La peau leur sert pour se garantir des injures de l’air; en hiver ils

s’en servent avec le poil, et en été ils ont des peaux dont ils l’ont

fait tomber. La chair de cet animal est pleine de suc, grasse, et

extrêmement nourrissante; et les Lapons ne mangent point d’autre viande

que de celle de renne. Les os leur sont d’une utilité merveilleuse pour

faire des arbalètes et des arcs, pour armer leurs flèches, pour faire

des cuillers, et pour orner tous les ouvrages qu’ils veulent faire. La

langue et la moelle des os est ce qu’ils ont de plus délicat parmi eux;

et les amants portent de ces mets à leurs maîtresses, comme les plus

exquis, qu’ils accompagnent ordinairement de chair d’ours et de castor.

Ils boivent souvent le sang; mais ils le conservent plus ordinairement

dans la vessie de cet animal, qu’ils exposent au froid, et le laissent

condenser et prendre un corps en cet état; et lorsqu’ils veulent faire

du potage, ils en coupent ce qu’ils ont de besoin, et le font bouillir

avec du poisson. Ils n’ont point d’autres fils que ceux qu’ils tirent

des nerfs, qu’ils filent sur la joue de ces animaux. Ils se servent des

plus fins pour faire leurs habits, et ils emploient les plus gros pour

coudre ensemble les planches de leurs barques. Ces animaux ne

fournissent pas seulement aux Lapons de quoi se vêtir et de quoi manger,

ils leur donnent aussi de quoi boire. Le lait de renne est le seul

breuvage qu’ils aient; et parce qu’il est extrêmement gras et tout à

fait épais, ils sont obligés d’y mêler presque la moitié d’eau. Ils ne

tirent de ce lait que demi-setier par jour des meilleures rennes, qui ne

donnent même du lait que lorsqu’elles ont un veau. Ils en font des

fromages très-nourrissants; et les pauvres gens, qui n’ont pas le moyen

de tuer leurs rennes pour manger, ne se servent point d’autre

nourriture. Ces fromages sont gras et d’une odeur assez forte, mais ils

sont fades, comme étant faits et mangés sans sel.

La plus grande commodité qu’on retire des rennes, c’est pour faire

voyage et pour porter des fardeaux. Nous avions tant de fois entendu

parler avec étonnement de la manière dont les Lapons se servent de ces

animaux pour marcher, que nous voulûmes dans le moment satisfaire notre

curiosité, et voir ce que c’est qu’un renne attelé à un traîneau. Nous

fîmes dans le moment venir une de ces machines que les Lapons appellent

_pulaha_, et que nous nommons traîneau, dont j’ai fait la description

ci-devant. Nous y fîmes attacher le renne sur le devant, de la distance

que sont ordinairement les chevaux, à ce morceau de bois dont j’ai

parlé, qu’ils appellent _jacolaps_. Il n’a pour collier qu’un morceau de

peau où le poil est resté, d’où descend vers le poitrail un trait qui

lui passe sous le ventre entre les jambes, et va s’attacher à un trou

qui est sur le devant du traîneau. Le Lapon n’a pour guide qu’une seule

corde attachée à la racine du bois de l’animal, qu’il jette diversement

sur le dos de la bête, tantôt d’un côté et tantôt d’un autre, et lui

fait connaître le chemin en la tirant du côté qu’elle doit tourner.

Nous allâmes ce jour-là, pour la première fois, dans ces traîneaux avec

un plaisir incroyable; et c’est dans cette voiture que l’on fait en peu

de temps un chemin considérable. On avance avec plus ou moins de

diligence, suivant que le renne est plus ou moins vite et vigoureux. Les

Lapons en nourrissent exprès de bâtards, qui sont produits d’un mâle

sauvage et d’une femelle domestique, comme je vous ai déjà dit; et

ceux-là sont beaucoup plus vites que les autres et plus propres pour le

voyage. Zieglerus dit qu’un renne peut en un jour changer trois fois

d’horizon, c’est-à-dire joindre trois fois le signe qu’on aura découvert

le plus éloigné. Cet espace de chemin, quoique très-considérable et fort

bien exprimé, ne donne pas bien à connaître la diligence que peut faire

un renne. Les Lapons la désignent mieux, en disant qu’on peut faire

vingt milles de Suède, ou cinquante lieues, en ne comptant que deux

lieues et demie de France pour un mille de Suède. Les milles de Suède

sont de 6,600 toises, et les lieues de France de 2,600 toises; cependant

ordinairement le mille de Suède passe pour trois lieues de France. Cette

supputation satisfait plus que l’autre. Mais comme on étend le jour

autant qu’on veut, et que les Lapons ne distinguent point si c’est le

jour naturel de vingt-quatre heures, ou la journée que fait un voyageur,

il est plus à propos, pour donner à comprendre ce qu’un renne peut faire

par heure, au moins autant que je l’ai remarqué par la supputation qui

précède, et par ma propre expérience, de dire qu’un bon renne entier,

comme sont ceux qui se rencontrent dans la Laponie _Kimi lapmarch_, qui

sont renommés pour les plus vites et les plus vigoureux, peut faire par

heure, étant poussé, six lieues de France; encore faut-il pour cela que

la neige soit fort unie et fort gelée: il est vrai qu’il ne peut pas

résister longtemps à ce travail, et il faut qu’il se repose après sept

ou huit heures de fatigue. Ceux qu’on veut ménager davantage ne feront

pas tant de chemin, mais dureront aussi plus longtemps. Ils résisteront

au travail pendant douze ou treize heures, au bout desquelles il est

nécessaire qu’ils se reposent un jour ou deux, si l’on ne veut pas

qu’ils crèvent au traîneau.

Ce chemin, comme vous voyez, monsieur, est très-considérable; et s’il y

avait des postes de rennes établies en France, il ne serait pas bien

difficile d’aller de Paris à Lyon en moins de vingt-six heures. La

diligence serait belle; mais quoiqu’il semble que cette manière de

voyager soit fort commode, on en serait beaucoup plus fatigué. Les sauts

qu’il faut faire, les fossés qu’il faut franchir, les pierres sur

lesquelles il faut passer, et le travail continuel nécessaire pour

s’empêcher de verser, et pour se relever quand on est tombé, feraient

qu’on aimerait beaucoup mieux aller plus doucement, et essuyer moins de

risques.

Quoique ces animaux se laissent assez facilement conduire, il s’en

trouve néanmoins beaucoup de rétifs, et qui sont presque indomptables;

en sorte que, lorsque vous les poussez trop vite, ou que vous voulez

leur faire faire plus de chemin qu’ils ne veulent, ils ne manquent pas

de se retourner; et, se dressant sur leurs pieds de derrière, ils

viennent fondre avec une telle furie sur celui qui est dans le traîneau,

qui ne peut ni se défendre ni sortir, à cause des liens qui

l’embarrassent, qu’ils lui cassent souvent la tête, et le tuent

quelquefois avec leurs pieds de devant, desquels ils sont si forts,

qu’ils n’ont point d’autres armes pour se défendre contre les loups.

Les Lapons, pour se parer des insultes de ces animaux, n’ont point

d’autre remède que de se tourner contre terre, et de se couvrir de leur

traîneau, jusqu’à ce que leur colère soit un peu apaisée.

Ils ont encore une autre sorte de traîneau beaucoup plus grand, et fait

d’une autre manière, qu’ils appellent _racdakeris_. Ils s’en servent

pour aller quérir leur bois, et pour transporter leurs biens, lorsqu’ils

changent d’habitation.

Voilà, monsieur, la manière dont les Lapons voyagent l’hiver, lorsque la

neige couvre entièrement toute la terre, et que le froid a fait une

croûte glissante par-dessus. L’été, il faut qu’ils aillent à pied, car

les rennes ne sont pas assez forts pour les porter; et ils ne les

attellent point à des chariots, dont l’usage leur est tout à fait

inconnu, à cause de l’âpreté des chemins: ils ne laissent pas de porter

des fardeaux; et les Lapons prennent une forte écorce de bouleau, qu’ils

courbent en forme d’arc, et mettent sur la largeur ce qu’ils ont à

porter, qui n’excède pas de chaque côté le poids de quarante livres.

C’est de cette manière qu’ils portent pendant l’été leurs enfants

baptiser, et qu’ils suivent derrière.

La nourriture la plus ordinaire des rennes est une petite mousse blanche

extrêmement fine, qui croît en abondance par toute la Laponie; et

lorsque la terre est toute couverte de neige, la nature donne à ces

animaux un instinct pour connaître sous la neige l’endroit où elle peut

être; et aussitôt ils la découvrent en faisant un grand trou dans la

neige avec les pieds de devant, et ils font cela d’une vitesse

incroyable; mais quand le froid a si fort endurci la neige qu’elle est

aussi dure que la glace même, les rennes mangent pour lors une certaine

mousse faite comme une toile d’araignée, qui pend des pins, et que les

Lapons appellent _luat_.

Je pense déjà avoir dit que les rennes n’ont de lait que lorsqu’elles

ont un veau, qui tette pendant trois mois; et sitôt que le veau est

mort, elles n’ont plus de lait. Ils leur mettent des cocons de pin,

lorsqu’ils veulent qu’ils mangent; et quand ils tettent et qu’ils

piquent leur mère, elle leur donne des coups de cornes.

L’on dit de ces animaux qu’on leur parle à l’oreille, si l’on veut

qu’ils aillent d’un côté ou d’un autre; cela est entièrement faux: ils

vont presque toujours avec un conducteur qui en conduit six après lui;

et s’il arrive que quelqu’un veuille faire voyage en quelque endroit,

s’il peut trouver un renne de renvoi qui soit du pays où il veut aller,

il n’aura besoin d’aucun guide, et le renne le mènera à l’endroit où il

veut aller, quoiqu’il n’y ait aucun chemin tracé, et que la distance

soit de plus de quarante lieues.

Le samedi, nous nous mîmes en chemin pour aller à pied au logis du

prêtre, qui était éloigné de cinq milles, pour prendre ensuite notre

chemin au nord-ouest, et aller à Tornotresch, où nous devions trouver

les Lapons que nous cherchions. Nous ne fûmes pas plus tôt hors de

Swapavara, que nous trouvâmes de quoi souper: nous tuâmes trois ou

quatre oiseaux qu’on appelle en ce pays _fielripa_ ou _oiseau de

montagne_, et que les Grecs appelaient _lagopos_ ou _pied-velu_. Il est

de la grosseur d’une poule, et pendant l’été a le plumage du faisan,

mais tirant plus sur le brun, et est distingué en certains endroits de

marques blanchâtres. L’hiver, il est tout blanc. Le mâle imite, en

volant, le bruit d’un homme qui rirait de toute sa force. Il se repose

rarement sur les arbres. Au reste, je ne sais point de gibier dont le

goût soit si agréable. Il a ensemble et la délicatesse du faisan, et la

finesse de la perdrix: on en trouve en quantité sur les montagnes de ce

pays.

A deux milles de Swapavara nous rencontrâmes la barque des Lapons à qui

nous avions parlé le jour précédent, et qui devaient nous conduire à

Tornotresch. Ils avaient pêché toute la nuit, et nous apportèrent des

truites saumonées fort excellentes, qu’ils appellent en ce pays _œrlax_.

De là, continuant notre chemin par eau, nous vînmes camper sur une

petite hauteur. Nous passâmes la nuit au milieu des bois, dont nous nous

trouvâmes bien; car le froid fut extrêmement violent, et nous fûmes

obligés de faire un si beau feu pour nous garantir des bêtes, et

particulièrement des ours, que ce jour-là nous mîmes le feu à la forêt:

on oublia de l’éteindre en partant, et il prit avec tant de violence,

excité par une horrible tempête qui s’éleva, que, revenant quinze jours

après, nous le trouvâmes encore allumé en certains endroits de la forêt,

où il avait brûlé avec bien du succès; mais cela ne faisait mal à

personne, et les incendiaires ne sont point punis en ce pays.

Nous ne fîmes qu’un demi-mille le dimanche, à cause des torrents et d’un

vent impétueux qui nous terrassait à tous moments; et, pendant le temps

que nous fûmes à faire ce chemin à pied, nous n’avancions pas quatre pas

sans voir ou sans entendre tomber des pins d’une grosseur extrême, qui

causaient, en tombant, un bruit épouvantable qui retentissait par toute

la forêt. Cette tempête, qui dura tout le jour et la nuit, nous obligea

de rester, et de passer cette nuit, comme nous avions fait la

précédente, avec d’aussi grands feux, mais plus de précaution, pour ne

pas porter l’incendie où nous passions; ce qui faisait dire à nos

bateliers qu’il ne faudrait que quatre Français pour brûler en huit

jours tout le pays.

Le lendemain lundi, las d’être exposés à la bise sans avancer, nous ne

laissâmes pas, malgré la tempête qui durait encore, de nous mettre en

chemin sur un lac qui paraissait une mer agitée, tant les vagues étaient

hautes; et après quatre ou cinq heures de travail pour faire trois

quarts de mille, nous arrivâmes à l’église des Lapons, où demeurait le

prêtre.

Cette église s’appelle Chucasdes, et c’est le lieu où se tient la foire

des Lapons pendant l’hiver, où ils viennent troquer les peaux de rennes,

d’hermines, de martres et de petits-gris, contre de l’eau-de-vie, du

tabac, du _valmar_, qui est une espèce de gros drap dont ils se

couvrent, et duquel ils entourent leurs cabanes. Les marchands de Torno

et du pays voisin ne manquent pas de s’y trouver pendant ce temps, qui

dure depuis la Conversion de saint Paul, en janvier, jusqu’au deuxième

de février. Le bailli des Lapons, suivi du juge, s’y rendent en

personne, l’un pour recevoir les tributs qu’ils donnent au roi de Suède,

et l’autre pour terminer les différends qui pourraient être parmi eux,

et punir les coupables et les fripons, quoiqu’il s’en rencontre

rarement; car ils vivent entre eux dans une grande confiance, sans qu’on

ait entendu jamais parler de voleurs, qui auraient pourtant de quoi

faire facilement leurs affaires, les cabanes pleines de plusieurs choses

restant toutes ouvertes lorsqu’ils vont l’été en Norwége, où ils

demeurent trois ou quatre mois. Ils laissent au milieu des bois, sur le

sommet d’un arbre qu’ils ont coupé, toutes les munitions nécessaires; et

on entend rarement parler qu’ils aient été volés. Le pasteur, comme vous

pouvez croire, monsieur, ne s’éloigne pas dans ce temps; et c’est pour

lors qu’il reçoit les dîmes de peaux de rennes, de fromage, de gants, de

souliers, et autres choses, suivant le pouvoir de ceux qui lui font des

présents.

Les Lapons les plus chrétiens ne se contentent pas de donner à leurs

pasteurs, ils font aussi des offrandes à l’église. Nous avons vu

quantité de peaux de petits-gris qui pendaient devant l’autel; et quand

ils veulent détourner quelque maladie qui afflige leurs troupeaux, ou

demander à Dieu leur prospérité, ils portent des peaux de rennes à

l’église, et les étendent sur le chemin qui conduit à l’autel, par où il

faut nécessairement que le prêtre passe; et ils croient ainsi s’attirer

la bénédiction du ciel. Les prêtres ont beaucoup d’affaires pendant ce

temps; car comme la plupart ne viennent que cette fois à l’église

pendant toute l’année, il faut faire pendant huit ou quinze jours tout

ce qu’on ferait ailleurs en une année. C’est dans ce temps que la plus

grande partie fait baptiser les enfants, qu’ils enterrent les corps de

ceux qui sont morts pendant l’été; car lorsqu’il meurt quelqu’un dans le

temps qu’ils sont vers la mer Occidentale, ou dans quelque autre endroit

de la Laponie, comme ils ne sauraient apporter les corps, à cause de la

difficulté des chemins, et qu’ils n’ont point de commodité pour les

transporter, ils les enterrent sur le lieu où ils sont morts, dans

quelque caverne ou sous quelques pierres, pour les déterrer l’hiver,

lorsque la neige leur donne la commodité de les porter à l’église.

D’autres, pour éviter que les corps ne se corrompent, les mettent dans

le fond de l’eau, dans leur cercueil, qui est, comme j’ai dit, d’un

arbre creux ou de leur traîneau, et ne les tirent point que pour les

porter au cimetière. Ils font aussi leurs mariages pendant la foire:

comme tous leurs amis sont présents à cette action, ils la diffèrent

ordinairement jusqu’à ce temps, pour la rendre plus solennelle et se

divertir davantage.

Les marchandises que les Lapons apportent à ces foires sont des rennes

et des peaux de ces animaux: ils y débitent aussi des peaux de renards,

noires, rouges et blanches; de loutres, _gulonum_, de martres, de

castors, d’hermines, de loups, de petits-gris, et d’ours; des habits de

Lapons, des bottes, des gants et des souliers; de toutes sortes de

poissons secs et des fromages de rennes.

Ils changent cela contre de l’eau-de-vie, de gros draps, de l’argent, du

cuivre, du fer, du soufre, des aiguilles, des couteaux, et des peaux de

bœufs, qui leur sont apportées par les Moscovites. Leurs marchandises

ont toujours le même prix: un renne ordinaire se donne pour la valeur de

deux écus; quatre peaux vont pour un renne; un _limber_ de petits-gris,

composé de quarante peaux, est estimé la valeur d’un écu; une peau de

martre autant; celle d’ours se donne pour autant; et trois peaux

blanches de renard ne coûtent pas davantage. Le prix des marchandises

est limité de même: une demi-aune de drap est estimée un écu; une pinte

d’eau-de-vie autant; une livre de tabac vaut le même prix; et quand on

veut acheter des choses qui coûtent moins, le marché se fait avec une,

deux ou trois peaux de petits-gris, suivant que la chose est estimée.

Tous ces marchés ne se font plus avec la même franchise qu’ils se

faisaient autrefois; et comme les Lapons, qui agissaient avec fidélité

se sont vus trompés, la crainte qu’ils ont de l’être encore les met sur

leurs gardes à tel point, qu’ils se trompent plutôt eux-mêmes que d’être

trompés.

Il n’y a rien qui fasse mieux voir le peu de christianisme qu’ont la

plupart des Lapons, que la répugnance qu’ils ont d’aller à l’église pour

entendre le prêtre, et pour assister à l’office. Il faut que le bailli

ait soin de les y faire aller par force, en envoyant des gens dans leurs

cabanes pour voir s’ils y sont. Il y en a qui, pour s’exempter d’y

aller, lui donnent de l’argent; quelques-uns croient pouvoir se

dispenser d’assister à la prédication, en disant qu’ils y étaient

l’année passée, et d’autres s’imaginent avoir une excuse légitime de

s’absenter, en disant qu’ils sont d’une autre église à laquelle ils ont

été. Cela fait voir clairement qu’ils ne sont chrétiens que par force,

et qu’ils n’en donnent des marques que lorsqu’on les contraint de le

faire.

Nous fûmes occupés le reste de ce jour, et toute la matinée du mardi, à

graver sur une pierre des monuments éternels, qui devaient faire

connaître à la postérité que trois Français n’avaient cessé de voyager

qu’où la terre leur avait manqué, et que, malgré les malheurs qu’ils

avaient essuyés, et qui auraient rebuté beaucoup d’autres qu’eux, ils

étaient venus planter leur colonne au bout du monde, et que la matière

avait plutôt manqué à leurs travaux que le courage à les souffrir.

L’inscription était telle:

Gallia nos genuit; vidit nos Africa; Gangem

Hausimus, Europamque oculis lustravimus omnem:

Casibus et variis acti terraque marique,

Hic tandem stetimus, nobis ubi defuit orbis.

DE FERCOURT, DE CORBERON, REGNARD.

18 Augusti 1681.

Nous gravâmes ces vers sur la pierre et sur le bois; et quoique le lieu

où nous étions ne fût pas le véritable endroit pour les mettre, nous y

laissâmes pourtant ceux que nous avions gravés sur le bois, qui furent

mis dans l’église au-dessus de l’autel.

Nous portâmes les autres avec nous pour les mettre au bout du lac de

Tornotresch, d’où l’on voit la mer Glaciale, et où finit l’univers.

Lorsque les Lapons qui devaient nous conduire et nous montrer le chemin

furent arrivés de chez eux, où ils étaient allés pour prendre quelques

petites provisions, consistant en sept ou huit fromages de renne et

quelques poissons secs, nous partîmes de chez les prêtres sur les cinq

heures du soir et vînmes nous reposer à un torrent impétueux qu’ils

appellent Vaccho, où nous arrivâmes à une heure après minuit. Nous eûmes

le plaisir, tout le long du chemin, de voir le coucher et l’aurore du

soleil en même temps. Le soleil se coucha ce jour-là à onze heures et se

leva à deux, sans qu’on cessât de voir aussi clair qu’en plein midi.

Mais, lorsque les jours sont les plus longs, c’est-à-dire trois semaines

devant la Saint-Jean et trois semaines après, on le voit continuellement

pendant tout ce temps, sans qu’au plus bas de sa course il touche la

pointe des plus hautes montagnes. On est aussi, pendant les plus courts

jours de l’hiver, deux mois entiers sans le voir; et l’on monte à la

Chandeleur sur le sommet des montagnes, pour le regarder poindre pendant

un moment. La nuit n’est pourtant pas continuelle, et sur le midi il

paraît un petit crépuscule qui dure environ deux heures. Les Lapons,

aidés de cette lumière et de la réverbération de la neige, dont la terre

est toute couverte, prennent ce temps pour aller à la chasse et à la

pêche, qu’ils ne finissent point, quoique les rivières et les lacs

soient gelés partout, et en quelques endroits de la hauteur d’une pique:

mais ils font des trous dans la glace d’espace en espace, et poussent,

par le moyen d’une perche qui va dessous cette glace, leurs filets de

trou en trou, et les retirent de même. Mais ce qu’il y a de plus

surprenant, c’est que bien souvent ils rapportent dans des filets des

hirondelles qui se tiennent avec leurs pattes à quelque petit morceau de

bois. Elles sont comme mortes lorsqu’on les tire de l’eau, et n’ont

aucun signe de vie; mais lorsqu’on les approche du feu, et qu’elles

commencent à sentir la chaleur, elles remuent un peu, puis secouent

leurs ailes, et commencent à voler comme elles font en été. Cette

particularité m’a été confirmée par tous ceux à qui je l’ai demandée.

Nous nous mîmes le mercredi matin en chemin, et, après avoir passé de

l’autre côté du torrent, nous fîmes une petite lieue à pied. Nous

rencontrâmes dans notre chemin la cabane d’un Lapon, faite de feuilles

et de gazon: toutes ses hardes étaient derrière sa cabane sur des

planches, qui consistaient en quelques peaux de rennes, quelques outils

pour travailler, et plusieurs filets qui pendaient sur une perche. Après

avoir tout examiné, nous poursuivîmes notre route à l’ouest dans les

bois, sans suivre aucun chemin. Nous trouvâmes dans le milieu un magasin

de Lapon, construit sur quatre arbres qui faisaient un espace carré.

Tout cet édifice, couvert de quelques planches, était appuyé sur ces

quatre morceaux de bois, qui sont ordinairement de sapin, dont les

Lapons ôtent l’écorce, afin que particulièrement les loups et les ours

ne puissent monter sur ces arbres, qu’ils frottent de graisse et d’huile

de poisson. C’est dans ce magasin que les Lapons ont toutes leurs

richesses, qui consistent en poisson sec ou chair de rennes. Ces

garde-manger sont au milieu des bois, à deux ou trois lieues de

l’endroit où le Lapon a son habitation: le même en aura quelquefois deux

ou trois en différents endroits. C’est pourquoi, comme ils sont exposés

continuellement à la fureur des bêtes, ils emploient toute leur adresse

pour rendre leurs efforts vains; mais il arrive bien souvent, quoi

qu’ils puissent faire, que les ours détruisent tout le travail d’un

Lapon, et mangent en un jour tout ce qu’il aura amassé pendant une année

entière, ainsi qu’il arriva à un certain que nous trouvâmes sur le lac

de Tornotresch, et que nous rencontrâmes à notre retour, fort désolé de

ce que les ours avaient détruit son magasin, et dévoré tout ce qui était

dedans.

Ils ont encore une autre sorte de réservoir, qu’ils appellent _nalla_,

qui est pourtant comme les autres au milieu des bois, mais qui n’est que

sur un seul pivot. Ils coupent un arbre de la hauteur de six ou sept

pieds, et mettent sur le tronc deux morceaux de bois en croix, sur

lesquels ils établissent ce petit édifice, qui fait le même effet que le

colombier, et qu’ils couvrent de planches. Ils n’ont d’autre échelle

pour monter à ce réservoir qu’un tronc d’arbre dans lequel ils creusent

comme des espèces de degrés.

Après avoir encore marché environ une demi-heure, nous arrivâmes sur le

bord du lac, où nous trouvâmes un petit Lapon extrêmement vieux, avec

son fils, qui allait à la pêche. Nous l’interrogeâmes sur quantité de

choses, et particulièrement sur son âge, qu’il ne savait pas; ignorance

ordinaire aux Lapons, qui presque tous n’ont pas même le souvenir de

l’année dans laquelle ils vivent, et qui ne connaissent les temps que

par la succession de l’hiver à l’été. Nous lui donnâmes du tabac et de

l’eau-de-vie; et il nous dit que, nous ayant aperçus du haut de sa

cabane, il s’était sauvé dans le bois, d’où il pouvait pourtant nous

voir; et qu’ayant reconnu que nous ne lui avions fait aucun dommage, et

que nous n’avions emporté aucune chose, il s’était hasardé à sortir de

son fort pour vaquer à son travail. Le bon traitement que nous fîmes à

ce pauvre homme en tabac et en eau-de-vie, qui est le plus grand régal

qu’on puisse faire aux Lapons, fit qu’il nous promit de nous mener chez

lui à notre retour, et qu’il nous ferait voir ses rennes, au nombre de

soixante-dix ou quatre-vingts, et tout son petit ménage.

Voyages voyage de Laponie, voyage de Flandre et de Hollande, du Danemark, de la Suède · 第 3 / 10 段