--Après tout, je ne veux pas vous forcer la main... Gardez-le, votre
rossignol, mais restituez-moi les 5.000 francs.
--Ne m’avez-vous pas dit qu’ils étaient destinés aux pauvres?
--Vous me traitez tout-à-coup avec je ne sais quelle méfiance, moi, un
commandeur de l’ordre royal d’Isabelle-la-Catholique! C’est
inadmissible... Tant pis pour vos pauvres, monsieur le curé, mais un tel
procédé m’autorise à retirer un don que je vous avais fait sans aucune
arrière-pensée, croyez-le bien.
--Que je vous rende la galette? Ah! non... Vous rigolez! j’en ai besoin.
Et le bon curé, regardant la grossière et poussiéreuse image où il ne
reconnaissait pas le Sauveur, songea que ce n’était là qu’un peu de
matière, un morceau de bois à demi pourri... Il songea aussi que les
5.000 francs de ce visiteur un peu bizarre mais généreux lui
permettraient de secourir des êtres vivants, de donner quelque joie à
des âmes chrétiennes. Le Christ lui-même ne s’était-il pas donné, non
pas en effigie mais en personne, pour soulager la détresse humaine?
Ces raisons balayèrent les inquiétudes, les scrupules du prêtre. Prenant
la statuette dans ses bras, il la porta jusqu’à l’automobile que le
moteur secouait d’un frémissement impatient. M. de Saint-Preux le
suivait avec un sourire de triomphateur. Mais comme il allait placer
l’«objet» sur les coussins de la voiture, l’abbé Pellegrin eut une
dernière résistance:
--Ah! s’exclama-t-il, c’est plus lourd que je ne croyais...
--Allons, monsieur le curé, vous en faites des histoires pour un bon
dieu de bois!
Et comme le prêtre reculait, comme prêt à fuir avec son fardeau, le
«critique d’art» bondit sur lui et, d’un geste aussi inattendu que
violent, lui arracha la statuette qu’il jeta dans l’auto... Après quoi,
s’élançant sur le siège à côté du chauffeur, il ordonna:
--En route... Et en quatrième!
Puis, comme la voiture prenait son élan, il se tourna vers le prêtre en
s’écriant avec un rire sarcastique:
--Je l’ai... Je le garde. Au revoir, Monsieur le curé!
Ahuri, l’abbé Pellegrin ne put que s’exclamer:
--Non mais, des fois!... Vous parlez d’un culot!
* * * * *
Quelques jours après, l’abbé Pellegrin était convoqué à l’évêché pour
«affaire urgente».
Il fut d’abord reçu par l’abbé Lanthier qui lui parut plus mystérieux,
plus inquiétant que jamais.
--Monseigneur me fait venir à son rapport, lui dit le curé, et j’avoue
que je n’en mène pas large. J’ai les foies, comme nous disions au front.
Et comme le secrétaire de Mgr Sibuë restait silencieux, il reprit:
--C’est que, mon vieux, Sa Grandeur ne m’a pas à la bonne, vous le
savez. De quoi s’agit-il? Avez-vous des tuyaux?
L’abbé Lanthier leva les yeux au plafond, soupira et répondit d’une voix
douce:
--Je ne puis marcher sur les brisées de Monseigneur. Dans quelques
minutes, vous serez renseigné.
--Je le devine, il y a encore des chichis. Décidément, je n’ai pas de
veine.
--Comment pouvez-vous dire cela? j’estime au contraire, monsieur le
curé, que vous êtes comblé... Monseigneur, par exemple, vous traite avec
une indulgence, une bonté que vous devriez reconnaître au lieu de lui
attribuer je ne sais quels sentiments d’hostilité contre vous. Comme si
ce saint prélat ne s’élevait pas au-dessus de telles misères! Songez
qu’il vous a rendu, généreusement, votre cure de Sableuse...
--Grâce à l’intervention de Mme Cousinet, plus connue sous le nom de
Lisette de Lizac: je suis protégé par les femmes, comme si j’étais un
joli petit vicaire de paroisse mondaine. Et Mme Cousinet est dans les
huiles, les saintes huiles. Je sais que Monseigneur la pelote...
--Oh! monsieur le curé!
--Je veux dire qu’il n’a rien à lui refuser: pensez donc, la femme d’un
député influent qui demain peut-être sera ministre!
L’abbé Lanthier eut un geste impatient et reprit:
--Ne parlez pas ainsi de Monseigneur... Vous lui devez de la
reconnaissance car il vous a toujours pardonné, jusqu’ici, vos
incartades.
--Mes incartades? Dites donc, mon petit Lanthier, il me semble que vous
attigez...
--Sa Grandeur est animée du seul esprit de justice, tempéré cependant
par une mansuétude toute paternelle.
--Ça va. Je regrette tout de même le cardinal... Ah! celui-là, c’était
un bon type!
--Monseigneur Sibuë a toutes ses vertus et, en plus, ces qualités
administratives, cette énergie, cette autorité qui manquaient à Son
Éminence. Nous avons, monsieur le curé, un grand évêque...
--Oui, et nous aurons bientôt un grand vicaire général.
--Que voulez-vous dire? fit l’abbé Lanthier d’un air innocent.
--Gros malin! Allons, à quand cet avancement? Dame, quand on est à
l’état-major, près du grand chef, on prend vite du galon. C’est tout
naturel. Tandis que nous, au front...
Un timbre électrique résonna et l’abbé Lanthier, qui de renfrogné était
devenu hostile, dit au curé de Sableuse d’une voix sèche:
--Monseigneur vous attend... Bonne chance!
L’évêque de Merville accueillit le curé de Sableuse avec ces mots qu’il
prononça d’un air agacé:
--Décidément, nous jouons de malheur... Encore une histoire, monsieur le
curé! Et cette fois, c’est très grave.
L’abbé Pellegrin pâlit, rougit et bredouilla:
--Qu’est-ce que j’ai bien pu faire, Monseigneur?
--Vous me le demandez? Voyons, vous le savez bien.
--Je cherche... Ah! il s’agit peut-être de mon sermon de dimanche
dernier. C’est vrai, j’ai été un peu fort. J’ai dit, à propos du dernier
mandement de Votre Grandeur sur la toilette des femmes à l’église, que
le bon Dieu préférait voir chez lui de jeunes et jolies chrétiennes,
même décolletées, que tant de vieilles toupies collet-monté dont la
dévotion vient trop tard pour que ça lui fasse plaisir. Le bon Dieu n’a
pas assez de succès auprès des femmes qui font honneur à sa
fabrication... A sa place, je serais vexé. Voilà ce que j’ai dit,
Monseigneur, mais à Sableuse, ça n’a aucune importance, car mes
paroissiennes ne suivent pas la mode... Il n’y en avait qu’une dans
l’église qui, par l’audace de sa toilette, pouvait justifier certains
blâmes, et c’était, comme par hasard, Mme Cousinet.
Mgr Sibuë sursauta et, avec un regard plus sévère:
--C’est à Mme Cousinet, dit-il, que vous devez d’être rentré à Sableuse.
Cette dame est une de nos plus généreuses bienfaitrices et son mari est
des nôtres. Vous ne pouvez d’ailleurs obliger une Parisienne à
s’habiller en paysanne... Mais ce n’est pas pour parler chiffons que je
vous ai fait venir, monsieur le curé. Et puisque vous semblez avoir déjà
oublié le fait qui m’oblige à vous demander des explications, je vais
donc rafraîchir votre mémoire.
--J’attends, Monseigneur.
--Répondez-moi: qu’est devenu le Christ du XIIIe siècle qui ornait
l’église de Sableuse?
L’abbé Pellegrin resta comme médusé. Jusque-là, il s’était efforcé de
croire que son aventure avec M. de Saint-Preux n’avait aucune
importance, que personne, en dehors du «critique d’art», ne
s’intéressait à ce vieux morceau de bois troué de vers dont la
disparition ne paraissait pas avoir été remarquée. Cependant, le curé
gardait une anxiété au fond du cœur, il pressentait des complications,
des histoires. La brusque et précise question de l’évêque l’atteignait
au vif de sa secrète inquiétude. Et sur son large et naïf visage se
peignit un trouble presque douloureux.
--Voyons, répondez! insista Mgr Sibuë en ajustant sur son nez mince des
lunettes d’acier.
--Je vais vous expliquer, mon... mon...
--Vous vous expliquerez tout à l’heure. Auparavant, dites-moi si, oui ou
non, ce Christ est encore en votre possession.
--Non, Monseigneur.
--Qu’en avez-vous fait?
--Je l’ai échangé contre une statue toute neuve, grandeur nature, avec
des étoiles d’or partout... M. de Saint-Preux doit me l’expédier ces
jours-ci.
L’évêque haussa les épaules et d’une voix coupante:
--Avouez que vous l’avez vendu.
--Vendu? Oh! Monseigneur!...
--Oui, vous avez fait cela, vous, un prêtre! Vous avez vendu un objet
d’art, un chef-d’œuvre admirable, à un de ces pillards d’églises qui
parcourent les campagnes pour abuser de l’ignorance, de la bêtise et
parfois--j’ai honte de le dire--de la cupidité de certains desservants.
Vendre une image de Notre-Seigneur, est-ce possible! Et le pire, c’est
que votre acte inqualifiable va nous attirer de graves difficultés avec
l’administration, car ce Christ du XIIIe siècle, dont vous ne pouviez
disposer en tout état de cause, devait être classé prochainement par le
ministère des Beaux-Arts. Je venais précisément d’en être avisé... Ah!
vous nous mettez dans de jolis draps et vous-même vous pouvez vous
attendre à être poursuivi pour abus de confiance et détournement. Ce
sera d’ailleurs bien fait!
L’abbé Pellegrin baissa la tête, comme écrasé par ce réquisitoire.
--Quelles explications pouvez-vous fournir? Je les attends avec
curiosité.
Et comme le curé de Sableuse se taisait, Mgr Sibuë continua:
--Encore si l’affaire ne s’était pas ébruitée... Mais il y a scandale!
Et malheur, dit l’Écriture, à celui par qui le scandale arrive.
Lisez-vous les journaux, monsieur le curé?
--Je lis la _Feuille d’annonces_ de Sableuse et la _Semaine religieuse_.
L’évêque prit sur sa table un journal de Paris et l’ayant déplié, montra
au pauvre homme un article intitulé: _Comment on pille nos églises;
arrestation d’un étrange amateur d’art._ Puis, scandant les mots,
appuyant sur certaines épithètes, il lut ces lignes:
«A la suite de diverses plaintes, la police vient d’arrêter, rue
Mogador, un Levantin du nom de Samuel Zaphyri, qui se faisait appeler
Achille de Saint-Preux, et se disait commandeur de l’ordre royal
d’Isabelle-la-Catholique. Cet individu s’était spécialisé dans le
commerce d’objets d’art religieux qu’il se procurait en usant des moyens
les moins délicats. Il exploitait la pauvreté ou la naïveté de certains
curés de campagne à qui il proposait, souvent avec succès, l’échange
d’authentiques chefs-d’œuvre plus ou moins ignorés contre une camelote
fabriquée dans le quartier Saint-Sulpice. Zaphyri offrait aussi de
l’argent aux ecclésiastiques dans l’embarras en leur disant: «Ce sera
pour vos pauvres!» Nombre d’ecclésiastiques, qui ignoraient la valeur
des objets d’art convoités par l’insinuant personnage, sont tombés dans
ce piège habilement tendu. On cite parmi les dernières dupes de
l’aventurier l’abbé Pellegrin, desservant de l’église de Sableuse
(Eure), qui lui aurait livré un magnifique Christ en bois sculpté datant
du XIIIe siècle. Interrogé à ce sujet, Zaphyri a déclaré: «L’objet m’a
été vendu 5.000 francs... J’ai fait une affaire, tout simplement, sans
exercer aucune pression sur le curé qui a paru enchanté de l’aubaine et
qui m’a même fait boire de son petit vin blanc. S’il y a un coupable, ce
n’est certainement pas moi.» Ajoutons que cet étrange amateur d’art,
d’ailleurs soupçonné de nombreux vols avec effraction dans diverses
églises, ravitaillait l’Amérique en chefs-d’œuvre de tous genres et de
tous styles. Son appartement était rempli de statues, de tableaux, de
reliquaires, de chandeliers, de chefs-d’œuvre de notre art médiéval:
toutes ces merveilles devaient prendre le chemin de l’Amérique.
L’instruction qui vient d’être ouverte nous réserve maintes surprises.»
Voilà, monsieur, le curé... Est-ce assez clair?
Le curé de Sableuse s’était dressé, rouge d’indignation.
--Une affaire? s’écria-t-il d’une voix tremblante... Ce salaud ose dire
qu’il a fait une affaire avec moi? Non, mais chez qui? La vérité,
Monseigneur, c’est qu’il m’a empaumé en me disant: «Ce que je vous
donne, c’est pour vos pauvres.» Et des pauvres, des malades, des vieux,
des orphelins, j’en ai des floppées à Sableuse. Alors, quoi, je n’ai
pensé qu’à eux... Ce sont mes enfants et leurs plaintes me font mal. Car
je n’ai rien à leur donner, rien que de bonnes paroles, des
consolations, des espérances, des biftecks courant d’air, quoi!...
--Les secours spirituels de notre sainte religion...
--Ça retape les âmes, mais ça ne remplit pas les ventres. Dieu lui-même
n’a pas distribué des boniments à ceux qui le suivaient: il leur a
balancé du solide, des pains et des poissons pour tout le monde, il a
fait un miracle... C’est commode, c’est pratique! Moi! j’ai eu mon
miracle aussi: cinq mille balles me sont dégringolées du ciel, on peut
le dire. Et je les aurais refusées? Ah! ça, jamais... Je les ai pris des
deux mains, ces beaux billets, et je les ai cassés au plus vite en
petits morceaux qui ont fait du bien partout où je les ai laissés
tomber. Voilà l’affaire que j’ai faite, Monseigneur! Je ne la regrette
pas et même si c’était à recommencer...
--Toujours la même superbe! Vous ne reconnaissez jamais vos fautes et
même vous affichez l’orgueil de les avoir commises. Vous devriez plutôt
avoir honte...
--Monseigneur, j’ai pensé que la charité devait avoir le dernier mot.
Après tout, cette statuette, ce n’est rien: un morceau de bois sculpté
et mal sculpté pour mon goût et celui de mes paroissiens et
paroissiennes. Je l’ai transformé en quelque chose de vivant et même de
divin, qui est le bonheur des bonnes gens auxquelles j’ai pu apporter
quelques secours depuis trop longtemps attendus. Le bon Dieu, celui qui
n’est pas en bois et qui ne date pas du XIIIe siècle, car il est
éternel, le vrai bon Dieu ne doit pas m’en vouloir d’avoir ainsi tiré
parti de son image, d’autant qu’il ne la trouve certainement pas
ressemblante: pas possible qu’il soit si moche que ça!
--Votre ignorance artistique égale votre inconscience. Et vous y ajoutez
encore la vulgarité du langage: quel prêtre vous faites, monsieur
Pellegrin!
--Je fais ce que je peux, Monseigneur.
--En attendant les résultats de l’enquête et les sanctions judiciaires
qui la suivront sans doute, sans parler de celles que je prendrai
moi-même, je vous laisse à votre cure de Sableuse, mais ce n’est que
provisoirement, bien entendu. Je m’en expliquerai avec Mme Cousinet qui
regrettera sans aucun doute de vous avoir accordé sa protection.
L’abbé Pellegrin ploya le genou, et tandis qu’une émotion profonde se
reflétait sur son visage, il s’écria:
--Monseigneur, je le jure, je n’ai pas fait de mal... Ma conscience me
l’affirme. Je ne demande qu’à être digne de votre bienveillance, qu’à
mériter votre bénédiction...
Mais Mgr Sibuë répondit d’un air glacial, en lui faisant signe de se
relever:
--Je suis bienveillant pour tous, même pour les coupables, et je les
bénis, mais encore faut-il qu’ils reconnaissent leurs fautes. Ce n’est
pas ce que vous faites, me semble-t-il... J’espère, cependant, que la
réflexion vous éclairera et vous guidera sur le chemin du repentir.
Soyez plus raisonnable, plus humble, n’invoquez pas votre conscience
pour absoudre ce que la sagesse et la prudence de vos supérieurs et de
vos vrais amis ne peuvent que blâmer. Un ecclésiastique doit être, en
toutes choses, et avant tout, d’une circonspection extrême, monsieur le
curé. Songez-y...
--Je comprends, Monseigneur, je n’y vais pas assez avec le dos de la
cuiller!
Le prélat répondit, excédé, avec un geste qui mettait fin à cette
conversation:
--Il suffit... Allez, monsieur!
Et le curé de Sableuse se retira, non sans avoir fait une profonde
révérence à laquelle Mgr Sibuë, qui s’était penché sur ses paperasses,
ne répondit pas.
* * * * *
Dans son hôtel de l’avenue de Messine, Mme Cousinet attendait avec
impatience le retour de son mari qui avait été appelé d’urgence à la
présidence du Conseil: M. Verdureau se voyait contraint, par un vote
inquiétant de la Chambre, de changer la composition de son ministère et
s’était enfin décidé à faire appel à M. Cousinet.
--Eh bien? demanda anxieusement l’ancienne vedette du Casino de Paris à
celui qu’elle croyait déjà ministre et qui venait de s’effondrer, pâle
et défait, dans un fauteuil.
--C’est raté, soupira M. Cousinet en s’épongeant le front.
--Comment, c’est raté!
--Verdureau m’a tout de suite dit qu’il ne voulait pas de moi à
l’Instruction publique. Et sais-tu pourquoi? Parce que je ne suis même
pas bachelier.
--Quel idiot!!
--Alors, je lui ai demandé le sous-secrétariat des Beaux-Arts... Après
tout, je suis collectionneur. J’ai des tableaux de maîtres et
authentiques... Je les ai payés assez cher! Le sous-secrétariat des
Beaux-Arts nous convenait fort bien... C’était ton engagement assuré à
la Comédie-Française. Évidemment, on aurait un peu crié...
--Et pourquoi? se récria Mme Cousinet... D’abord, j’ai du talent, un
talent bien au-dessus du genre music-hall. Et puis, qu’est-ce qu’il y a
de choquant à ce qu’un type du gouvernement fasse engager sa femme dans
un théâtre subventionné? Personne ne dirait rien s’il s’agissait de sa
maîtresse!
--Possible, mais il faut faire notre deuil des Beaux-Arts.
--Tu n’as pas su parler avec assez d’énergie à cette moule de Verdureau.
Ah! s’il m’avait fait appeler, je te prie de croire qu’il ne m’aurait
pas résisté. On ne me résiste pas, à moi! Verdureau pas plus que les
autres...