--Monsieur le curé, croyez que j’apprécie votre bonne intention et votre
vin délicieux à leur juste valeur. Mais voici: j’ai pensé que le Christ
en question--une très belle œuvre, vous verrez--remplacerait
avantageusement la statuette dont l’aspect disgracieux décourage la
piété de vos paroissiennes. Alors, c’est bien simple, j’emporte le vieux
et je vous envoie le neuf. Quant aux 5.000 francs, les voici...
Et le critique d’art, qui parlait avec volubilité, tira de son
portefeuille dix billets de cinq cents francs... Il les plaça en
éventail dans sa main et continua:
--La charité est aussi une religion. Nous pouvons la pratiquer ensemble.
Puis, attendri:
--Ça fait du bien d’être bon... Ah! je vais leur raconter notre
entrevue, à ces philanthropes américains. Et sans doute m’inviteront-ils
à vous faire un nouveau don. Ils sont si riches!... Sans compter qu’avec
le change, ils peuvent, en France, multiplier leur générosité par trois
au moins sans dépenser un dollar de plus: c’est très avantageux.
Tout en parlant, M. de Saint-Preux disposait les billets sur la table en
deux longues rangées. Et Valérie, qui venait d’entrer, s’exclama en
joignant les mains:
--En v’là-t-il, de l’argent, Sainte Vierge!
L’abbé Pellegrin ne songeait plus guère à la statue neuve et bien moins
encore à la vieille image sculptée: il pensait à ses pauvres, à ses
malades, à ses gosses, il les voyait tendant vers lui des mains
suppliantes et il se disait: «Ah! voilà une galette qui tombe à pic!
C’est la manne dans le désert et c’est Dieu qui me l’envoie, car ce
critique d’art et ses Américains ne sont que les instruments de la
Providence.»
Le commandeur de l’ordre royal d’Isabelle-la-Catholique demanda, comme
pressé d’en finir:
--Nous sommes bien d’accord, n’est-ce pas, monsieur le curé?
Et, sans attendre la réponse, il poussa les billets bleus vers le prêtre
qui répondit:
--Ça colle admirablement. Et puis, voyons, pourrais-je refuser? Je n’en
ai pas le droit.