Nous remarquâmes cela sitôt que nous fûmes arrivés: le Lapon fit cuire

quelques sichs frais, qu’il avait pris ce jour-là. Ce poisson est un peu

plus gros qu’un hareng, mais incomparablement meilleur; et je n’ai

jamais mangé de poisson plus délicieux. D’abord qu’il fut cuit, on

dressa la table faite de quelques écorces de bouleau cousues ensemble,

qu’ils étendent à terre. Toute la famille se mit autour les jambes

croisées à la mode des Turcs, et chacun prit sa part dans le chaudron

qu’il mettait ou dans son bonnet, ou dans un coin de son habit. Ils

mangent fort avidement, et ne gardent rien pour le lendemain. Leur

boisson est dans une grande écuelle de bois à côté d’eux, si c’est en

été; et en hiver dans un chaudron sur le feu. Chacun puise à son gré

dans une grande cuiller de bois, on boit à même, suivant sa soif. Le

repas fini, ils se frappent dans la main en signe d’amitié. Les mets les

plus ordinaires des pauvres sont des poissons, et ils jettent quelque

écorce de pin broyé dans l’eau qui a servi à les faire cuire en forme de

bouillie. Les riches mangent la chair des rennes qu’ils ont tués, à la

Saint-Michel, lorsqu’ils sont gras. Ils ne laissent rien perdre de cet

animal; ils gardent même le sang dans sa vessie; et lorsqu’il a pris un

corps et s’est endurci, ils en coupent, et en mettent dans l’eau qui

reste après qu’ils ont fait cuire le poisson. La moelle des os de renne

passe chez eux pour un manger très-exquis; la langue ne l’est pas moins;

et le membre d’un renne mâle est ce qu’ils trouvent de plus délicieux.

Mais quoique la viande de renne soit fort estimée parmi eux, la chair

d’ours l’est incomparablement davantage: ils en font des présents à

leurs maîtresses, qu’ils accompagnent de celle de castor. Ils ont un

ragoût pendant l’été dont j’ai tâté, et qui me pensa faire crever. Ils

prennent de certains petits fruits noirs qui croissent dans les bois, de

la grosseur d’une groseille, qu’ils appellent _crokberg_, qui veut dire

_groseille de corbeau_: ils mettent cela avec des œufs de poisson crus,

et écrasent le tout ensemble, au grand mal au cœur de tous ceux qui les

voient, et qui ne sont pas accoutumés à ces sortes de ragoûts, qui

passent pourtant chez eux pour des confitures très-délicates. Le repas

fini, les plus riches prennent pour dessert un petit morceau de tabac,

qu’ils tirent de derrière leur oreille; c’est là le lieu où ils le font

sécher, et ils n’ont point d’autre boîte pour le conserver. Ils le

mâchent d’abord; et lorsqu’ils en ont tiré tout le suc, ils le remettent

derrière l’oreille, où il prend un nouveau goût; ils le remâchent encore

une fois, et le replacent de même encore; et lorsqu’il a perdu toute sa

force, ils le fument. Il est étonnant de voir que ces gens se passent

aisément de pain, et qu’ils aient tant de passion pour une petite herbe

qui croît si loin d’eux.

Nous interrogeâmes notre Lapon sur quantité de choses. Nous lui

demandâmes ce qu’il avait donné à sa femme en se mariant; et il nous dit

qu’il lui en avait bien coûté, pendant ses amours, deux livres de tabac,

et quatre ou cinq pintes de brandevin; qu’il avait fait présent à son

beau-père d’une peau de renne, et que sa femme lui avait apporté cinq ou

six rennes, qui avaient assez bien multiplié pendant plus de quarante

ans qu’il y avait qu’il était marié. Notre conversation était arrosée de

brandevin, que nous répandions de temps en temps dans le ventre du

bonhomme et de sa femme; et la récidive fut si fréquente, que l’un et

l’autre s’en ressentirent. Ils commencèrent à se faire des caresses à la

laponne, aussi pressantes que vous pouvez vous les imaginer; et leur

tendresse alla si loin, qu’ils se mirent à pleurer tous deux, comme

s’ils avaient perdu tous leurs rennes. La nuit se passa parmi ces

mutuelles douceurs; et nous remarquâmes pour lors (ce que je crois vous

avoir déjà écrit) que toute la famille couche ensemble sur la même peau.

Cette confusion règne toujours parmi les Lapons; et un marié ne couche

pas seulement avec sa femme le premier jour de ses noces, mais avec

toute la famille généralement.

Nous fîmes le lendemain matin tuer chacun un renne qui nous coûta deux

écus, pour en rapporter la peau en France. Si je m’en étais retourné

tout droit, j’aurais essayé d’en conduire quelques-uns en vie: il y a

bien des gens qui l’ont tenté inutilement; et on en conduisit encore

l’année passée trois ou quatre à Dantzick, où ils moururent, ne pouvant

s’accoutumer à ces climats, qui sont trop chauds pour ces sortes

d’animaux. Nous différâmes à les tuer lorsque nous serions chez le

prêtre, où nous le pouvions faire plus commodément; et après avoir pris

deux ou trois de ces petits colliers qui servent à charger ces animaux,

et d’autres pour les lier, nous nous remîmes en chemin, et fîmes passer

le fleuve à nos rennes, et arrivâmes le même jour samedi chez le prêtre

des Lapons, où nous avions demeuré en passant.

Au moment même que nous y fûmes arrivés, notre premier soin fut de tuer

nos animaux. Les Lapons se servent de leur arc pour cela, et d’une

flèche pareille à celle dont ils tuent les grosses bêtes. Nous eûmes le

plaisir de voir l’adresse avec laquelle ils dressèrent leur coup, et

nous nous étonnâmes qu’une grosse bête comme un renne mourait si vite

d’une blessure qui ne paraissait pas considérable. Il est vrai que la

flèche alla jusqu’à la moitié de la hampe; mais j’aurais cru qu’il

aurait fallu une plaie plus dangereuse pour le faire mourir sitôt.

... Hæret lateri lethalis arundo.

Nous fîmes écorcher nos bêtes le mieux que nous pûmes. Les Lapons

s’emparèrent du sang, et nous leur en donnâmes la moitié d’un. Il est

difficile de s’imaginer que deux hommes seuls aient pu manger la moitié

d’un gros cerf, sans pain, sans sel, et sans boire: c’est pourtant ce

qui est très-véritable; et nous avons vu cela avec un grand étonnement

dans nos Lapons.

Nous remarquâmes que les rennes n’ont point de fiel, mais seulement une

petite tache noire dans le sang. La viande de cet animal est très-bonne,

et a assez du goût de celle du cerf, mais plus relevée. La langue est un

manger très-délicat, et les Lapons estiment fort la moelle. Il devient

gras à la Saint-Michel, comme un porc; et c’est pour lors que les plus

riches Lapons les tuent, pour en faire des provisions pendant le reste

de l’année. Ils font sécher la chair au froid, qui fait le même effet

que le feu, et qui la dessèche en sorte qu’on peut facilement la

conserver. Leur saloir est un tronc d’arbre creusé des mains de la

nature, qu’ils ferment le mieux qu’ils peuvent, pour empêcher les ours

de le ravager.

Nous demeurâmes quelques jours chez le prêtre, pour attendre un Lapon

qui passait pour grand sorcier, et que nous avions envoyé chercher à

quelques lieues de là par nos Lapons. Ils revinrent au bout de quelques

jours, et firent tant pour gagner l’argent que nous leur avions promis

s’ils l’amenaient, qu’au bout de trois jours nous les vîmes revenir avec

notre sorcier, qu’ils avaient déterré dans le fond d’un bois. Nous voilà

dans le même temps contents comme si nous tenions le diable par la

queue, si je puis me servir de ce terme; et ce qui acheva de nous

satisfaire, ce furent les promesses que notre enchanteur nous fit de

nous dire bien des choses qui nous surprendraient. Nous nous mîmes

aussitôt en chemin par les bois, par les rochers et par les marais. Où

n’irait-on pas pour voir le diable ici-bas? Nous fîmes plus de cinq

lieues, par des chemins épouvantables sur lesquels nous rencontrions

quantité de bêtes et d’oiseaux qui ne nous étaient point connus, et

particulièrement des petits-gris. Ces petits-gris sont ce que nous

appelons _écureuils_ en France, qui changent leur couleur rousse lorsque

l’hiver et les neiges leur en font prendre une grise. Plus ils sont

avant vers le nord, et plus ils sont gris. Les Lapons leur font beaucoup

la guerre pendant l’hiver, et leurs chiens sont si bien faits à cette

chasse, qu’ils n’en laissèrent passer aucun sans l’apercevoir sur les

arbres les plus élevés, et avertir par leurs aboiements les Lapons qui

étaient avec nous. Nous en tuâmes quelques-uns à coups de fusil, car les

Lapons n’avaient pas pour lors leurs flèches rondes, avec lesquelles ils

les assomment; et nous eûmes le plaisir de les voir écorcher avec une

vitesse et une propreté surprenantes. Ils commencent à faire la chasse

au petit-gris vers la Saint-Michel, et tous les Lapons généralement

s’occupent à cet emploi; ce qui fait qu’ils sont à grand marché, et

qu’on en donne un _timbre_ pour un écu: ce timbre est composé de

quarante peaux. Mais il n’y a point de marchandise où l’on puisse être

plus trompé qu’à ces petits-gris et aux hermines, parce que vous achetez

la marchandise sans la voir, et que la peau est retournée, en sorte que

la fourrure est en dedans. Il n’y a point aussi de distinction à faire;

toutes sont d’un même prix, et il faut prendre les méchantes comme les

belles, qui ne coûtent pas plus les unes que les autres. Nous apprîmes

avec nos Lapons une particularité surprenante touchant les petits-gris,

et qui nous a été confirmée par notre expérience. On ne rencontre pas

toujours de ces animaux dans une même quantité: ils changent bien

souvent de pays, et l’on n’en trouvera pas un en tout un hiver, où

l’année précédente on en aura trouvé des milliers. Ces animaux changent

de contrée: lorsqu’ils veulent aller en un autre endroit, et qu’il faut

passer quelque lac ou quelque rivière, qui se rencontrent à chaque pas

dans la Laponie, ces petits animaux prennent une écorce de pin ou de

bouleau, qu’ils tirent sur le bord de l’eau, sur laquelle ils se

mettent, et s’abandonnent ainsi au gré du vent, élevant leurs queues en

forme de voiles, jusqu’à ce que le vent se faisant un peu fort, et la

vague élevée, elle renverse en même temps et le vaisseau et le pilote.

Ce naufrage, qui est bien souvent de plus de trois ou quatre mille

voiles, enrichit ordinairement quelques Lapons qui trouvent ces débris

sur le rivage, et les font servir à leur usage ordinaire, pourvu que ces

petits animaux n’aient pas été trop longtemps sur le sable. Il y en a

quantité qui font une navigation heureuse et qui arrivent à bon port,

pourvu que le vent leur ait été favorable, et qu’il n’ait point causé de

tempête sur l’eau, qui ne doit pas être bien violente pour engloutir

tous ces petits bâtiments. Cette particularité pourrait passer pour un

conte, si je ne la tenais par ma propre expérience.

Après avoir marché assez longtemps, nous arrivâmes à la cabane de notre

Lapon, qui était environnée de quantité d’autres, qui appartenaient à

ses camarades. Ce fut là que nous eûmes le plaisir d’apprendre ce que

c’était que la Laponie et les Lapons. Nous demeurâmes trois ou quatre

jours chez eux, à observer toutes leurs manières, et à nous informer de

quantité de choses qu’on ne peut apprendre que d’eux-mêmes.

Premièrement, notre sorcier voulut nous tenir sa promesse. Nous conçûmes

quelque espérance d’apprendre une partie de ce que nous voulions savoir,

quand nous vîmes qu’il avait apporté avec lui son tambour, son marteau,

et son indice, qu’il tira de son sein, qui leur sert de pochette. Il se

mit en état, par ses conjurations, d’appeler le diable; jamais possédé

ne s’est mis en tant de figures différentes que notre magicien. Il se

frappait la poitrine si rudement et si impitoyablement, que les

meurtrissures noires dont elle était couverte faisaient bien voir qu’il

y allait de bonne foi. Il ajouta à ces coups d’autres qui n’étaient pas

moins rudes, qu’il se donnait de son marteau dans le visage; en sorte

que le sang ruisselait de toutes parts. Le crin lui hérissa, ses yeux se

tournèrent, tout son visage devint bleu, il se laissa tomber plusieurs

fois dans le feu, et il ne put jamais nous dire les choses que nous lui

demandions. Il est vrai qu’à moins d’être parfaitement sorcier, il eût

été assez difficile de nous donner les marques que nous lui proposions.

Je voulais avoir quelque preuve certaine de France en hiver, de la

légation de son démon; et c’était là l’écueil de tous les sorciers que

nous avons consultés. Celui-ci, qui était connu pour habile homme, nous

assura qu’il avait eu autrefois assez de pouvoir pour faire ce que nous

voulions; que son génie pourtant n’avait jamais été plus loin que

Stockholm, et qu’il y en avait peu qui pussent aller plus loin; mais que

le diable commençait présentement à le quitter, depuis qu’il avançait

sur l’âge, et qu’il perdait ses dents. Cette particularité m’étonna; je

m’en informai plus particulièrement, et j’appris qu’elle était

très-véritable, et que le pouvoir des plus savants sorciers diminuait à

mesure que leurs dents tombaient; et je conclus que, pour être bon

sorcier, il fallait tenir le diable par les dents, et que l’on ne le

prenait bien que par là. Notre homme, voyant que nous le poussions à

bout par nos demandes, nous promit qu’avec de l’eau-de-vie il nous

dirait quelque chose de surprenant. Il la prit, et regarda plusieurs

fois attentivement, après avoir fait quantité de figures et

d’évocations. Mais il ne nous dit que des choses fort ordinaires, et

qu’on pouvait aisément assurer sans être grand sorcier. Tout cela me fit

tirer une conséquence, qui est très-véritable: que tous ces gens-là sont

plus superstitieux que sorciers, et qu’ils croient facilement aux fables

que l’on leur fait de leurs prédécesseurs, qu’on disait avoir grand

commerce avec le diable. Il s’est pu faire, monsieur, qu’il y ait eu

véritablement quelques sorciers autrefois parmi eux, lorsque les Lapons

étaient tous ensevelis dans les erreurs du paganisme; mais présentement

je crois qu’il serait difficile d’en trouver un qui sût bien son métier.

Quand nous vîmes que nous ne pouvions rien tirer de notre Lapon, nous

prîmes plaisir à l’enivrer; et cette absence de raison, qu’il souffrit

pendant trois ou quatre jours, nous donna facilité de lui enlever tous

ses instruments de magie: nous prîmes son tambour, son marteau, et son

indice, qui était composé de quantité de bagues et de plusieurs morceaux

de cuivre, qui représentaient quelques figures infernales, ou quelques

caractères liés ensemble avec une chaîne de même métal. Et lorsque, deux

ou trois jours après, nous fûmes sur le point de partir, il nous vint

demander toutes ses dépouilles, et s’informait à chacun en particulier

s’il ne les avait point vues. Nous lui dîmes, pour réponse, qu’il

pouvait le savoir, et qu’il ne lui était pas difficile de connaître le

recéleur, s’il était sorcier.

Nous quittâmes celui-ci pour aller chez d’autres apprendre et voir

quelque chose de leurs manières. Nous entrâmes premièrement dans une

cabane, où nous trouvâmes trois ou quatre femmes, dont il y en avait une

toute nue, qui donnait à téter à un petit enfant, qui était aussi tout

nu. Son berceau était au bout de la cabane, suspendu en l’air: ce

berceau était fait d’un arbre creusé, et plein d’une mousse fine, qui

lui servait de linge, de matelas et de couverture; deux petits cercles

d’osier couvraient le dessus du berceau, sur lesquels était un méchant

morceau de drap. Cette femme nue, après avoir lavé son enfant dans un

chaudron plein d’eau chaude, le remit dans son berceau; et le chien, qui

était dressé à bercer l’enfant, vint mettre ses deux pattes de devant

sur le berceau, et donnait le même mouvement que donne une femme.

L’habit des femmes n’est presque point différent de celui des hommes; il

est de même waldmar, et la ceinture est plus large: elle est garnie de

lames d’étain qui tiennent toute sa largeur, et diffère de celle des

hommes, en ce que celle-ci n’est marquée que de petites plaques de même

métal mises l’une après l’autre. A cette ceinture pend une gaîne garnie

d’un couteau; la gaîne est ornée de fils d’étain: on y voit aussi une

bourse garnie de même, dans laquelle ils mettent un fusil pour faire du

feu, et tout ce qu’ils ont de plus précieux; c’est aussi là l’endroit où

pendent leurs aiguilles, attachées à un morceau de cuir, et couvertes

d’un morceau de cuivre qu’elles poussent par-dessus. Tous ces

ajustements sont ornés, par en bas, de quantité d’anneaux aussi de

cuivre, de plusieurs grosseurs, dont le bruit et le son les divertit

extrêmement; et elles croient que ces ornements servent beaucoup à

relever leur beauté naturelle. Mais peut-être, monsieur, qu’en parlant

de beauté, vous aurez la curiosité de savoir s’il se trouve de jolies

Laponnes. A cela je vous répondrai que la nature, qui se plaît à faire

naître des mines d’argent et d’autre métal dans les pays septentrionaux

les plus éloignés du soleil, se divertit aussi quelquefois à former des

beautés qui sont supportables dans ces mêmes pays. Il est pourtant

toujours vrai que ces sortes de personnes, qui surpassent les autres par

leur beauté, sont toujours des beautés laponnes, et qui ne peuvent

passer pour telles que dans la Laponie. Mais parlant en général, il est

constant que tous les Lapons et les Laponnes sont extrêmement laids, et

qu’ils ressemblent aux singes: on ne saurait leur donner une comparaison

plus juste. Leur visage est carré, les joues extrêmement élevées; le

reste du visage très-étroit, et la bouche se coupe depuis une oreille

jusqu’à l’autre. Voilà, en peu de mots, la description de tous les

Lapons. Leurs habits, comme j’ai dit, sont de waldmar. Le bonnet des

hommes est fait d’ordinaire d’une peau de _loom_, comme je l’ai décrit

ailleurs, ou bien de quelque autre oiseau écorché. La coiffure des

femmes est d’un morceau de drap; et les plus riches couvrent leur tête

d’une peau de renard, de martre ou de quelque autre bête. Elles ne se

servent point de bas; mais elles ont, seulement pendant l’hiver, une

paire de bottes de cuir de renne, et mettent par-dessus des souliers qui

sont semblables à ceux des hommes, c’est-à-dire d’un simple cuir qui

entoure le pied, et qui s’élève en pointe sur le devant: on y laisse un

trou pour les pouvoir mettre dans le pied, et ils les nouent, au-dessus

de la cheville, d’une longue corde faite de laine, qui fait cinq ou six

tours; et afin que leurs chaussures ne soient point lâches, et qu’ils

aient plus de commodité pour marcher, ils emplissent leurs souliers de

foin, qu’ils font bouillir tout exprès pour cela, et qui croît en

abondance dans toute la Laponie. Leurs gants sont faits de peaux de

rennes, qu’ils distinguent en compartiments d’un autre cuir plus blanc,

cousu et appliqué sur le gant. Ils sont faits comme des mitaines, sans

distinction de doigts; et les plus beaux sont garnis par en bas d’une

peau de loom. Les femmes ont un ornement particulier, qu’ils appellent

_kraca_, fait d’un morceau de drap rouge, ou d’une autre couleur, qui

leur entoure le cou, comme un collet de jésuite, et vient descendre sur

l’estomac, et finit en pointe. Ce drap est orné de ce qu’ils ont de plus

précieux: le cou est plein de plusieurs plaques d’étain, mais le devant

de l’estomac est garni de choses rares parmi eux. Les riches y mettent

des boutons et des plaques d’argent, les plus belles qu’ils peuvent

trouver; et les pauvres se contentent d’y mettre de l’étain et du

cuivre, suivant leurs facultés. Nous nous informâmes encore chez ces

gens-là de toutes les choses que nous avions apprises des autres, qu’ils

nous confirmèrent toutes; et ce qu’ils nous dirent de plus particulier,

je l’ai porté à l’endroit où j’en ai parlé, que j’ai augmenté de ce

qu’ils m’ont dit: mais nous voulûmes être instruits de tous les animaux

à quatre pieds qui vivaient dans ce pays, et ils nous en apprirent les

particularités suivantes:

Ils nous assurèrent premièrement qu’il régnait quelquefois dans leur

pays des vents si impétueux, qu’ils enlevaient tout ce qu’ils

rencontraient. Les maisons les plus fortes ne leur peuvent résister; et

ils entraînent même si loin les troupeaux des bêtes, lorsqu’ils sont sur

le sommet des montagnes, qu’on ne sait bien souvent ce qu’ils

deviennent. Les ouragans font élever en été une telle quantité de sable

qu’ils apportent du côté de la Norwége, qu’ils ôtent si fort l’usage de

la vue qu’on ne saurait voir à deux pas de soi; et l’hiver, ils font

voler une telle abondance de neige, qu’elle ensevelit les cabanes et les

troupeaux entiers. Les Lapons qui sont surpris en chemin de ces tempêtes

n’ont point d’autre moyen, pour s’en garantir, que de renverser leur

traîneau par-dessus eux, et de demeurer en cette posture tout le temps

que dure l’orage: les autres se retirent dans les trous des montagnes,

avec tout ce qu’ils peuvent emporter avec eux, et demeurent dans ces

cavernes jusqu’à ce que la tempête, qui durera quelquefois huit ou

quinze jours, soit tout à fait passée.

De tous les animaux de la Laponie, il n’y en a point de si commun que le

renne, dont j’ai fait aussi la description assez au long. La nature,

comme une bonne mère, a pourvu à des pays aussi froids que sont ceux du

septentrion, en leur donnant quantité d’animaux propres pour faire des

fourrures, pour s’en servir contre les rigueurs excessives de l’hiver,

qui dure presque toujours. Entre tous ceux dont les peaux sont estimées

pour la chaleur, les ours et les loups tiennent le premier rang. Les

premiers sont fort communs dans le septentrion; les Lapons les appellent

les _rois des forêts_. Quoiqu’ils soient presque tous d’une couleur

rousse, il s’en rencontre néanmoins très-souvent de blancs; et il n’y a

point d’animal à qui le Lapon fasse une guerre plus cruelle pour avoir

sa peau et sa chair, qu’il estime par-dessus tout, à cause de sa

délicatesse. J’en ai mangé quelquefois, mais je la trouve extrêmement

fade. La chasse des ours est l’action la plus solennelle que fassent les

Lapons. Rien n’est plus glorieux parmi eux que de tuer un ours, et ils

en portent les marques dessus eux; en sorte qu’il est aisé de voir

combien un Lapon aura tué d’ours en sa vie, par le poil qu’il en porte

en différents endroits de son bonnet. Celui qui a fait la découverte de

quelque ours va avertir tous ses compagnons; et celui d’entre eux qu’ils

croient le plus grand sorcier joue du tambour, pour apprendre si la

chasse doit être heureuse, et par quel côté l’on doit attaquer la bête.

Quand cette cérémonie est faite, on marche contre l’animal; celui qui

sait l’endroit va le premier, et mène les autres, jusqu’à ce qu’ils

soient arrivés à la tanière de l’ours. Là, ils le surprennent le plus

vite qu’ils peuvent; et avec des arcs, des flèches, des lances, des

bâtons et des fusils, ils le tuent. Pendant qu’ils attaquent la bête,

ils chantent tous une chanson en ces termes: _Kihelis pourra, Kihelis

iiscada soubi jœlla jeitti_. Ils rendent grâce à l’ours qu’il ne leur

fasse aucun mal, et qu’il ne rompe pas les lances et les armes dont ils

se servent contre lui. Quand ils l’ont tué, ils le mettent dans un

traîneau pour le porter à la cabane, et le renne qui a servi à le

traîner est exempt pendant toute l’année du travail de ce traîneau; et

l’on doit aussi faire en sorte qu’il s’abstienne d’approcher aucune

femelle. L’on fait une cabane tout exprès pour faire cuire l’ours, qui

ne sert qu’à cela, où tous les chasseurs se trouvent avec leurs femmes,

et recommencent des chansons de joie et de remercîment à la bête, de ce

qu’ils sont revenus sans accident. Lorsque la viande est cuite, on la

divise entre les hommes et les femmes, qui ne peuvent manger des parties

postérieures, mais on leur donne toujours des antérieures. Toute la

journée se passe en divertissements; mais il faut remarquer que tous

ceux qui ont aidé à prendre l’ours ne peuvent approcher de leurs femmes

de trois jours, au bout desquels il faut qu’ils se baignent pour être

purifiés. J’avais oublié de marquer que, lorsque l’ours est arrivé près

de la cabane, on ne le fait pas entrer par la porte; mais on le coupe en

morceaux, et on le jette par le trou qui fait passage à la fumée, afin

que cela paraisse envoyé et descendu du ciel. Ils en font de même

lorsqu’ils reviennent des autres chasses. Il n’y a rien qu’un Lapon

estime plus que d’avoir assisté à la mort d’un ours, et il en fait

gloire pendant toute sa vie. Une peau d’ours se vend ordinairement...

Les loups sont presque tous gris-blancs; il s’en trouve de blancs et les

rennes n’ont point de plus mortels ennemis. Il les évitent en fuyant;

mais lorsqu’ils sont surpris par leurs adversaires, ils se défendent

contre eux des pieds de devant, dont ils sont extrêmement puissants, et

de leurs bois lorsqu’ils sont assez forts pour soutenir le choc; car les

rennes changent tous les ans de bois; et lorsqu’il est nouveau, ils ne

peuvent s’en servir. Pour empêcher que les loups n’attaquent les rennes,

les Lapons les tiennent à quelque arbre, et il est fort rare qu’ils

soient pour lors attaqués; car le loup qui est un animal fort

soupçonneux, appréhende qu’il n’y ait quelque piége tendu, et qu’on ne

se serve de ce moyen pour l’y attirer. Une peau de loup peut valoir...,

et il y a peu de personnes, même des grands seigneurs en Suède, qui n’en

aient des habits fourrés; et ils ne trouvent rien de meilleur contre le

froid.

Voyages voyage de Laponie, voyage de Flandre et de Hollande, du Danemark, de la Suède · 第 6 / 10 段