--Ma chérie, veux-tu que je te dise? Si ce délicieux sous-secrétariat,
qui aurait fait mon bonheur et le tien, nous échappe, eh bien, c’est un
peu de ta faute.
--Comment, de ma faute?
--Oui, Verdureau m’a dit: «Mon cher, tout ce que vous voudrez, mais pas
ça! Vous comprenez, je ne peux pas confier les Beaux-Arts à un homme
mêlé à l’histoire du curé de Sableuse... Car enfin, c’est votre
protégé!». J’ai eu beau lui répondre que c’était celui de ma femme. Rien
n’y a fait... Pour Verdureau, pour mes amis, pour mes ennemis, c’est
tout juste si je ne suis pas accusé d’avoir bazardé, de concert avec ce
diable d’abbé Pellegrin, le fameux Christ du XIIIe siècle dont parlent
tous les journaux depuis huit jours. Ah! tu as eu une riche idée le jour
où tu es allée demander à l’évêque de Merville la réintégration de ce
phénomène dans sa cure! L’affaire Pellegrin est devenue un peu l’affaire
Cousinet... Le châtelain et le curé de Sableuse, on vous les fourre dans
le même sac, et Verdureau lui-même trouve que je suis compromis. «En
tout cas, m’a-t-il dit, vous n’êtes pas indiqué pour protéger nos œuvres
d’art contre les pillards d’églises... Mais comme je tiens à vous être
agréable, je vous promets le haut commissariat de l’éducation
physique!». C’est peu, mais c’est quelque chose.
Mme Cousinet ne paraissait pas enchantée du tout.
--L’éducation physique? s’exclama-t-elle. Ça n’a aucun intérêt. Je ne
tiens pas du tout à voir défiler des gymnastes ou pédaler des coureurs
cyclistes. Tandis que les Beaux-Arts...
--N’en parlons plus. Mais cela ne fait rien, j’en veux à cet imbécile de
curé qui, non seulement ne m’a aidé en rien à devenir député, mais
encore m’a empêché de devenir sous-secrétaire d’État. Et dire que je lui
ai donné une statue de saint Joseph...
--Moi, une statue de Jeanne d’Arc! soupira l’ex-vedette du Casino de
Paris.
Elle allait et venait, les sourcils froncés, la lèvre amère.
--En voilà un, s’écria-t-elle, que je vais faire saquer... L’évêque de
Merville ne me refuse rien, lui! Je lui avais demandé la grâce de l’abbé
Pellegrin que je trouvais rigolo dans son répertoire. Mais en voilà
assez... Ce comique ne m’amuse plus. Qu’on nous en débarrasse, et cette
fois, pour de bon.
--Oui, mais il est bien tard. L’affaire Saint-Preux-Pellegrin prend des
proportions fantastiques. Tu ne lis donc pas les journaux?
--Je lis _Comœdia_ et la _Semaine religieuse_ de Merville.
--C’est cela, tu n’es au courant de rien. Eh bien, apprends que l’abbé
Pellegrin est devenu, lui aussi, une grande vedette... La presse, qui
monte en épingle l’histoire des pillards d’églises, a découvert à
Sableuse un curé qui, s’il ne te distrait plus, lui paraît, à elle, un
type bien fait pour amuser les badauds. Il en reçoit, des reporters, et
il leur en tient, des propos dans son langage d’ancien poilu! Ton abbé
Pellegrin a du succès dans les journaux et surtout dans les feuilles
avancées, socialistes, révolutionnaires... Ah! c’est qu’il ne se gêne
pas pour étaler des opinions bien faites pour flatter les pires ennemis
de la Société! Et comme il n’a pas pour deux sous de réflexion, cet
imbécile se laisse entraîner... Le Christ du XIIIe siècle est bien
oublié dans tout cela. Notre bavard dit n’importe quoi, n’importe
comment, à n’importe qui. C’est charmant! Un prêtre qui trahit ainsi la
bonne cause, celle de l’ordre, du capital! Où allons-nous? Et le pire,
c’est que ce maudit curé devient de plus en plus populaire... Toute la
France le connaît. Mes collègues, à la Chambre, me parlent de lui, me
demandent des détails sur ce numéro extravagant et je sens bien qu’ils
le trouvent, au fond, sympathique. S’ils l’avaient, comme moi, dans leur
département, peut-être changeraient-ils d’avis! Pour moi, j’estime que
l’abbé Pellegrin devient une manière de danger public... Il flatte les
détestables appétits de la foule, et il nous fait rater, à moi sûrement,
un sous-secrétariat d’État, à toi, peut-être, la Comédie-Française! C’en
est trop... Des curés comme ça, n’en faut pas!
--C’est ce que je dirai à Monseigneur. Sois tranquille: je demanderai à
Sa Grandeur de le résilier, et, cette fois, pour de bon.
--Nous aurons mieux: l’abbé Pellegrin est poursuivi... Il doit
comparaître devant le Tribunal correctionnel de Merville avec son
complice, cette espèce de Levantin qui se faisait appeler comte de
Saint-Preux. Ah! nous verrons la tête qu’il fera, le curé, devant les
juges! Ce jour-là, il aura sans doute moins de bagout. Ses boniments en
argot auront, en tout cas, moins de succès.
Et M. Cousinet ajouta, très digne:
--La justice fera, je l’espère, son devoir: le curé de Sableuse sera
sévèrement condamné!