Les renards abondent dans toute la Laponie; ils sont presque tous

blancs, quoiqu’il s’en rencontre de la couleur ordinaire. Les blancs

sont les moins estimés; mais il s’en trouve quelquefois de noirs, et

ceux-là sont les plus rares et les plus chers. Leurs peaux sont

quelquefois vendues quarante ou cinquante écus; et le poil en est si fin

et si long, qu’il pend de quel côté l’on veut; en sorte qu’en prenant la

peau par la queue, le poil tombe du côté des oreilles, et se couche vers

la tête. Tous les princes moscovites et les grands de ce pays

recherchent avec soin des fourrures de ces peaux, et après les

zibelines, elles sont les plus estimées. Mais puisque j’ai parlé de

zibelines, il faut que je vous dise ce que j’en sais. Ce que nous

appelons zibeline, on l’appelle ailleurs _zabel_. Cet animal est de la

grosseur de la fouine, et diffère de la martre en ce qu’il est beaucoup

plus petit, et qu’il a les poils plus longs et plus fins. Les véritables

zibelines sont damassées de noir, et se prennent en Moscovie et en

Tartarie: il s’en trouve peu en Laponie. Plus la couleur du poil est

noire, et plus elle est recherchée; et vaudra quelquefois soixante écus,

quoique sa peau n’ait que quatre doigts de largeur. On en a vu de

blanches ou grises, et le grand-duc de Moscovie en a fait présent, par

ses ambassadeurs, au roi de Suède comme de peaux extrêmement précieuses.

Les martres approchent plus des zibelines que toutes les autres bêtes:

elles imitent assez la finesse et la longueur du poil; mais elles sont

beaucoup plus grandes. J’en ai rencontré de la grosseur d’un chat, et il

y a peu de pays où elles soient plus fréquentes qu’en Laponie. Sa peau

coûte une rixdale, et celles qui ont le dessus de la gorge cendré sont

plus estimées que celles qui l’ont blanc. Cet animal fait un grand

carnage de petits-gris, dont il est extrêmement friand, et les attrape à

la course sans grande difficulté; il ne se nourrit pas seulement

d’écureuils, il donne aussi la chasse aux oiseaux; et montant sur le

sommet des arbres, il attend qu’ils soient endormis pour se jeter dessus

et les dévorer. S’ils sont assez forts pour s’envoler, ils s’abandonnent

dans l’air avec la martre, qui a ses griffes aussi fortes et aussi

pointues qu’aucun autre animal et se tient dessus le dos de l’oiseau, et

le mord en volant, jusqu’à ce qu’enfin il tombe mort. Cette chute est

bien souvent aussi funeste à la martre qu’à l’oiseau; et lorsqu’il s’est

élevé bien haut dans l’air, la martre tombe bien souvent sur les

rochers, où elle est brisée, et n’a pas un meilleur sort que l’autre.

J’ai parlé ailleurs des _jœrts_ en suédois, et _gulones_ en latin, au

sujet des rennes qu’ils fendent en deux. Cet animal est de la grosseur

d’un chien; sa couleur est noir-brun, et on compare sa peau à celle des

zibelines: elle est damassée, et fort précieuse.

La quantité des poissons de la Laponie fait qu’on y rencontre aussi

beaucoup de castors, que les Suédois appellent baver, et qui se plaisent

fort dans ces lieux, où le bruit de ceux qui voyagent ne trouble point

leur repos. Mais le véritable endroit pour les trouver, c’est dans la

province de Kimi, et en Russelande. Les rognons de castors servent

contre quantité de maladies. Tout le monde assure qu’il n’y a rien de

plus souverain contre la peste que d’en prendre tous les matins; cela

chasse le mauvais air, et entre dans les plus souveraines compositions.

Olaüs, grand prêtre de la province de Pitha, m’en a fait présent, à

Torno, de la moitié d’un, et m’a assuré qu’il ne se servait point

d’autre chose pour ses meilleurs remèdes. Il était fort habile en

pharmacie. Il m’assura de plus qu’il tirait une huile de la queue du

même animal, et qu’il n’y avait rien au monde de plus souverain.

Il se voit aussi un nombre très-considérable d’hermines en Laponie, que

les Suédois appellent _lekat_. Cet animal est de la grosseur d’un gros

rat, mais une fois aussi long. Il ne garde pas toujours sa couleur; car

l’été il est un peu roux, et l’hiver il change de poil, et devient aussi

blanc que nous le voyons. Ils ont la queue aussi longue que le corps,

qui finit en une petite pointe noire comme de l’encre; en sorte qu’il

est difficile de voir un animal qui soit et plus blanc et plus noir. Une

peau d’hermine coûte quatre ou cinq sous. La chair de cet animal sent

très-mauvais, et il se nourrit de petits-gris et de rats de montagne. Ce

petit animal, tout à fait inconnu ailleurs, et fort singulier, comme

vous allez voir, se trouve quelquefois en si grande abondance, que la

terre en est toute couverte. Les Lapons l’appellent _lemmucat_. Il est

de la grosseur d’un rat; mais la couleur est plus rouge, marquée de

noir; et il semble qu’il tombe du ciel, parce qu’il ne paraît point que

lorsqu’il a beaucoup plu. Ces bêtes ne fuient point à l’approche des

voyageurs; au contraire, elles courent à eux avec grand bruit; et quand

quelqu’un les attaque avec un bâton, ou avec quelque autre arme, elles

se tournent contre lui, et mordent le bâton, auquel elles demeurent

attachées avec les dents, comme de petits chiens enragés. Elles se

battent contre les chiens, qu’elles ne craignent pas, et sautent sur

leur dos, et les mordent si vivement, qu’ils sont obligés de se rouler

sur terre pour se défaire de ce petit ennemi. On dit même que ces

animaux sont si belliqueux, qu’ils se font quelquefois la guerre entre

eux, et que, lorsque les deux armées se trouvent dans des prés, qu’ils

ont choisis pour champ de bataille, ils s’y battent vigoureusement. Les

Lapons, qui voient ces différends entre ces petites bêtes, tirent des

conséquences de guerres plus sanglantes ailleurs, et augurent de là que

la Suède doit bientôt porter les armes contre le Danois ou le Moscovite,

qui sont ses plus grands ennemis. Comme ces animaux ont l’humeur

martiale, ils ont aussi beaucoup d’ennemis, qui en font des défaites

considérables. Les rennes mangent tous ceux qu’ils peuvent attraper. Les

chiens en font leur plus délicate nourriture, mais ils ne touchent point

aux parties postérieures. Les renards en emplissent leurs tanières, et

en font des magasins pour la nécessité; ce qui cause du dommage aux

Lapons, qui s’aperçoivent bien lorsqu’ils ont de cette nourriture, qui

fait qu’ils n’en cherchent point ailleurs, et ne tombent pas dans les

piéges qu’on leur tend. Il n’y a pas même jusqu’aux hermines qui ne s’en

engraissent. Mais ce qui est admirable dans cet animal, c’est la

connaissance qu’il a de sa destruction prochaine, prévoyant qu’il ne

saurait vivre pendant l’hiver. On en prend une grande partie pendue au

sommet des arbres entre deux petites branches qui forment une fourche.

Une autre, à qui ce genre de mort ne plaît pas, se précipite dans les

lacs; ce qui fait qu’on en trouve souvent dans le corps des brochets,

qu’ils ont nouvellement engloutis: et ceux qui ne veulent pas être

homicides d’eux-mêmes, et qui attendent tranquillement leur destin,

périssent dans la terre lorsque les pluies, qui les ont fait naître, les

font aussi mourir. On chasse grande quantité de lièvres, qui sont pour

l’ordinaire tout blancs, et ne prennent leur couleur rousse que les deux

mois les plus chauds de l’année.

Il n’y a guère moins d’oiseaux que de bêtes à quatre pieds en Laponie.

Les aigles, les rois des oiseaux, s’y rencontrent en abondance. Il s’en

trouve d’une grosseur si prodigieuse, qu’ils peuvent, comme j’ai déjà

dit ailleurs, emporter les faons des rennes, lorsqu’ils sont jeunes,

dans leurs nids qu’ils font au sommet des plus hauts arbres; ce qui fait

qu’il y a toujours quelqu’un pour les garder.

Je ne crois pas qu’il y ait de pays au monde plus abondant en canards,

en cercelles, plongeons, cygnes, oies sauvages, et autres oiseaux

aquatiques, que celui-ci. La rivière en est partout si couverte, qu’on

peut facilement les tuer à coups de bâton. Je ne sais pas de quoi nous

eussions vécu pendant tout notre voyage, sans ces animaux qui faisaient

notre nourriture ordinaire; et nous en tuions quelquefois trente ou

quarante pour un jour, sans nous arrêter un moment; et nous ne faisions

cette chasse qu’en chemin faisant. Tous ces animaux sont passagers, et

quittent ces pays pendant l’hiver pour en aller chercher de moins

froids, où ils puissent trouver quelques ruisseaux qui ne soient point

glacés; mais ils reviennent au mois de mai faire leurs œufs en telle

abondance, que les déserts en sont tout couverts. Ils leur tendent des

filets, et la peau des cygnes écorchés leur sert à faire des bonnets;

les autres leur servent de nourriture. Il y a un oiseau fort commun en

ce pays, qu’ils appellent _loom_, et qui leur fournit leurs plus beaux

ornements de tête. Cet animal est d’un plumage violet et blanc, perlé

d’une manière fort particulière. Il est de la grosseur d’une oie, et se

prend quelquefois dans les filets que les pêcheurs mettent pour prendre

du poisson, lorsque l’ardeur de la proie l’emporte trop, et qu’il

poursuit quelque poisson sous l’eau. On garnit aussi de sa peau les

extrémités des plus beaux gants. Les coqs de bruyère, les gélinottes,

s’y trouvent en abondance.

Mais il y a dans ce pays une certaine espèce d’oiseau que je n’ai point

vue ailleurs, qu’ils appellent _snyeuripor_, et que les Grecs appelaient

_lagopos_, de la grosseur d’une poule. Cet oiseau a pendant l’été son

plumage gris de la couleur du faisan, et l’hiver il est entièrement

blanc, comme tous les animaux qui vivent en ce pays; et la nature

ingénieuse les rend de la même couleur que la neige, afin qu’ils ne

soient pas reconnus des chasseurs, qui les pourraient facilement

apercevoir s’ils étaient d’une autre couleur que la neige, dont la terre

est toute couverte. J’ai fait ailleurs la description de cet oiseau. Il

est d’un goût plus excellent que la perdrix, et donne par ses cris une

marque assurée qu’il doit bientôt tomber de la neige, comme il est aisé

de voir par son nom, qui signifie _oiseau de neige_.

Les Lapons leur tendent des filets sur cette neige, et forment une

petite haie, au milieu de laquelle ils laissent un espace vide, où les

lacets sont tendus, et par où ces oiseaux doivent passer.

Il est impossible de concevoir la quantité du poisson de la Laponie.

Elle est partout coupée de fleuves, de lacs et de ruisseaux; et ces

fleuves, ces lacs et ces ruisseaux sont si pleins de poissons, qu’un

homme peut, en une demi-heure de temps, en prendre autant qu’il en peut

porter avec une seule ligne. C’est aussi la seule nourriture des Lapons:

ils n’ont point d’autre pain; et ils n’en prennent pas seulement pour

eux, ils en font tout leur commerce, et achètent ce qu’ils ont de besoin

avec des poissons, ou avec des peaux de bêtes; ce qui fait que la pêche

est toute leur occupation: car, soit qu’ils veuillent manger ou

entretenir le luxe, qui ne laisse pas de régner dans ce pays, ils n’ont

point d’autre moyen de le faire. Il est vrai que les riches ne pêchent

jamais. Les pauvres pêchent pour eux; et ils leur donnent en échange, ou

du tabac, ou de l’eau-de-vie, ou du fer, ou quelque autre chose de cette

nature.

Sans m’arrêter à parler de tous les poissons qui sont en ce pays, je

dirai qu’il n’y en a point de plus abondant en saumons. Ils commencent à

monter au mois de mai, et pour lors il est extrêmement gras, et beaucoup

meilleur que lorsqu’il s’en retourne au mois de septembre. Il y a des

années où dans le seul fleuve de Torno on en peut pêcher jusqu’à trois

mille tonnes, qu’on porte à Stockholm, et à tous les habitants de la mer

Baltique et du golfe Bothnique. Les brochets ne se trouvent pas en

moindre abondance que les saumons: ils les font sécher, et en portent

des quantités inconcevables.

J’ai décrit ailleurs la manière dont ils se servent pour le pêcher la

nuit, à la lueur d’un grand feu qu’ils allument sur la proue de leurs

barques. Les truites y sont assez communes; mais il y a une sorte de

poisson qui m’est inconnu, qu’ils appellent _siel_; il est de la

grosseur d’un hareng, et d’une grande délicatesse.

Après avoir demeuré quelques jours avec ces Lapons, et nous être

instruits de tout ce que nous voulions savoir d’eux, nous reprîmes le

chemin qui nous conduisait chez le prêtre; et le même jour, mercredi 27

d’août, nous partîmes de chez lui, et vînmes coucher à Cokluanda, où

commence la Bothnie, et où finit la Laponie.

Mais, monsieur, je ne sais si vous n’aurez pas trouvé étrange que je

vous aie tant parlé des Lapons, et que je ne vous aie rien dit de la

Laponie: je ne sais comment cela s’est fait, et je finis par où je

devrais avoir commencé. Mais il vaut encore mieux en parler tard que de

n’en rien dire du tout; et avant que d’en sortir, je vous en dirai ce

que j’en sais.

On ne peut dire quel nom cette province a eu parmi les anciens

géographes, puisqu’elle n’était pas connue, et que Tacite et Ptolémée ne

connaissaient pas de province plus éloignée que la Sérisinie, que nous

appelons présentement Bothnie, ou Biarmie, et qui s’étend à l’extrémité

du golfe Bothnique.

Ce que l’on sait aujourd’hui de la Laponie, c’est qu’elle se peut

diviser en orientale et occidentale. Elle regarde l’occident du côté de

l’Islande, et obéit au roi de Danemark. Elle est orient du côté qu’elle

confine à la mer Blanche, où est le port d’Archangel; et celle-là

reconnaît le grand duc de Moscovie pour son souverain. Il faut ajouter

une troisième, qui est au milieu des deux, et qui est beaucoup plus

grande que toutes les deux autres ensemble; et celle-là est sous la

domination du roi de Suède, et se divise en cinq provinces différentes,

qui ont toutes le nom de Laponie, et qu’on appelle Uma Lapmarch, Pitha

Lapmarch, Lula Lapmarch, Torno Lapmarch et Kimi Lapmarch. Elles prennent

leurs noms des fleuves qui les arrosent, et ces mêmes fleuves le donnent

encore aux villes où ils passent, si on peut donner ce nom à un amas de

quelques maisons faites d’arbres.

La province de Torno Lapmarch, qui est justement située au bout du golfe

Bothnique, est la dernière du monde du côté du pôle arctique, et s’étend

jusqu’au cap du Nord. Charles IX, roi de Suède, jaloux de connaître la

vérité et l’étendue de ses terres, envoya, en différents temps de

l’année 1600, deux illustres mathématiciens, l’un appelé Aaron Forsius,

Suédois, et l’autre Jérôme Bircholto, Allemand de nation.

Ces gens firent le voyage avec toutes les provisions et les instruments

nécessaires, et avec un heureux succès; et rapportèrent, à leur retour,

qu’ils n’avait trouvé aucun continent au septentrion au delà du soixante

et treizième degré d’élévation; mais une mer glaciale immense; et que le

dernier promontoire qui avançait dans l’Océan était Nuchus, ou Norkap,

assez près du château Wardhus, qui appartient aux Danois. C’est dans

cette Laponie que nous avons voyagé, et que nous avons remonté le fleuve

qui l’arrose jusqu’à sa source.

Nous arrivâmes le lendemain à Jacomus Mastung, qui n’était distant du

lieu où nous avions couché que de deux lieues: nous en fîmes trois ou

quatre à pied pour y arriver, et nous ne perdîmes pas nos pas. Il y a

dans ce lieu une mine de fer très-bonne, mais qui est abandonnée

presque, à cause du grand éloignement. Nous y allions pour y voir

travailler aux forges, où ne voyant rien de ce que nous souhaitions,

nous fûmes plus heureux que nous n’espérions l’être.

Nous allâmes dans la mine, d’où nous fîmes tirer des pierres d’aimant

tout à fait bonnes. Nous admirâmes avec bien du plaisir les effets

surprenants de cette pierre, lorsqu’elle est encore dans le lieu natal.

Il fallut faire beaucoup de violence pour en tirer des pierres aussi

considérables que celles que nous voulions avoir; et le marteau dont on

se servait, qui était de la grosseur de la cuisse, demeurait si fixe en

tombant sur le ciseau qui était dans la pierre, que celui qui frappait

avait besoin de secours pour le retirer.

Je voulus éprouver cela moi-même; et ayant pris une grosse pince de fer,

pareille à celles dont on se sert à remuer les corps les plus pesants,

et que j’avais de la peine à soutenir, je l’approchai du ciseau, qui

l’attira avec une violence extrême, et la soutenait avec une force

inconcevable. Je mis une boussole que j’avais, au milieu du trou où

était la mine, et l’aiguille tournait, continuellement d’une vitesse

incroyable. Nous prîmes les meilleures, et nous ne demeurâmes pas

davantage en ce lieu.

Nous allâmes retrouver nos barques, et vînmes coucher à Tuna Hianda,

chez un de nos bateliers, qui nous fit voir ses lettres d’exemption de

taille qu’il avait du roi, pour avoir trouvé cette mine de fer. Ce

paysan s’appelait Las Larszon, Laurentius à Laurentio.

Le lendemain dimanche nous fîmes une assez bonne journée, et arrivâmes

le soir à Konges, où nous avions demeuré un jour en passant.

Nous achetâmes là des traîneaux, et tout le harnais qui sert à atteler

le renne. Ils nous coûtèrent un ducat la pièce.

Nous ne partîmes le lundi que sur le midi, à cause que nous fûmes

obligés d’attendre les barques qu’il faut aller quérir assez loin, et

passer un long espace de chemin pour éviter les cataractes, qui sont

extrêmement violentes en cet endroit.

Nous couchâmes cette nuit-là à Pello, où nous eûmes le plaisir de voir,

en arrivant, cette pêche du brochet dont je vous ai déjà parlé, et qui

me parut merveilleuse. Il ne faut pas s’étonner si les habitants de ce

pays cherchent tous les moyens possibles de prendre du poisson: ils

n’ont que cela pour subsister; et la nature, qui donne bien souvent le

remède aussitôt que le mal, refusant ses moissons à ces gens, leur donne

des pêches plus abondantes qu’en aucun autre endroit. Nous vînmes le

lendemain, 1er de septembre, coucher chez le préfet des Lapons, Allemand

de nation, dont j’ai déjà parlé; et le lendemain nous arrivâmes à Torno,

après avoir passé plus de quarante cataractes. Ces cataractes sont des

chutes d’eau très-impétueuses, et qui font en tombant un bruit

épouvantable. Il y en a quelques-unes qui durent l’espace de deux et

trois lieues, et c’est un plaisir le plus grand du monde de voir

descendre ces torrents avec une vitesse qui ne se peut concevoir, et

faire trois ou quatre milles de Suède, qui valent douze lieues de

France, en moins d’une heure. Plus la cataracte est forte, et plus il

faut ramer avec vigueur pour soutenir sa barque contre les vagues: ce

qui fait qu’étant poussé du torrent et porté de la rame, vous faites un

grand chemin en peu de temps.

Nous arrivâmes à Torno le mardi, et nous y vînmes à la bonne heure pour

voir les cérémonies des obsèques de Joannes Tornæus, dont je vous ai

parlé auparavant, qui était mort depuis deux mois. C’est la mode de

Suède de garder les corps des défunts fort longtemps. Ce temps se mesure

suivant la qualité des personnes; et plus la condition du défunt est

relevée, et plus aussi les funérailles sont reculées. On donne ce temps

pour disposer toutes choses pour ces actions, qui sont les plus

solennelles qui se fassent en ce pays: et si l’on dit que les Turcs

dépensent leurs biens en noces, les Juifs en circoncisions, les

chrétiens en procès, on pourrait ajouter, les Suédois en funérailles. En

effet, j’admirai la grande dépense qui se fit pour un homme qui n’était

pas autrement considérable, et dans un pays si barbare, et si éloigné du

reste du monde.

On n’eut pas plutôt appris notre arrivée, que le gendre du défunt

travailla aussitôt à une harangue latine qu’il devait le lendemain

prononcer devant nous, pour nous inviter aux obsèques de son beau-père.

Il fut toute la nuit à y rêver, et oublia tout son discours lorsqu’il

fut le matin devant nous. Si les révérences disent quelque chose, et

sont les marques de l’éloquence, je puis assurer que notre orateur

surpassait le prince des orateurs; mais je crois que ses inclinations

servaient plus à cacher la confusion qui paraissait sur son visage, qu’à

rendre son discours fleuri. Comme nous savions le sujet de sa venue,

nous devinâmes qu’il venait pour nous prier d’assister à la cérémonie;

car nous n’en pûmes rien apprendre par son discours, et quelque temps

après, le bourgmestre de la ville avec un officier qui était là en

garnison, vinrent nous prendre dans la même chaloupe pour nous passer de

l’autre côté de l’eau, et nous mener à la maison du défunt.

Nous trouvâmes à notre arrivée toute la maison pleine de prêtres vêtus

de longs manteaux noirs, et de chapeaux qui semblaient, par la hauteur

de leur forme, servir de colonnes à quelque poutre de la maison. Le

corps du défunt, mis dans un cercueil couvert de drap, était au milieu

d’eux. Ils l’arrosaient des larmes qui dégouttaient de leurs barbes

humides, dont les poils séparés formaient différents canaux, et

distillaient cette triste humeur, qui servait d’eau bénite. Tous ces

prêtres avaient quitté leurs paroisses, et étaient venus de fort loin.

Il y en avait quelques-uns éloignés de plus de cent lieues; et on nous

assura que si cette cérémonie se fût faite l’hiver, pendant lequel temps

les chemins en ces pays sont plus faciles, il n’y aurait eu aucun

prêtre, à deux ou trois cents lieues à la ronde, qui ne s’y fût trouvé,

tant ces sortes de cérémonies se font avec éclat. Le plus ancien de la

compagnie fit une oraison funèbre à tous les assistants, et il fallait

qu’il dît quelque chose de bien triste, puisqu’il s’en fallut peu que

son air pitoyable ne nous excitât à pleurer nous-mêmes, qui n’entendions

rien à ce qu’il disait. Les femmes étaient dans une petite chambre

séparées des hommes, qui gémissaient d’une manière épouvantable, et

entre autres la femme du défunt, qui interrompait par ses sanglots, le

discours du prédicateur. Pendant que l’on prêchait dans cette salle, on

en faisait autant dans l’église en finlandais; et quand les deux

discours furent finis, on se mit en chemin pour conduire le corps à

l’église. Sept ou huit bourgeois le chargèrent sur leurs épaules, et il

n’y eut personne des plus apparents qui ne voulût y mettre la main; et

je me souviens pour lors de ce que dit Virgile à l’entrée du cheval dans

Troie, quand il dit qu’il n’y avait ni jeune ni vieux qui ne voulût

aider à tirer cette machine dans leur ville: _Funemque manu contingere

gaudent._

Nous suivions le corps comme les plus apparents, et ceux qui menaient le

deuil; et la veuve était ensuite, conduite par-dessous les bras de deux

de ses filles: l’une s’attristait beaucoup, et l’autre ne paraissait pas

émue. On mit le corps au milieu de l’église en chantant quelques

psaumes; et les femmes, en passant près du défunt, se jetèrent sur le

cercueil, et l’embrassèrent pour la dernière fois.

Ce fut pour lors que commença la grande et principale oraison funèbre,

récitée par Joannes Plantinus, prêtre d’Urna, qui eut une canne d’argent

pour sa peine. Je ne puis pas dire s’il l’avait méritée, mais je sais

qu’il cria beaucoup, et que, pour rendre tous les objets plus tristes,

il s’était même rendu hideux, en laissant ses cheveux sans ordre, et

pleins de plusieurs bouts de paille qu’il n’avait pas eu le temps

d’ôter. Cet homme dit toute la vie du défunt, dès le moment de sa

naissance jusqu’au dernier soupir de sa vie. Il cita les lieux et les

maîtres qu’il avait servis, les provinces qu’il avait vues, et n’oublia

pas la moindre action de sa vie. C’est la mode en ce pays de faire une

oraison funèbre aux laquais et aux servantes, pourvu qu’ils aient un écu

pour payer l’orateur.

Je me suis trouvé, à Stockholm, à l’enterrement d’une servante où la

curiosité m’avait conduit. Celui qui faisait son oraison funèbre après

avoir cité le lieu de sa naissance et ses parents, s’étendit sur les

perfections de la défunte et exagéra beaucoup qu’elle savait

parfaitement faire la cuisine, distribuant les parties de son discours

en autant de ragoûts qu’elle savait faire; et forma cette partie de son

oraison, en disant qu’elle n’avait qu’un seul défaut, qui était de faire

toujours trop salé ce qu’elle apprêtait, et qu’elle montrait par là

l’amour qu’elle avait pour la prudence, dont le sel est le symbole, et

son peu d’attache aux biens de ce monde, qu’elle jetait en profusion.

Vous voyez par là, monsieur, qu’il y a peu de gens qui ne puissent

donner matière de faire à leur mort une oraison funèbre, et un beau

champ à un orateur d’exercer son éloquence. Mais celui-ci avait une plus

belle carrière. Joannes Tornæus était un homme savant; il avait voyagé

et avait même été en France précepteur du comte Charles Oxenstiern.

Quand l’oraison funèbre fut finie, on nous vint faire encore un

compliment latin, pour demeurer au festin. Quoique nous n’entendissions

pas davantage à ce second compliment qu’au premier, nous n’eûmes pas de

peine à nous imaginer ce qu’il nous voulait dire: nos ventres ne nous

disaient que trop ce que ce pouvait être; et ils se plaignaient si haut

qu’il était près de trois heures qu’ils n’avaient mangé, qu’il ne fut

pas plus difficile à ces gens d’entendre leur langage qu’à nous le leur.

On nous mena dans une grande salle, divisée en trois longues tables; et

c’était le lieu d’honneur. Il y avait cinq ou six autres encore plus

pleines que celle-ci, pour recevoir tous les gens qui s’y présentaient.

Voyages voyage de Laponie, voyage de Flandre et de Hollande, du Danemark, de la Suède · 第 7 / 10 段