--Ma femme!
L’abbé Pellegrin, ahuri, se récria:
--C’est madame Cousinet?... Ah! ben... Dans ce costume et cette
position-là! Vous parlez d’une secousse!
--N’est-ce pas que c’est original?
--A coup sûr, ce n’est pas ordinaire et j’avoue que je n’en ai jamais
tant vu, si ce n’est dans ces journaux illustrés de Paris que les jeunes
officiers me montraient parfois, au front, pour voir l’effet que cela me
produirait... Moi, je regardais tout ça bien tranquillement, en fumant
ma pipe, et je n’avais pas de mauvaises pensées à chasser quand je me
remettais à lire mon bréviaire. Mais ici, je reconnais que ce n’est pas
la même chose...
--Voyons, plaisanta M. Cousinet, vous n’allez pas me dire que vous êtes
troublé par le portrait de ma femme?
--Non, mais chez qui?... En voilà une idée! Seulement, que voulez-vous,
monsieur Cousinet, je me souviens qu’à cette même place, il y avait le
portrait de madame de Sableuse... Ah! sûr qu’il y a du changement, et
comme peinture, et comme modèle.
--Je la vois d’ici, votre comtesse! dit Mme Cousinet qui, bonne fille,
avait pris le parti de rire des propos du bon curé. Une pimbêche, avec
des coques de cheveux sur les oreilles, un nez en coupe-vent et une robe
en soie-puce lui arrivant jusqu’au menton. Évidemment, son portrait ne
devait pas ressembler au mien...
--C’est vrai, madame, répliqua l’abbé Pellegrin, et le vôtre produit
assurément plus d’effet, je dirai même qu’il fait sensation... Et je
suis persuadé que si vous l’exposiez en public, il y aurait une tapée de
curieux pour l’examiner en détails: mais peut-être cela vous gênerait-il
un peu...
--Moi? dit Lisette de Lizac... Mais pas du tout, je vous assure,
--Alors, votre mari?
--Pourquoi? demanda M. Cousinet... Ce portrait a figuré au salon et a
été reproduit par l’_Illustration_, _Fémina_, un tas de journaux! On l’a
même vendu en cartes postales. Tous mes amis m’ont félicité!
--Alors tout va bien, fit l’abbé Pellegrin... Mais puisqu’il en est
ainsi, je ne comprends pas que vous cachiez ce portrait sous un rideau.
Vous baladez votre femme nue dans le monde, mais vous n’en laissez pas
voir le bout du nez quand elle est chez elle, avouez que c’est rigolo!
--Mais c’est tout naturel, affirma madame Cousinet... Et ce que vous
dites là n’est pas vrai seulement pour les femmes qui se font voir en
peinture. Croyez-vous que cette comtesse de Sableuse...?
--Madame, interrompit le curé, elle n’avait pas, croyez-moi, le nez en
coupe-vent et elle s’habillait très bien, du moins autant que j’en puis
juger. C’était une femme très agréable, très simple et une bonne
chrétienne...
--Une bonne chrétienne? mais moi aussi, monsieur le curé, je suis une
bonne chrétienne.
--Je vous en félicite!
--Quand j’habitais rue Pigalle, avant mon mariage, je ne ratais jamais
la messe d’une heure, à Notre-Dame de Lorette... J’y serais plutôt allée
en pyjama!
Puis, conduisant le curé de Sableuse devant un autre tableau placé entre
deux fenêtres, presque en face de la sultane de music-hall:
--Eh bien, celle-là, vous la trouvez mieux?
C’était le portrait d’une infirmière se dressant toute blanche au milieu
d’un blanc décor d’hôpital: sous la blouse étroite, légèrement
décolletée, sous le voile qui tombait en plis droits comme celui d’une
religieuse, elle semblait, avec son visage pâle, aux lignes pures, une
créature idéale, immatérielle...
Et comme l’abbé Pellegrin restait muet, Lisette de Lizac s’exclama:
--N’est-ce pas qu’elle est bien?
--Oui, on dirait une sainte.
--Eh bien, la sainte, c’est moi... Vous ne me reconnaissez pas? Ah!
c’est que rien ne change comme le costume. Me voilà en infirmière de
l’hôpital de Deauville... Car j’ai soigné les blessés. J’ai eu dans mon
service ce qu’il y avait de mieux, des aviateurs, des as... Ils étaient
gentils, ces petits-là... Vous ne trouvez pas que le costume m’allait
bien! Le blanc, vous savez, il n’y a rien de tel, quand on est mince,
bien entendu. Vous voyez, monsieur le curé, il ne faut pas me juger
d’après mon portrait en princesse persane... Et si je vous disais que je
suis proposée pour la Légion d’honneur?
Le prêtre s’inclina en souriant:
--Madame, vous l’attacherez plus facilement à votre corsage d’infirmière
qu’à celui que vous portez là...
Et il montra la poitrine quasi nue de l’Orientale. Mais, en se
retournant, il aperçut Poilu qui, assis sur une chaise, devant la table
chargée de gâteaux, se régalait avec un appétit et une dextérité
remarquables...
--Dis donc, Poilu, s’écria l’abbé Pellegrin, en se précipitant vers
l’audacieux animal, nous ne sommes plus à la guerre ici... Fini le
système D!
--Votre chien est dans le vrai, déclara M. Cousinet... Il tire parti de
la situation. C’est le droit et même le devoir de chacun... Tenez, vous,
monsieur le curé, vous auriez bien tort de vous gêner: maintenant que je
suis installé à Sableuse, vous pouvez vous servir hardiment. Allez! Je
ne demande que ça et j’ai apporté plus de gâteaux que vous n’en
mangerez. Et nous voici où je voulais en venir... Mon cher curé, il faut
que je vous dise ceci: je ne suis pas un mufle, malgré mes trente
millions d’argent frais. Je sais que des fortunes comme la mienne
doivent faire leur devoir. Alors, c’est bien simple, je veux que,
bientôt, personne ne prononce mon nom à Sableuse sans ajouter: «Cousinet
était un chic type!» Voilà mon programme...
Ému, le curé prononça:
--Ah! si vous voulez faire le bien, ce n’est pas l’occasion qui vous en
manquera ici... Nous avons malheureusement trop de pauvres gens qui
doivent se mettre la ceinture plus souvent qu’à leur tour.
--La charité? dit M. Cousinet en haussant les épaules... Oui, c’est
entendu, il faut donner et je donnerai, bien que ce ne soit guère dans
mes principes, car j’estime que les vrais responsables de la misère, ce
sont les miséreux!
--Hein? fit le prêtre, suffoqué.
--Oui, on n’a faim que si on le veut bien. Et quant à moi, je ne
m’attendris pas sur le sort de tous ces idiots, tous ces flémards, tous
ces inutiles qui se plaignent d’une société dont ils sont les parasites.
Ma sympathie, je vous le dis carrément, va aux débrouillards, tenez,
dans le genre de votre Poilu, aux esprits modernes qui ne tendent pas la
main mais le poing...
--Il y a cependant des malheureux! dit le curé de Sableuse.
Et, se tournant vers Lisette de Lizac, il insista:
--N’est-ce pas, madame?
--Possible! répliqua M. Cousinet. Vous indiquerez ceux que vous
connaissez et je verrai ce que je peux faire pour eux...
Et sa femme, qui était en train de se passer un bâton de rouge sur les
lèvres, ajouta:
--J’ai vu des camarades qui n’avaient pas de chance, comme elles
disaient. Mais, en cherchant bien, on finissait toujours par découvrir
que c’était de leur faute... Ou bien elles faisaient du théâtre alors
qu’elles étaient plus indiquées pour laver la vaisselle chez de petits
bourgeois, ou encore elles n’avaient aucune idée des moyens qu’il faut
employer pour arriver: ainsi, elles s’emballaient pour des types qui ne
pouvaient leur servir à rien... Vous ne trouvez pas que c’est du vice,
ça, monsieur le curé?
L’ecclésiastique ne répondit pas. D’ailleurs, M. Cousinet avait repris
son petit discours, qu’il prononçait avec une assurance admirable, en se
dandinant, les mains dans les poches.
--Il y a, à Sableuse, deux choses qui se tiennent et se complètent; le
château et l’église. Je n’ai peut-être pas toujours pensé ainsi, mais
c’est la situation qui fait l’opinion: Cousinet millionnaire ne peut pas
avoir les mêmes idées que Cousinet purotin... Le château et l’église,
voilà les deux jambes de la société, j’ai compris ça, moi! Alors, je
sais ce que je dois faire... Le château, je veux qu’il soit modernisé.
Déjà, vous avez pu constater que l’intérieur a été transformé? il en
sera de même pour l’extérieur. Je n’aime pas ces murs noircis, ces
fenêtres étroites, ce perron aux marches brisées et moussues, ces
tourelles moyenâgeuses... Je veux égayer tout ça! Je me suis entendu
avec un architecte, garçon de talent, qui m’a promis de transformer ce
castel ridicule en une résidence convenable, moitié palace, moitié villa
suisse... Nous aurons ascenseur, chauffage central, électricité et
cabinets à l’anglaise. Les cabinets à l’anglaise, voyons, c’est l’a b c
du confort moderne... Je n’ai pas la prétention de rivaliser avec le
comte de Sableuse au point de vue de la race, comme on dit, mais tout
roturier que je suis, je ne m’accommode pas d’installations qui
paraissaient bien suffisantes à ce gentilhomme. Voilà pour le château...
Parlons maintenant de l’église. Je l’ai visitée l’autre jour. Eh bien,
j’ai le regret de vous dire que je l’ai trouvée au-dessous de tout.
--Oh! s’exclama le curé... Il y a des excursionnistes qui la trouvent
très bien avec ses colonnes romanes, ses boiseries du XVIe siècle, son
portail renaissance...
--Ces gens-là ne sont pas difficiles. En tout cas, leur avis ne compte
pas, puisqu’ils passent dans le pays sans esprit de retour. Moi, ce
n’est pas la même chose... J’ai décidé d’aller à la messe chaque
dimanche avec ma femme, c’est-à-dire que je veux fréquenter une église
qui fasse riche. J’ai les moyens, je ne regarde pas à la dépense.
--Vous pourriez peut-être offrir un chemin de croix... J’en ai vu
d’épatants dans un catalogue pour 1.800 francs.
--Ce n’est pas assez. Je veux faire mieux que cela... Qu’est-ce que vous
diriez d’un chemin de croix peint par un artiste à la mode? Tenez, par
l’auteur du portrait de ma femme en sultane? Hein, ce ne serait pas mal?
Mais ce ne serait qu’un commencement: j’ai d’autres idées... Je la vois
d’ici, votre église, avec du bois doré et du marbre partout, avec des
lampadaires en cristal, avec un orgue électrique, avec des saints
achetés chez les meilleurs fabricants de Paris. Voilà ce qu’il faut à
Sableuse puisque j’y suis! Je veux que notre église soit la plus belle
de la région et que tout le monde dise: «Ce sacré Cousinet fait bien les
choses... Heureux le pays où il s’est installé: tout le monde en
profite, même le bon Dieu!» Qu’en pensez-vous, monsieur le curé?
Au fur et à mesure que parlait ce Mécène, l’abbé Pellegrin changeait de
figure: ses sourcils se fronçaient et son sourire, d’ordinaire jovial,
devenait sarcastique.
--Ce que j’en pense, dit le prêtre, c’est que le Bon Dieu ne doit pas
tenir à ce qu’on lui change sa vieille cagna... Il s’en contente depuis
sept siècles et il ne demande pas qu’on dépense des tas d’argent pour le
loger dans un palace. Jésus est né aux champs dans une étable: il a des
goûts de paysan et il n’aime rien tant que se trouver dans une pauvre
église de campagne, remplie de braves gens en sabots qui le prient de
tout leur cœur. Quand ma pauvre petite église est pleine, elle est plus
belle qu’une cathédrale où les chefs-d’œuvre remplacent les fidèles...
Et puis, quoi, vous aurez beau lui payer des marbres, des vitraux, des
lampadaires, des machins en or ou en argent, pour lui, qu’est-ce que
c’est que tout ça? Il a cent mille fois mieux chez lui et tous ces
cadeaux lui font moins plaisir qu’une bonne parole, une bonne pensée et
surtout une bonne action.
--En tout cas, dit M. Cousinet d’un air vexé, ces cadeaux-là font
plaisir au curé!
--J’accepterai avec reconnaissance tout ce que vous me donnerez pour mon
église, mais vous parlez que je serai content si vous faites le bien
dans le pays et si, comme M. et Mme de Sableuse, et comme vous en avez
certainement l’intention, vous remplissez vos devoirs de bons
chrétiens... Cela fera mieux dans le paysage qu’une église avec des murs
plaqués de marbre précieux et un clocher ciselé à jour avec, sur sa
pointe, un coq en or massif.
L’abbé Pellegrin était devenu tout rouge et ses yeux brillaient d’une
façon singulière...
--Soyez tranquille, assura le châtelain, nous ferons tout ce qu’il
faudra pour qu’on ne nous prenne pas pour des mécréants. Quant aux
pauvres, je vous l’ai promis, je m’en occuperai... Je veux que tout le
monde soit content de moi.
--Il le faut, intervint Lisette de Lizac, si tu veux devenir député!