et l’on peut dire qu’il n’y en a point, après le singe, qui approche
plus de l’homme. Nous les interrogeâmes sur plusieurs choses dont nous
voulions nous informer, et nous leur demandâmes particulièrement
l’endroit où nous pouvions trouver de leurs camarades. Ces gens nous
instruisirent sur tout, et nous dirent que les Lapons commençaient à
descendre des montagnes qui sont vers la mer Glaciale, d’où le chaud et
les mouches les avaient chassés, et se répandaient vers le lac
Tornotracs, d’où le fleuve Torno prend sa source, pour y pêcher quelque
temps jusqu’à ce qu’ils pussent, vers la Saint-Barthélémy, se rapprocher
tout à fait des montagnes de Swapavara, Kilavara, et les autres où le
froid commençait à se faire sentir, pour y passer le reste de l’hiver.
Ils nous assurèrent que nous ne manquerions pas d’en trouver là des plus
riches, et que pendant sept ou huit jours que nous serions à y aller,
les Lapons emploieraient ce temps à y venir. Ils ajoutèrent que, pour
eux, ils étaient demeurés pendant tout l’été aux environs de la mine et
des lacs qui sont autour, ayant trouvé assez de nourriture pour quinze
ou vingt rennes qu’ils avaient chacun, et étant trop pauvres pour
entreprendre un voyage de quinze jours, pour lequel il fallait prendre
des provisions qu’ils n’étaient pas en pouvoir de faire, à cause qu’ils
ne pouvaient vivre éloignés des étangs qui leur fournissaient chaque
jour de quoi vivre.
Le vendredi, 15 août, il fit un grand froid et il neigea sur les
montagnes voisines. Nous eûmes une longue conversation avec le prêtre,
lorsqu’il eut fini les deux sermons qu’il fit ce jour-là, l’un en
finlandais, et l’autre en lapon. Il parlait, heureusement pour nous,
assez bon latin, et nous l’interrogeâmes sur toutes les choses qu’il
pouvait le mieux connaître, comme sur le baptême, le mariage, et les
enterrements. Il nous dit, au sujet du premier, que tous les Lapons
étaient chrétiens et baptisés; mais que la plupart, ne l’étaient que
pour la forme seulement, et qu’ils retenaient tant de choses de leurs
anciennes superstitions, qu’on pouvait dire qu’ils n’avaient que le nom
de chrétiens, et que leur cœur était encore païen.
Les Lapons portent leurs enfants au prêtre pour baptiser, quelque temps
après qu’ils sont nés: si c’est en hiver, ils les portent avec eux dans
leurs traîneaux; et si c’est en été, ils les mettent sur des rennes,
dans leurs berceaux pleins de mousse, qui sont faits d’écorces de
bouleau, et d’une manière toute particulière. Ils font ordinairement
présent au prêtre d’une paire de gants, bordés en de certains endroits
de la plume de _loom_, qui est violette, marquetée de blanc, et d’une
très-belle couleur. Sitôt que l’enfant est baptisé, le père lui fait
ordinairement présent d’une renne femelle, et tout ce qui provient de
cette renne, qu’ils appellent _pannikcis_, soit en lait, fromage, et
autres denrées, appartient en propre à la fille; et c’est ce qui fait sa
richesse lorsqu’elle se marie. Il y en a qui font encore présent à leurs
enfants d’une renne lorsqu’ils aperçoivent sa première dent; et toutes
les rennes qui viennent de celle-là sont marquées d’une marque
particulière, afin qu’elles puissent être distinguées des autres. Ils
changent le nom de baptême aux enfants lorsqu’ils ne sont pas heureux;
et le premier jour de leurs noces, comme tous les autres, ils couchent
dans la même cabane, et caressent leurs femmes devant tout le monde.
Il nous dit, touchant le mariage, que les Lapons mariaient leurs filles
assez tard, quoiqu’elles ne manquassent pas de partis, lorsqu’elles
étaient connues dans le pays pour avoir quantité de rennes provenues de
celles que leur père leur a données à leur naissance et à leur première
dent: car c’est là tout ce qu’elles emportent avec elles; et le gendre,
bien loin de recevoir quelque chose de son beau-père, est obligé
d’acheter la fille par des présents. Ils commencent ordinairement au
mois d’avril à faire l’amour, comme les oiseaux.
Lorsque l’amant a jeté les yeux sur quelque fille qu’il veut avoir en
mariage, il faut qu’il fasse état d’apporter quantité d’eau-de-vie,
lorsqu’il vient faire la demande avec son père ou son plus proche
parent. On ne fait point l’amour autrement en ce pays, et on ne conclut
jamais un mariage qu’après avoir vidé plusieurs bouteilles d’eau-de-vie
et fumé quantité de tabac. Plus un homme est amoureux, plus il apporte
de brandevin; et il ne peut par d’autres marques témoigner plus
fortement sa passion. Ils donnent un nom particulier à cette eau-de-vie
que l’amant apporte aux accords, et ils l’appellent la bonne arrivée du
vin, ou _soubbouvin, le vin des amants_. C’est une coutume chez les
Lapons d’accorder leurs filles longtemps avant que de les marier: ils
font cela afin que l’amoureux fasse durer ses présents; et s’il veut
venir à bout de son entreprise, il faut qu’il ne cesse point d’arroser
son amour de ce breuvage si chéri. Enfin, lorsqu’il a fait les choses
honnêtement pendant un an ou deux, quelquefois on conclut le mariage.
Les Lapons avaient autrefois une manière de marier toute particulière,
lorsqu’ils étaient encore tout à fait ensevelis dans les ténèbres du
paganisme, et qui ne laisse pas encore d’être observée de quelques-uns.
On ne menait point les parties devant le prêtre; mais les parents les
mariaient chez eux, sans autre cérémonie que par l’excussion du feu
qu’ils tiraient d’un caillou. Ils croient qu’il n’y a point de figure
plus mystérieuse, et plus propre pour nous représenter le mariage; car
comme la pierre renferme en elle-même une source de feu qui ne paraît
que lorsqu’on l’approche du fer, de même, disent-ils, il se trouve un
principe de vie caché dans l’un et l’autre sexe, qui ne se fait voir que
lorsqu’ils sont unis.
Je crois, monsieur, que vous ne trouverez pas que ce soit fort mal
raisonné pour des Lapons; et il y a bien des gens, et plus subtilisés,
qui auraient de la peine à donner une comparaison plus juste. Mais je ne
sais si vous jugerez que le raisonnement suivant soit de la même force.
J’ai déjà dit que lorsqu’une fille est connue dans le pays pour avoir
quantité de rennes, elle ne manque point de partis; mais je ne vous
avais pas dit, monsieur, que cette quantité de biens était tout ce
qu’ils demandaient dans une jeune fille, sans se mettre en peine si elle
était avantagée de la nature, ou non; si elle avait de l’esprit, ou si
elle n’en avait point; et même si elle était encore pucelle, ou si
quelque autre avant lui avait reçu des témoignages de sa tendresse. Mais
ce que vous admirerez davantage et qui m’a surpris le premier, c’est que
ces gens, bien loin de se faire un monstre de cette virginité, croient
que c’est un sujet parmi eux de rechercher de ces filles avec autant
d’empressement, que, toutes pauvres qu’elles sont bien souvent, ils les
préfèrent à des riches qui seraient encore pucelles, ou qui passeraient
du moins pour telles parmi eux. Il faut pourtant faire cette
distinction, monsieur, qu’il faut que ces filles dont nous parlons aient
accordé cette faveur à des étrangers qui vont l’hiver faire marchandise,
et non pas à des Lapons; et c’est de là qu’ils infèrent que, puisqu’un
homme qu’ils croient plus riche et de meilleur goût qu’eux a bien voulu
donner des marques de son amour à une fille de leur nation, il faut
qu’elle ait un mérite secret qu’ils ne connaissent pas, et dont ils
doivent se bien trouver dans la suite. Ils sont si friands de ces sortes
de morceaux, que lorsqu’ils viennent quelquefois pendant l’hiver à la
ville de Torno, et qu’ils trouvent une fille grosse, non-seulement ils
oublient leurs intérêts, en voulant la prendre sans bien, mais même,
lorsqu’elle fait ses couches, ils l’achètent des parents autant que
leurs facultés le leur peuvent permettre.
Je connais bien des personnes, monsieur, qui seraient assez charitables
pour faire ainsi la fortune de quantité de pauvres filles, et qui ne
demanderaient pas mieux que de leur procurer, sans qu’il leur en coûtât
beaucoup de peine, des partis avantageux. Si cette mode pouvait venir en
France, on ne verrait pas tant de filles demeurer si longtemps dans le
célibat. Les pères de qui les bourses sont nouées d’un triple nœud n’en
seraient pas si empêchés, et elles auraient toujours un moyen tout prêt
de sortir de la captivité où elles sont. Mais je ne crois pas, monsieur,
quoi que puissent faire les papas, qu’elle s’y introduise sitôt: on est
trop infatué de ce mot d’_honneur_; on s’en est fait un fantôme qu’il
est présentement trop malaisé de détruire.
Comme les Lapons ignorent naturellement presque toutes les maladies, ils
n’ont point voulu s’en faire d’eux-mêmes, comme nous. La jalousie et la
crainte du cocuage ne les troublent point. Ces maux, qui possèdent tant
de personnes parmi nous, sont inconnus chez eux; et je ne crois pas même
qu’il y ait un mot dans leur langue pour exprimer celui de cocu; et l’on
peut dire plaisamment avec cet Espagnol, en parlant des siècles passés
et de celui dans lequel nous vivons:
Passò lo de oro,
Passò lo de plata,
Passò lo de hierro;
Vive lo de cuerno.
Et tandis que ces gens-là font revivre le siècle d’or, nous nous en
faisons un de _cornes_. En effet, monsieur, vous allez voir parmi eux ce
que je crois qu’on voyait du temps de Saturne, c’est-à-dire une
communauté de biens qui vous surprendra. Vous avez vu les Lapons être ce
que nous appelons _cocus_, devant le sacrement; et vous allez voir
qu’ils ne le sont pas moins après.
Quand le mariage est consommé, le mari n’emmène pas sa femme, mais il
demeure un an avec son beau-père, au bout duquel temps il va établir sa
famille où bon lui semble, et emporte avec lui tout ce qui appartient à
sa femme. Les présents même qu’il a faits à son beau-père au temps des
accords lui sont rendus, et les parents reconnaissent ceux qui leur ont
été faits, par quelques rennes, suivant leur pouvoir.
Je vous ai remarqué, monsieur, que les étrangers ont en ce pays un grand
privilége, qui est d’honorer les filles de leur approche. Ils en ont un
autre qui n’est pas moins considérable, qui est de partager avec les
Lapons leurs lits et leurs femmes. Quand un étranger vient dans leurs
cabanes, ils le reçoivent le mieux qu’ils peuvent, et pensent le régaler
parfaitement, s’ils ont un verre d’eau-de-vie à lui donner; mais après
le repas, quand la personne qu’ils reçoivent est de considération, et
qu’ils veulent lui faire chère entière, ils font venir leurs femmes et
leurs filles, et tiennent à grand honneur que vous agissiez avec elles
comme ils feraient eux-mêmes: pour les femmes et les filles, elles ne
font aucune difficulté de vous accorder tout ce que vous pouvez
souhaiter, et croient que vous leur faites autant d’honneur qu’à leurs
maris ou à leurs pères.
Comme cette manière d’agir me surprit étrangement, et n’ayant pu jusqu’à
présent l’éprouver moi-même, je m’en suis informé le plus exactement
qu’il m’a été possible; et, parmi quantité d’histoires de cette nature,
je vous en dirai donc ce qu’on m’a assuré être véritable.
Ce Français que nous trouvâmes aux mines de Swapavara, homme simple, et
que je ne crois pas capable de controuver une histoire, nous assura que
pour faire plaisir à quantité de Lapons, il les avait soulagés du devoir
conjugal; et pour nous faire voir combien ces gens lui avaient fait
d’instances pour le faire condescendre à prendre cette peine, il nous
dit qu’un jour, après avoir bu quelques verres d’eau-de-vie avec un
Lapon, il fut sollicité par cet homme de coucher avec sa femme, qui
était là présente, avec toute sa famille; et que, sur le refus qu’il lui
en fit, s’excusant du mieux qu’il pouvait, le Lapon, ne trouvant pas ses
excuses valables, prit sa femme et le Français, et les ayant jetés tous
deux sur le lit, sortit de la chambre et ferma la porte à la clef,
conjurant le Français, par tout ce qu’il put alléguer de plus fort,
qu’il lui plût de faire en sa place comme il faisait lui-même.
L’histoire qui arriva à Joannes Tornæus, prêtre des Lapons, dont j’ai
déjà parlé, n’est pas moins remarquable. Elle nous fut dite par ce même
prêtre qui avait été longtemps son vicaire dans la Laponie, et qui avait
vécu sous lui près de quinze ans; il la tenait de lui-même.
«Un Lapon, nous dit-il, des plus riches et des plus considérés qui
fussent dans la Laponie de Torno, eut envie que son lit fût honoré de
son pasteur; il ne crut point de meilleur moyen pour multiplier ses
troupeaux et pour attirer la bénédiction du ciel sur toute sa famille;
il le pria plusieurs fois de lui vouloir faire cet honneur; mais le
pasteur, par conscience ou autrement, n’en voulut rien faire, et lui
représentait toujours que ce n’était pas le plus sûr moyen pour
s’attirer un Dieu propice. Le Lapon n’entrait point dans tout ce que le
pasteur lui pouvait dire; et un jour qu’il le rencontra seul, il le
conjura à genoux, et par tout ce qu’il avait de plus saint parmi les
dieux qu’il adorait, de ne pas lui refuser la grâce qu’il lui demandait;
et ajoutant les promesses aux prières, il lui présenta six écus, et
s’offrit de les lui donner, s’il voulait s’abaisser jusqu’à coucher avec
sa femme. Le bon pasteur songea quelque temps s’il pouvait le faire en
conscience, et ne voulant pas refuser ce pauvre homme, il trouva qu’il
valait encore mieux le faire cocu, et gagner son argent, que de le
désespérer.»
Si cette aventure ne nous avait pas été racontée par le même prêtre qui
était alors son disciple, et qui était présent, je ne pourrais jamais la
croire; mais il nous l’assura d’une manière si forte, que je ne puis en
douter, connaissant d’ailleurs le naturel du pays.
Cette bonne volonté que les Lapons ont pour leurs femmes ne s’étend pas
seulement à l’égard de leurs pasteurs, mais aussi sur tous les
étrangers, suivant ce qu’on en a dit, et comme nous voulons le prouver.
Je ne vous dis rien, monsieur, d’une fille à qui le bailli de Laponie,
qui est celui qui reçoit le tribut pour le roi, avait fait un enfant. Un
Lapon l’acheta, pour en faire sa femme, de celui qui l’avait déshonorée,
sans autre raison que parce qu’elle avait su captiver les inclinations
d’un étranger. Toutes ces choses sont si fréquentes en ce pays, que,
pour peu qu’on vive parmi les Lapons, on ne manque pas d’en être bientôt
convaincu par sa propre expérience.
Ils lavent leurs enfants dans un chaudron, tous les jours trois fois,
jusqu’à ce qu’ils aient un an; et après, trois fois par semaine. Ils ont
peu d’enfants, et il ne s’en trouve presque jamais six dans une famille.
Lorsqu’ils viennent au monde, ils les lavent dans de la neige jusqu’à ce
qu’ils ne puissent plus respirer, et pour lors ils les jettent dans un
bain d’eau chaude; je crois qu’ils font cela pour les endurcir au froid.
Sitôt que la mère est délivrée, elle boit un grand coup d’huile de
baleine, et croit que cela lui est d’un secours considérable. Il est
aisé de connaître dans le berceau de quel sexe est l’enfant. Si c’est un
garçon, ils suspendent au dessus de sa tête un arc, des flèches, ou une
lance, pour leur apprendre, même dans le berceau, ce qu’ils doivent
faire le reste de leur vie, et leur faire connaître qu’ils doivent se
rendre adroits dans leur exercice. Sur le berceau des filles on voit des
ailes de _lagopos_, qu’ils appellent _rippa_, avec les pieds et le bec,
pour leur insinuer dès l’enfance la propreté et l’agilité. Quand les
femmes sont grosses, on frappe le tambour pour savoir ce qu’elles
auront. Elles aiment mieux des filles, parce qu’elles reçoivent des
présents en les mariant, et qu’on est obligé d’acheter les femmes.
Les maladies, comme j’ai déjà remarqué, sont presque toutes inconnues
aux Lapons; et s’il leur en arrive quelqu’une, la nature est assez forte
pour les guérir d’elle-même, et sans l’aide de médecins ils recouvrent
bientôt la santé. Ils usent pourtant de quelques remèdes, comme de la
_racine de mousse_, qu’ils nomment _jeest_, ou ce qu’on appelle
_angétique pierreuse_. La résine qui coule des sapins leur fait des
emplâtres, et le fromage de renne est leur onguent divin; ils s’en
servent diversement. Ils ont du fiel de loup qu’ils délayent dans du
brandevin avec de la poudre à canon. Lorsque le froid leur a gelé
quelque partie du corps, ils étendent le fromage coupé par tranches sur
la partie malade, et ils en reçoivent du soulagement. La seconde manière
d’employer le fromage, pour les maux extérieurs ou intérieurs, est de
faire entrer un fer rouge dans le fromage, qui distille par cette ardeur
une espèce d’huile, de laquelle ils se frottent à l’endroit où ils
souffrent; et le remède est toujours suivi d’un succès et d’un effet
merveilleux. Il conforte la poitrine, emporte la toux, et est bon pour
toutes les contusions; mais la manière la plus ordinaire pour les plaies
plus dangereuses, c’est le feu. Ils s’appliquent un charbon tout rouge
sur la blessure, et le laissent le plus longtemps qu’ils peuvent, afin
qu’il puisse consumer tout ce qu’il y a d’impur dans le mal. Cette
coutume est celle des Turcs; ils ne trouvent point de remède plus
souverain.
Ceux qui sont assez heureux en France, et en d’autres lieux, pour
arriver à une extrême vieillesse, sont obligés de souffrir quantité
d’incommodités qu’elle traîne avec elle; mais les Lapons en sont
entièrement exempts, et ils ne ressentent pour toute infirmité dans cet
état qu’un peu de diminution de leur vigueur ordinaire. On ne saurait
même distinguer les vieillards d’avec les jeunes, et on voit rarement de
tête blanche en ce pays: ils retiennent toujours leur même poil, qui est
ordinairement roux. Mais ce qui est de remarquable, c’est qu’on
rencontre peu de vieillards qui ne soient aveugles. Leurs vues, déjà
affaiblies par le défaut de la nature, ne peuvent plus supporter ni
l’éclat de la neige, dont la terre est presque toujours couverte, ni la
fumée continuelle causée par le feu qui est toujours allumé au milieu de
leur cabane, et qui les aveugle sur la fin de leurs jours.
Lorsqu’ils sont malades, ils ont coutume de jouer du tambour dont je
parlerai ci-après, pour connaître si la maladie doit les conduire à la
mort, et lorsqu’ils croient être persuadés du succès fâcheux, et que le
malade commence à tirer à sa fin, ils se mettent autour de son lit; et
pour faciliter à son âme le passage à l’autre monde, ils font avaler à
l’agonisant ce qu’ils peuvent d’eau-de-vie, en boivent autant qu’ils en
ont, pour se consoler de la perte qu’ils font de leur ami, et pour
s’exciter à pleurer. Il n’est pas plus tôt mort qu’ils abandonnent la
maison, et la détruisent même, de crainte que ce qui reste de l’âme du
défunt, que les anciens appelaient mânes, ne leur fasse du mal. Leur
cercueil est fait d’un arbre creusé, ou bien de leur traîneau, dans
lequel ils mettent ce que le défunt avait de plus cher, comme son arc,
ses flèches, sa lance, afin que, si un jour il rentre en vie, il puisse
exercer sa même profession. Il y en a même, de ceux qui ne sont que
cavalièrement chrétiens, qui confondent le christianisme avec leurs
anciennes superstitions, et qui, entendant dire à leurs pasteurs que
nous devons un jour ressusciter, mettent dans le cercueil du défunt une
hache, un caillou et un fer pour faire du feu (les Lapons ne voyagent
point sans cet équipage), afin que, lorsque le défunt ressuscitera, il
puisse abattre les arbres, aplanir les rochers et brûler tous les
obstacles qui pourraient se rencontrer sur le chemin du ciel. Vous
voyez, monsieur, que, malgré leurs erreurs, ces gens y tendent de tout
leur pouvoir: ils y veulent arriver de gré ou de force, et l’on peut
dire, _his per ferrum et ignes ad cœlos grassari constitutum_, et qu’ils
prétendent par le fer et par le feu emporter le royaume des cieux.
Ils n’enterrent pas toujours les défunts dans les cimetières, mais bien
souvent dans les forêts ou dans les cavernes. On arrose le lieu
d’eau-de-vie; tous les assistants en boivent, et trois jours après
l’enterrement on tue le renne qui a conduit le mort au lieu de sa
sépulture, et on en fait un festin à tous ceux qui ont été présents. On
ne jette point les os, mais on les garde avec soin pour les enterrer au
côté du défunt. C’est dans ce repas qu’on boit le _paligavin_,
c’est-à-dire _l’eau-de-vie bienheureuse_, parce qu’on la boit en
l’honneur d’une personne qu’ils croient bienheureuse.
Les successions se font à peu près comme en Suède: la veuve prend la
moitié; et si le défunt a laissé un garçon et une fille, le garçon prend
les deux tiers du bien, et laisse l’autre à sa sœur.
Nous étions au plus fort de cette conversation, quand on nous vint
avertir qu’on apercevait sur le haut de la montagne des Lapons qui
venaient avec des rennes. Nous allâmes au-devant d’eux, pour avoir le
plaisir de contempler leur équipage et leur marche; mais nous ne
rencontrâmes que trois ou quatre personnes, qui apportaient sur des
rennes des poissons secs pour vendre à Swapavara. Il y a longtemps,
monsieur, que je vous parle de _rennes_, sans vous avoir fait la
description de cet animal, dont on nous a tant parlé autrefois. Il est
juste que je satisfasse présentement votre curiosité, comme je contentai
pour lors la mienne.
_Rheen_ est un mot suédois dont on a appelé cet animal, soit à cause de
sa propreté, soit à cause de sa légèreté: car _rhen_ signifie _net_, et
_renna_ veut dire _courir_ en cette langue. Les Romains n’avaient aucune
connaissance de cet animal, et les Latins récents l’appellent
_rangifer_. Je ne puis vous en dire d’autre raison, sinon que je crois
que les Suédois ont pu avoir autrefois appelé cette bête _rangi_ auquel
mot on aurait ajouté _fera_, comme qui dirait _bête nommée rangi_; comme
je ne voudrais pas dire que le bois de ces animaux, qui s’étend en forme
de grands rameaux, ait donné lieu de les appeler ainsi, puisqu’on aurait
aussitôt dit _ramifer_ que _rangifer_: quoi qu’il en soit, il est
constant, monsieur, que, bien que cette bête soit presque semblable à un
cerf, elle ne laisse pas d’en différer en quelque chose. Le renne est
plus grand que le cerf; la tête est assez semblable, mais le bois est
tout différent; il est élevé fort haut, et se courbe vers le milieu,
faisant une forme de cercle sur la tête; il est velu depuis le bas
jusqu’en haut, de la couleur de la peau, et est plein de sang partout;
en sorte qu’en le pressant fort avec la main, on s’aperçoit, par
l’action de l’animal, qu’il sent de la douleur dans cette partie. Mais
ce qu’il a de particulier, et qu’on ne voit en aucun autre animal, c’est
la quantité de bois dont la nature l’a pourvu pour se défendre contre
les bêtes sauvages. Les cerfs n’ont que deux bois, d’où sortent quantité
de dagues; mais les rennes en ont un autre sur le milieu du front, qui
fait le même effet que celui qu’on peint sur la tête des licornes, et
deux autres qui, s’étendant sur ses yeux, tombent sur sa bouche. Toutes
ces branches néanmoins sortent de la même racine, mais elles prennent
des routes et des figures différentes; ce qui leur embarrasse tellement
la tête, qu’ils ont de la peine à paître, et qu’ils aiment mieux
arracher les boutons des arbres, qu’ils peuvent prendre avec moins de
difficulté.
La couleur de leur poil est plus noire que celle du cerf,
particulièrement quand ils sont jeunes; et pour lors ils sont presque
noirs comme les rennes sauvages, qui sont toujours plus forts, plus
grands et plus noirs que les domestiques.
Quoiqu’ils n’aient pas les jambes si menues que le cerf, ils ne laissent
pas de le surpasser en légèreté. Leur pied est extrêmement fendu et
presque rond; mais ce qui est remarquable dans cet animal, c’est que
tous ses os, et particulièrement les articles des pieds, craquent comme
si l’on remuait des noix, et font un cliquetis si fort, qu’on entend cet
animal presque d’aussi loin qu’on le voit. L’on remarque aussi dans les
rennes, que, quoiqu’ils aient le pied fendu, ils ne ruminent point, et
qu’ils n’ont point de fiel, mais une petite marque noire dans le foie
sans aucune amertume.
Au reste, quoique cette bête soit d’une nature sauvage, les Lapons ont
si bien trouvé le moyen de les apprivoiser et de les rendre domestiques,
qu’il n’y a personne dans le pays qui n’en ait des troupeaux comme de
moutons. On ne laisse pas d’en trouver dans les bois grande quantité de
sauvages, et c’est à ceux-là que les Lapons font une chasse cruelle,
tant pour avoir leur peau, qui est beaucoup plus estimée que celle des
rennes domestiques, que pour la chair, qui est beaucoup plus délicate.
Il y a même de ces animaux qui sont à demi sauvages et domestiques, et
les Lapons laissent aller dans les bois leurs rennes femelles, dans le
temps que ces animaux sont en chaleur; et ceux qui proviennent de cette
conjonction ont un nom particulier; et ils les appellent _kattaigiar_,
et ils deviennent beaucoup plus grands et plus forts que les autres, et
plus propres pour le traîneau.
La Laponie ne nourrit point d’autres animaux domestiques que les rennes;
mais on trouve dans ces bêtes seules autant de commodités qu’on en
rencontre dans toutes celles que nous nourrissons. Ils ne jettent rien
de cet animal; ils emploient le poil, la peau, la chair, les os, la
moelle, le sang et les nerfs et ils mettent tout en usage.