M. Cousinet fit la grimace et dit:

--Je ne sais pas, mais j’aurais préféré que tu me dises: «Je soignais

des territoriaux typhoïdiques.» Ces jeunes aviateurs...

--Tu ne vas pas être jaloux de ces héros? Ah! certes, il y en avait de

gentils...

--Enfin, les soins, les vrais, ce n’est pas les ambassadrices et les

vedettes qui les leur donnaient?

--Nous leur apportions ce dont ils avaient le plus besoin, la présence

de femmes gaies, élégantes et, j’ose le dire, jolies. Tu ne crois pas

que c’est du dévouement et que, même en tenant compte de la satisfaction

du devoir accompli, cela mérite bien la Légion d’honneur? Enfin, quoi,

je veux être décorée comme la marquise de Saint-Bégonia, comme la

comtesse de Sombreval, comme la femme du sénateur Beaupoil, comme toutes

ces dames qui en ont fait bien moins que moi... Je suis même furieuse

d’avoir tant attendu!

--Écoute, ma chérie...

--Tu m’agaces avec ta «chérie»! Tu ne fais rien pour moi, rien...

M. Cousinet se tut. Il ne pouvait pas tout dire... Par exemple, que ses

amis lui avaient conseillé de divorcer au plus tôt et par n’importe quel

moyen: «Votre femme, affirmaient-ils, est un obstacle à votre carrière

d’homme d’État. Certes, elle est charmante, mais enfin c’est une

ancienne artiste de music-hall. Notre république est essentiellement

bourgeoise, tout au moins en apparence... Elle tient au décorum

extérieur. Vous êtes appelé au plus brillant avenir politique, mais il

vous faut, avant tout, vous séparer de Lisette de Lizac... C’est dur,

c’est cruel, mais c’est indispensable.»

Le haut-commissaire à l’éducation physique était devenu très ambitieux.

L’ambition est un sentiment passionné qui, souvent, prend toute la place

dans le cœur humain; l’amour même est expulsé.

Tel Napoléon, M. Cousinet avait résolu de répudier sa Joséphine: tout au

moins, il songeait à divorcer... Mais Lisette n’était pas de ces femmes

résignées qui se laissent immoler sur l’autel des intérêts supérieurs de

l’État, à plus forte raison sur celui des intérêts particuliers d’un

mari même «appelé au plus bel avenir»; ce bel avenir, elle prétendait en

être, estimant qu’en sa qualité d’artiste célèbre, elle était tout

indiquée pour devenir aussi une grande vedette sur la scène politique.

Au surplus, les comédiennes, chanteuses et danseuses n’étaient-elles

pas, en vertu d’une tradition remontant à l’ancien régime, associées à

la fortune de la plupart des hommes qui gouvernent la France?

Mme Cousinet n’en put donc croire ses oreilles, le jour où son mari lui

déclara dans un brusque accès de courage:

--Ma petite Lili, je vais peut-être te faire beaucoup de peine, mais il

faut que je te parle franchement: écoute, nous devons nous séparer.

A ces mots, prononcés d’une voix mal assurée, Mme Cousinet sursauta,

comme si elle eût posé le pied sur une pile électrique.

--Qu’est-ce que tu dis? se récria-t-elle... Nous séparer?

--Oui, mon chou, nous allons divorcer.

--En voilà une idée!... Ce n’est pas possible, tu es piqué!

--Pas du tout, je suis plein de bon sens. Il faut que nous divorcions...

--Et pourquoi? As-tu quelque chose à me reprocher? Je ne te fais pas

cocu, je n’y pense même pas: cependant, ce ne sont pas les occasions qui

me manquent... Alors, qu’est-ce qu’il y a?

Embarrassé, M. Cousinet bredouilla:

--C’est dans ton intérêt. Étant ma femme, tu ne peux rentrer au théâtre

comme tu en meurs d’envie. Mme Cousinet gêne Lisette de Lizac...

--Pas le moins du monde.

--Si, si, et la preuve, c’est que ton engagement à la Comédie-Française

serait chose faite si, précisément, tu n’étais pas la femme d’un homme

politique en vue. Cesse d’être ma femme et deviens ma maîtresse: alors,

tout s’arrangera admirablement. Comprends-tu, ma chérie?

Mais Lisette de Lizac, furieuse, répliqua:

--Tu veux me plaquer, voilà ce que je comprends. Et moi, je ne veux pas

que tu me plaques... Comme tu vois, c’est très simple et tu dois le

comprendre aussi.

Elle s’exclama, indignée:

--Me plaquer, moi, Lisette de Lizac! Ce serait un comble... Personne ne

m’a jamais plaquée, mon cher, jamais! On ne fait pas ça à une femme

comme moi...

--Mais puisque je te dis que tu seras ma maîtresse...

--Ta maîtresse? Tu ne t’es pas regardé, mon pauvre ami... Avec une tête

comme la tienne, tu aurais la prétention de devenir mon amant? Mais tu

n’es sortable qu’en mari...

Puis:

--Aurais-tu l’envie d’en épouser une autre? Quelque ridicule bourgeoise,

sans doute, pareille à ces créatures mal fagotées qu’on voit au bras de

tes amis de la politique!... Tu as la plus jolie femme du ministère et

tu parles de divorcer?

Mon curé chez les pauvres · 第 26 / 45 题