MONSIEUR ET MADAME COUSINET

Un instant après l’ecclésiastique pénétrait dans la vaste galerie qui,

elle aussi, avait bien changé... Partout des meubles dorés, des vases

aux formes compliquées, des glaces immenses aux cadres brillants, des

tentures de soie aux couleurs éclatantes, des bibelots innombrables dans

des vitrines, sur des étagères, sur des tables de tous styles. Et les

lustres aux pendeloques de cristal accrochaient les rayons du soleil qui

fusaient à travers les rideaux de broderie...

Mais l’abbé Pellegrin ne put que jeter un regard ébloui sur toutes ces

choses qui lui paraissaient merveilleuses: une femme blonde, à la

démarche glissante et souple, s’avançait vers lui, souriante et

empressée. Elle était vêtue d’une tunique qui semblait tissée avec de

l’or et qui lui moulait la taille: ses bras et sa gorge étaient nus et

l’une de ses jambes, gantées de soie transparente, apparaissait à chaque

pas jusqu’au genou, dans l’audacieuse échancrure de la robe pailletée.

--Oh! monsieur le curé, dit-elle d’une voix musicale, que c’est gentil à

vous d’être venu... Je suis ravie de vous voir, tout à fait ravie. Mais

peut-être avons-nous été un peu indiscrets en vous invitant ainsi, sans

autre forme, à venir au château. Et sans doute aurions-nous dû vous

envoyer une auto, comme nous y avions pensé...

Le curé, intimidé par cette belle dame aux yeux brillants, tourna son

chapeau entre les mains et bredouilla:

--Une auto?... Pensez-vous! Dieu merci, je tiens encore sur mes quilles.

--Vos quilles?

En répétant ces mots, Mme Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant, qui

secouait sur sa poitrine poudrée un triple rang de grosses perles...

Puis, se tournant vers M. Cousinet qui riait aussi, elle prononça:

--Hein? Qu’est-ce que tu en dis? N’est-ce pas que c’est amusant?

L’abbé Pellegrin allait se décider à prendre part à cette hilarité

conjugale, quand soudain, il parut inquiet et s’exclama:

--Et Poilu? Poilu m’a lâché... Sacré Poilu!

Mais, au même moment, le chien, que poursuivait le valet de chambre

culotté d’écarlate, apparaissait à l’entrée de la galerie et s’élançait

vers son maître en poussant des aboiements sonores et aussi en

renversant une vitrine remplie de porcelaines de Saxe...

--Malheureux! s’écria l’abbé Pellegrin en levant les bras au ciel...

--Ce n’est rien, dit Cousinet avec une bonne humeur qui n’était pas

feinte... Nous n’en sommes pas à ces babioles près. C’est votre chien,

monsieur le curé?

--Devant ce désastre, je voudrais le renier.

--Pourquoi! Mais non... Quelle race?

--Je ne sais pas et ne m’en soucie guère. C’est un camarade du front,

autrement dit, sa race est bonne. Mais peu importe... Ce clebs n’a rien

à faire ici et je vais le reconduire dans le parc, où il m’attendra.

--Laissez donc, dit Mme Cousinet... Il est très sympathique, ce brave

Poilu, comme son maître. Et j’entends qu’il reste avec nous, même s’il

doit mettre toutes mes vieilles porcelaines en miettes.

Et elle passa sur la tête embroussaillée de l’animal sa main longue, aux

ongles roses et miroitants.

L’abbé Pellegrin fut touché par cet accueil fait à son vieil ami: sans

doute, Mme Cousinet était audacieusement vêtue et ses yeux peints

lançaient des regards qui n’étaient pas ceux d’une chrétienne pudique,

mais elle avait bon cœur et elle rachetait ses allures singulières par

une simplicité que le prêtre trouva rassurante...

Mme Cousinet renvoya la soubrette qui s’apprêtait à verser le thé dans

les tasses de vieux Chine.

--Laissez-nous, dit-elle, je servirai moi-même...

L’abbé Pellegrin avait pris place, avec M. et Mme Cousinet, devant une

table chargée de mille objets brillants... «Tant de choses, songea-t-il,

pour boire un peu d’eau chaude!» Et il se souvint qu’autrefois, M. de

Sableuse, qui le connaissait bien, buvait avec lui un bon verre de ce

vin mousseux qui était l’orgueil du pays.

--Combien de sucre, monsieur le curé?

--Faites comme pour vous, madame, et ça ira très bien.

La dame blonde sourit et prenant deux morceaux avec une pince d’or, elle

les mit dans la tasse de l’invité... Puis, elle tendit aux deux hommes

des assiettes chargées de gâteaux et ses bras nus et blancs faisaient

au-dessus de la table fleurie de gracieuses arabesques.

--Hein, c’est un peu changé ici? dit M. Cousinet avec rondeur... Je

parie que vous ne vous y reconnaissez plus!

--Si, mais tout d’abord je me suis demandé si j’étais bien dans l’ancien

château de M. de Sableuse... Ainsi, cette galerie, où je suis venu bien

des fois, a pris un aspect tout nouveau. Pensez donc, au temps de madame

la comtesse, il n’y avait ici que quelques vieux meubles et des

portraits de famille...

--Je les ai vus, dit M. Cousinet, ces portraits de famille... Un tas de

types en perruque, certains même en complet de fer-blanc, avec un

panache sur la tête: des princes, des marquis, des barons. J’aurais

peut-être pu les acheter, tellement le descendant de tous ces grands

seigneurs avait besoin d’argent. Mais je n’y tenais pas. Je ne suis pas

de ceux qui se paient une collection d’aïeux peints à l’huile et tout

encadrés pour faire croire que leurs aïeules ont couché avec Louis XIV.

Non, dans ma famille, la noblesse n’est représentée que par Lisette de

Lizac, ici présente, et encore, entre nous, c’est un nom qu’elle s’est

fabriqué elle-même... Vous avez sans doute entendu parler de Lisette de

Lizac? Voyons, la vedette du Casino de Paris? Mais, c’est vrai, vous ne

pouvez pas être au courant...

--Monsieur le curé, dit Mme Cousinet, vit si en dehors de ces choses...

D’ailleurs, moi aussi, car j’ai plaqué le théâtre depuis mon mariage.

Et prenant une expression aussi grave que le lui permettait son visage

peinturluré, elle articula, lentement:

--J’ai renoncé à l’art pour me consacrer tout entière aux soins de mon

intérieur.

--Oui, reprit son mari, elle est devenue Mme Cousinet, tout bonnement.

--Je l’en félicite, dit l’abbé.

--Eh bien, je vous assure qu’il y a de quoi... Au fait, les Cousinet,

c’est une aristocratie aussi, la noblesse nouvelle, celle de la galette.

Et je suis fier de mes aïeux, qui valent ceux de n’importe qui. Il est

vrai que les miens, je ne les connais pas: l’histoire de ma race ne

remonte pas plus haut que le second empire... Avant, c’est le mystère,

le néant: des gens qui faisaient partie de la foule, quoi! Mais j’ai les

portraits des Cousinet qui sont sortis du rang, qui ont commencé à faire

connaître notre nom... Tenez, les voici!

L’ex-vedette du Casino de Paris eut un geste agacé et dit:

--Mon chéri, laisse donc les Cousinet tranquilles... Tu rases monsieur

le curé avec tes aïeux!

--Mais non, madame, je vous assure, ça ne me rase pas du tout.

--Venez, monsieur le curé, venez les voir... Ils ont pris la place des

nobles ancêtres de votre comte de Sableuse, mais ils sont chez eux,

puisque j’ai payé leurs places.

Et le nouveau châtelain montra une demi-douzaine de personnages en

redingote, en jaquette, en veston qui, encadrés d’or, prenaient des

attitudes très dignes de chaque côté de la galerie... M. Cousinet joua,

à sa manière, la scène des portraits: celui-ci était son père, ancien

entrepreneur de déménagements, officier d’académie; celui-là son oncle,

qui fut constructeur de bicyclettes et prit part, d’ailleurs, à diverses

courses sur routes, dont le premier Bordeaux-Paris où il arriva

septième; ce vieillard à la haute cravate et au beau gilet de soie noire

était son grand-père, «un type épatant qui avait lancé en France, vers

1855, les conserves Cousinet, dont l’Empereur lui-même avait mangé

officiellement aux Tuileries...»

Et quand fut terminée cette revue des grands hommes de sa famille, M.

Cousinet s’exclama:

--Voilà mes aïeux et je m’en vante! Ceux-là ne descendent pas des

croisés, ils n’ont même jamais descendu... Ils montaient, ils

s’élevaient. Et moi, tel que vous me voyez, j’ai trente millions, qui

valent bien, je suppose, un blason dédoré et piqué des vers!

--L’argent, répondit le curé, c’est comme la noblesse, comme

l’intelligence, comme la beauté: cela ne vaut que par l’usage qu’on en

fait.

--C’est vrai, dit madame Cousinet... La beauté, ça crée des devoirs.

M. Cousinet fit le geste de tirer un rideau de soie brochée qui

recouvrait, semblait-il, un grand tableau accroché au milieu de la

galerie, entre deux marbres représentant des nymphes aux bras chargés de

fleurs...

Lisette de Lizac poussa un petit cri effarouché.

--Oh! non, s’écria-t-elle, pas cela... Qu’est-ce que monsieur le curé

penserait de moi?

--Bah! C’est une œuvre d’art, une des meilleures toiles de Jean-Gabriel

Domergue... Évidemment, son portrait n’est pas un tableau de sainteté,

mais on sait bien que tu n’as pas la prétention d’être béatifiée comme

la Pucelle. Et puis, monsieur le curé, vous devez aimer la peinture...

Allons, je retire le voile qui vous cache votre nouvelle paroissienne!

M. Cousinet avait écarté le rideau, brusquement, et le bon curé vit

surgir devant lui une espèce de sultane à peu près nue qui se

tortillait, sur un sofa rose, le buste renversé, les jambes fantasques,

les bras convulsés, le visage étrangement blanc, barré du rouge

groseille des lèvres et dévoré par deux yeux démesurément agrandis par

un halo bleuâtre.

Mon curé chez les riches · 第 10 / 41 题