M. Cousinet soupira et dit:

--Je ne songe à épouser personne... Ma vie sera entièrement consacrée à

la France et à la République! Tout le monde me prédit un avenir

splendide. Seulement...

--Je devine: seulement, il y a une paille, et cette paille, c’est moi.

Imbécile! Mais, au contraire, c’est moi qui te ferai arriver... Déjà, je

t’ai élevé au-dessus de ton milieu vulgaire en faisant de toi le mari

d’une grande artiste! Je t’ai dessalé, mon petit... Va, tu peux devenir

ministre, président du Conseil, qu’est-ce que je sais? je marquerai

toujours mieux que toi, espèce d’idiot! A l’Élysée? Mais j’y serais

épatante! J’ai joué au Casino de Paris des rôles de reine et même

d’impératrice... C’est autre chose, je pense, qu’une panne de présidente

de la République!

La discussion en resta là. Mais M. Cousinet ne renonça pas à son projet:

«Puisque, se dit-il, l’énergie ne donne rien, employons la ruse...

Lisette ne m’aime pas, c’est évident, et seul l’intérêt l’attache à moi.

Si elle s’éprenait d’un homme riche qui lui rende la pareille, peut-être

souhaiterait-elle ce divorce dont elle ne veut pas entendre parler en ce

moment. Lisette doit bien me tromper de temps en temps... Tâchons que ce

soit dans mon intérêt!»

Quelques jours après, le haut-commissaire dit à sa femme:

--Nous dînons demain chez Lazare Maxy, le banquier, dans son hôtel de

l’avenue des Champs-Élysées.

Mme Cousinet parut hésiter, puis:

--Je n’irai pas, dit-elle.

--Pourquoi?

--Parce que.

--Mais encore...

--Tu veux savoir?

--Sans doute... Ce Lazare Maxy est un homme charmant. Et puis, c’est un

de nos principaux financiers qui joue un rôle politique considérable: un

peu bizarre, cependant, car enfin, avec tous ses millions, il passe pour

un esprit très avancé. On dit même qu’il donne de l’argent aux journaux

révolutionnaires... Mais je ne pense pas que ce soit pour cela que tu

refuses à aller chez lui.

--Non, c’est tout simplement parce que Lazare Maxy a été autrefois mon

amant. Là, te voilà renseigné!

--Ah! fit M. Cousinet avec un beau calme.

--Et s’il ne m’a pas épousée, c’est parce qu’il n’a pas pu.

--Vraiment?

--Voui, mon petit. Il était déjà marié... Nous nous sommes d’ailleurs

séparés gentiment. Depuis, il a perdu sa femme. Mais c’était trop tard.

Entre temps, j’étais devenue Mme Cousinet. Je te raconte tout ça pour

t’expliquer... Il est impossible, c’est évident, que j’aille dîner chez

lui. Et ce que j’en fais là, c’est pour toi.

Le haut-commissaire réfléchit un instant, puis:

--Je te remercie de ta franchise, mais, en vérité, je ne vois pas les

choses comme toi. J’estime que nous pouvons parfaitement aller dîner

chez Lazare Maxy. C’est un homme du monde, un Parisien, il a du tact. Et

puis, tout ça, c’est du passé. De plus, c’est le haut-commissaire du

gouvernement et sa femme qu’il invite, ce n’est pas M. et Mme Cousinet.

A plus forte raison, n’est-ce pas Lisette de Lizac.

--Tu y tiens?

--Beaucoup.

--Tu ne crains pas son regard, son sourire peut-être...

--Je ne crains rien pour moi, ni même pour toi. La situation est

d’ailleurs banale... Est-ce que, chaque soir, il n’y a pas à Paris mille

dîners où ont lieu des rencontres de ce genre et même de plus

étonnantes?

--Très bien. Je n’insiste pas... Nous irons dîner chez Maxy.

Le banquier reçut, en effet, le couple Cousinet avec un tact

irréprochable. Il plaça Lisette de Lizac à sa droite, tandis que le

haut-commissaire, assis en face, se voyait encadré par Lyonel Béchard,

le tribun socialiste, et Mme Sergine Pincebœuf, vieille dame à tête de

douairière du répertoire, qui publiait des romans à la fois anarchistes

et obscènes. Autour de la longue table ornée de fleurs rouges et

d’argenteries fastueuses, alternaient des financiers au visage maigre et

tourmenté, des révolutionnaires gras et roses, des femmes du monde

décolletées avec une audace presque effrayante et des intellectuelles

révoltées vêtues comme des petites pensionnaires.

--Je suis heureux, dit Lazare Maxy à M. Cousinet, de vous voir chez moi,

ainsi que votre charmante femme... Je constate que vous ne craignez pas

de vous compromettre. Cependant, vous êtes, ce soir, chez celui qu’on a

appelé le banquier de la Sociale!

--Je respecte toutes les convictions sincères, répliqua M. Cousinet...

Et les vôtres le sont sans aucun doute, car quel intérêt avez-vous à

préparer une révolution dont vous seriez, vous, grand banquier, une des

premières victimes?

Maxy lança un regard narquois à M. Cousinet et dit:

--Bah! Nous verrons cela au grand soir...

--Vous y croyez, à ce grand soir?

--Je fais, en tout cas, comme s’il était probable ou simplement

possible.

Le banquier se reprit et ajouta:

--Je crois que notre société est au bout de son rouleau et qu’il faut,

dès maintenant, préparer la suite. Alors, je me tourne vers ceux qui

organisent l’avenir et je les aide. Cela me paraît raisonnable et

prudent...

Lyonel Béchard lança de sa voix de tribun:

--M. Maxy sera notre ministre des Finances, le moment venu. Bien loin de

le pendre, nous l’emploierons. Car la société future aura surtout besoin

de financiers, d’économistes... Voyez en Russie: les communistes

rouvrent les banques et favorisent la reprise des affaires.

--Je ne suis candidat à rien, fit modestement Lazare... Mais il est vrai

que la révolution devra tenir compte de certaines réalités: les Soviets

ont fini par s’en rendre compte et il était grand temps. Je suis même en

train de m’occuper d’eux, sur leur demande. Je mets sur pied un projet

de réorganisation financière de la Russie...

--Très intéressant! fit le tribun socialiste. Je serais heureux d’en

causer avec vous, car j’ai des idées...

M. Cousinet en avait aussi. La politique n’était pour lui qu’un puissant

moyen d’étendre le cercle de ses affaires... Il se mit à parler avec

Lyonel Béchard des «possibilités économiques de la Russie nouvelle».

Maxy s’était penché vers sa voisine Lisette de Lizac et sur le ton le

plus banal, sans paraître songer le moins du monde au passé, il

prononça:

--Nous ne vous verrons donc plus au théâtre, chère madame?

Mme Cousinet répondit, très digne:

--Cher monsieur, je me consacre tout entière à mes devoirs d’épouse.

Lisette de Lizac n’est plus.

Elle chercha dans le regard du banquier un regard, un regret, mais ne

l’y trouva pas: le masque de Lazare restait impassible. Avec une moue de

dépit, elle ajouta:

--D’ailleurs, Lisette de Lizac est bien oubliée!

Puis, voulant rattacher quand même quelques fils, elle demanda:

--A propos, où est Raymond? Il était charmant, ce petit!

--Nous le verrons ce soir... Il doit venir avec un de ses amis. Et même,

il m’a promis d’amener un type extraordinaire, un phénomène sans pareil.

Devinez.

--Je ne sais pas, moi...

--Un homme dont tout le monde parle à Paris.

Et le banquier, s’adressant à ses invités:

--Je vous réserve une surprise... Tout à l’heure, ici-même, grande

attraction: j’espère pouvoir vous montrer l’abbé Pellegrin en personne.

Mon curé chez les pauvres · 第 27 / 45 题