent régnant, est fils de Charles-Gustave, comte
palatin, de la maison de Deux-Ponts, et de Hedwige-Eléonore, fille
puînée du duc de Holstein. C’est un prince qui ne dément point la
générosité de ses ancêtres, et son port fier et royal fait assez voir
qu’il est du sang des illustres Gustaves. Les inclinations de ce prince
sont toutes martiales; et n’ayant plus d’ennemis à combattre, sa plus
grande occupation est d’aller à la chasse aux ours. Cette chasse se fait
mieux en hiver qu’en été; et lorsque quelque paysan a découvert leurs
passages par les traces qui sont imprimées dans la neige, il en donne
avis au grand veneur, qui y conduit le roi. L’ours est un animal
intrépide; il ne fuit point à l’aspect de l’homme, mais il passe son
chemin sans se détourner. Quand on l’aperçoit assez proche, il faut
descendre de cheval, et l’attendre jusqu’à ce qu’il soit fort près de
vous; et vous le faites lever sur ses pattes de derrière, par un coup de
sifflet que vous donnez: c’est le temps qu’il faut prendre pour le
tirer, et il est fort dangereux de ne le pas blesser mortellement; car
il vient de furie se jeter sur le chasseur, et l’embrassant des pattes
de devant, il l’étouffe ordinairement: c’est pourquoi il faut avoir
encore un pistolet pour lui lâcher à bout portant, et un épieu pour la
dernière extrémité. Nous en vîmes un à Stockholm, que le roi avait tué
lui-même, en secourant son favori Yakmester, qui en était presque
étouffé.
Cet animal est couché trois ou quatre mois de l’année, et ne prend pour
lors aucune nourriture qu’en suçant sa patte. Le roi a toujours autour
de lui trois ou quatre petits ours, à qui on coupe les dents et les
ongles tous les mois.
Il faut remarquer, à la chasse de l’ours, qu’elle se fait aussi en
Pologne de plusieurs manières. Comme il n’y a rien d’aussi délicat que
les pattes d’ours, qu’on sert à la table des rois, il n’y a point aussi
de chasse à laquelle les gentilshommes prennent plus de plaisir. Il est
dangereux de manquer son coup, car l’ours frappé retourne sur le
chasseur, et l’étouffe des pattes de devant. Il nous fut dit, par un
gouverneur d’une province de la Prusse, qu’il n’y avait pas quinze jours
qu’un de ses parents avait eu le bras rompu à la chasse d’un ours, et le
cou tordu dont il mourut. Les paysans les chassent autrement: ils savent
l’endroit où ils vont les attaquer avec un couteau à la main. Lorsque
l’ours vient à eux, ils lui mettent dans la gueule la main gauche
entortillée de beaucoup de linges, et de l’autre l’éventrent. L’autre
façon n’est pas si périlleuse. L’ours est extrêmement friand de miel que
les abeilles font dans des troncs d’arbres: il monte attiré par l’odeur
de la proie, au sommet des arbres les plus élevés. Les paysans mettent
de l’eau-de-vie parmi ce miel; et l’ours, qui trouve cette nourriture
agréable, en prend tant que la force du brandevin l’enivre et le fait
tomber, où le paysan alors le trouve étendu sans force, et n’a pas
grand’peine à s’en rendre le maître.
Je partis de Copenhague pour Stockholm le 1er juillet. Nous vîmes
Frédériksbourg, le lieu de plaisance du roi, qu’on peut appeler _le
Versailles du Danemark_. La chapelle en est magnifique; la chaire et le
tabernacle, et quantité d’autres figures sont d’argent massif; mais ce
qui me parut de plus curieux fut un orgue d’ivoire qu’on dit avoir coûté
quatre-vingt mille écus de sculpture.
De Frédérisbourg nous vînmes coucher à Elseneur, où est le détroit du
Sund; c’est là que tous les vaisseaux payent au roi de Danemark. Les
vaisseaux suédois sont exempts de payer aucun tribut; ce qui fait que la
plupart des vaisseaux prennent bannière suédoise, qui est de bleu avec
une croix jaune. Ce passage est gardé d’un bon château; mais je ne crois
pas qu’il soit bien difficile d’y passer sans rien payer.
Nous vîmes en passant Riga, Engelholm, Laholm, Halmstad, ville fortifiée
et recommandable par la dernière bataille que le roi de Suède y donna.
Ce fut là le premier combat qu’il soutint, et la première victoire qu’il
remporta, aidé de M. de Feuquières, lieutenant général des armées du
roi, et ambassadeur auprès du roi de Suède. Ce fut dans cette même
bataille que ce jeune roi se laissant emporter à son courage, et se
croyant suivi de son régiment de drabans, qui sont ses gardes avec
lesquels il se croit invincible, s’avança seul au milieu de l’armée
ennemie, cherchant partout le roi de Danemark, et l’appelant à haute
voix; et ne le trouvant point, il se mit à la tête d’un régiment ennemi
qu’il trouva sans capitaine, faisant le commandement en allemand, comme
toutes les nations du Nord, et le conduisit au milieu de son armée, où
il fut haché en pièces.
Nous arrivâmes à Stockholm le lundi à onze heures du soir, ayant été six
jours à marcher continuellement et le jour et la nuit, par des rochers
et des bois de pin et d’espérias, qui forment la plus belle vue du
monde. Nous fîmes ce chemin dans un chariot que nous achetâmes quatre
écus à Drasé; et nous remarquâmes les maisons des paysans, qui sont
faites à la moscovite avec des arbres entrelacés. Ces gens ont quelque
chose de sauvage; l’air et la situation du pays leur inspirent cette
manière.
Stockholm est une ville que sa situation particulière rend admirable.
Elle se trouve située presque au milieu de la mer Baltique, au
commencement du golfe Bothnique. Son abord est assez difficile, à cause
de la quantité de rochers qui l’environnent; mais du moment que les
vaisseaux sont une fois dans le port, ils sont plus en sûreté qu’en
aucun endroit du monde: ils y demeurent sans ancre, et s’approchent
jusque dans les maisons. Stockholm est la ville de la mer Baltique du
plus grand commerce; et, comme cette mer n’est navigable que six mois de
l’année, rien n’est plus superbe que la quantité des vaisseaux qui se
voient dans son port, depuis le mois d’avril jusqu’au mois d’octobre.
Sitôt que nous fûmes arrivés à Stockholm, nous allâmes saluer M. de
Feuquières, lieutenant général des armées du roi, qui y était
ambassadeur depuis dix ans. Il nous reçut avec tout l’accueil possible,
et nous mena le lendemain baiser la main du roi. Ce prince, âgé de
vingt-cinq ans, est fils de..., prince de Holstein, entre les mains
duquel la reine Christine, fille d’Adolphe, dernier roi de la maison de
Vasa, laissa la couronne de Suède, lorsqu’elle voulut se défaire du
gouvernement et changer de religion.
Son humeur est toute martiale; les exercices de la guerre et de la
chasse lui sont familiers; et il n’a pas de plus grand plaisir que celui
qu’il prend dans ces travaux. Nous eûmes l’honneur de l’entretenir
pendant près d’une heure et le plaisir de le contempler tout à notre
aise. Il est d’une taille bien proportionnée: son port est fier et tout
en est royal.
L’on fit, pendant notre séjour à Stockholm, de grandes réjouissances
pour la naissance d’une princesse. Nous fûmes présents à la cérémonie de
son baptême. Il y eut table ouverte; et le roi, pour marquer sa joie,
entreprit de soûler toute la cour et se fit lui-même plus gaillard qu’à
l’ordinaire. Il les excitait lui-même en leur disant qu’_un cavalier
n’était pas brave lorsqu’il ne suivait pas son roi_. Il parlait le peu
de français qu’il savait à tout le monde; et je remarquai que c’était le
seul de sa cour qui le parlait le moins. Tous les cavaliers suédois se
font une gloire particulière de bien parler notre langue. Le comte de
Stembok, grand maréchal du royaume, le _ristrosse_ ou vice-roi, comte de
la Gardie, le grand trésorier Steint-Bielke, le comte Cunismar, tous ces
gens-là parlent aussi bien français que des Français mêmes. L’envoyé
d’Angleterre fit des merveilles dans cette débauche, c’est-à-dire qu’il
se soûla le premier. L’envoyé de Danemark, qui avait tenu la princesse
au nom du roi son maître, le suivit de bien près, et ne raisonna guère.
Après lui toute la compagnie n’en fit pas moins. Les dames furent aussi
de la partie. Les deux belles-filles du _ristrosse_ tenaient les bouts
du poêle qui couvrait l’enfant; elles s’y firent distinguer par-dessus
toutes les autres dames par leur beauté et leur bonne grâce.
La mine de Coperbéryt est ce qu’il y a de plus curieux en Suède, et qui
fait toute la richesse du pays. Quoiqu’il s’y trouve beaucoup de mines,
celle-là a toujours été la plus estimée; et on ne se souvient point du
temps qu’elle a été ouverte: elle est à quatre journées de Stockholm. On
découvre cette ville longtemps avant que d’y être, par la fumée qui en
sort de toutes parts, et qui la fait plutôt paraître la boutique de
Vulcain que la demeure des hommes. On ne voit de tous côtés que
fourneaux, que feux, que charbon, que soufre et que cyclopes, qui
achèvent de perfectionner ce tableau infernal.