BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
REGNARD
VOYAGES
VOYAGE DE LAPONIE
VOYAGE DE FLANDRE ET DE HOLLANDE
DU DANEMARK.--DE LA SUÈDE
PARIS
LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
RUE DE RICHELIEU, 8, PRÈS LE THÉATRE-FRANÇAIS
Ci-devant, rue de Valois, 2.
1887
Tous droits réservés
VOYAGES
RÉFLEXIONS
Il est ordinaire aux voyageurs qui passent les mers de faire naître des
orages; et tout ce qui n’est point calme est pour eux une tempête
continuelle qui brise leurs vaisseaux contre le firmament, et tantôt les
jette jusque dans les enfers: ce sont les manières de parler de
quelques-uns. Pour moi, sans amplifier les choses, je vous dirai que la
mer Baltique est célèbre en naufrages, et qu’il est rare d’y passer
pendant l’automne, car elle n’est point navigable l’hiver, sans y être
pris du mauvais temps. Nous avons été obligés de relâcher en cinq ou six
endroits; et ce passage, qu’on fait ordinairement en trois ou quatre
jours, nous a retenus.
Ces disgrâces ont servi à quelque chose, et le temps que nous sommes
demeurés à l’ancre n’a pas été le plus mal employé de ma vie. J’allais
tous les jours passer quelques heures sur des rochers escarpés, où la
hauteur des précipices et la vue de la mer n’entretenaient pas mal mes
rêveries. Ce fut dans ces conversations intérieures que je m’ouvris tout
entier à moi-même, et que j’allais chercher dans les replis de mon cœur
les sentiments les plus cachés et les déguisements les plus secrets,
pour me mettre la vérité devant les yeux, sans fard, telle qu’elle était
en effet. Je jetai d’abord la vue sur les agitations de ma vie passée,
les desseins sans exécution, les résolutions sans suite, et les
entreprises sans succès. Je considérai l’état de ma vie présente, les
voyages vagabonds, les changements de lieux, la diversité des objets, et
les mouvements continuels dont j’étais agité. Je me reconnus tout entier
dans l’un et dans l’autre de ces états, où l’inconstance avait plus de
part que toute autre chose, sans que l’amour-propre vînt flatter le
moindre trait qui empêchât de me reconnaître dans cette peinture. Je
jugeai sainement de toutes choses. Je conçus que tout cela était
directement opposé à la société de la vie, qui consiste uniquement dans
le repos; et que cette tranquillité d’âme si heureuse se trouve dans une
douce profession, qui nous arrête comme l’ancre fait un vaisseau retenu
au milieu de la tempête. Tous ces desseins vagues, ces vues qui
s’étendent sur l’avenir, les chimères, les imaginations de fortune, sont
des fantômes qui nous abusent, que nous prenons plaisir de nous former,
et avec lesquels notre esprit nous joue. Tous les obstacles que
l’ambition fait naître, loin de nous arrêter, doivent nous faire défier
de nous-mêmes, et nous faire appréhender davantage.
Vous savez, monsieur, comme moi, que le choix d’un état est ce qu’il y a
de plus difficile dans la vie: c’est ce qui fait qu’il y a tant de gens
qui n’en embrassent aucun, et qui, demeurant dans une indolence
continuelle, ne vivent pas comme ils voudraient, mais comme ils ont
commencé, soit par la crainte des fâcheux événements, soit par l’amour
de la mollesse et la fuite du travail, ou par quelques autres raisons.
Il y en a d’autres qu’un échec ne fixe pas entièrement, et, se laissant
toujours emporter à cette légèreté qui leur est naturelle, pour être
dans le port, ils n’en sont pas plus en repos: ce sont de nouveaux
desseins qui les agitent, et de nouvelles idées de fortune qui les
tourmentent. Ces gens ne changent que pour le plaisir de changer, et par
une légèreté naturelle; ce qu’ils ont quitté leur plaît toujours
infiniment davantage que ce qu’ils ont pris. Toute la vie de ces
personnes est une continuelle agitation; et si on les voit quelquefois
se fixer sur la fin de leurs jours, ce n’est pas la haine du changement
qui les retient, mais la lenteur de la vieillesse, incapable de
mouvement, qui les empêche de rien entreprendre: semblables à ces gens
inquiets qui ne peuvent dormir, et qui, à force de se tourner, trouvent
enfin le repos que la lassitude leur procure.
Je ne sais lequel de ces deux états est le plus à plaindre, mais je sais
qu’ils sont tous deux extrêmement fâcheux. De là viennent ces
dérèglements de l’âme, ces passions immodérées qui font qu’on souhaite
plus qu’on ne peut ou qu’on n’ose entreprendre; qu’on craint tout, qu’on
espère tout et qu’on cherche ailleurs un bonheur qu’on ne peut trouver
que chez soi. De là viennent ces ennuis, ces dégoûts de soi-même, ces
impatiences de son oisiveté, ces plaintes qu’on fait de ce qu’on n’a
rien à faire. Tout déplaît, la compagnie est à charge, la solitude est
affreuse, la lumière fait peine, les ténèbres affligent, l’agitation
lasse, le repos endort, le monde est odieux; et l’on devient enfin
insupportable à soi-même. Il n’y a rien que ces sortes de personnes ne
veuillent; et la prévention qu’ils ont d’eux-mêmes les pousse à tout
entreprendre. L’ambition leur fait tout trouver possible; mais le
courage leur manque et leur irrésolution les arrête. L’élèvement des
autres, qu’ils ont continuellement devant les yeux, sert tantôt à
entretenir leurs vagues desseins et à fomenter leur ambition, et tantôt
à les exposer en proie à la jalousie. Ils souffrent impatiemment la
fortune des autres; ils souhaitent leur abaissement parce qu’ils n’ont
pu s’élever, et la destruction de leur fortune parce qu’ils désespèrent
d’en faire une pareille.
Ces gens accusent continuellement la cruauté de leur mauvaise fortune,
se plaignant toujours de la dureté du siècle et de la dépravation du
genre humain: ils entreprennent des voyages de long cours; ils
s’arrachent de leur patrie, et cherchent des climats qu’un autre soleil
échauffe. Tantôt ils se commettent à l’inclémence de la mer, et tantôt
rebutés, ou de son calme ou de ses orages, ils se remettent sur terre.
Aujourd’hui la mollesse de l’Italie leur plaît, et ils n’y sont pas
plutôt qu’ils regrettent la France avec tous ses plaisirs. Sortons de la
ville dira l’un, la vertu y est opprimée, le vice et le luxe y règnent,
et je ne saurais plus y supporter le bruit. Retournons à la ville,
dira-t-il bientôt après; je languis dans la solitude: l’homme n’est pas
né pour vivre avec les bêtes, et il y a trop longtemps que je n’entends
plus ce doux fracas qui se trouve dans la confusion de la ville. Un
voyage n’est pas plus tôt fini, qu’il en entreprend un autre. Ainsi, se
fuyant toujours lui-même, il ne peut s’éviter; il porte toujours avec
lui son inconstance; et la source de son mal est dans lui-même, sans
qu’il la connaisse.
VOYAGE DE LAPONIE
Les voyages ont leurs travaux comme leurs plaisirs; mais les fatigues
qui se trouvent dans cet exercice, loin de nous rebuter, accroissent
ordinairement l’envie de voyager. Cette passion, irritée par les peines,
nous engage insensiblement à aller plus loin que nous ne voudrions; et
l’on sort souvent de chez soi pour n’aller qu’en Hollande, qu’on se
trouve, je ne sais comment, jusqu’au bout du monde. La même chose m’est
arrivée, monsieur. J’appris à Amsterdam que la cour de Danemark était à
Oldembourg, qui n’en est qu’à trois journées: j’eusse témoigné beaucoup
de mépris pour cette cour, et bien peu de curiosité, si je n’eusse été
la voir.
Je partis donc pour Oldembourg; mais le hasard, qui me voulait conduire
plus loin, en avait fait partir le roi deux jours avant que j’y
arrivasse. On me dit que je le trouverais encore à Altona, qui est a une
portée de mousquet de Hambourg. Je crus être obligé d’honneur à
poursuivre mon dessein, et à faire encore deux ou trois jours de marche
pour voir ce que je souhaitais. De plus, Hambourg est une ville
hanséatique fameuse pour le commerce qu’elle entretient avec toute la
terre, et recommandable par ses fortifications et son gouvernement. J’y
devais rencontrer la cour de Danemark; je n’y vis cependant qu’une
partie de ce que je voulais voir: je n’y trouvai que la reine mère et le
prince Georges, son fils, qui allaient aux eaux de Pyrmont. Je vis
Hambourg, dont je fus fort content; mais, après avoir tant fait de
chemin pour voir le roi, je crus devoir l’aller chercher dans la ville
capitale, où je devais infailliblement le trouver. J’entrepris le voyage
de Copenhague. M. l’ambassadeur me présenta au roi; j’eus l’honneur de
lui baiser la main et de l’entretenir quelque temps. Le séjour que je
fis à Copenhague me fut infiniment agréable, et j’y trouvai les dames si
spirituelles et si bien faites, que j’aurais eu bien de la peine à les
quitter, si l’on ne m’eût assuré que j’en trouverais en Suède d’aussi
aimables. L’extrême envie que j’avais de voir aussi le roi de Suède
m’engagea à partir pour Stockholm. Nous eûmes l’honneur de saluer le roi
et de l’entretenir pendant une heure entière. Ayant connu que nous
voyagions pour notre curiosité, il nous dit que la Laponie méritait
d’être vue par les curieux, tant par sa situation que pour les
habitants, qui y vivent d’une manière tout à fait inconnue au reste des
Européens, et commanda même au comte Steint-Bielke, grand trésorier, de
nous donner toutes les recommandations nécessaires, si nous voulions
faire ce voyage. Le moyen, monsieur, de résister au conseil d’un roi, et
d’un grand roi comme celui de Suède! Ne peut-on pas avec son aveu
entreprendre toutes choses? et peut-on être malheureux dans une
entreprise qu’il a lui-même conseillée, et dont il a souhaité le succès?
Les avis des rois sont des commandements: cela fut cause que, après
avoir mis ordre à toutes choses, nous mîmes à la voile pour Torno le
mercredi 23 juillet 1681, sur le midi, après avoir salué M.
Steint-Bielke, grand trésorier, qui, suivant l’ordre qu’il avait reçu du
roi son maître, nous donna des recommandations pour les gouverneurs des
provinces par où nous devions passer.
Nous fûmes portés d’un sud-ouest jusqu’à Vacsol, où l’on visite les
vaisseaux. Nous admirâmes, en y allant, la bizarre situation de
Stockholm. Il est presque incroyable qu’on ait choisi un lieu comme
celui où l’on voit cette ville pour en faire la capitale d’un royaume
aussi grand que celui de Suède. On dit que les fondateurs de cette
ville, cherchant un lieu pour la faire, jetèrent un bâton dans la mer,
dans le dessein de la bâtir au lieu où il s’arrêterait: ce bâton
s’arrêta où l’on voit présentement cette ville, qui n’a rien d’affreux
que sa situation; car les bâtiments en sont fort superbes, et les
habitants fort civils.
Nous vîmes la petite île d’Aland, à quarante milles de Stockholm; cette
île est très-fertile, et sert de retraite aux élans, qui y passent de
Livonie et de Carélie, lorsque l’hiver leur a fait un passage sur les
glaces. Cet animal est de la hauteur d’un cheval, et d’un poil tirant
sur le blanc; il porte un bois comme un daim, et a le pied de même fort
long; mais il le surpasse en légèreté et en force, dont il se sert
contre les loups, avec lesquels il se bat souvent. La peau de cet animal
appartient au roi; et les paysans sont obligés, sous peine de la vie, de
la porter au gouverneur.
En quittant cette île, nous perdîmes la terre de vue, et ne la revîmes
que le vendredi matin, à la hauteur d’Hernen ou Hernesand, éloignée de
Stockholm de cent milles, qui valent trois cents lieues de France; et le
vent demeurant toujours extrêmement violent, nous ne fûmes pas longtemps
à découvrir les îles d’Ulfen, Schagen et Goben; en sorte que, le samedi
matin, nous trouvâmes que nous avions laissé l’Angermanie, et que nous
étions à la hauteur d’Urna, première ville de Laponie, qui prend son nom
du fleuve qui l’arrose. Cette ville donne son nom à toute la province
qu’on appelle Urna Lapmark. Elle se trouve au trente-huitième degré de
longitude et au soixante-cinquième onze minutes de latitude, éloignée de
Stockholm de cent cinquante milles, faisant environ quatre cent
cinquante lieues françaises.
Nous découvrîmes le samedi les îles de Quercken; et le vent, continuant
toujours sud-sud-ouest, nous fit voir sur le midi la petite île de
Ratan; et sur les quatre heures du même jour, nous nous trouvâmes à la
hauteur du cap de Burockluben.
Quand nous eûmes passé ce petit cap, nous perdîmes la terre de vue; et
le dimanche matin, le vent s’étant tenu au sud toute la nuit, nous nous
trouvâmes à la hauteur de Malhurn, petite île à huit milles de Torno. Il
en sortit des pêcheurs dans une petite barque aussi mince que j’en aie
vu de ma vie, dont les planches étaient cousues ensemble, à la mode des
Russes. Ils nous apportèrent du _strumelin_, et nous leur donnâmes du
biscuit et de l’eau-de-vie, avec quoi ils s’en retournèrent fort
contents.
Le vent demeurant toujours extrêmement favorable, nous arrivâmes à une
lieue de Torno, où nous mouillâmes l’ancre.
Il est assez difficile de croire qu’on ait pu faire un aussi long chemin
que celui que nous fîmes en quatre jours de temps. On compte de
Stockholm à Torno deux cents milles de Suède par mer, qui valent six
cents lieues de France; et nous fîmes tout ce chemin avec un vent de sud
et sud-sud-ouest si favorable et si violent, qu’étant partis le mercredi
de Stockholm, nous arrivâmes à la même heure le dimanche suivant, sans
avoir été obligés de changer les voiles pendant tout le voyage.
Torno est situé à l’extrémité du golfe Bothnique, au quarante-deuxième
degré vingt-sept minutes de longitude, et au soixante-septième de
latitude. C’est la dernière ville du monde du côté du nord; le reste
jusqu’au cap n’étant habité que par des Lapons, gens sauvages qui n’ont
aucune demeure fixe.
C’est en ce lieu où se tiennent les foires de ces nations
septentrionales pendant l’hiver, lorsque la mer est assez glacée pour y
venir en traîneau. C’est pendant ce temps qu’on y voit de toutes sortes
de nations du Nord, de Russes, de Moscovites, de Finlandais, et de
Lapons de tous les trois royaumes, qui y viennent ensemble sur des
neiges et sur des glaces, dont la commodité est si grande, qu’on peut
facilement, par le moyen des traîneaux, aller en un jour de Finlande en
Laponie, et traverser sur les glaces le sein Bothnique, quoiqu’il ait
dans les moindres endroits trente ou quarante milles de Suède. Le trafic
de cette ville est en poissons, qu’ils envoient fort loin; et la rivière
de Torno est si fertile en saumons et en brochets, qu’elle peut en
fournir à tous les habitants de la mer Baltique. Ils salent les uns pour
les transporter, et fument les autres dans des _basses-touches_ qui sont
faites comme des bains. Quoique cette ville ne soit proprement qu’un
amas de cabanes de bois, elle ne laisse pas de payer tous les ans deux
mille _dalles_ de cuivre, qui font environ mille livres de notre
monnaie.
Nous logeâmes chez le patron de la barque qui nous avait amenés de
Stockholm. Nous ne trouvâmes pas sa femme chez lui; elle était allée à
une foire qui se faisait à dix ou douze lieues de là, pour troquer du
sel et de la farine contre des peaux de rennes, de petits-gris et
autres: car tout le commerce de ce pays se fait ordinairement en troc;
et les Russes et les Lapons ne font guère de marchés autrement.
Nous allâmes le jour suivant, lundi, pour voir Joannes Tornæus, homme
docte, qui a tourné en lapon tous les psaumes de David, et qui a écrit
leur histoire. C’était un prêtre de la campagne: il était mort depuis
trois jours, et nous le trouvâmes étendu dans son cercueil avec des
habits conformes à sa profession, et qu’on lui avait fait faire exprès:
il était fort regretté dans le pays, et avait voyagé dans une bonne
partie de l’Europe.
Sa femme était d’un autre côté, couchée sur son lit, qui témoignait, par
ses soupirs et par ses pleurs, le regret qu’elle avait de perdre un tel
mari. Quantité d’autres femmes ses amies environnaient le lit, et
répondaient par leurs gémissements à la douleur de la veuve.
Mais ce qui consolait un peu dans une si grande affliction et une
tristesse si générale, c’était quantité de grands pots d’argent faits à
l’antique, pleins, les uns de vins de France, d’autres de vins
d’Espagne, et d’autres d’eau-de-vie, qu’on avait soin de ne pas laisser
longtemps vides. Nous tâtâmes de tout; et la veuve interrompait souvent
ses soupirs pour nous presser de boire; elle nous fit même apporter du
tabac, dont nous ne voulûmes pas prendre. On nous conduisit ensuite au
temple dont le défunt était pasteur, où nous ne vîmes rien de
remarquable; et, prenant congé de la veuve, il fallut encore boire à la
mémoire du défunt, et faire, monsieur, ce qui s’appelle _libare
manibus_.
Nous allâmes ensuite chez une personne qui était en notre compagnie: la
mère nous reçut avec toute l’affection possible; et ces gens, qui
n’avaient jamais vu de Français, ne savaient comment nous témoigner la
joie qu’ils avaient de nous voir en leur pays.
Le mardi, on nous apporta quantité de fourrures à acheter, de grandes
couvertures fourrées de peaux de lièvre blanc, qu’on voulait donner pour
un écu. On nous montra aussi des habits de Lapons, faits de peaux de
jeunes rennes, avec tout l’équipage, les bottes, les gants, les
souliers, la ceinture et le bonnet. Nous allâmes le même jour à la
chasse autour de la maison: nous trouvâmes quantité de bécasses
sauvages, et autres animaux inconnus en nos pays, et nous nous étonnâmes
que les habitants que nous rencontrions dans le pays ne nous fuyaient
pas moins que le gibier.
Le mercredi, nous reçûmes visite des bourgmestres de la ville et du
bailli, qui nous firent offre de service en tout ce qui serait en leur
pouvoir. Ils nous vinrent prendre après le dîner dans leurs barques, et
nous menèrent chez le prêtre de la ville, gendre du défunt Tornæus.
Ce fut là où nous vîmes pour la première fois un traîneau lapon, dont
nous admirâmes la structure. Cette machine, qu’ils appellent _pulea_,
est faite comme un petit canot, élevée sur le devant, pour fendre la
neige avec plus de facilité. La proue n’est faite que d’une seule
planche, et le corps est composé de plusieurs morceaux de bois qui sont
cousus ensemble avec de gros fil de renne, sans qu’il y entre un seul
clou, et qui se réunissent sur le devant à un morceau de bois assez
fort, qui règne tout du long par-dessus, et qui, excédant le reste de
l’ouvrage, fait le même effet que la quille d’un vaisseau. C’est sur ce
morceau de bois que le traîneau glisse; et comme il n’est large que de
quatre bons doigts, cette machine roule continuellement de côté et
d’autre: on se met dedans jusqu’à la moitié du corps, comme dans un
cercueil; et l’on vous y lie, en sorte que vous êtes entièrement
immobile, et l’on vous laisse seulement l’usage des mains, afin que
d’une vous puissiez conduire le renne, et de l’autre vous soutenir
lorsque vous êtes en danger de tomber. Il faut tenir son corps dans
l’équilibre; ce qui fait qu’à moins d’être accoutumé à cette manière de
courir, on est souvent en danger de la vie, et principalement lorsque le
traîneau descend des rochers les plus escarpés, sur lesquels vous courez
d’une si horrible vitesse qu’il est impossible de se figurer la
promptitude de ce mouvement, à moins de l’avoir expérimenté. Nous
soupâmes ce même soir en public avec le bourgmestre; tous les habitants
y coururent en foule pour nous voir manger. Nous arrêtâmes ce même soir
notre départ pour le lendemain, et prîmes un truchement.
Le jeudi, dernier juillet, nous partîmes de Torno dans un petit bateau
finlandais, fait exprès pour aller dans ce pays: sa longueur peut être
de douze pieds, et sa largeur de trois. Il ne se peut rien voir de si
bien travaillé ni de si léger; en sorte que deux ou trois hommes peuvent
porter facilement ce bâtiment lorsqu’ils sont obligés de passer les
cataractes du fleuve, qui sont si impétueuses qu’elles roulent des
pierres d’une grosseur extraordinaire. Nous fûmes obligés d’aller à pied
presque tout le reste de la journée, à cause des torrents qui tombaient
des montagnes, et d’un vent impétueux qui faisait entrer l’eau dans le
bateau avec une telle abondance, que, si l’on n’eût été extrêmement
prompt à la vider, il eût été bientôt rempli. Nous allâmes le long de la
rivière toujours chassant; nous tuâmes quelques pièces de gibier, et
nous admirâmes la quantité de canards, d’oies, de courlis, et de
plusieurs autres oiseaux que nous rencontrions à chaque pas. Nous ne
fîmes pas ce jour-là tout le chemin que nous avions déterminé de faire,
à cause d’une pluie violente qui nous surprit, et nous obligea de passer
la nuit dans une maison de paysan, à une lieue et demie de Torno.
Nous marchâmes tout le vendredi sans nous reposer, et nous fûmes depuis
quatre heures du matin jusqu’à la nuit à faire trois milles; si l’on
peut appeler la nuit un temps où l’on voit toujours le soleil, sans que
l’on puisse faire aucune distinction du jour au lendemain.
Nous fîmes plus de la moitié du chemin à pied, à cause des torrents
effroyables qu’il fallut surmonter. Nous fûmes même obligés de porter
notre bateau pendant quelque espace de chemin, et nous eûmes le plaisir
de voir en même temps descendre deux petites barques au milieu de ces
cataractes. L’oiseau le plus vite et le plus léger ne peut aller de
cette impétuosité; et la vue ne peut suivre la course de ces bâtiments,
qui se dérobent aux yeux, et s’enfoncent tantôt dans les vagues, où ils
semblent ensevelis, et tantôt se relèvent d’une hauteur surprenante.
Pendant cette course rapide, le pilote est debout, et emploie toute son
industrie à éviter des pierres d’une grosseur extraordinaire, et à
passer au milieu des rochers, qui ne laissent justement que la largeur
du bateau, et qui briseraient ces petites chaloupes en mille pièces, si
elles y touchaient le moins du monde.
Nous tuâmes ce jour-là dans les bois deux faisandeaux, trois canards et
deux cercelles, sans nous éloigner de notre chemin, pendant lequel nous
fûmes extrêmement incommodés des moucherons, qui sont la peste de ce
pays, et qui nous firent désespérer. Les Lapons n’ont point d’autre
remède contre ces maudits animaux que d’emplir de fumée le lieu où ils
demeurent; et nous remarquâmes sur le chemin que, pour garantir leur
bétail de ces bêtes importunes, ils allument un grand feu dans les
endroits où paissent leurs vaches (que nous trouvâmes toutes blanches),
à la fumée duquel elles se mettent, et chassent ainsi les moucherons,
qui n’y sauraient durer.
Nous fîmes la même chose, et nous nous enfermâmes, lorsque nous fûmes
arrivés chez un Allemand qui est depuis trente ans dans le pays, et qui
reçoit le tribut des Lapons pour le roi de Suède. Il nous dit que ce
peuple était obligé de se trouver en un certain lieu qu’on lui assigne
l’année précédente pour apporter ce qu’il doit, et qu’on prenait
ordinairement le temps de l’hiver, à cause de la commodité qu’il donne
aux Lapons de venir sur les glaces par le moyen de leurs rennes.
Le tribut qu’ils payent est peu de chose; et c’est une politique du roi
de Suède, qui, pour tenir toujours ces peuples tributaires à sa
couronne, ne les charge que d’un médiocre impôt, de peur que les Lapons,
qui n’ont point de demeure fixe, et à qui toute l’étendue de la Laponie
sert de maison, n’aillent sur les terres d’un autre, pour éviter les
vexations du prince de qui ils seraient trop surchargés. Il y a pourtant
de ces peuples qui payent plusieurs tributs à différents Etats; et
quelquefois un Lapon sera tributaire du roi de Suède, de celui de
Danemark, et du grand-duc de Moscovie. Ils payeront au premier, parce
qu’ils demeurent sur ses Etats; à l’autre, parce qu’il leur permet de
pêcher du côté de la Norwége, qui lui appartient; et au troisième, à
cause qu’ils peuvent aller chasser sur ses terres.
Il ne nous arriva rien d’extraordinaire pendant tout le chemin que nous
fîmes le samedi; mais sitôt que nous fûmes arrivés chez un paysan, nous
nous étonnâmes de trouver tout le monde dans le bain. Ces lieux, qu’ils
appellent _basses-touches_ ou bains, sont faits de bois, comme toutes
leurs maisons. On voit au milieu de ce bain un gros amas de pierres,
sans qu’ils aient observé aucun ordre en le faisant, que d’y laisser un
trou au milieu, dans lequel ils allument du feu. Ces pierres, étant une
fois échauffées, communiquent la chaleur à tout le lieu; mais ce chaud
s’augmente extrêmement lorsque l’on vient à jeter de l’eau dessus les
cailloux, qui, renvoyant une fumée étouffante, font que l’air qu’on
respire dans ces bains est tout de feu. Ce qui nous surprit beaucoup fut
qu’étant entrés dans ce bain, nous y trouvâmes ensemble filles et
garçons, mères et fils, frères et sœurs, sans que ces femmes nues
eussent peine à supporter la vue des personnes qu’elles ne connaissaient
point. Mais nous nous étonnâmes davantage de voir de jeunes filles
frapper d’une branche des hommes et des garçons nus. Je crus d’abord que
la nature, affaiblie par de grandes sueurs, avait besoin de cet artifice
pour faire voir qu’il lui restait encore quelque signe de vie; mais on
me détrompa bientôt, et je sus que cela se faisait afin que ces coups
réitérés, ouvrant les pores, aidassent à faire faire de grandes
évacuations. J’eus de la peine ensuite à concevoir comment ces gens,
sortant nus de ces bains tout de feu, allaient se jeter dans une rivière
extrêmement froide qui était à quelques pas de la maison; et je conçus
qu’il fallait que ces gens fussent d’un fort tempérament, pour pouvoir
résister aux effets que ce prompt changement du chaud au froid pouvait
causer.
Vous n’auriez jamais cru, monsieur, que les Bothniens, gens extrêmement
sauvages, eussent imité les Romains dans leur luxe et dans leurs
plaisirs; mais vous vous étonnerez encore davantage quand je vous aurai
dit que ces mêmes gens, qui ont des bains chez eux comme les empereurs,
n’ont pas de pain à manger. Ils vivent d’un peu de lait, et se
nourrissent de la plus tendre écorce qui se trouve au sommet des pins.
Ils la prennent lorsque l’arbre jette sa séve; et, après l’avoir exposée
quelque temps au soleil, ils la mettent dans de grands paniers sous
terre, sur laquelle ils allument du feu, qui lui donne une couleur et un
goût assez agréable. Voilà, monsieur, quelle est pendant toute l’année
la nourriture de ces gens, qui cherchent avec soin les délices du bain,
et qui peuvent se passer de pain.
Nous fûmes assez heureux à la chasse le dimanche: nous rapportâmes
quantité de gibier, mais nous ne vîmes rien qui mérite d’être écrit,
qu’une paire de ces longues planches de bois de sapin avec lesquelles
les Lapons courent d’une si extraordinaire vitesse, qu’il n’est point
d’animal, si prompt qu’il puisse être, qu’ils n’attrapent facilement,
lorsque la neige est assez dure pour les soutenir.
Ces planches, extrêmement épaisses, sont de la longueur de deux aunes,
et larges d’un demi-pied; elles sont relevées en pointe sur le devant,
et percées au milieu dans l’épaisseur, qui est assez considérable en cet
endroit pour pouvoir y passer un cuir qui tient les pieds fermes et
immobiles. Le Lapon qui est dessus tient un long bâton à la main, où,
d’un côté, est attaché un rond de bois, afin qu’il n’entre pas dans la
neige, et de l’autre un fer pointu. Il se sert de ce bâton pour se
donner le premier mouvement, pour se soutenir en courant, pour se
conduire dans sa course, et pour s’arrêter quand il veut; c’est aussi
avec cette arme qu’il perce les bêtes qu’il poursuit, lorsqu’il en est
assez près.
Il est assez difficile de se figurer la vitesse de ces gens, qui peuvent
avec ces instruments surpasser la course des bêtes les plus vites; mais
il est impossible de concevoir comment ils peuvent se soutenir en
descendant les fonds les plus précipités, et comment ils peuvent monter
les montagnes les plus escarpées. C’est pourtant, monsieur, ce qu’ils
font avec une adresse qui surpasse l’imagination, et qui est si
naturelle aux gens de ce pays, que les femmes ne sont pas moins adroites
que les hommes à se servir de ces planches. Elles vont visiter leurs
parents, et entreprennent de cette manière les voyages les plus
difficiles et les plus longs.
Le lundi ne fut remarquable que par la quantité de gibier que nous vîmes
et que nous tuâmes; nous avions ce jour-là plus de vingt pièces dans
notre dépense: il est vrai que nous achetâmes cinq ou six canards de
quelques paysans qui venaient de les prendre. Ces gens n’ont point
d’autres armes pour aller à la chasse que l’arc ou l’arbalète. Ils se
servent de l’arc contre les plus grandes bêtes, comme les ours, les
loups et les rennes sauvages; et lorsqu’ils veulent prendre des animaux
moins considérables, ils emploient l’arbalète, qui ne diffère des nôtres
que par sa grandeur. Les habitants de ce pays sont si adroits à se
servir des armes, qu’ils sont sûrs de frapper le but d’aussi loin qu’ils
le peuvent voir. L’oiseau le plus petit ne leur échappe pas; et il s’en
trouve même quelques-uns qui donneront dans la tête d’une aiguille. Les
flèches dont ils se servent sont différentes: les unes sont armées de
fer ou d’os de poisson, et les autres sont rondes, de la figure d’une
boule coupée par la moitié. Ils se servent des premières pour l’arc,
lorsqu’ils vont aux grandes chasses; et des autres pour l’arbalète,
quand ils rencontrent des animaux qu’ils peuvent tuer sans leur faire
une plaie si dangereuse. Ils emploient ces mêmes flèches rondes contre
les petits-gris, les martres et les hermines, afin de conserver les
peaux entières; et parce qu’il est difficile qu’il n’y reste la marque
que le coup a laissée, les plus habiles ne manquent jamais de les
toucher où ils veulent, et les frappent ordinairement à la tête, qui est
l’endroit de la peau le moins estimé.
Nous arrivâmes le mardi à Kones, et nous y restâmes le mercredi pour
nous reposer, et voir travailler aux forges de fer et de cuivre qui sont
en ce lieu. Nous admirâmes les manières de fondre ces métaux, et de
préparer le cuivre avant qu’on en puisse faire des pelotes, qui sont la
monnaie du pays lorsqu’elle est marquée du coin du prince. Ce qui nous
étonna le plus, ce fut de voir un de ces forgerons approcher de la
fournaise, et prendre avec sa main du cuivre que la violence du feu
avait fondu comme de l’eau, et le tenir ainsi quelque temps. Rien n’est
plus affreux que ces demeures; les torrents qui tombent des montagnes,
les rochers et les bois qui les environnent, la noirceur et l’air
sauvage des forgerons, tout contribue à former l’horreur de ce lieu. Ces
solitudes affreuses ne laissent pas que d’avoir leur agrément et de
plaire quelquefois autant que les lieux les plus magnifiques; et ce fut
au milieu de ces rochers que je laissai couler ces vers d’une veine qui
avait été longtemps stérile.
Tranquilles et sombres forêts,
Où le soleil ne luit jamais
Qu’au travers de mille feuillages,
Que vous avez pour moi d’attraits!
Et qu’il est doux, sous vos ombrages,
De pouvoir respirer en paix!
Que j’aime à voir vos chênes verts,
Presque aussi vieux que l’univers,
Qui, malgré la nature émue
Et ses plus cruels aquilons,
Sont aussi sûrs près de la nue
Que les épis dans les sillons!
Et vous, impétueux torrents,
Qui sur les rochers murmurants
Roulez vos eaux avec contrainte,
Que le bruit que vous excitez
Cause de respect et de crainte
A tous ceux que vous arrêtez!
Quelquefois vos rapides eaux,
Venant arrêter les roseaux,
Forment des étangs pacifiques
Où les plongeons et les canards,
Et tous les oiseaux aquatiques,
Viennent fondre de toutes parts.
D’un côté l’on voit les poissons
Qui, sans craindre les hameçons,
Quittent leurs demeures profondes,
Et, pour prendre un plaisir nouveau,
Las de folâtrer dans les ondes,
S’élancent, et sautent sur l’eau.
Tous ces édifices détruits,
Et ces respectables débris
Qu’on voit sur cette roche obscure,
Sont plus beaux que les bâtiments
Où l’or, l’azur et la peinture
Forment les moindres ornements.
Le temps y laisse quelques trous
Pour la demeure des hiboux;
Et les bêtes d’un cri funeste,
Les oiseaux sacrés à la nuit,
Dans l’horreur de cette retraite
Trouvent toujours un sûr réduit.
Nous partîmes de ces forges, pour aller à d’autres qui en sont éloignées
de dix-huit milles de Suède, qui valent environ cinquante lieues de
France. Nous nous servîmes toujours de la même voie, n’y en ayant point
d’autre dans le pays, et continuâmes notre chemin au nord sur la
rivière. Nous apprîmes qu’elle changeait de nom, et que les habitants
l’appelaient Wilnama Suanda. Nous passâmes toute la nuit sur l’eau, et
nous arrivâmes le lendemain, vendredi, dans une pauvre cabane de paysan,
dans laquelle nous ne trouvâmes personne. Toute la famille, qui
consistait en cinq ou six personnes, était dehors; une partie était dans
les bois, et l’autre était allée à la pêche du brochet. Ce poisson,
qu’ils sèchent, leur sert de nourriture toute l’année: ils ne le
prennent point avec des rêts, comme on fait les autres; mais, en
allumant du feu sur la proue de leur petite barque, ils attirent le
poisson à la lueur de cette flamme, et le harponnent avec un long bâton
armé de fer, de la manière qu’on nous représente un trident. Ils en
prennent en quantité, et d’une grosseur extraordinaire; et la nature,
comme une bonne mère, leur refusant la fertilité de la terre, leur
accorde l’abondance des eaux.
Plus l’on avance dans le pays, et plus la misère est extrême. On ne
connaît plus l’usage du blé: les os de poisson, broyés avec l’écorce des
arbres, leur servent de pain; et, malgré cette méchante nourriture, ces
pauvres gens vivent dans une santé parfaite. Ne connaissant point de
médecins, il ne faut pas s’étonner s’ils ignorent aussi les maladies, et
s’ils vont jusqu’à une vieillesse si avancée qu’ils passent
ordinairement cent ans, et quelques-uns cent cinquante.
Nous ne fîmes le samedi que fort peu de chemin, étant restés tout le
jour dans une petite maison, qui est la dernière qui se rencontre dans
le pays. Nous eûmes différents plaisirs pendant le temps que nous
séjournâmes dans cette cabane. Le premier fut de nous occuper tous à
différents exercices aussitôt que nous fûmes arrivés. L’un coupait un
arbre sec dans le bois prochain, et le traînait avec peine au lieu
destiné; l’autre, après avoir tiré le feu d’un caillou, soufflait de
tous ses poumons pour l’allumer; quelques-uns étaient occupés à
accommoder un agneau qu’ils venaient de tuer; et d’autres, plus
prévoyants, laissant ces petits soins pour en prendre de plus
importants, allaient chercher sur un étang voisin, tout couvert de
poisson, quelque chose pour le lendemain. Ce plaisir fut suivi d’un
autre; car sitôt qu’on se fut levé de table, on fut d’avis, à cause des
nécessités pressantes, d’ordonner une chasse générale. Tout le monde se
prépara pour cela; et, ayant pris deux petites barques avec deux paysans
avec nous, nous nous abandonnâmes sur la rivière à notre bonne fortune.
Nous fîmes la chasse la plus plaisante du monde et la plus particulière.
Il est inouï qu’on se soit jamais servi en France de bâtons pour
chasser; mais il n’en est pas de même dans ce pays: le gibier y est si
abondant, qu’on se sert de fouet et même de bâton pour le tuer. Les
oiseaux que nous prîmes davantage, ce fut des plongeons; et nous
admirions l’adresse de nos gens à les attraper. Ils les suivaient
partout où ils les voyaient; et lorsqu’ils les apercevaient nageant
entre deux eaux, ils lançaient leur bâton et leur écrasaient la tête
dans le fond de l’eau avec tant d’adresse, qu’il est difficile de se
figurer la promptitude avec laquelle ils font cette action. Pour nous,
qui n’étions point faits à ces sortes de chasses, et de qui les yeux
n’étaient pas assez fins pour percer jusque dans le fond de la rivière,
nous frappions au hasard dans les endroits où nous voyions qu’ils
frappaient, et sans autres armes que des bâtons, nous fîmes tant, qu’en
moins de deux heures nous nous vîmes plus de vingt ou vingt-cinq pièces
de gibier. Nous retournâmes à notre petite habitation, fort contents
d’avoir vu cette chasse, et encore plus de rapporter avec nous de quoi
vivre pendant quelque temps. Une bonne fortune, comme une mauvaise,
vient rarement seule; et quelques paysans ayant appris la nouvelle de
notre arrivée, qui s’était répandue bien loin dans le pays, en partie
par curiosité de nous voir, et en partie pour avoir de notre argent,
nous apportèrent un mouton, que nous achetâmes cinq ou six sous, et qui
accrut nos provisions de telle sorte que nous nous crûmes assez munis
pour entreprendre trois jours de marche, pendant lesquels nous ne
devions trouver aucune maison. Nous partîmes donc le dimanche du matin,
c’est-à-dire à dix heures; car le soin que nous avions de nous reposer
faisait que nous ne nous mettions guère en chemin devant ce temps.
Nous nous étonnâmes que, quoique nous fussions si avant dans le nord,
nous ne laissions pas de rencontrer quantité d’hirondelles; et ayant
demandé aux gens du pays qui nous conduisaient ce qu’elles devenaient
l’hiver, et si elles passaient dans les pays chauds, ils nous assurèrent
qu’elles se mettaient en pelotons, et s’enfonçaient dans la bourbe qui
est au fond des lacs; qu’elles attendaient là que le soleil, reprenant
sa vigueur, allât dans le fond de ces marais leur rendre la vie que le
froid leur avait ôtée. La même chose m’avait été dite à Copenhague par
M. l’ambassadeur, et à Stockholm par quelques personnes; mais j’avais
toujours eu beaucoup de peine à croire que ces animaux pussent vivre
plus de six mois ensevelis dans la terre, sans aucune nourriture. C’est
pourtant la vérité; et cela m’a été confirmé par tant de gens, que je ne
saurais plus en douter. Nous logeâmes ce jour-là à Coctuanda, où
commence la Laponie; et le lendemain lundi, après avoir fait quatre
milles, nous vînmes camper sur le bord de la rivière, où il fallut
coucher _sub dio_, et où nous fîmes des feux épouvantables pour nous
garantir de l’importunité des moucherons. Nous fîmes un grand
retranchement rond de quantité de gros arbres secs, et de plus petits
pour les allumer; nous nous mîmes au milieu et fîmes le plus beau feu
que j’aie vu de ma vie. On aurait pu assurément charger un de ces grands
bateaux qui viennent à Paris du bois que nous consumâmes, et il s’en
fallut peu que nous ne mîmes le feu à toute la forêt. Nous demeurâmes au
milieu de ces feux toute la nuit, et nous nous mîmes en chemin le
lendemain matin, mardi, pour aller aux mines de cuivre, qui n’étaient
plus éloignées que de deux lieues. Nous prîmes notre chemin à l’ouest,
sur une petite rivière nommée Longasiochi, qui formait de temps en temps
des paysages les plus agréables que j’aie jamais vus; et après avoir été
souvent obligés de porter notre bateau, faute d’eau, nous arrivâmes à
Swaparava ou Suppawahara, où sont les mines de cuivre. Ce lieu est
éloigné d’une lieue de la rivière, et il fallut faire tout ce chemin à
pied.
Nous fûmes extrêmement réjouis, à notre arrivée, d’apprendre qu’il y
avait un Français dans ce lieu. Vous voyez, monsieur, qu’il n’y a point
d’endroit, si reculé qu’il puisse être, où les Français ne se fassent
jour. Il y avait près de trente ans qu’il travaillait aux mines; il est
vrai qu’il avait plus la mine d’un sauvage que d’un homme; il ne laissa
pas de nous servir beaucoup, quoiqu’il eût presque oublié sa langue; et
il nous assura que depuis qu’il était en ce lieu, bien loin d’y avoir vu
des Français, il n’y était venu aucun étranger plus voisin qu’un
Italien, qui passa il y a environ quatorze ans, et dont on n’a plus
entendu parler depuis. Nous fîmes tout doucement que cet homme reprît un
peu sa langue naturelle, et nous apprîmes de lui bien des choses que
nous eussions eu de la peine à savoir d’un autre que d’un Français.
Ces mines de Swapavara sont à trente milles de Torno et quinze milles de
Konges (il faut toujours prendre trois lieues de France pour un mille de
Suède). Elles furent ouvertes, il y a environ vingt-sept ans, par un
Lapon nommé..., à qui l’on a fait une petite rente de quatre écus et de
deux tonneaux de farine; il est aussi exempt de toute contribution. Ces
mines ont été autrefois mieux entretenues qu’elles ne sont: il y avait
toujours cent hommes qui y travaillaient; mais présentement à peine en
voit-on dix ou douze. Le cuivre qui s’y trouve est pourtant le meilleur
qui soit en toute la Suède; mais le pays est si désert et si
épouvantable, qu’il y a peu de personnes qui y puissent rester. Il n’y a
que les Lapons qui demeurent pendant l’hiver autour de ces mines; et
l’été ils sont obligés d’abandonner le pays, à cause du chaud et des
moucherons, que les Suédois appellent _alcaneras_, qui sont pires mille
fois que toutes les plaies d’Egypte. Ils se retirent dans les montagnes
proche la mer occidentale, pour avoir la commodité de pêcher, et pour
trouver plus facilement de la nourriture à leurs rennes, qui ne vivent
que d’une petite mousse blanche et tendre, qui se trouve l’été sur les
monts Sellices, qui séparent la Norwége de la Laponie, dans les pays les
plus septentrionaux.
Nous allâmes le lendemain, mercredi, voir les mines, qui étaient
éloignées d’une bonne demi-lieue de notre cabane. Nous admirâmes les
travaux et les abîmes ouverts, qui pénétraient jusqu’au centre de la
terre, pour aller chercher, près des enfers, de la matière au luxe et à
la vanité. La plupart de ces trous étaient pleins de glaçons; et il y en
avait qui étaient revêtus, depuis le bas jusqu’en haut, d’un mur de
glace si épais, que les pierres les plus grosses que nous prenions
plaisir à jeter contre, loin d’y faire quelque brèche, ne laissaient pas
même la marque où elles avaient touché; et lorsqu’elles tombaient dans
le fond, on les voyait rebondir et rouler sans faire la moindre
ouverture à la glace. Nous étions pourtant alors dans les plus fortes
chaleurs de la canicule; mais ce qu’on appelle ici un été violent peut
passer en France pour un très-rude hiver.
Toute la roche ne fournit pas partout le métal; il faut chercher les
veines, et lorsqu’on en a trouvé quelqu’une, on la suit avec autant de
soin qu’on a eu de peine à la découvrir. On se sert pour cela, ou du feu
pour amollir le rocher ou de la poudre pour le faire sauter. Cette
dernière manière est beaucoup plus pénible, mais elle fait
incomparablement plus d’effet. Nous prîmes des pierres de toutes les
couleurs, de jaunes, de bleues, de vertes, de violettes; et ces
dernières nous parurent les plus pleines de métal et les meilleures.
Nous fîmes l’épreuve de quantité de pierres d’aimant que nous trouvâmes
sur la roche; mais elles avaient perdu presque toute leur force par le
feu qu’on avait fait au-dessus ou au-dessous: ce qui fit que nous ne
voulûmes point nous en charger, et que nous différâmes d’en prendre à la
mine de fer à notre retour. Après avoir considéré toutes les machines et
les pompes qui servent à élever l’eau, nous contemplâmes à loisir toutes
les montagnes couvertes de neige qui nous environnaient. C’est sur ces
roches que les Lapons habitent l’hiver. Ils les possèdent en propre
depuis la division de la Laponie, qui fut faite du temps de
Gustave-Adolphe, père de la reine Christine. Ces terres et ces montagnes
leur appartiennent, sans que d’autres puissent s’y établir; et, pour
marque de leur propriété, ils ont leurs noms écrits sur quelques pierres
ou sur quelques endroits de la montagne qu’ils ont eue en propriété ou
qu’ils ont habitée: tels sont les rochers de Luparava, Kerquerol,
Kilavara, Lung, Dondere, ou _roche du Tonnerre_, qui ont donné le nom
aux familles des Lapons qui y habitent, et qu’on ne connaît dans le pays
que par les surnoms qu’ils ont pris de ces roches. Ces montagnes ont
quelquefois sept ou huit lieues d’étendue; et quoiqu’ils demeurent
toujours sur la même roche, ils ne laissent pas de changer fort souvent
de place lorsque la nécessité le demande, et que les rennes ont consommé
toute la mousse qui était autour de leur habitation. Quoique certains
Lapons aient pendant l’hiver certaines terres fixes, il y en a beaucoup
davantage qui courent toujours, et desquels on ne saurait trouver
l’habitation; ils sont tantôt dans les bois et tantôt proche des lacs,
selon qu’ils ont besoin de pêcher ou de chasser; et on ne les voit que
lorsqu’ils viennent l’hiver aux foires, pour troquer leurs peaux contre
autre chose dont ils ont besoin, et pour apporter le tribut qu’ils
payent au roi de Suède, dont ils pourraient facilement s’exempter, s’ils
ne voulaient pas se trouver à ces foires. Mais la nécessité qu’ils ont
de fer, d’acier, de corde, de couteaux et autres, les oblige à venir en
ces endroits, où ils trouvent ce dont ils ont besoin. Le tribut qu’ils
payent est d’ailleurs fort peu de chose. Les plus riches d’entre eux,
quand ils auraient mille ou douze cents rennes, comme il s’en rencontre
quelques-uns, ne payent ordinairement que deux ou trois écus tout au
plus.
Après que nous nous fûmes amplement informés de toutes ces choses, nous
reprîmes le chemin de notre cabane, et nous vîmes en passant les forges
où l’on donne la première fonte au cuivre. C’est là qu’on sépare ce
qu’il y a de plus grossier; lorsqu’il a été assez longtemps dans le
creuset pour pousser dehors toutes ses impuretés, avant que de trouver
le cuivre qui est au fond, on lève plusieurs feuilles qu’ils appellent
_rosettes_, dans lesquelles il n’y a que la moitié de cuivre, et qu’on
remet ensuite au fourneau pour en ôter tout ce qu’il y a de terrestre:
c’est la première façon qu’on lui donne là; mais il faut à Konges qu’il
passe encore trois fois au feu pour le purifier tout à fait, et le
rendre en état de prendre sous le marteau la forme qu’on lui veut
donner.
Le jeudi, le prêtre des Lapons arriva avec quatre de sa nation, pour se
trouver le lendemain à un des jours de prières établies par toute la
Suède, pour remercier Dieu des victoires que les Suédois ont remportées
ces jours-là.
Ce furent les premiers Lapons que nous vîmes, et dont la vue nous
réjouit tout à fait. Ils venaient troquer du poisson pour du tabac. Nous
les considérâmes depuis la tête jusqu’aux pieds. Ces hommes sont faits
tout autrement que les autres. La hauteur des plus grands n’excède pas
trois coudées; et je ne vois pas de figure plus propre à faire rire. Ils
ont la tête grosse, le visage large et plat, le nez écrasé, les yeux
petits, la bouche large, et une barbe épaisse qui leur pend sur
l’estomac. Tous leurs membres sont proportionnés à la petitesse du
corps: les jambes sont déliées, les bras longs; et toute cette petite
machine semble remuer par ressorts. Leur habit d’hiver est d’une peau de
renne faite comme un sac, descendant sur les genoux, et retroussée sur
les hanches d’une ceinture de cuir ornée de petites plaques d’argent;
les souliers, les bottes et les gants sont de même: ce qui a donné lieu
à plusieurs historiens de dire qu’il y avait des hommes vers le nord
velus comme des bêtes, et qui ne se servaient point d’autres habits que
de ceux que la nature leur avait donnés.
Ils ont toujours une bourse des parties de renne qui leur pend sur
l’estomac, dans laquelle ils mettent une cuiller. Ils changent cet
habillement l’été, et en prennent un plus léger, qui est ordinairement
de la peau des oiseaux qu’ils écorchent, pour se garantir des
moucherons. Ils ne laissent pas d’avoir par-dessus un sac de grosse
toile, ou d’un drap gris-blanc, qu’ils mettent sur leur chair; car
l’usage du linge leur est tout à fait inconnu.
Ils couvrent leur tête d’un bonnet qui est ordinairement fait de la peau
d’un oiseau gros comme un canard, qu’ils appellent _loom_, qui veut dire
en leur langue _boiteux_, à cause que cet oiseau ne saurait marcher: ils
le tournent d’une manière que la tête de l’oiseau excède un peu le
front, et que les ailes leur tombent sur les oreilles.