contrefaire le sorcier; il prit son tambour, et commençant à frapper
dessus avec des agitations et des contorsions de possédé, nous lui
demandâmes si nous avions encore père et mère. Il était assez difficile
de parler juste sur cette matière: nous étions trois; l’un avait son
père, l’autre sa mère, et le troisième n’avait ni l’un ni l’autre. Notre
sorcier nous dit tout cela, et se tira assez bien d’affaire. Quoique
ceux avec qui nous étions, qui étaient des Finlandais et des Suédois,
n’en eussent aucune connaissance qui nous pût faire soupçonner qu’ils
auraient instruit le Lapon de tout ce qu’il devait dire; comme il avait
affaire à des gens qui ne se contentaient pas de peu, et qui voulaient
quelque chose de plus sensible et de plus particulier que ce qui pouvait
arriver par un simple effet du hasard, nous lui dîmes que nous le
croirions parfaitement sorcier, s’il pouvait envoyer son démon au logis
de quelqu’un de nous, et rapporter un signe qui nous fît connaître qu’il
y avait été. Je demandai les clefs du cabinet de ma mère, que je savais
bien qu’il ne pouvait trouver que sur elle, ou sous son chevet; et je
lui promis cinquante ducats s’il pouvait me les apporter. Comme le
voyage était fort long, il fallut prendre trois ou quatre bons coups
d’eau-de-vie pour faire le chemin plus gaiement, et employer les charmes
les plus forts et les plus puissants pour appeler son esprit familier,
et le persuader d’entreprendre le voyage et de revenir promptement.
Notre sorcier se mit en quatre, ses yeux se tournèrent, son visage
changea de couleur, et sa barbe se hérissa de violence. Il pensa rompre
son tambour, tant il frappait avec force; et il tomba enfin sur sa face,
roide comme un bâton. Tous les Lapons qui étaient présents empêchaient
avec soin qu’on ne l’approchât en cet état, éloignaient jusqu’aux
mouches, et ne souffraient pas qu’elles se reposassent sur lui. Je vous
assure que quand je vis toute cette cérémonie, je crus que j’allais voir
tomber par le trou du dessus de la cabane ce que je lui avais demandé,
et j’attendais que le charme fût fini pour lui en faire faire un autre,
et le prier de me ménager un quart d’heure de conversation avec le
diable, dans laquelle j’espérais savoir bien des choses. J’aurais appris
si mademoiselle... est encore pucelle, et ce qui se passe entre
monsieur... et madame... Je lui aurais demandé si monsieur... a dépucelé
sa femme depuis trois ans qu’il est avec elle; si le dernier enfant qu’a
eu madame... est de son mari, ou non; enfin, monsieur, j’aurais su bien
des choses qu’il n’y a que le diable qui sache.
Notre Lapon resta comme mort pendant un bon quart d’heure; et, revenant
un peu à lui, il commença à nous regarder l’un après l’autre avec des
yeux hagards; et, après nous avoir tous examinés l’un après l’autre, il
m’adressa la parole, et me dit que son esprit ne pouvait agir suivant
son intention, parce que j’étais plus grand sorcier que lui, et que mon
génie était plus puissant; et que si je voulais commander à mon diable
de ne rien entreprendre sur le sien, il me donnerait satisfaction.
Je vous avoue, monsieur, que je fus fort étonné d’avoir été sorcier si
longtemps, et de n’en avoir rien su. Je fis ce que je pus pour mettre
notre Lapon sur les voies. Je commandai à mon démon familier de ne point
inquiéter le sien; et avec tout cela nous ne pûmes savoir autre chose de
notre sorcier, qui se tira fort mal d’un pas si difficile, et qui sortit
de dépit de la cabane, pour aller, comme je crois, noyer tous ces dieux
et les diables qui l’avaient abandonné au besoin, et nous ne le revîmes
plus.
Le jeudi matin nous continuâmes toujours notre chemin vers le lac de
Tornotresch; et à l’endroit où il commence à former le fleuve, on voit à
main gauche une petite île, qui est de tous côtés entourée de cataractes
épouvantables, qui descendent avec une précipitation furieuse sur des
rochers, où elles causent un bruit horrible. Là, il y a eu de tout temps
un autel fameux, dédié à Seyta, où tous les Lapons de la province de
Torno vont faire leurs sacrifices dans les nécessités les plus
pressantes. Jean Tornæus, dont je vous ai parlé plusieurs fois, faisant
mention de cet endroit, en parle en ces termes: _Eo loco ubi Tornotresch
ex se effudit fluvium in insula quadam in medio cataractæ Dara dictæ,
reperiuntur Seytæ lapides, specie humana, collocati ordine. Primus
altitudine viri proceri; post, quatuor alii paulo breviores, juxta
collocati; omnes quasi pileis quibusdam in capitibus suis ornati; et
quoniam res est difficillima periculique plenissima, propter vim
cataractæ indictam, navigium appellere, ideo Laponi pridem desierunt
invisere locum istum, ut nunc explorari nequeant, ultrum, quomodove ulli
fuerint in istam insulam._ «Au lieu, dit-il, où le lac de Tornotresch se
répand en fleuve dans une certaine île, au milieu de la cataracte
appelée Dara, on trouve des Seyta de pierre, de figure humaine, mis par
ordre. Le premier est de la hauteur d’un grand homme, et quatre autres
plus petits mis à ses côtés, tous ayant sur la tête une espèce de petit
chapeau: et parce qu’il est très-difficile et même dangereux d’approcher
en bateau de cette île, à cause de la violence de l’eau, les Lapons ont
cessé la coutume, depuis longtemps, d’aller à cet autel; et ils ne
peuvent s’imaginer comment on a pu adorer ces dieux, et de quelle
manière ces pierres sont venues en cet endroit.» Nous approchâmes de cet
autel, et aperçûmes plutôt un grand monceau de cornes de rennes, que les
dieux qui étaient derrière. Le premier était le plus gros et le plus
grand de tous. Il n’avait aucune figure humaine, et je ne puis dire à
quoi il ressemblait; mais ce que je puis assurer, c’est qu’il était
très-gras et très-vilain, à cause du sang et de la graisse dont il était
frotté: celui-là s’appelait _Seyta_; sa femme, ses enfants, et ses
valets étaient rangés par ordre à son côté droit; mais toutes ces
pierres n’avaient aucune figure, que celle que la nature donne à celles
qui sont exposées à la chute des eaux. Elles n’étaient pas moins grasses
que la première, mais beaucoup plus petites. Toutes ces pierres, et
particulièrement celle qui représentait Seyta, étaient sur des branches
de bouleau toutes récentes; et l’on voyait à côté un amas de bâtons
carrés, sur lesquels il y avait quelques caractères. On en remarquait un
au milieu, beaucoup plus gros et plus haut que les autres, et c’était,
comme nous dirent nos Lapons, le bourdon dont Seyta se servait pour
faire voyage. Un peu derrière tous ces dieux, il y en avait deux autres,
gros et gras, et pleins de sang sous lesquels il y avait, comme sous les
autres, quantité de branches: ceux-ci étaient plus proches du fleuve; et
nos Lapons nous dirent que ces dieux avaient été plusieurs fois jetés
dans l’eau, et qu’on les avait toujours retrouvés en leurs places.
Quelque temps après, je vis quelque chose de contraire à ce que Tornæus
avance: il dit, premièrement, que ce lieu n’est plus fréquenté des
Lapons, à cause de la difficulté qu’on a d’en approcher; et c’est ce qui
fait qu’il est en plus grande vénération parmi eux, parce que,
disent-ils, les Seyta se plaisent dans des lieux difficiles et même
inaccessibles, comme on voit par les sacrifices qu’ils font au pied des
montagnes, où ils trempent la pierre dans le sang de la victime, qu’ils
jettent sur le sommet lorsqu’ils ne peuvent y monter. Ce lieu est aussi
fréquenté qu’auparavant, comme nous assurèrent nos Lapons, et comme nous
vîmes nous-mêmes par les branches sur lesquelles ces pierres reposaient,
où l’on voyait encore quelques feuilles vertes qui y restaient, et par
le sang frais dont ces pierres étaient encore trempées. Pour ce qui est
des chapeaux que Tornæus dit qu’ils ont dessus leurs têtes, ce n’est
autre chose qu’une figure plate qui est au-dessus de la pierre, et qui
excède en cet endroit. Il n’y a pourtant que les deux premiers, qui
représentent Seyta et sa femme, qui aient cette marque; et les autres
sont d’une pierre de figure longue, pleines de bosses et de trous, qui
viennent finir en pointe, et représentent les enfants de Seyta et toute
sa basse famille. Au reste, l’autel n’est fait que d’une seule roche,
qui est couverte d’herbe et de mousse, comme le reste de l’île, avec
cette différence, que le sang répandu, et que la quantité des bois et
des os de rennes, ont rendu la place plus foulée.
Quoi que nos Lapons pussent nous dire pour nous empêcher d’emporter de
ces dieux, nous ne laissâmes pas de diminuer la famille de Seyta, et de
prendre chacun un de ses enfants, malgré les menaces qu’ils nous
faisaient de leur part, et les imprécations dont ils nous chargeaient,
en nous assurant que notre voyage serait malheureux, si nous excitions
la colère de leur dieu. Si Seyta eût été moins gras et moins pesant, je
l’aurais emporté avec ses enfants. Mais, ayant voulu mettre la main
dessus, je ne pus qu’à grand’peine le lever de terre. Les Lapons, voyant
cela, me comptèrent alors pour un homme perdu, et qui ne pouvait pas
aller loin, sans être du moins foudroyé; car la marque la plus certaine
parmi eux d’un dieu courroucé, c’est la pesanteur qu’on trouve dans
l’idole: au lieu que la facilité qu’on a en le levant fait connaître
qu’il est propice, et prêt à aller où l’on veut: c’est de cette manière
aussi qu’ils connaissent s’il veut des sacrifices, ou non.
Aussitôt que nous eûmes quitté cette île, nous entrâmes dans le lac de
Tornotresch. De ce lac sort le fleuve de Torno: sa longueur s’étend
environ quarante lieues de l’est à l’ouest, mais sa largeur n’est pas
considérable. Il est gelé depuis le mois de septembre jusqu’après la
Saint-Jean, et fournit aux Lapons une abondance de poisson presque
inconcevable. Le sommet des montagnes, dont il est partout environné, se
dérobe à la vue, tant il est élevé; et les neiges dont elles sont
continuellement couvertes font qu’on ne saurait presque les distinguer
d’avec les nues. Ces montagnes sont toutes découvertes, et ne portent
point de bois: il ne laisse pas d’y avoir beaucoup de bêtes et
d’oiseaux, et particulièrement des _fiælripor_, qui se plaisent là plus
qu’en tout autre endroit. C’est autour de ce lac que les Lapons viennent
se répandre quand ils reviennent de Norwége, où la chaleur et les
mouches les ont relégués pour quelque temps; et c’est là aux environs
aussi où sont les richesses de la plupart. Ils n’ont point d’autre
coffre-fort pour mettre leur argent et leurs richesses.
Ils prennent un chaudron de cuivre qu’ils emplissent de ce qu’ils ont de
plus précieux, et le portent dans l’endroit le plus secret et le plus
reculé qu’ils peuvent s’imaginer. Là ils l’enterrent dans un trou assez
profond qu’ils font pour cela, et le couvrent d’herbe et de mousse, afin
qu’il ne puisse être aperçu de personne. Tout cela se fait sans que le
Lapon en donne aucune connaissance à sa femme ou à ses enfants, et il
arrive souvent que les enfants perdent un trésor, pour être trop bien
caché, lorsque le père meurt d’une mort inopinée, qui ne lui donne pas
le temps de découvrir à quel endroit sont ses richesses. Tous les Lapons
généralement cachent ainsi leurs biens, et on trouve souvent quantité de
rixdales et de vaisselle d’argent, comme sont des bagues, des cuillers
et des _demi-seins_, qui n’ont point d’autre maître que celui qui les
trouve, et qui ne se met pas en peine de le chercher quand il y en
aurait. Nous avançâmes bien sept ou huit lieues dans le lac, proche une
montagne qui surpassait toutes les autres en hauteur. Ce fut là où nous
terminâmes notre course, et où nous plantâmes nos colonnes. Nous fûmes
bien quatre heures à monter au sommet, par des chemins qui n’avaient
encore été connus d’aucun mortel; et quand nous y fûmes arrivés, nous
aperçûmes toute l’étendue de la Laponie, et la mer Septentrionale,
jusqu’au cap du Nord, du côté qui tourne à l’ouest. Cela s’appelle,
monsieur, se frotter à l’essieu du pôle, et être au bout du monde. Ce
fut là que nous plantâmes l’inscription précédente, qui était sa
véritable place, mais qui ne sera, comme je crois, jamais lue que des
ours.
Gallia nos genuit; vidit nos Africa; Gangem
Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem:
Casibus et variis acti terraque marique,
Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.
DE FERCOURT, DE CORBERON, REGNARD.
Anno 1681, die 22 Augusti.
Cette roche sera présentement connue dans le monde par le nom de
_Metavara_, que nous lui donnâmes. Ce mot est composé du mot latin
_meta_, et d’un autre mot finlandais _vara_, qui veut dire _roche_;
comme qui dirait la roche des limites. En effet, monsieur, ce fut là où
nous nous arrêtâmes; et je ne crois pas que nous allions jamais plus
loin.
Pendant le temps que nous fûmes à monter et à descendre cette montagne,
nos Lapons étaient allés chercher les habitations de leurs camarades.
Ils ne revinrent qu’à une heure après minuit; et nous rapportèrent
qu’ils avaient fait bien du chemin, et qu’ils n’avaient trouvé personne.
Cette nouvelle nous affligea, mais elle ne nous abattit pas: car nous
n’étions venus en cet endroit que pour voir les plus éloignés, et nous
en avions laissé quantité derrière nous, que nous avions différé de voir
à notre retour. Nous voulûmes employer notre première ardeur aux
recherches les plus pénibles, de crainte que ce feu de curiosité venant
à se ralentir, nous ne nous fussions contentés de voir les plus proches.
Nous résolûmes donc de retourner sur nos pas. En effet, dès le grand
matin, le vent s’étant fait ouest, nous mîmes à la voile, et revînmes en
un jour trouver ce petit vieillard lapon dont je vous ai parlé, qui nous
avait promis de nous mener chez lui à notre retour. Nous le rencontrâmes
sur le fleuve qui pêchait; et nous fîmes tant par notre tabac et notre
eau-de-vie, que nous lui persuadâmes de nous mener chez lui, quoiqu’il
tâchât pour lors de s’en défendre, et d’oublier la promesse qu’il nous
avait faite. Il dit à un de nos conducteurs lapons, qui était son
gendre, le lieu de sa demeure; et ayant pris son chemin dans les bois
avec un de nos interprètes, à qui nous défendîmes de le quitter, nous
prîmes le nôtre en continuant notre route sur le fleuve. Nous arrivâmes
au bout de deux heures à la hauteur de sa cabane, qui était encore fort
éloignée; et ayant mis pied à terre, et pris avec nous du tabac et une
bouteille de brandevin, nous suivîmes notre Lapon, qui nous mena pendant
toute la nuit dans des bois. Cet homme qui ne savait pas précisément la
demeure de son beau-père, qu’il avait changée depuis peu, était aussi
embarrassé que nous. Tantôt il approchait l’oreille de terre pour
entendre quelque bruit; tantôt il examinait les traces des bêtes que
nous rencontrions, pour connaître si les rennes qui avaient passé par là
étaient sauvages ou privés. Il montait quelquefois comme un chat sur le
sommet des pins pour découvrir la fumée, et criait toujours de toute sa
force d’une voix effrayante, qui retentissait par tout le bois. Enfin,
après avoir bien tourné, nous entendîmes un chien aboyer: jamais voix ne
nous a paru si charmante que celle de ce chien, qui vint nous consoler
dans les déserts. Nous tournâmes du côté où nous avions entendu le
bruit, et, après avoir marché encore quelque temps, nous rencontrâmes un
grand troupeau de rennes, et peu à peu nous arrivâmes à la cabane de
notre Lapon, qui ne faisait que d’arriver comme nous.
Cette cabane était au milieu des bois, faite comme toutes les autres, et
couverte de son _valdmar_. Elle était entourée de mousse, pour nourrir
environ quatre-vingts bêtes qu’il avait. Ces rennes font toute la
richesse de ces gens. Il y en a qui en ont jusqu’à mille et douze cents.
L’occupation des femmes est d’en avoir soin, et elles les lient et les
trayent dans de certaines heures. Elles les comptent tous les jours deux
fois; et lorsqu’il y en a quelqu’un d’égaré, le Lapon cherche dans les
bois jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé. On voit courir fort longtemps ces
bêtes égarées, et suivant même pendant trois semaines leurs traces
marquées dans la neige. Les femmes, comme j’ai dit, ont un soin
particulier des rennes et de leurs faons; elles les veillent
continuellement, et les gardent le jour et la nuit contre les loups et
les bêtes sauvages. Le plus sûr moyen de les garder contre les loups,
c’est de les lier à quelque arbre; et cet animal qui est extrêmement
défiant, et qui appréhende d’être pris, craint que ce ne soit une
adresse, et qu’il n’y ait auprès de l’animal quelque piége dans lequel
il pourrait tomber. Les loups de ce pays sont extrêmement forts, et tout
gris; ils sont presque tout blancs pendant l’hiver, et sont les plus
mortels ennemis des rennes, qui se défendent contre eux des pieds de
devant, lorsqu’ils ne le peuvent faire par la fuite. Il y a encore un
animal gris brun, de la hauteur d’un chien, que les Suédois appellent
_jœrt_, et les Latins _gulo_, qui fait aussi une guerre sanglante aux
rennes. Cette bête monte sur les arbres les plus hauts, pour voir et
n’être pas vue, et pour surprendre son ennemi. Lorsqu’il découvre un
renne, soit sauvage, soit domestique, passant sous l’arbre sur lequel il
est, il se jette sur son dos, et mettant ses pattes de derrière sur le
cou, et celles de devant vers la queue, il s’étend et se roidit d’une
telle violence, qu’il fend le renne sur le dos, et enfonce son museau,
qui est extrêmement aigu, dans la bête, dont il boit tout le sang. La
peau du _jœrt_ est très-fine et très-belle; on la compare même aux
zibelines. Il y a aussi des oiseaux qui font des guerres cruelles aux
rennes: entre tous les autres l’aigle est extrêmement friand de la chair
de cet animal. Il y a quantité de ces aigles en ce pays, et d’une
grosseur si surprenante, qu’ils enlèvent de leurs serres les faons des
rennes de trois à quatre mois, et les portent dans leur nid au sommet
des plus hauts arbres. Cette particularité me parut d’abord ce que je
crois qu’elle vous semblera, c’est-à-dire difficile à croire; mais cela
est si vrai, que la garde qui se fait aux jeunes rennes n’est que pour
cela. Tous les Lapons m’ont assuré la même chose; et le Français qui
était notre interprète en Laponie m’a assuré qu’il avait vu plusieurs
exemples pareils; et qu’un jour, ayant suivi un aigle qui emportait le
faon d’une de ses rennes jusqu’à son nid, il coupa l’arbre par le pied,
et trouva que la moitié de la bête avait déjà servi de nourriture aux
petits. Il prit les aiglons, et fit d’eux ce qu’ils avaient fait de son
faon, c’est-à-dire, monsieur, qu’il les mangea. La chair en est assez
bonne, mais noire et un peu fade. Les rennes portent neuf mois: quand
les Lapons veulent sevrer leurs faons, ils leur mettent un caveçon de
pin, dont les feuilles sont faites en pointe, et piquent extrêmement; et
quand le faon s’approche de sa mère pour prendre sa nourriture,
ordinairement, se sentant piquée, elle éloigne son faon avec son bois,
et l’oblige à aller chercher à vivre ailleurs qu’auprès d’elle. Cette
occupation n’est pas la seule qu’aient les femmes; elles font les
habits, les souliers et les bottes des Lapons.
Elles tirent l’étain pour en revêtir le fil. Elles font cela avec les
dents; et tenant un os de renne dans lequel il y a plusieurs trous de
différentes grosseurs, elles passent leur étain dans le plus grand, puis
dans un plus petit, jusqu’à ce qu’il soit en l’état qu’elles le
souhaitent, et propre pour couvrir le fil de renne, dont elles ornent
leurs habits et tout ce qu’elles travaillent. Ce fil se fait, comme je
vous ai déjà dit, avec des nerfs de rennes pilés, qu’elles tirent par
filets, et le filent ensuite sur leur joue, en le mouillant de temps en
temps, et le tournant continuellement. Elles n’ont point d’autre manière
pour faire le fil. Tous les harnais des rennes sont faits aussi par les
femmes. Ces harnais sont faits de peaux de rennes. Le poitrail est orné
de quantité de figures, faites avec du fil d’étain, d’où pendent
plusieurs petites pièces de serge de toutes sortes de couleurs, qui font
une espèce de frange. La sonnette est au milieu, et il n’y a rien qui
donne la vigueur à cet animal et qui le réjouisse davantage que le bruit
qu’il fait avec cette sonnette en courant.
Puisque j’ai commencé à vous parler des occupations des femmes dans ce
pays, cela me donnera occasion de vous parler de l’emploi des hommes. Je
vous dirai d’abord, parlant en général, que tous les habitants de ce
pays sont naturellement lâches et paresseux, et qu’il n’y a que la faim
et la nécessité qui les chassent de leur cabane et les obligent à
travailler. Je dirais que ce vice commun peut provenir du climat, qui
est si rude qu’il ne permet pas facilement de s’exposer à l’air, si je
ne les avais trouvés aussi fainéants pendant l’été qu’ils le sont
pendant l’hiver. Mais enfin, comme ils sont obligés de chercher toujours
de quoi vivre, la chasse et la pêche font leur occupation presque
continuelle. Ils chassent l’hiver et pêchent pendant l’été, et font
eux-mêmes tous les instruments nécessaires pour l’un et l’autre de ces
emplois. Ils se servent pour leurs barques du bois de sapin, qu’ils
cousent avec du fil de renne, et les rendent si légères qu’un homme seul
en peut facilement porter une sur son épaule. Ils ont besoin d’avoir
quantité de ces barques à cause des torrents qui se rencontrent souvent;
et comme ils ne peuvent pas les monter, ils en ont d’un côté et d’un
autre en plusieurs endroits. Ils les laissent sur le bord après les
avoir tirées sur terre, et mettent dedans trois ou quatre grosses
pierres, de crainte que le vent ne les enlève. Ce sont eux qui font
leurs filets, et les cordes pour les tenir. Ces filets sont de fil de
chanvre, qu’ils achètent des marchands. Ils les frottent souvent d’une
certaine colle rouge, qu’ils font avec de l’écaille de poisson séchée à
l’air, afin de les rendre plus forts et moins sujets à la pourriture.
Pour les cordes, ils les fabriquent d’écorce de bouleau ou de racine de
sapin. Elles sont extrêmement fortes lorsqu’elles sont dans l’eau. Les
hommes s’occupent encore à faire les traîneaux de toutes les sortes, les
uns pour porter leurs personnes (qu’ils appellent _pomes_), et les
autres pour le bagage. Ces derniers sont nommés _raddakères_, et sont
fermés comme des coffres. Ils font aussi les arcs et les flèches. Les
arcs sont composés de deux morceaux de bois mis l’un dessus l’autre.
Celui de dessous est de sapin brûlé, et l’autre de bouleau. Ces bois
sont collés ensemble, et revêtus tout du long d’une écorce de bouleau
très-mince, en sorte qu’on ne saurait voir ce qu’elle renferme. Leurs
flèches sont différentes: les unes sont seulement de bois, fort grosses
par le bout, et elles servent à tuer (ou, pour mieux dire, à assommer)
les petits-gris, les hermines, les martres, et d’autres animaux dont on
veut conserver la peau. Il y en a d’autres, armées d’os de rennes,
faites en forme de harpon, et hautes sur le bout: cette flèche est
grosse et pesante. Celles-là servent contre les oiseaux et ne peuvent
sortir de la plaie quand elles y sont une fois entrées: elles empêchent
aussi, par leur pesanteur, que l’oiseau ne puisse s’envoler, et emporter
avec lui la flèche et l’espérance du chasseur. Les troisièmes sont
ferrées en forme de lancette, et on les emploie contre les grosses
bêtes, comme sont les ours, les rennes sauvages; et toutes ces flèches
se mettent dans un petit carquois fait d’écorce de bouleau, que le
chasseur porte à sa ceinture. Au reste, les Lapons sont extrêmement
adroits à se servir de l’arc, et ils font pratiquer à leurs enfants ce
qu’autrefois plusieurs peuples belliqueux voulaient qu’ils sussent
faire; car ils ne leur donnent point à manger, qu’auparavant ils n’aient
touché un but préparé, ou abattu quelque marque qui sera sur le sommet
des pins les plus élevés.
Tous les ustensiles qui servent au ménage sont faits de la main des
hommes; les cuillers, d’os de renne, qu’ils ornent de figures, dans
lesquelles ils mettent une certaine composition noire. Ils font des
fermetures de sac avec des os de rennes, de petits paniers d’écorce et
de jonc, et de ces planches dont ils se servent pour courir sur la
neige, et avec lesquelles ils poursuivent et attrapent les bêtes les
plus vites. La description de ces planches est ci-devant.
Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que les hommes font toujours la
cuisine, et qu’ils accommodent tout ce qu’ils prennent, soit à la
chasse, soit à la pêche: les femmes ne s’en mêlent jamais qu’en
l’absence du mari.