--Au fait, c’est vrai, dit-il au curé, je ne vous en ai pas encore
parlé... J’ai l’intention de me présenter aux prochaines élections,
comme candidat républicain modéré, tout ce qu’il y a de plus modéré.
--Ah!...
--Oui, c’est-à-dire que je défendrai la bonne cause, celle de la
famille, de la propriété, de la religion. Je n’ai pas d’attaches dans le
pays, mais qu’est-ce que cela fait? Maintenant que je possède le château
de Sableuse avec ses soixante hectares de terre, je peux me dire de
l’endroit... D’ailleurs, parmi les députés sortants, il y a, au moins,
deux Parisiens comme moi: Garchinel et Leperchon, des progressistes qui
n’ont jamais su sur quel pied danser... Moi, au moins, j’ai des idées!
J’ai choisi une opinion qui convient, je crois, parfaitement aux gens
d’ici, j’ai une grosse situation, j’ai été décoré pour services rendus à
la Défense nationale--pendant la guerre, j’avais plus de 3.000 ouvriers
dans mes usines--et j’ai les plus belles relations à Paris. Quoi de
mieux pour faire un député?
--Un député républicain conservateur, dit l’abbé Pellegrin avec un air
bizarre.
--C’est bien cela: je suis conservateur, réactionnaire...
--Et comment!
--Calotin, quoi!
Et M. Cousinet se mit à rire, d’un rire bruyant qui agitait son large
ventre sur lequel se tendait une fine chaîne de platine.
--Je vous vois très bien dans ce rôle-là, fit le curé de Sableuse: vous
avez tout ce qu’il faut pour le jouer.
--N’est-ce pas? intervint Lisette de Lizac... Alors, nous comptons sur
vous!
--Sur moi? pour quoi faire?
--Voyons, fit M. Cousinet, c’est cependant bien clair. Le château et
l’église, les deux jambes de la société! Nous sommes alliés, nous nous
soutenons l’un l’autre... Moi, je vous ouvre des crédits, je fais de
votre cure une des meilleures du pays, nous nous mettons à votre
disposition pour tout ce que vous voulez, moi pour porter le dais, si
vous y tenez, le jour de la procession, ma femme, qui est musicienne et
qui a une jolie voix, pour apprendre les cantiques à la mode aux enfants
de Marie; vous, mon cher curé, vous travaillez pour moi, vous me faites
de la propagande, vous me pistonnez auprès des électeurs influents... Le
jour venu, je passe comme une lettre à la poste et je n’ai pas besoin de
vous dire que M. Cousinet, député, ne sera pas un ingrat: je serai du
parti où on fait les curés des grandes villes, les chanoines, les
évêques!...
L’abbé Pellegrin répliqua, en haussant les épaules:
--Oh! moi, l’avancement... Au front, je n’ai même jamais voulu devenir
cabot! Et puis, je crois qu’on vous a bourré le crâne: je ne suis qu’un
pauvre petit curé de campagne... Je n’ai aucune influence.
--Allons donc, je me suis renseigné. Vous êtes populaire dans la
région... Pour vous entendre prêcher, il vient à Sableuse des gens des
villages voisins, même de la ville.
--Vous faites recette, dit madame Cousinet... Ah! vous le tenez, votre
public. Tenez, comme moi, quand j’étais la grande vedette du Casino de
Paris!
--Allons, c’est convenu? demanda le millionnaire en tendant la main au
prêtre... Nous marchons ensemble?
L’abbé Pellegrin ne prit pas la main et ne répondit pas tout de suite.
Du regard, il parcourut la galerie dont les mille bibelots précieux, les
cadres dorés, les cristaux brillaient dans les derniers rayons du
soleil. Dans une glace, il s’aperçut avec sa soutane roussâtre, tachée
de boue, son allure rustique, son visage fatigué de pauvre homme...
L’église et le château, le prêtre et le millionnaire? Cet assemblage lui
parut baroque. «Non mais, se dit l’ancien soldat, qu’est-ce que je f...
ici?» D’ailleurs, n’allait-il pas, en quelques mots détruire les
espérances de ce bon M. Cousinet?
--Vous me croyez, lui dit-il, au mieux avec les personnages importants
dont vous avez besoin... Eh bien, vous vous trompez et je vous conseille
même de ne pas me compter comme un atout dans votre jeu... J’ai des tas
d’ennemis précisément parmi ceux qui peuvent assurer votre élection: je
suis même très mal noté de l’archevêché. Pas plus tard que ce matin, le
coadjuteur m’a lavé la tête--un abatage de première!--et j’en suis à me
demander si, dans quelques jours, je serai encore curé de Sableuse!
Cet aveu produisit, sur le ménage Cousinet, la plus fâcheuse
impression... Lisette de Lizac fit une moue qui écailla quelque peu son
émaillage et comme Poilu insistait pour obtenir d’autres gâteaux, elle
le repoussa d’un geste agacé.
Un silence pénible régnait quand un valet de chambre pénétra dans la
galerie... Il apportait, sur un plat de vermeil, un télégramme.
--C’est, expliqua-t-il, une dépêche pour Monsieur le curé... Ayant
appris à la cure que Monsieur le curé était ici, le facteur l’a apportée
en même temps que le courrier.
--Une dépêche? fit l’abbé Pellegrin avec inquiétude... Les pauvres gens
ne reçoivent, par télégramme, que de mauvaises nouvelles. Quelque chose
me dit que cela vient de l’archevêché... Qu’est-ce qui va me tomber sur
le crâne!
Il décacheta le pli azuré et en lut le contenu d’un regard.
--Par exemple! s’exclama-t-il.
--Ça y est? demanda froidement M. Cousinet, vous êtes saqué?
--Ah! bien oui...
Et l’abbé murmura:
--C’est à se demander s’ils ne se paient pas ma cafetière à
l’archevêché!...
Puis il lut à haute voix, lentement:
«Son Éminence vous désigne pour sermon dimanche grand’messe. Entière
liberté sujet... Félicitations et amitiés.--Abbé Lanthier.»
--Ça y est, dit Mme Cousinet, vous voilà engagé à la Comédie-Française!
--Vous voyez bien, ajouta son mari, vous êtes au mieux avec le
cardinal... Qu’est-ce que vous nous racontiez donc avec votre disgrâce?
Le curé de Sableuse avait reçu un choc et il en restait tout étourdi.