qui était à l’endroit où le lac commence à former le fleuve. Il y a
longtemps, monsieur, que je vous parle des maisons des Lapons, sans vous
en avoir fait la description; il faut contenter votre curiosité.
Les Lapons n’ont aucune demeure fixe, mais ils vont d’un lieu à un
autre, emportant avec eux tout ce qu’ils ont. Ce changement de place se
fait, ou pour la commodité de la pêche, dont ils vivent, ou pour la
nourriture de leurs rennes, qu’ils cherchent ailleurs lorsqu’elle est
consommée dans l’endroit où ils vivaient. Ils se mettent ordinairement
pendant l’été sur le bord des lacs, à l’endroit où sont les torrents; et
l’hiver ils s’enfoncent davantage dans les bois, aux endroits où ils
croient trouver de quoi chasser. Ils n’ont pas de peine à déménager
promptement: en un quart d’heure ils ont plié toute leur maison, et
chargent tous leurs ustensiles sur des rennes, qui leur sont d’un
merveilleux secours; ils en ont en cette occasion cinq ou six sur
lesquels ils mettent tout leur bagage, comme nous faisons sur nos
chevaux, et les enfants qui ne sauraient marcher.
Ces rennes vont les uns après les autres; le second est attaché d’une
longue courroie au col du premier, et le troisième est lié au second;
ainsi du reste. Le père de famille marche derrière ces rennes, et
précède tout le reste de son troupeau, qui le suit comme on voit les
moutons suivre le berger. Quand on est arrivé en un lieu propre pour
demeurer, l’on décharge les bêtes, et l’on commence à bâtir la maison.
Ils élèvent quatre perches qui font le soutien de tout leur bâtiment.
Ces bâtons sont percés à l’extrémité d’en haut, et joints ensemble d’un
autre sur lequel sont appuyées quantité d’autres perches qui forment
tout l’édifice, et font le même effet que ferait une cloche. Toutes ces
perches servent à soutenir une grosse toile qu’ils appellent _waldmar_,
qui fait ensemble et les murailles et le fort de la maison. Les plus
riches emploient une double couverture pour se mieux garantir des pluies
et des vents, et les pauvres se servent de gazon. Le feu est au milieu
de la cabane, et la fumée sort par un trou qu’ils laissent pour cela au
sommet. Ce feu est continuellement allumé pendant l’hiver et pendant
l’été: ce qui fait que la plupart des Lapons perdent la vue lorsqu’ils
arrivent sur l’âge. La crémaillère pend du haut du toit sur le feu:
quelques-unes sont faites de fer; mais la plupart sont d’une branche de
bouleau, au bout de laquelle il y a un crochet. On voit toujours un
chaudron qui pend sur le feu, et particulièrement l’hiver lorsqu’ils
font fondre la neige; et lorsque quelqu’un veut boire, il prend de la
neige dans une grande cuiller, et l’arrose de cette eau bouillante,
jusqu’à ce qu’elle soit entièrement fondue. Le plancher de leur cabane
est fait de branches de bouleau ou de pin, qu’ils jettent en confusion
pour leur servir de lit. Voilà, monsieur, quelles sont les habitations
des Lapons. Là sont les vieux comme les jeunes, les hommes et les
femmes, les pères et les enfants. Ils couchent tous ensemble sur des
peaux de rennes, tout nus, ce qui occasionne bien souvent des désordres
fort dangereux. La porte de la cabane est extrêmement étroite, et si
basse qu’il y faut entrer à genoux; ils la tournent ordinairement au
midi, afin d’être moins exposés au vent du nord.
Il y a encore une autre sorte de cabane qui est fixe, et qu’ils font de
figure hexagone, avec des pins qu’ils emboîtent les uns sur les autres,
et dont les fentes sont bouchées de mousse. Celles-là appartiennent aux
plus riches, qui ne laissent pas de changer de demeure comme les autres,
mais qui reviennent toujours au bout de quelque temps au même endroit,
qui est ordinairement sur le bord des cataractes qui apportent une
grande commodité pour la pêche.
Ce fut dans une de ces cabanes que nous passâmes la nuit. Elle n’était
couverte que de branches entrelacées qui soutenaient de la mousse. Nous
y rencontrâmes deux Lapons que nous saluâmes en leur donnant la main, et
leur disant _pourist_, qui est la salutation laponne, qui veut dire
_bienvenu_. Ces pauvres gens nous saluèrent de même et nous rendirent le
salut par le mot _pourist oni, soyez le bienvenu aussi_. Ils
accompagnèrent ces mots de leur révérence ordinaire, qu’ils font à la
mode des Moscovites, en fléchissant les deux genoux. Nous ne manquâmes
pas, pour faire connaissance, de leur donner de l’eau-de-vie, et de cinq
ou six sortes; de manière qu’en ayant trop pris pour leur tête, et la
cervelle commençant à leur tourner, un d’eux voulut faire le sorcier, et
prit son tambour. Comme cet article est le point de leur superstition le
plus essentiel, vous voulez bien, monsieur, que je vous parle de leur
religion.
Tout le monde sait que les peuples les plus voisins du Septentrion ont
toujours été adonnés à l’idolâtrie et à la magie. Les Finlandais y ont
excellé par-dessus tous les autres, et on les dirait aussi savants dans
cet art diabolique, que s’ils avaient eu pour maître Zoroastre ou Circé.
Les anciens les connaissaient pour tels; et un auteur danois, en parlant
des Finlandais, desquels les Lapons sont sortis, disait: _Tunc
Biarmenses, arma artibus permutantes, carminibus in nimbos solvere
cœlum, lætamque aeris faciem tristi imbrium aspergine confuderunt._ «Les
Biarmiens, employant leur art au défaut des armes, changent les temps
sereins en des tempêtes cruelles, et remplissent le ciel de nuages par
leurs enchantements.» Cela fait connaître que les Biarmiens qui sont les
Finlandais d’à présent, étaient aussi méchants soldats qu’ils étaient
grands magiciens. Il en parle encore en un autre endroit en ces termes:
_Sunt Finni ultimi septentrionis populi; vix quidem habitabilem orbis
terrarum partem cultura complent: acer iisdem telorum est usus; non alia
gens promptiore jaculandi peritia fruitur; grandibus et latis sagittis
dimicant, incantationum studiis incumbunt_, etc. «Les Finlandais sont,
dit-il, les derniers peuples qui habitent vers le Septentrion; ils
vivent dans la partie du monde la moins habitable, et se servent si bien
de traits, qu’il n’y a point de nation plus adroite à tirer de l’arc;
ils combattent avec des flèches fort longues et fort larges, et
s’étudient aux enchantements.»
Si les Finlandais étaient autrefois si adonnés à la magie, les Lapons,
qui en descendent, ne le sont pas moins aujourd’hui: ils ne sont
chrétiens que par politique et par force. L’idolâtrie, qui est beaucoup
plus palpable, et qui frappe plus les sens que le culte du vrai Dieu, ne
saurait être arrachée de leur cœur. Les erreurs des Lapons se peuvent
réduire à deux chefs: on peut rapporter au premier tout ce qu’ils ont de
superstitieux et de païen et au second leurs enchantements et leur
magie. Leur première superstition est d’observer ordinairement les jours
malheureux, pendant lesquels ils ne veulent point aller chasser, et
croient que leurs arcs se rompraient ces jours-là, qui sont les jours de
Sainte-Catherine, Saint-Marc et autres. Ils ont de la peine à se mettre
en chemin le jour de Noël, qu’ils croient malheureux. La cause de cette
superstition vient de ce qu’ils ont mal entendu ce qui se passa ce
jour-là, quand les anges descendirent du ciel et épouvantèrent les
pasteurs; et ils croient que des esprits malins se promènent ce jour-là
dans les airs, qui pourraient leur nuire. Ils sont encore assez
superstitieux de croire qu’il reste quelque chose après la mort, appelé
mânes, qu’ils appréhendent fort; et lorsque quelqu’un meurt en dispute
avec quelque autre, il faut qu’un tiers se transporte au lieu de la
sépulture, et qu’il fasse l’accord de pacification entre celui qui est
vivant et celui qui est mort. C’est là proprement l’erreur des païens,
qui appelaient mânes _quasi qui maneant post obitum_. Tout cela n’est
que superstition; mais vous allez voir ce qu’ils ont d’impie, de païen,
de magique.
Premièrement, ils mêlent indifféremment Jésus-Christ avec leurs faux
dieux, et ils font un tout de Dieu et du diable, qu’ils croient pouvoir
adorer suivant leur fantaisie. Ce mélange se remarque particulièrement
sur leurs tambours, où ils mettent _Storiunchar_ avec sa famille
au-dessus de Jésus-Christ et de ses apôtres. Ils ont trois dieux
principaux: le premier s’appelle Thor, ou _dieu du tonnerre_; le second
Storiunchar; et le troisième Parjute, qui veut dire _le soleil_.
Ces trois dieux sont adorés des Lapons de Lula et de Pitha seulement,
car ceux de Kimiet et de Torno, parmi lesquels j’ai vécu, n’en
connaissent qu’un, qu’ils appellent Seyta, et qui est le même chez eux
que Storiunchar chez les autres. Ces dieux sont faits d’une pierre
longue, sans autre figure que celle que la nature lui a donnée, et telle
qu’ils la trouvent sur les bords des lacs; en sorte que toute pierre
faite d’une manière particulière, raboteuse, pleine de trous et de
concavités, est pour eux un dieu; et plus elle est extraordinaire, plus
ils ont de vénération pour elle.
Thor est le premier des dieux; et c’est celui qu’ils croient maître du
tonnerre, et qu’ils arment d’un marteau. Storiunchar est le second, qui
est le vicaire du premier; comme qui dirait, Thorjunchar, _lieutenant de
Thor_.
Il préside à tous les animaux, aux oiseaux comme aux poissons; et comme
c’est celui dont ils ont le plus besoin, c’est à lui aussi à qui ils
font plus de sacrifices pour se le rendre favorable. Ils le mettent
ordinairement sur le bord des lacs et dans les forêts, où il étend sa
juridiction et fait voir son pouvoir. Le troisième dieu, qu’ils ont de
commun avec quelques autres païens, est le soleil, pour lequel ils ont
une grande vénération, à cause des grandes commodités qu’ils en
reçoivent. C’est celui de tous les trois qu’ils ont, ce me semble, le
plus de sujet d’adorer. Premièrement il chasse, à son approche, le froid
qui les a tourmentés pendant plus de neuf mois; il découvre la terre et
donne la nourriture à leurs rennes; il ramène un jour qui dure quelques
mois, et dissipe les ténèbres dans lesquelles ils ont été ensevelis fort
longtemps: ce qui fait qu’en son absence ils ont un grand respect pour
le feu, qu’ils prennent pour une vive représentation du soleil, et qui
fait en terre ce que l’autre fait dans les cieux.
Quoique chaque famille ait ses dieux particuliers, les Lapons ne
laissent pas d’avoir des endroits généraux où ils en ont de communs. Je
vous parlerai dans la suite d’un de ces lieux où j’ai été moi-même voir
leurs autels; et c’est là qu’ils font ordinairement les sacrifices dans
la manière suivante.
Lorsque les Lapons ont connu, par l’exploration du tambour, que leur
dieu est altéré de sang et qu’il demande une offrande, ils conduisent la
victime, qui est un renne mâle, à l’endroit où est l’autel du dieu à qui
ils veulent sacrifier, et ne permettent à aucune femme ou fille
d’approcher de ce lieu, à qui il est aussi défendu de sacrifier: ils
tuent la victime au pied de l’autel, en lui perçant le cœur d’un coup de
couteau qu’ils lui enfoncent dans le côté; puis, approchant de l’autel
avec respect, ils prennent de la graisse de l’animal, et du sang le plus
proche du cœur, dont ils frottent leur dieu avec révérence, en lui
faisant des croix avec le même sang. On met derrière l’idole la corne
des pieds, les os et les cornes; on pend d’un côté un fil rouge orné
d’étain, et de l’autre les parties avec lesquelles l’animal augmente son
espèce. Le sacrificateur emporte chez lui tout ce qui peut être mangé,
et laisse seulement les cornes à son dieu. Mais quand il arrive que
l’autel du dieu à qui ils veulent sacrifier est sur le sommet des
montagnes inaccessibles où ils croient qu’il demeure, alors, comme ils
ne peuvent le frotter du sang de la victime, ils prennent une petite
pierre qu’ils trempent dedans, et la jettent au lieu où ils ne sauraient
aller.
Ils n’offrent pas seulement des sacrifices aux dieux; ils en font aussi
aux mânes de leurs parents ou de leurs amis, pour les empêcher de leur
faire du mal. La différence qu’ils apportent dans le sacrifice des mânes
est que le fil, qui est rouge à l’autre, est noir à celui-ci, et qu’ils
enterrent les restes des bêtes, comme sont les os et le bois, et ne les
laissent pas découverts comme ils font sur les autels.
Voilà, monsieur, ce qu’ils ont de semblable avec les païens: voyons
présentement ce qu’ils ont de particulier dans leur art magique. Quoi
que les rois de Suède aient pu faire par leurs édits menaçants, et par
le châtiment de quelques sorciers, ils n’ont pu abolir entièrement le
commerce que les Lapons ont avec le diable; ils ont fait seulement que
le nombre en est plus petit, et que ceux qui le font encore n’osent le
professer ouvertement.
Entre plusieurs enchantements dont ils sont capables, l’on dit qu’ils
peuvent arrêter un vaisseau au milieu de sa course, et que le seul
remède pour empêcher la force de ce charme est de répandre des
purgations de femme, dont l’odeur est insupportable aux malins esprits.
Ils peuvent aussi changer la face du ciel et le couvrir de nuages; et ce
qu’ils font le plus facilement, c’est de vendre le vent à ceux qui en
ont besoin; et ils ont pour cela un mouchoir qu’ils nouent en trois
endroits différents, et qu’ils donnent à celui qui en a besoin. S’il
dénoue le premier, il excite un vent doux et supportable; s’il a besoin
d’un plus fort, il dénoue le second; et s’il vient à ouvrir le
troisième, il excitera pour lors une tempête épouvantable. L’on dit que
cette manière de vendre le vent est fort ordinaire dans ce pays, et que
les moindres petits sorciers ont ce pouvoir, pourvu que le vent dont ils
ont besoin commence un peu à souffler, et qu’il faille seulement
l’exciter. Comme je n’ai rien vu de tout ce dont je parle, je n’en dirai
rien: mais pour ce qui est du tambour, je vous en puis dire quelque
chose de plus certain.
Cet instrument, avec lequel ils font tous leurs charmes, et qu’ils
appellent _kannus_, est fait du tronc d’un pin et d’un bouleau qui croît
en un certain endroit, et dont les veines doivent aller de l’orient au
couchant. Ce _kannus_ n’est fait que d’un seul morceau de bois creusé
dans son épaisseur, en ovale, et dont le dessous est convexe, dans
lequel ils font deux trous assez longs pour passer le doigt, et pour
pouvoir le tenir plus ferme. Le dessus est couvert d’une peau de renne,
sur laquelle ils peignent en rouge quantité de figures, et dont l’on
voit pendre plusieurs anneaux de cuivre et quelques morceaux d’os de
renne. Ils peignent ordinairement les figures suivantes: ils font
premièrement, vers le milieu du tambour, une ligne qui va
transversalement, au-dessus de laquelle ils mettent les dieux qu’ils ont
en plus grande vénération, comme Thor avec ses valets, et Seyta; et ils
en tirent une autre un peu plus bas comme l’autre, mais qui ne s’étend
que jusqu’à la moitié du tambour: là l’on voit l’image de Jésus-Christ
avec deux ou trois apôtres. Au-dessus de ces lignes sont représentés la
lune, les étoiles et les oiseaux; mais la place du soleil est au-dessous
de ces mêmes lignes, sous lequel ils mettent les ours, les serpents. Ils
y représentent aussi les animaux, quelquefois des lacs et des fleuves.
Voilà, monsieur, quelle est la figure d’un tambour; mais ils ne mettent
pas sur tous la même chose, car il y en a où sont peints des troupeaux
de rennes, pour savoir où ils les doivent trouver, quand il y en a
quelqu’un de perdu. Il y a des figures qui font connaître le lieu où ils
doivent aller pour la pêche, d’autres pour la chasse, quelques-unes pour
savoir si les maladies dont ils sont atteints doivent être mortelles ou
non; ainsi de plusieurs autres choses dont ils sont en doute.
Il faut deux choses pour se servir du tambour: l’indice, qui doit
marquer la chose qu’ils désirent; et le marteau pour frapper dessus le
tambour, et pour mouvoir cet indice jusqu’à ce qu’il se soit arrêté fixe
sur quelque figure. Cet indice est fait ordinairement d’un morceau de
cuivre fait en forme de bossettes qu’on met au mors des chevaux, d’où
pendent plusieurs autres petits anneaux de même métal. Le marteau est
fait d’un seul os de renne, et représente la figure d’un grand T. Il y
en a qui sont faits d’une autre forme; mais ce sont là les manières les
plus ordinaires. Ils ont cet instrument en telle vénération, qu’ils le
tiennent toujours enveloppé dans une peau de renne, ou quelque autre
chose; et ils ne le font jamais entrer dans la maison par la porte
ordinaire par où les femmes passent; mais ils le prennent ou pardessus
le drap qui entoure leur cabane, ou par le trou qui donne passage à la
fumée. Ils se servent ordinairement du tambour pour trois choses
principales: pour la chasse et la pêche, pour les sacrifices, et pour
savoir les choses qui se font dans les pays les plus éloignés; et
lorsqu’ils veulent connaître quelque chose de cet article, ils ont soin
premièrement de bander la peau du tambour en l’approchant du feu; puis
un Lapon se mettant à genoux avec tous ceux qui sont présents, il
commence à frapper en rond sur son tambour; et, redoublant les coups
avec les paroles qu’il prononce comme un possédé, son visage devient
bleu, son crin se hérisse, et il tombe enfin sur la face sans mouvement.
Il reste en cet état autant de temps qu’il est possédé du diable, et
qu’il en faut à son génie pour rapporter un signe qui fasse connaître
qu’il a été au lieu où on l’a envoyé; puis, revenant à lui-même, il dit
ce que le diable lui a révélé, et montre la marque qui lui a été
apportée.
Le second usage, qui est moins considérable, et qui n’est pas aussi
violent, est pour connaître le succès des maladies, qu’ils apprennent
par la fixation de l’indice sur les figures heureuses ou malheureuses.
Le troisième, qui est le moindre de tous, leur montre de quel côté ils
doivent tourner pour avoir une bonne chasse; et lorsque l’indice, agité
plusieurs fois, s’arrête à l’orient ou à l’occident, au midi ou au
septentrion, ils infèrent de là qu’en suivant le côté qui leur est
marqué, ils ne seront pas malheureux.
Ils ont encore un quatrième sujet pour lequel ils se servent du tambour,
et connaissent si leurs dieux veulent des sacrifices, et de quelle
nature ils les veulent. Si l’indice s’arrête sur la figure qui
représente Thor ou Seyta, ils offrent à celui-là, et connaissent de même
quelle victime lui plaît davantage.
Voilà, monsieur, de quel usage est ce tambour lapon si merveilleux, et
dont nous ne connaissons pas l’usage en France. Pour moi, qui crois
difficilement aux sorciers, et qui n’ai rien vu de ce que je vous écris,
je démentirais volontiers l’opinion générale de tout le monde, et de
tant d’habiles gens qui m’ont assuré que rien n’était plus vrai, que les
Lapons pouvaient connaître les choses éloignées. Jean Tornæus, dont je
vous ai parlé, prêtre de la province de Torno, homme extrêmement savant,
et à la foi duquel je m’en rapporterais aisément, assure que cela lui
est arrivé tant de fois, et que certains Lapons lui ont dit si souvent
tout ce qui s’était passé dans son voyage, jusqu’aux moindres
particularités, qu’il ne fait aucune difficulté de croire tout ce qu’on
en dit. Les archives de Berge font foi d’une chose arrivée à un valet
marchand, qui, voulant savoir ce que son maître faisait en Allemagne,
alla trouver un certain Lapon fort renommé; et ayant écrit la déposition
du sorcier dans les livres de la ville, la chose se trouva véritable, et
le marchand avoua que le maître un tel jour avait couché avec une fille.
Comme le Lapon avait dit mille autres histoires de cette nature, qui
m’ont été contées dans le pays par tant de gens dignes de foi, je vous
avoue, monsieur, que je ne sais qu’en croire.
Que ce que je vous mande soit vrai ou faux, il est constant que les
Lapons ont une aveugle croyance aux effets du tambour, dans laquelle ils
s’affermissent tous les jours par les succès étranges qu’ils en voient
arriver. S’ils n’avaient que cet instrument pour exercer leur art
diabolique, cela ne ferait de mal qu’à eux-mêmes, mais ils ont encore un
autre moyen pour porter le mal, la douleur, les maladies, et la mort
même, à ceux qu’ils veulent affliger. Ils se servent pour cela d’une
petite boule de la grosseur d’un œuf de pigeon, qu’ils envoient par tous
les endroits du monde dans une certaine distance, suivant que leur
pouvoir est étendu; et s’il arrive que cette boule enflammée rencontre
quelqu’un par le chemin, soit un homme ou un animal, elle ne va pas plus
loin, et fait le même effet sur celui qu’elle a frappé que sur la
personne qu’elle devait frapper. Le Français qui nous servit
d’interprète pendant notre voyage en Laponie, et qui avait demeuré
trente ans à Swapavara, nous assura en avoir vu plusieurs fois passer
autour de lui. Il nous dit qu’il était impossible de connaître la forme
que cela pouvait avoir. Il nous assura seulement que cette boule volait
d’une extrême vitesse, et laissait après soi une petite trace bleue
qu’il était facile de distinguer. Il nous dit même qu’un jour, passant
sur une montagne, son chien, qui le suivait d’assez près fut atteint
d’un de ces _gans_ (car c’est ainsi qu’ils appellent ces boules), dont
il mourut sur-le-champ, quoiqu’il fût plein de vie un moment devant. Il
chercha l’endroit par où son chien pouvait avoir été blessé, et vit un
trou sous sa gorge, sans pouvoir trouver dans son corps ce qui l’avait
frappé. Ils conservent ces _gans_ dans des sacs de cuir; et ceux qui
sont les plus méchants ne laissent guère passer de jours qu’ils ne
jettent quelqu’un de ces _gans_, qu’ils laissent ravager dans l’air
lorsqu’ils n’ont personne à qui les jeter; et quand il arrive qu’un
Lapon qui se mêle du métier est en colère contre quelque autre de la
même profession, et lui veut faire du mal, son _gans_ n’a aucun pouvoir,
si l’autre est plus expert dans son art, et s’il est plus grand diable
que lui. Tous les habitants du pays appréhendent extrêmement ces
émissaires; et ceux qui sont connus pour avoir le pouvoir de les jeter
sont extrêmement respectés, et personne n’ose leur faire du mal. Voilà,
monsieur, tout ce que j’ai pu apprendre de leur art magique par mon
expérience, et par le récit qui m’en a été fait par tous les gens du
pays, que je croyais extrêmement dignes de foi, et particulièrement par
les prêtres, que j’ai consultés sur toutes ces choses.