liqueur qu’ils appellent _calchat_, faite avec de la bière, du vin, et
du sucre, deux aussi méchantes boissons qui puissent entrer dans le
corps humain. On servit ensuite les tables, et on nous fit asseoir au
plus haut bout de la première table, avec les prêtres du premier ordre,
tels qu’étaient le père prédicateur et autres. On commença le repas dans
le silence comme partout ailleurs, et comme le sujet le demandait: ce
qui fit dire à Plantin, qui était à côté de moi, qu’ils appelaient les
conviés _Nelli_. _N_ signifie, _Neque vox, nec sermo egreditur ex ore
eorum; loquebantur variis linguis; in omnem terram exivit sonus eorum._
Toutes ces paroles étaient tirées de l’Ecriture, et je ne crois pas
qu’on les puisse mieux faire venir qu’à cet endroit; car on ne peut se
figurer une image plus vive des noces de Cana, que le tableau que nous
en vîmes représenter devant nos yeux, plus beau et plus naturel que
celui de Paul Véronèse. Les tables étaient couvertes de viandes
particulières, et, si je l’ose dire, antiques, car il y avait pour le
moins huit jours qu’elles étaient cuites. Des grands pots de différentes
matières, faits la plupart comme ceux qu’on portait aux sacrifices
anciens, paraient cette table et faisaient par leur nombre une confusion
semblable à celle que nous voyons aussi aux anciens banquets.
Mais ce qui achevait cette peinture, c’était la mine vénérable de tous
ces prêtres armés de barbe, et les habits finlandais de tous les
conviés, qui sont aussi plaisants qu’on les puisse voir. Il y avait
entre autres un petit vieillard avec de courts cheveux, une barbe
épaisse et chauve sur le devant de la tête. Je ne crois pas que l’idée
la plus vive de quelque peintre que ce soit puisse mieux représenter la
figure de saint Pierre. Cet homme avait une robe verte doublée de jaune,
sans façon, et faisant l’effet d’une draperie, retroussée d’une
ceinture. Je ne me lassai point de contempler cet homme, qui était le
frère du défunt.
Pendant que je m’arrêtais à considérer cet homme, les autres avaient des
occupations plus importantes, et buvaient en l’honneur du défunt, et à
la prospérité de sa famille d’une manière surprenante. Les prêtres,
comme les meilleurs amis, buvaient le plus vigoureusement; et après
avoir bu des santés particulières, on en vint aux rois et aux grands. On
commença d’abord par la santé des belles-filles, comme c’est la mode par
toute la Suède, et de là on monta aux rois. Ces santés ne se boivent que
dans des vases proportionnés par leur grandeur à la condition de ces
personnes royales; et pour m’exciter d’abord, on me porta la santé du
roi de France, dans un pot qui surpassait autant tous les autres en
hauteur, que ce grand prince surpasse les autres rois en puissance.
C’eût été un crime de refuser cette santé. Je la bus, et vidai ce pot
fort courageusement. Il n’y avait pas d’apparence, étant en Suède,
d’avoir bu la santé du roi de France, et d’oublier celle du roi de
Suède. On la but dans un vase qui n’était guère moins grand que l’autre,
et après avoir fait suivre plusieurs santés à celle-ci, tout le monde se
tut pour faire la prière.
Il arriva malheureusement dans ce temps qu’un de notre compagnie dit un
mot plaisant, et nous obligea à éclater de rire si longtemps, et d’une
manière si haute, que toute l’assemblée, qui avait les yeux sur nous, en
fut extrêmement scandalisée. Ce qui était de plus fâcheux, c’est que
tout le monde avait été découvert pendant le repas à cause de nous, et
qu’on avait emporté nos chapeaux, en sorte que nous n’avions rien pour
cacher le ris dont nous n’étions pas les maîtres; et plus nous nous
efforcions à l’étouffer, et plus il éclatait. Cela fit que ces prêtres,
croyant que nous nous moquions de leur religion, sortirent de la salle
et n’y voulurent plus rentrer. Nous fûmes avertis par un petit prêtre,
qui était plus de nos amis que les autres, qu’ils avaient résolu de nous
attaquer sur la religion. Nous évitâmes pourtant de parler avec eux sur
cette matière, et nous les allâmes trouver dans un autre lieu où était
passée l’assemblée pour fumer, tandis qu’on levait les tables.
On apporta pour dessert des pipes et du tabac, et tous les prêtres
burent et fumèrent jusqu’à ce qu’ils tombassent sous la table. Ce fut
ainsi qu’on arrosa la tombe de Joannes Tornæus, et que la fête finit.
Olaüs Graan, gendre du défunt, se traîna le mieux qu’il put pour nous
conduire à notre bateau, le pot à la main; mais les jambes lui
manquèrent: il s’en fallut peu qu’il ne tombât dans la rivière; et, par
nécessité, deux hommes le ramenèrent par-dessous les bras.
Nous croyions que toute la cérémonie fût terminée, quand nous vîmes
paraître le lendemain matin Olaüs Graan, suivi de quelques autres
prêtres, qui nous venait prier de nous trouver au lendemain.
Je vous assure, monsieur, que cela me surprit: je n’avais jamais entendu
parler de lendemain qu’aux noces, et je ne croyais pas qu’il en fût de
même aux enterrements. Il fallut se résoudre à y aller une seconde fois,
et nous eûmes une conférence avec Olaüs Graan, pendant le bon intervalle
qu’il souffrit entre l’ivresse passée et la future.
Cet Olaüs Graan, gendre du défunt, est prêtre de la province de Pitha,
homme savant, ou se disant tel, géographe, chimiste, chirurgien,
mathématicien, et se piquant surtout de savoir la langue française,
qu’il parlait comme vous pouvez juger par ce compliment qu’il nous fit:
La grande ciel (nous répéta-t-il plusieurs fois) conserve vous et votre
applicabilité tout le temps que vous verrez vos gris cheveux. Il nous
montra deux médailles, l’une de la reine Christine, et l’autre était un
sicle des Juifs, qui représente d’un côté la verge de Moïse, et de
l’autre une coupe d’où sort une manière d’encens. Entre toutes les
autres qualités, il prétendait avoir celle de posséder en perfection la
pharmacie, et pour nous le prouver, il tira de plusieurs poches quantité
de boîtes de toutes grandeurs, de confortatifs, et assez pour lever une
boutique d’apothicaire. Il me donna un morceau de testicule de castor,
et m’assura qu’il tirait une huile admirable de la queue de cet animal,
qui servait à toutes sortes de maladies.
Quand notre conversation fut finie, on nous reconduisit où nous avions
été le jour précédent, où chacun, pour faire honneur au défunt, but
épouvantablement; et ceux qui purent s’en retournèrent chez eux.
Nous demeurâmes à Torno, à notre retour de Laponie, pendant huit jours.
Le mercredi et le jeudi se passèrent à l’enterrement.
Le vendredi, samedi et dimanche, ne furent remarquables que par les
visites continuelles que nous reçûmes, où il fallait faire boire tout le
monde.
Le lundi, le bourgmestre nous donna à dîner; et le mardi, à la pointe du
jour, le vent s’étant mis à l’ouest, nous fîmes voile. Le vent demeura
assez bon tout le reste du jour. La nuit, il fut moins violent; mais le
lendemain mercredi nous eûmes un calme.
Le jeudi ne fut pas plus heureux, et nous demeurâmes immobiles comme des
tours.
Nous jetâmes plusieurs fois la sonde pour donner fond; mais n’en
trouvant aucun, il fallut faire notre route dans des appréhensions
continuelles d’aller échouer en terre.
Le vendredi, le brouillard étant dissipé, nous fîmes un peu de chemin à
la faveur d’un vent est et nord-est, et passâmes les petites îles de
Querhen.
Mais le lendemain, le vent s’étant fait contraire, nous fûmes obligés de
retourner sur nos pas, et de relâcher dans un port appelé Ratan.
Nous y passâmes une partie de ce jour à chasser dans une île voisine, et
le soir nous allâmes à l’église, éloignée d’une demi-lieue. Le prêtre
nous y donna à souper; mais la crainte qu’il avait que des jeunes gens
frais revenant de Lapmarck n’entreprissent quelque chose sur son
honneur, il s’efforçait, afin que nous ne passassions pas la nuit chez
lui, de nous faire entendre que le vent était bon, quoiqu’il fût fort
contraire. Nous revînmes donc à notre barque toute la nuit, après avoir
acheté un livre chez lui; et le dimanche matin, le major du régiment de
cette province nous envoya quérir dans sa chaloupe par deux soldats.
Nous y allâmes, et nous trouvâmes tous ses officiers, avec un bon dîner,
qui nous attendaient. Il fallut boire à la suédoise, c’est-à-dire vider
les cannes d’un seul trait; et quand on en vint à la santé du roi, on
apporta trois verres pleins sur une assiette, qui furent tous vidés.
J’avoue que je n’avais pas encore expérimenté cette triplicité de
verres, et que je fus fort étonné de voir qu’il ne suffisait pas de
boire dans un seul. Il est encore de la cérémonie de renverser son verre
sur l’assiette, pour faire voir la fidélité de celui qui boit.
Nous nous en retournâmes à notre vaisseau; et le lendemain, sur les dix
heures, nous allâmes voir de quel côté venait le vent. Il était est, et
l’ignorance de notre capitaine et de notre pilote leur faisait croire
qu’ils ne pouvaient sortir hors du port de ce vent. Je leur soutins le
contraire, et je fis tant que je les résolus à se hasarder de sortir.
Nous le fîmes heureusement, et sur le midi le vent se mit nord-est si
fort, qu’ayant duré toute la nuit et le lundi suivant jusqu’à midi, nous
fîmes pendant vingt-quatre heures plus de cent lieues.
Mais le vent étant tombé tout d’un coup, nous demeurâmes à huit lieues
d’Agbon, lieu où nous devions descendre pour aller par terre à
Coperberyt. Nous ne le pûmes faire que le lendemain; et, ayant trouvé
heureusement à la côte de petites barques qui venaient de la foire
d’Hernesautes, nous vînmes coucher à Withseval, petite ville sur le bord
du golfe Bothnique; et le lendemain nous prîmes des chevaux de poste, et
fîmes une très-rude journée, soit par la difficulté du chemin, ou soit
qu’ayant été longtemps sans courir la poste, nous en ressentissions plus
la fatigue.
Nous nous égarâmes la nuit dans des bois; et s’il est toujours fâcheux
d’errer pendant les ténèbres, il l’est incomparablement davantage en
Suède, dans un pays plein de précipices et de forêts sans fin, où l’on
ne sait pas un mot de la langue, et où l’on ne trouve personne pour
demander le chemin, quand on la saurait.
Néanmoins, après avoir beaucoup avancé notre route par une pluie
épouvantable, à la faveur d’une petite chandelle, plus agréable mille
fois dans cette nuit obscure, que le plus beau soleil dans un des plus
charmants jours de l’été, nous arrivâmes à la poste; et le vendredi
suivant, étant fort rebutés de la journée précédente, nous ne fîmes que
trois lieues, et couchâmes à Alta.
Le samedi fut assez remarquable, pour l’aventure qui nous arriva. Nous
partîmes à six heures du matin pour faire quatre milles de Suède, qui
font douze lieues de France; et après avoir marché jusqu’à deux heures
après midi, nous arrivâmes à une misérable cabane, que nous ne crûmes
point être le lieu où nous devions prendre d’autres chevaux, qui l’était
néanmoins; et n’ayant trouvé personne à qui parler, nous poursuivîmes
notre route par des chemins qu’il n’y a que ceux qui y ont été qui en
puissent concevoir la difficulté. Nous croyions être fort proches de la
poste, et nous marchâmes jusqu’à quatre heures au soir sans rencontrer
une seule personne pour demander le chemin, ni le moindre toit pour nous
mettre à couvert.
Surcroît de malheur, la pluie vint en telle abondance, qu’il plut cette
nuit-là pour trois mois qu’il y avait qu’il n’était pas tombé une seule
goutte d’eau. L’espérance qui nous flattait que nous pourrions bien
rencontrer quelque maison de paysan, faisait que, malgré la lassitude
épouvantable dont nous étions accablés, nous ne laissions pas de
marcher; mais enfin la pluie vint si forte, et la nuit si noire, que nos
chevaux rebutés, et qui n’avaient mangé non plus que nous depuis le
matin, demeurèrent tout d’un coup, sans qu’il fût possible de les faire
avancer davantage. Nous voilà donc tristement demeurés au milieu des
bois, sans avoir quoi que ce soit au monde, que le ventre des chevaux
pour nous mettre à couvert: et on le pouvait faire sans danger, car les
pauvres bêtes étaient si accablées, qu’elles passèrent la nuit sans
remuer, et sans manger non plus que leurs maîtres.
Toute notre consolation fut que nous fîmes un bon feu qui nous réchauffa
un peu. Mais il n’y avait rien de si plaisant que de nous voir dans cet
équipage, tous extrêmement tristes et défaits, comme des gens qui
n’avaient mangé depuis vingt-quatre heures, et qui baissaient
languissamment la tête pour recevoir la pluie qu’il plaisait au ciel
faire tomber sur nous avec largesse. Ce qui acheva de rendre l’aventure
plaisante, fut que le lendemain nous ne fûmes pas plus tôt à cheval, à
la pointe du jour, que nous découvrîmes, à deux portées de mousquet, une
petite maison que nous avions tant cherchée, et dans laquelle nous
allâmes boire un peu de lait.
A quelque chose, comme on dit, malheur est bon; car cet égarement fut
cause que nous arrivâmes le lendemain dimanche à Coperberyt, où nous ne
fussions arrivés que le jour d’après.
VOYAGE DE FLANDRE ET DE HOLLANDE COMMENCÉ LE 26 AVRIL 1681
Nous partîmes de Paris le 26 avril 1681, par le carrosse de Bruxelles.
Bruxelles, la seconde ville du Brabant, est très-agréable et
très-peuplée, à cause de la demeure ordinaire que les gouverneurs des
Pays-Bas y font, et la quantité de gens de qualité qui suivent la cour:
c’est pour cela qu’elle est appelée la Noble.
L’hôtel de ville est un bâtiment assez curieux: il fut fait par un
Italien, qui se pendit de dépit d’avoir manqué à mettre la tour au
milieu, comme son épitaphe le fait connaître; et cet homme fit par
avance de lui ce qu’aurait fait un bourreau. Il ne méritait pas moins
qu’une corde, pour avoir manqué à un point où des gens qui n’auraient
pas les moindres connaissances de l’architecture ne manqueraient pas.
Les églises de Bruxelles, comme toutes celles des Pays-Bas, sont
très-belles et fort bien entretenues. Nous vîmes dans la collégiale du
nom de Sainte-Gudule les trois hosties miraculeuses sur lesquelles on
dit qu’on voit quelques gouttes de sang.
Nous allâmes voir la communauté des béguines, qui est un ordre
particulier en ce pays. Elles sont vêtues de blanc dans l’église, et
vont par les rues avec un long manteau noir, qui leur descend du sommet
de la tête et leur tombe sur les talons. Elles portent aussi sur le
front une petite huppe, qui forme un habillement assez galant: et on
trouve des filles sous cet habit dévot, que j’aimerais mieux que
beaucoup d’autres avec l’or et les diamants qui les environnent: elles
étaient pour lors au nombre de huit cents dans le béguinage...
Malines est appelée la Jolie, et non sans raison; car il semble plutôt
que ce soit une ville peinte que réelle, tant les rues en sont propres
et bien pavées, et les bâtiments bien proportionnés.
Tout le commun peuple travaille, comme par toute la Flandre, à faire des
dentelles blanches qu’on appelle de ce nom; et le béguinage, qui est le
plus grand et le plus considérable de tous, n’est entretenu que par ce
travail, que les béguines exercent, et dans lequel elles excellent. Ces
béguines sont des filles ou femmes dévotes, qui se retirent dans ce lieu
autant de temps qu’elles veulent; elles y ont chacune une petite maison
séparée, où elles sont visitées de leurs parents. Il y en a même
quelques-unes qui prennent des pensionnaires. Le lieu s’appelle
Béguinage, et les portes s’en ferment tous les soirs de bonne heure. Il
y a à Malines une tour qui est fort estimée pour la hauteur, de laquelle
on découvre extrêmement loin.
Anvers, la première et la plus grande ville du Brabant, et à qui l’on
pourrait donner des titres encore plus superbes, surpasse toutes les
autres villes que j’ai vues, à l’exception de Naples, Rome, Venise,
non-seulement par la magnificence de ses bâtiments, par la pompe de ses
églises, et par la largeur de ses rues spacieuses, mais aussi par les
manières de ses habitants, dont les plus polis tâchent à se conformer à
nos manières françaises, et par les habits, et par la langue, qu’ils
font gloire de posséder en perfection.
La première chose que nous admirâmes en y entrant, ce fut la beauté de
ses superbes remparts, qui, tout couverts de grands arbres, forment une
promenade la plus agréable du monde; ils sont revêtus partout de pierres
de taille, et arrosés d’un fossé d’eau vive qui court tout autour de la
ville, et qui sert autant à l’embellir qu’à la défendre. La cathédrale
est fort bien bâtie; et le clocher, ouvrage des Anglais, est d’une
délicatesse surprenante, mais qui pourrait peut-être quelque jour lui
devenir funeste. On y voit des peintures admirables, et, entre autres,
une descente de croix de Rubens, qui peut passer pour une pièce achevée.
L’église des Jésuites ne cède en magnificence à pas une de toutes celles
que j’ai vues en Italie, et est d’autant plus superbe, que le marbre
dont elle est toute bâtie y a été apporté de fort loin, et avec une
grande dépense. Toute la voûte est ornée de cadres de la main des plus
excellents maîtres. Il est aisé de juger de la magnificence de cette
église, quand on dira que le seul balustre de marbre qui ferme le
maître-autel coûte plus de quarante mille livres.
Je ne crois pas aussi qu’on puisse jamais voir un ouvrage plus achevé:
le marbre est manié si délicatement, qu’il semble qu’il ait quitté sa
dureté naturelle pour prendre la forme qu’on lui a voulu donner, et se
fléchir comme de la cire, suivant la volonté de l’ouvrier.
Du temps de Philippe II, fils de Charles-Quint, les dix-sept provinces
étaient gouvernées par..., sœur de Charles-Quint, et par conséquent
tante de l’empereur, qui en était le maître, et qui a voulu lever sur
ces peuples certains droits nouveaux, et introduire parmi eux
l’inquisition. Les Hollandais s’opposèrent à ces nouvelles déclarations,
et le prince d’Orange, soutenu du comte de Horn, et de..., à la tête de
la populace, firent des remontrances à la gouvernante, et lui
proposèrent deux cents articles, sur lesquels ils voulaient qu’on leur
donnât satisfaction. Cette femme, surprise de ce tumulte, se retourna
vers un des premiers de son conseil, qui lui dit, comme en se moquant,
qu’elle ne devait point se mettre en peine de ces gens, qui n’étaient
que des gueux; ce qui fut rapporté à ce peuple mutiné, il en devint si
courroucé, qu’ils formèrent entre eux un parti, qui depuis a été appelé
le parti des Gueux. La gouvernante cependant étant retournée en Espagne,
et connaissant le naturel remuant des peuples des dix-sept provinces, ne
voulut pas s’y faire voir, qu’elle ne les contentât sur une partie des
articles qu’ils demandaient; ce qui fit que Philippe II envoya le duc
d’Albe, qui depuis a tant fait de carnage, et a été cause de l’entière
rébellion de ces provinces. On dit qu’il a fait mourir par la main du
bourreau plus de dix-huit mille personnes. Il ne fut pas plus tôt à
Bruxelles, qu’il y convoqua les états. Le comte de Horn, ne voulant
point paraître chef de la sédition, y alla; mais le prince d’Orange,
craignant les Espagnols, dont il se défiait, sortit des états pour ne
point s’y trouver; et le comte de Horn rencontrant le prince d’Orange
qui s’absentait: _Adieu_, lui dit-il, _prince sans terre_; à quoi le
prince répondit: _Adieu, comte sans tête_, comme en effet cela se trouva
vrai; et ayant été arrêté aux états, on lui fit sauter la tête avec une
quantité presque innombrable de gens qu’on croyait suivre son parti, ou
qui étaient suspects; étant un crime de lèse-majesté parmi les Espagnols
d’être seulement suspect à son prince. Le prince d’Orange, voyant, par
la mort du comte de Horn et de ses adhérents qu’il avait très-bien fait
de se sauver, voulut encore songer à son salut; et, appuyant la faction
des mécontents, il se mit à leur tête; et après plusieurs combats, où il
eut toujours le dessous, il prit enfin la Brille, d’où le duc d’Albe
prétendit le chasser; mais n’en ayant pu venir à bout, il donna occasion
à ces tableaux que l’on a faits de lui, dans lesquels il est dépeint par
dérision avec des lunettes sur le nez, parce que Brille, en hollandais,
signifie lunettes. La Hollande se divise en sept provinces unies qui
sont la Gueldre, la Hollande, la Zélande, Utrecht, la Frise,
l’Over-Yssel, et Groningue.
Nous arrivâmes à minuit à Rotterdam, et nous fûmes obligés de passer
par-dessus les murailles pour entrer dans la ville, dont les portes
étaient fermées. Cette ville est la seconde de tout le pays, et il est
aisé de juger de sa richesse par la quantité de vaisseaux qu’on y voit
aborder de tous les pays, et qui emplissent le canal de la ville, qui
est extrêmement large. Cette ville est remarquable par l’étendue de son
commerce et par la beauté de ses maisons, qui ont toutes la propreté
qu’on remarque dans toutes les villes de Hollande. L’on voit au milieu
d’une grande place la statue d’Erasme, qui était natif de cette ville,
et qui a assez bien mérité de la république pour avoir une statue en
bronze sur le pont qui est au milieu de la grande place.
Nous partîmes de Rotterdam sur les deux heures après midi par les
barques, qui sont d’une commodité admirable par toute la Hollande. Elles
partent toutes en différentes heures, et à une demi-heure l’une de
l’autre; ce qui fait qu’à toutes les demi-heures du jour et de la nuit
il part de ces commodités qui vont en cent endroits différents, et qui
sont si ponctuelles, que le cheval est attelé à la barque lorsque
l’heure est prête à sonner, et qu’à peine elle a frappé que le cheval
marche.
Nous passâmes à Delft, petite ville à deux lieues de la Haye, où nous
vîmes le frère d’un de nos amis que nous avions laissé esclave en Alger.
Nous entrâmes dans le principal temple de la ville, où nous vîmes le
tombeau du fameux amiral Tromp.
Nous arrivâmes le soir à la Haye, le plus beau et le premier village du
monde. C’est le lieu où le prince d’Orange fait sa résidence ordinaire.
Il n’y était pas pour lors, et il était allé à une chasse générale qui
se faisait en Allemagne sur les terres de... avec le...
Le prince d’Orange s’appelle Guillaume III de Nassau. Ces dernières
guerres ont servi à le rendre recommandable dans la Hollande, et à le
faire déclarer stathouder, capitaine général des armées des
Provinces-Unies des Pays-Bas, et grand amiral. Les états lui accordent
pour cela une pension de cent mille francs, et font la dépense de toute
sa maison. Quelques remuants lui ont voulu mettre en tête de se faire
déclarer souverain dans la Hollande pendant qu’il était maître absolu de
toutes les troupes; mais les plus politiques lui ont fait connaître
premièrement la difficulté de son dessein, et entendre ensuite que quand
il serait assez heureux pour le mettre en exécution, il ne pourrait
jamais se maintenir dans cette souveraineté, la Hollande étant un pays
qui périrait bientôt, si elle était gouvernée par un particulier et si
elle cessait d’être république, à cause des grands frais qu’il faut
renouveler continuellement pour la conservation du pays, et des grandes
levées qu’un prince serait obligé de faire sur ses sujets, que des
républicains, qui se repaissent du titre spécieux de liberté, donnent
avec plaisir, n’ayant tous pour but que la même chose, ce qui fait qu’il
n’y a point de pays plus vexé d’impôts et de subsides que la Hollande;
et ces peuples se flattent que comme ce sont eux qui se les imposent,
ils sont libres de se les ôter lorsqu’ils le veulent. Ce conseil, le
plus sûr et le plus politique, fut suivi du prince d’Orange qui s’en
trouva bien.
On voit, en sortant du château, une porte qui est proche le logis de
M... le lieu où se fit le massacre du pensionnaire de With, qui fut tué
par la populace au commencement de la guerre; tout cela par les menées
du prince d’Orange, à cause qu’il avait été fait depuis peu un édit par
lequel il était défendu de reconnaître le prince d’Orange pour
souverain, que le peuple voulait reconnaître tel.
Le prince Guillaume de Nassau, qui était à la tête des mécontents
lorsqu’ils secouèrent le joug espagnol, se comporta si généreusement
dans toute cette rébellion, qu’après avoir forcé l’Espagnol, par la
paix, à reconnaître les Hollandais et leur république pour souverains,
ils se trouvèrent obligés de récompenser sa vaillance, en lui donnant le
titre de protecteur des états. Ce titre est dévolu à ses successeurs.
Mais le conseil des provinces et particulièrement les de With, qui
faisaient une faction particulière, et qui en entraînèrent d’autres avec
eux, firent cet édit perpétuel par lequel ils déclaraient qu’on ne
pourrait jamais proposer le prince d’Orange comme souverain et le firent
même signer au prince d’Orange d’aujourd’hui encore jeune.