--Par exemple! Mais je ne connais que lui: c’est mon curé, à Sableuse!
Lyonel Béchard, déjà hostile, proféra:
--Cet abbé Pellegrin est un malin ou un fou; en tout cas, c’est un
danger public!
Mme Sergine Pincebœuf, agitant son face-à-main, minauda:
--Je suis curieuse de voir ce personnage extravagant... Mais est-il vrai
qu’il possède un fluide irrésistible? Je ne demande qu’à en faire
l’expérience.
Lazare Maxy crut devoir expliquer:
--Mon fils, qui va peut-être un peu loin, mais il est très jeune,
fréquente les gens du parti de la Révolution humanitaire... Des exaltés,
des fumistes, avec quelques sincères peut-être. Ces gens-là ne sont pas
dangereux. Ils n’ont aucune notion des conditions de la lutte et des
réalités économiques. Ce sont des poètes, des poètes qui tiennent
boutique cependant, une petite boutique. Leur idéologie ne pouvait que
séduire et attirer cet abbé Pellegrin qui est un sentimental, un rêveur,
un naïf. Un prêtre révolutionnaire devait, logiquement, rejoindre ces
gens-là: leurs évangiles se ressemblent. Et comme mon fils est aussi un
emballé, il n’a pas tardé à se lier avec ce camarade en soutane...
Croyez-vous que c’est drôle?
Lyonel Béchard bougonna:
--Moins drôle que vous ne croyez, mon cher, et même je trouve que l’abbé
Pellegrin devient redoutable. Il est très populaire, songez-y; il peut
exercer une action puissante sur la foule qui aime les types
pittoresques, un peu vulgaires et qui disent des vérités rudes aux
riches et aux dirigeants. Je ne crois pas du tout que ce curé du Danube
soit capable de précipiter les événements et provoquer la révolution...
Il n’est pas de taille, mais son influence risque de raviver la
sentimentalité religieuse dans les masses. Il fait, en somme, ce que
l’Église aurait dû faire pour garder ou pour restaurer sa puissance: il
va au peuple et lui tient des discours pareils à ceux du Christ... Vous
voyez, cela prend toujours. Seulement, je crains que l’Église, qui
réprouve en ce moment l’abbé Pellegrin, ne regagne finalement, grâce à
lui, ce qu’elle a perdu d’autorité et de prestige dans les faubourgs.
--Bah! fit un convive, le peuple a horreur des curés!...
--Ne vous y fiez pas... Je le connais, moi, le peuple, et j’ai remarqué
que pour le séduire, il suffisait d’adopter ses façons, de parler comme
lui et surtout quand on est général, grand seigneur ou même curé. Le
général psychologue qui, la pipe au bec, joue au bon type sans façons et
le marquis roublard qui parle argot dans les réunions publiques
deviennent aisément sympathiques. Le curé qui dit «Merde!»--pardon,
Mesdames,--devait plaire aussi, surtout s’il le dit à ceux que déteste
Populo.
Le tribun alluma un havane, puis il reprit, convaincu:
--Vous verrez que ce Pellegrin finira par faire des miracles... Car les
miracles, c’est une question d’atmosphère, de chaleur communicative,
d’emballement général: ce thaumaturge fera marcher des paralytiques,
c’est la tradition. Ils le suivront, les foules aussi. Et qui sait où il
les conduira!
--Non, fit Maxy, à Paris, de nos jours, ces choses-là sont impossibles.
--Je crois, répliqua Béchard, qu’elles sont plus possibles à Paris que
partout ailleurs. Remarquez, nous-mêmes qui sommes des manières de
prêtres, car le socialisme est une religion, nous en promettons, des
miracles... Et c’est pour cela qu’on nous suit. Il faut des miracles
pour le peuple!
Une jolie femme aux épaules ruisselantes de perles s’écria:
--Avec tout ça, il n’arrive pas, votre phénomène de curé! Et cependant,
nous avons bien envie de rire un peu...
Les invités passèrent au salon pour prendre le café. Des groupes
sympathiques s’étaient à peine formés que le jeune Raymond Maxy
apparut...
--Eh bien? lui demanda son père, j’imagine que tu vas nous présenter ton
bonhomme. Nous l’attendons tous avec impatience...
--J’ai eu toutes les peines du monde à l’amener jusqu’ici... Il prétend
n’être pas venu à Paris pour aller dans le monde et j’ai eu beaucoup de
mal à lui faire admettre que, chez nous, ce n’était pas le monde, mais
un milieu où règnent des idées tout au moins voisines des siennes.
Enfin, notre amie Jeanne Réveil ayant insisté, il s’est décidé à me
suivre...
--Enfin! où est-il?
--Chez le concierge.
--Comment cela?
--Le concierge est, paraît-il, un de ses anciens camarades du front...
L’ayant reconnu, il lui a sauté au cou, puis est entré dans la loge.
Impossible de l’en faire sortir... Il est en train d’y boire du vin et
prétend s’y trouver beaucoup mieux que partout ailleurs.
--Je le reconnais bien là, fit M. Cousinet avec une moue méprisante.
Quel type populacier!
Les invités, désappointés, protestaient... Ils voulaient voir le fameux
curé de Sableuse et, pour un peu, l’eussent réclamé sur l’air des
_Lampions_. Lazare Maxy, un peu nerveux, articula:
--Je n’admets pas que mon concierge me fasse concurrence... Je vais lui
téléphoner pour le rappeler à l’ordre.
Mme Cousinet, qui ne tenait pas autrement à revoir l’abbé Pellegrin,
observait le fils du banquier... Il lui parut fort séduisant avec son
visage pâle et passionné, ses lèvres rouges et ses yeux langoureux: elle
retrouvait le Maxy qu’elle avait connu autrefois, mais celui-ci était
plus fin et il avait trente ans de moins.
«Il est charmant, ce petit, se dit-elle... Tout à fait son père, mais en
beaucoup mieux.»
Elle s’approcha de lui et dit avec un sourire un peu rosse:
--C’est très bien, à votre âge, de sortir encore avec un abbé... Tous
mes compliments.
Raymond s’écria:
--Lisette de Lizac!...
--Vous me connaissez donc?
--Mais je vous ai vue autrefois... Voyons, quand vous étiez avec papa!
--Chut!...
--Pourquoi?
--Voici mon mari, M. Cousinet... Venez que je vous présente à M. le
Haut-Commissaire à l’éducation physique. Je suis persuadée que vous lui
plairez beaucoup... aussi.
Le mari de Lisette et le fils du banquier révolutionnaire échangèrent
quelques propos courtois, mais, soudain, les portes s’ouvrirent à deux
battants et un laquais en culotte annonça d’une voix retentissante,
d’ailleurs teintée d’ironie:
--Monsieur l’abbé Pellegrin!
L’apparition du célèbre curé produisit un effet extraordinaire sur les
invités, lesquels poussèrent ce «ah!» qui, au théâtre, salue les entrées
sensationnelles. Et Lisette de Lizac qui, cette fois, était mêlée au
public, songea, non sans quelque amertume: «Autrefois, c’était moi qui
soulevais ce mouvement de curiosité et cette rumeur dans la salle.»
Lazare Maxy se précipitait, la main tendue:
--Comme c’est gentil d’être venu, Monsieur l’abbé!
Ébloui par les lumières, intimidé par cette galerie d’hommes en smoking
et de femmes pour la plupart décolletées, le prêtre répondit d’une voix
d’abord mal assurée:
--Oui, me voici... Mais, pour un peu, je ne serais pas venu. C’est que
ce n’est pas mon genre de fréquenter les salons. Et puis, j’étais avec
un copain... un chic type que j’ai connu dans les tranchées, votre
concierge, quoi!
Puis, tranquillement, en appuyant sur les mots:
--Vous devriez bien le faire monter... Il prendrait quelque chose avec
nous!
--Non, monsieur l’abbé, cela le gênerait, ce brave homme... Au fait,
vous n’avez ici que des amis et nous sommes tous très heureux de vous
voir.
L’abbé Pellegrin s’étant avancé jusqu’au milieu du salon, et, promenant
son regard sur le cercle aussitôt formé autour de lui:
--Des amis? C’est bien possible. En tout cas, il y a des têtes que je
reconnais. Voilà M. Cousinet, mon député, et même mon paroissien. Et
j’aperçois Mme Cousinet... Comme on se retrouve!
Le haut-commissaire et sa femme serrèrent la main au curé qui, d’un air
soudain préoccupé, le front plissé, prononça:
--Vous me faites penser à Sableuse. Je n’en suis parti que depuis trois
semaines et il me semble qu’il y a si longtemps! Sableuse, comme c’est
loin!...
Mais reprenant aussitôt son expression joviale, il tira de la poche de
sa soutane une vieille pipe en disant:
--Vous permettez?... Je ne sors jamais sans elle et il faut lui être
indulgents, comme à moi!
Posément, il bourra sa bouffarde qu’il alluma avec un briquet à mèche
d’amadou. Les sourires de certains invités ne lui échappèrent pas et
c’est avec une bonne humeur, peut-être quelque peu affectée, qu’il
déclara:
--Oui, oui, je comprends, je suis chargé de vous faire amuser un brin...
Au fait, pourquoi pas? Et n’en ai-je pas l’habitude? Impossible de
montrer mon nez quelque part sans que chacun dise: «C’est un type... On
va rigoler!» Je ne suis peut-être pas venu à Paris pour distraire les
populations, mais enfin, si je peux chasser leur cafard pour quelques
instants, je ne demande pas mieux. La gaieté est aussi une vertu
chrétienne...
Et l’abbé Pellegrin soupira profondément.
Lyonel Béchard, qui l’observait avec curiosité, intervint:
--Monsieur le curé...
--Je ne suis plus curé.
--Enfin, monsieur l’abbé, je tiens à vous dire que je suis avec un vif
intérêt votre action dans les milieux populaires et rien ne me paraît
plus sérieux, ni même plus grave. Vous croyez que vous n’êtes plus curé?
Je prétends que vous l’êtes plus que jamais et de la plus grande
paroisse de France.
Une ombre passa dans le regard du prêtre qui murmura:
--Drôle de curé! Drôle de paroisse!
--Vos sermons obtiennent un succès inouï... Je me suis laissé dire qu’à
la réunion du Vaux-Hall, plus de dix mille personnes vous avaient
acclamé.
L’abbé eut un geste comme agacé, las peut-être...
--Et à la salle Baudin, dans le faubourg Saint-Antoine, vous avez
enthousiasmé un auditoire d’ouvriers cependant peu favorables,
d’ordinaire, à ceux qui portent votre costume... C’est un vrai tour de
force et je m’y connais.
--Vous êtes de la partie? Vous prêchez, vous aussi?
Un peu vexé, le tribun répliqua:
--Vous ne savez donc pas qui je suis? Béchard, Lyonel Béchard...
--Ah! c’est vous?...
L’abbé Pellegrin resta un instant silencieux. Puis, avec un rire où il y
avait du dédain et du sarcasme:
--L’as de la tribune! Le célèbre avocat! Le grand orateur qui se penche
sur la misère du peuple... C’est gentil, ça! Mais ne vous penchez pas
trop, vous pourriez tomber et vous casser quelque chose.
Un tel manque de respect stupéfia Béchard qui se tourna vers ses voisins
comme pour les prendre à témoins de cette intolérable insolence. Mais
ils paraissaient plutôt disposés à faire du succès à cette boutade du
«phénomène» et l’«as de la tribune» prit le parti de sourire avec
indulgence en disant:
--Je n’ai pas découvert la misère du peuple il y a trois semaines ou
trois mois et je ne lui apporte pas des consolations mais des remèdes...
Pellegrin riposta d’une voix plus grave:
--Consoler, c’est parfois guérir.
Et comme un cérémonieux maître d’hôtel lui présentait un plateau chargé
de coupes où moussait de l’extra-dry, il s’exclama:
--Non, mon vieux, je ne suis pas venu à Paname pour boire du champagne,
même avec le camarade Lyonel Béchard... J’ai d’ailleurs déjà pris un
verre de vin chez mon copain, le concierge, et il n’en faut pas plus
pour mon bec.
--Au fait, demanda un invité, pourquoi donc êtes-vous venu à Paris?
--Pourquoi? Ah! ce n’est pas ici que je peux expliquer ça.
--Nous serions cependant très heureux de savoir ce qui a pu décider
l’abbé Pellegrin à se transformer en... en...
--En agitateur révolutionnaire? Vous pouvez le dire, allez-y. Eh bien,
vous ne tarderez peut-être pas à être renseigné.
Un invité prononça, ironique:
--M. l’abbé veut nous faire peur... Mais il aura beau faire, avec lui,
nous sommes bien tranquilles. Entre nous, personne n’y croit, à cette
révolution... Tenez, ils sont ici, les terribles organisateurs du grand
soir et vous y êtes vous-même, Monsieur l’aumônier de la Sociale. Eh
bien! voyons, pouvons-nous nous regarder sans rire? Le grand soir?
Allons donc... Je dirais plutôt «Charmante soirée!» et vous avez grand
tort, camarade curé, de ne pas sabler avec nous le champagne de notre
ami Lazare Maxy, car enfin, nous y voyons clair, et nous savons bien que
tout cela finira pour vous, comme pour tant d’autres, par un mandat de
député. Un curé à l’extrême gauche, pourquoi pas? Et j’ajouterai même
que rien ne serait plus rassurant pour ceux qui ne tiennent pas à ce que
les choses aillent trop loin. La meilleure façon d’empêcher le peuple de
commettre d’irréparables bêtises, ça consiste, non pas à lui tenir tête,
mais au contraire à se mettre à sa tête. Vieille tactique et qui a
toujours réussi. L’Église a sans doute fini par s’en apercevoir et elle
a fort bien choisi l’homme qui doit assurer le succès de la manœuvre.
L’abbé, vous nous jouez très bien ce petit jeu-là, mais il ne faut pas
nous en conter.
Tout cela avait été dit sur un ton plaisant et il y eut des rires
approbateurs. Mais Pellegrin s’était dressé, avec une poussée de sang au
visage, et c’est d’une voix indignée qu’il protesta:
--Non mais, vous attigez... Moi député? Député comme Lyonel Béchard,
député comme Cousinet? Vous ne m’avez pas regardé!...
Mme Sergine Pincebœuf, derrière son face-à-main, murmura:
--Ah! enfin! Je l’aime mieux comme ça!
--Alors, continuait le curé, vous croyez que c’est une combine? J’aurais
quitté mon village, ma maison, mon église pour venir jouer je ne sais
quelle farce à Paris? S’il en était ainsi, ah! je ne m’en ferais
peut-être pas comme je m’en fais et je rigolerais d’un meilleur cœur.
Mais vous me croyez aussi malin que vous, moi qui ne suis qu’un pauvre
bonhomme tout simple et tout bête... Non, non, nous ne sommes pas de la
même paroisse. Qu’y a-t-il de commun entre vous et moi? Tout m’étonne
ici, votre luxe, vos têtes, vos discours, mais ce qui m’épate le plus,
c’est de m’y voir. Vrai, qu’est-ce que je fais ici, chez un financier
qui donne un peu de sa galette à la Révolution comme on jette un os à un
chien menaçant pour l’arrêter et avoir le temps de se barrer? Je devais
y rencontrer des messieurs et dames qui aiment bien le peuple, mais à
distance, parce que, malgré tout, il se tient assez mal, emploie des
mots un peu crus et sent parfois le culot de pipe... Comme bibi, quoi!
Et c’est à moi qu’on vient reprocher de la faire au chiqué?
Permettez-moi de vous dire, avec beaucoup de respect et de
considération, que vous avez un culot pas ordinaire!
--Très drôle! fit Sergine Pincebœuf.
Des invités, des invitées paraissaient s’amuser beaucoup aussi.
--Il est impayable! fit un poète bolchevik qui publiait des vers
incendiaires dans des revues à tirage très limité imprimées sur papier
de luxe.
--Très curieux, affirmait une vieille dame à cabochons, fort répandue
dans les milieux artistiques et littéraires où s’ébattent des petits
jeunes gens épris de toutes les anarchies, à commencer par l’anarchie
sexuelle.
--C’est un naïf! décréta un personnage à profil levantin, sorte de
marchand de tapis ou de perles qui passait pour être en France le
répartiteur des fonds secrets de la propagande communiste.
--Un maboul! affirma le rédacteur en chef de la _Cité future_, grand
journal révolutionnaire commandité par un consortium de banquiers
cosmopolites et rédigé par une brillante pléiade de pamphlétaires venus
d’incertaines Polognes, de douteuses Lithuanies et d’inquiétantes
Silésies...
Mais Lazare Maxy commençait à trouver moins comiques les boutades de
l’abbé Pellegrin. Il craignait que quelque invité ne prît la mouche et,
dans cette réunion un peu mêlée, qui sait les proportions que pouvait
prendre un incident?... Au surplus, ce curé manquait par trop de tenue
et d’éducation: se conduire ainsi dans un salon où il était invité, où
il avait pour premier devoir de ménager son hôte! Sans doute, c’était
une attitude, un genre, une manière d’exhibition, mais, vraiment, la
mesure était dépassée et il fallait, sans tarder, calmer le bonhomme ou
le décider, avec art, à prendre la porte... «Mon fils, se dit le
banquier, est le montreur de ce phénomène... Il va sauver la situation.
Mais où est donc Raymond?»
Raymond avait disparu. Comme le financier parcourait les salons en
s’informant auprès des domestiques, il rencontra M. Cousinet qui lui
dit:
--Entre nous, je vous avouerai que j’aime autant ne pas entendre ce
diable de curé. C’est bien assez de l’avoir supporté dans mon
département! A Paris, je préfère autre chose.
--Excusez-moi, cher Monsieur Cousinet, si j’avais su...
--Je dois d’ailleurs prendre congé. J’ai à présider demain matin un
concours athlétique à l’école de Joinville. Ah! ce n’est pas une
sinécure d’être haut-commissaire de l’éducation physique: des banquets
presque tous les soirs et il faut, le lendemain, se lever de bonne
heure. N’importe, il s’agit des intérêts supérieurs du pays. Mais je
cherche ma femme. Vous ne l’avez pas aperçue?...
--Moi, je cherche mon fils. Si je la rencontre, je vous la ramène, cher
Monsieur Cousinet. Comptez sur moi.
Et songeant à Lisette de Lizac, Lazare dut s’empresser de quitter son
successeur pour cacher une incompressible envie de rire.
Comme il passait devant un petit salon oriental riche en divans profonds
comme des tombeaux, il lui sembla dans l’ombre entendre un faible bruit.
--C’est étrange, se dit le banquier. Ce salon est plongé dans
l’obscurité et cependant, il y a du monde!
Une voix de femme, un peu essoufflée, murmurait:
--N’ayez donc pas peur, mon petit... Je ne vous mangerai pas! Dire que
je vous ai connu avec des culottes courtes! C’est amusant!
Lazare souleva une portière de tapisserie, tourna le commutateur... et
put ainsi surprendre, en pleine lumière, son fils et Mme Cousinet qui,
très rapprochés l’un de l’autre, occupaient un divan surchargé de
coussins en désordre. L’ancienne divette du Casino de Paris repoussa
aussitôt le jeune Samuel qui, ahuri, ne put que s’écrier:
--Papa!...
Lazare Maxy, dont le masque de mage phénicien était resté impassible,
prononça, simplement:
--Chère madame, je vous demande pardon, mais votre mari vous réclame...
--Il est assommant, fit Mme Cousinet en se redressant et en poussant un
gros soupir... Les maris ont toujours besoin de leur femme quand leur
femme n’a pas besoin d’eux. J’étais en train de discuter politique avec
votre fils. Il en a des idées, ce jeune homme! Il veut tout mettre sens
dessus dessous, tout saccager. Mais ce n’est que de la théorie: dans la
pratique, il ne casse rien.
Le banquier répondit en s’inclinant:
--Je crains que M. Cousinet ne s’impatiente et ne se dirige de ce côté.
Lisette de Lizac lui lança un regard furieux et s’esquiva.
--Mon garçon, dit Lazare à son fils, tu pourrais choisir un autre
moment, un autre endroit et même une autre femme. Je n’insiste pas: ma
dignité paternelle me l’interdit et ton respect filial aurait dû mieux
t’inspirer.
--Mme Cousinet ne m’a dit que du bien de toi, fit le jeune Raymond... Si
tu avais pu nous entendre!
--Il me suffit de vous avoir vus. Et moi qui, par égard pour cet
excellent M. Cousinet, avais affecté de rester neutre devant sa femme!
--Elle n’est pas restée neutre devant moi. C’est elle qui m’a
entraîné... Et je t’assure, papa, je résistais!
--L’histoire de Joseph n’est pas de celles qui font le plus d’honneur à
notre race, et un jeune homme prudent ne se met pas dans son cas. Au
surplus, laissons cela... Je te cherche partout depuis dix minutes.
--Pourquoi donc?
--Il s’agit de ton curé... Ce bonhomme ne tient compte de rien, ni de
personne et il se répand en propos qui manquent de plus en plus de
modération. Peut-être a-t-il bu trop de vin chez le concierge... Enfin,
il faut nous en débarrasser. Tu nous l’as amené: remmène-le!
Mais l’écho de vociférations, de clameurs parvint aux oreilles des deux
Maxy:
--Que se passe-t-il? fit Lazare étonné... Est-ce qu’on manifesterait
sous mes fenêtres? Je consens à verser quelque argent à ces braves
révolutionnaires, mais j’entends qu’ils ne viennent pas faire du potin
dans ma rue...
Mais, en retournant vers le grand salon, il fut bientôt édifié sur
l’origine de ce vacarme: c’était chez lui que des voix furieuses, mêlées
d’éclats de rires, criaient:
--En voilà assez!
--Il est fou!
--A la porte!
Des femmes s’en mêlaient:
--Il nous insulte!
--C’est un scandale!
--Sortez-le!
Lazare Maxy, que suivait son fils, put assister à la fin de cette scène
inouïe... Tenant tête à un groupe compact d’invités et d’invitées parmi
lesquels Lyonel Béchard menait grand bruit avec force gestes, l’abbé
Pellegrin, à la fois jovial et véhément, lançait ces invectives hachées
de protestations, de sarcasmes, de menaces, de huées:
--Les fumistes, c’est vous, tas de pharisiens, tas de fricoteurs qui
vous servez du peuple pour faire votre pelote. L’agiter avant de s’en
servir, voilà le système et ça donne des résultats. On devient député,
sénateur, ministre, parfois même président de la République! On gueule
contre les bourgeois, mais on fait des affaires... Lequel d’entre vous,
dites, a risqué quelque chose pour le populo? Quand est-ce que vous avez
souffert, quand est-ce que vous avez trinqué, si ce n’est avec du
champagne chez les banquiers auxquels vous avez promis votre protection
pour le jour où, des fois, on ne sait jamais, il y aurait du vilain.
Tenez, vous me dégoûtez tous... Je me demandais tout à l’heure pourquoi
j’étais ici? C’est bien simple, je suis venu vous dire ce que je pense
de vous. J’en avais gros sur la patate, il fallait que ça sorte.
Maintenant que ça y est, je me sens mieux... Sur ce, messieurs et dames,
j’ai bien l’honneur de vous saluer.
Et l’abbé Pellegrin, tranquillement, se dirigea vers la porte, tandis
que Lyonel Béchard, affectant de dédaigner un tel adversaire,
proclamait:
--Nous aurions tort, chers amis, de nous fâcher. Nous venons de voir et
d’entendre ce comique de sacristie dans son répertoire. Mais son genre
est un peu gros...
Un jeune anarchiste littéraire, qui avait les cheveux ondulés et les
hanches ondulantes, susurra en pirouettant sur ses hauts talons:
--Je dirai à Raymond qu’il a des amis exagérément vulgaires... Les
abbés, je ne les aime que lorsqu’ils sont galants et poudrés, comme au
XVIIIe siècle.
Une dame décolletée jusqu’au nombril et jusqu’aux lombes déclara:
--J’ai dîné l’autre soir avec le nonce... Quelle différence!
Lazare Maxy se prodiguait en excuses. Il était désolé... Mais pouvait-on
supposer qu’un ecclésiastique se montrerait privé à ce point de la plus
élémentaire éducation? Mieux valait d’ailleurs n’y plus penser.
N’était-ce pas le moment d’improviser une petite sauterie?
--C’est cela, fit le directeur de la _Cité Future_, dansons... Dansons
sur le volcan allumé par ce bonhomme ridicule: au moins, comme cela,
nous n’aurons pas froid aux pieds!
Pendant ce temps, l’abbé Pellegrin, à qui les domestiques de
l’antichambre avaient rendu avec un clin d’œil approbateur son chapeau
et son parapluie, descendait le bel escalier de marbre et d’onyx... «En
ai-je eu une idée, se disait-il avec confusion, de m’amener dans ce
palace à rastas de la Sociale!... Et qu’avais-je besoin de faire tant de
pétard au milieu de gens qui me prennent évidemment pour un illuminé?
Mon vieux Pellegrin, tu n’es pas fait pour les salons, même
révolutionnaires. Reste donc avec tes pareils, les pauvres types, les
bons bougres, ceux que le Christ aimait entre tous parce qu’ils avaient
le cœur simple et ne faisaient pas de chichis.»
En repassant devant la loge, il aperçut le concierge et lui dit:
--J’aurais bien dû ne pas monter... Qu’est-ce que je suis allé faire
chez ces gens-là?
Son ancien camarade du front lui répondit:
--Il n’y en a pas un là-dedans qui ait fait la guerre. Dans cette boîte,
il n’y a que les domestiques qui aient marché. Aussi j’ai été étonné de
te voir ici. Mais quoi, les curés, ça aime les riches...
--Pas tous, vieux frère.
L’air de la nuit rafraîchit le front brûlant de l’abbé Pellegrin qui se
mit à descendre lentement les Champs-Élysées. Les rares passants se
retournaient avec surprise sur ce prêtre noctambule qui semblait flâner
dans l’avenue déserte.
--Eh! psst...
L’abbé, qui venait de traverser le rond-point, distingua, dans l’ombre
projetée par les arbres, une silhouette féminine, et il pressa le pas...
Mais bientôt une autre Madeleine errante lui lança son appel:
--Eh! psst!... Viens t’asseoir par ici, mon petit curé, personne ne nous
verra... On sera bien tranquille sur un banc, tous les deux!
Un sentiment de douloureuse pitié envahit le brave Pellegrin qui songea:
«Les pauvres femmes! Des victimes, elles aussi, de cette Société où il
n’y a ni justice, ni bonté, ni charité... Est-il possible que, pour
vivre, des malheureuses soient obligées de s’offrir ainsi au premier
venu? Elles ont une âme immortelle, cependant, et même un ange gardien.
A propos, cet ange gardien doit se sentir parfois un peu gêné quand il
prend place, lui aussi, sur le banc...»
Comme il s’était arrêté pour réfléchir, une femme s’approcha et lui dit,
carrément:
--Allons, viens donc, lui dit-elle... On sait bien que les curés sont
des hommes comme les autres.
L’abbé, tout ému, répondit:
--Ma pauvre fille, vous me faites de la peine. Quelle existence est la
vôtre! Comme vous devez souffrir!
--En hiver, oui, c’est dur. Mais ne t’en fais pas pour moi. Je ne
demande pas la charité. Viens, je te dis, et tu verras...
--Non, mais, des fois! Vous en avez des idées!... Arrière, malheureuse!
--Comment, tu fais le dégoûté, espèce de ratichon?
--Le dégoûté? Non pas... Le péché ne me dégoûte pas, il m’attriste,
surtout quand il a pour excuse la misère. Notre-Seigneur lui-même n’a
pas été dégoûté par Madeleine...
--Je ne m’appelle pas Madeleine, mais Georgette. Et puis, je ne suis pas
dans la misère. Je gagne ma vie, moi, et honnêtement, j’ose le dire. Il
y a dix ans que je fais les Champs-Élysées et je n’ai jamais eu
d’histoires. Alors, je te prie de me respecter. D’autant plus que je
sais maintenant pourquoi tu te balades à cette heure-ci dans l’avenue...
Pas la peine, tu n’y trouveras pas d’enfants de chœur!
--Je cherche à vous arracher, vous et vos pareilles, à votre esclavage.
J’apporte à toutes les victimes la bonne parole attendue...
--Ça va! J’ai autre chose à faire qu’à écouter tes boniments de piqué!
Et la prostituée, avec un rire méprisant, rentra dans l’ombre.
L’abbé Pellegrin s’éloigna, non sans ressentir une impression d’amertume
et de tristesse... Décidément, son apostolat rencontrait des becs de
gaz. Et, tout en marchant, il songea: «Les Madeleines d’aujourd’hui
n’essuieraient pas avec leurs cheveux les pieds divins de Notre
Seigneur... D’autant plus qu’elles ont les tifs coupés!»