--Allons à l’église... Je vais vous débarrasser de ce vieux bois troué
de vers.
L’abbé Pellegrin était embarqué. Il répondit, mais après un court
silence:
--Allons.
Après avoir ramassé, non sans nouvelles protestations de reconnaissance,
les merveilleux fafiots, l’abbé Pellegrin, suivi du critique d’art, se
rendit à l’église toute voisine... Trois heures sonnèrent lentement,
dans le silence vaste. Une ombre fraîche et une vague odeur de cire et
d’encens remplissaient l’humble nef, régnaient autour des colonnes
trapues et de l’autel naïvement orné de fleurs des champs; devant le
tabernacle, rougeoyait la lueur toujours présente qui, dans les temples
déserts, veille et palpite comme une prière en face du Dieu abandonné.
L’abbé Pellegrin s’agenouilla un instant, cependant que M. de
Saint-Preux, les yeux plus brillants derrière ses lunettes, se dirigeait
vers la statuette convoitée, maintenant conquise... Il en admira la
beauté simple et rude et songea que ce chef-d’œuvre de l’art gothique,
revendu et payé au poids des bank-notes, ferait mieux dans la galerie de
quelque fastueux amateur du Minnesota ou du Wisconsin que dans une
église de campagne encombrée de ridicules bondieuseries.
Le curé l’avait rejoint et demandait, hésitant:
--Vous l’emportez tout de suite?
--Mais oui... J’ai dit au chauffeur de venir me rejoindre. Nous
repartirons dans quelques minutes avec l’objet.
--Avec... l’objet? C’est que...
--C’est que... quoi, monsieur le curé?
--Maintenant je me sens moins décidé. Ce Christ n’est pas beau, certes,
mais il y a si longtemps qu’il est là, au milieu de nous. On s’y était
habitué. Et puis, je me demande si j’ai bien le droit...
--Quelle idée! Combien de curés ont remplacé des vieilleries sans
intérêt par des statues, des tableaux, des objets d’art qui font un
effet magnifique dans leurs églises! Tenez, le curé de Marcouville s’est
procuré ainsi un saint Roch...
--Oui, je l’ai vu, il est vraiment pépère. Son chien surtout est
épatant. Il ressemble à Poilu...
--Poilu?
--Oui, un brave clebs que j’avais ramené du front et qui a été mon
meilleur ami.
--Le Christ que je vous enverrai sera tout aussi beau que ce saint
Roch... Tenez, je lui ferai mettre des étoiles d’or partout; vous ne
trouverez pas mieux dans tout le diocèse, même à la cathédrale!
En même temps, le «critique d’art», montant sur une chaise, s’apprêtait
à prendre l’image sculptée et, déjà, ses mains avides la touchaient, la
saisissaient... Mais l’abbé Pellegrin l’arrêta brusquement en s’écriant:
--Minute... Vous avez l’air bien pressé!
--Je dois être rentré à Paris ce soir... Et la route est longue. Allons,
ne perdons pas de temps.
--C’est que si je vous laisse emporter cet objet, comme vous dites, je
crains d’avoir des ennuis... On dira que je l’ai vendu!
--Vendu? Pas le moins du monde... La somme que je vous ai remise, c’est
pour vos pauvres. Et votre vieille statuette, je vous la remplace par du
neuf... Personne ne peut rien vous reprocher. Monsieur le curé, vous
faites une bonne affaire!
--Je n’aime pas les affaires, même quand elles sont bonnes.