français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la
gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et
les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le
public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur
fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire
n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par
exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin
des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces
malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui
passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite
indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et
de pleurer.
En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se
disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais
assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les
gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères
d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont
considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi
lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour
l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.
Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature
tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens
comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre
des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue
pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des
cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une
sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus
d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre,
appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de
quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de
publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en
vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du
moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.
C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être
connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à
leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est
pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix
grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre
leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.
Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui
après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de
quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime
simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même
pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur
dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules,
des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela
se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public.
Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de
leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de
l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce
point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu,
comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand
public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine
d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.
Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai
toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles
ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais
été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je
descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de
passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi
sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de
pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de
papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je
suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de
Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes
flatteurs ne m'y suivra pas.»
Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue.
Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent,
comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une
école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons
toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à
eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui
que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit
à présent qu'avec mesure et dignité.
* * * * *
Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du
Sacré-Coeur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le
panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce
étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon.
Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait
avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une
brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage
noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel,
les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame
rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire
ancienne et moderne.
Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande
cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce
n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce
génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien
d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris,
c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres
sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore
par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main
pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de
nous glacer dans notre solitude.
Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y
laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes
les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et
toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme
un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact
raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal
élevés.
Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été
soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les
Romains à celui d'Athènes.
La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses
des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se
transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de
bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de
cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer
devant vous.
On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est
d'avoir l'intelligence élevée et le coeur droit. D'accord; mais la
courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la
charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues
modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La
nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de
l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.
Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de
maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une
littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie
un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la
France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est
admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de
Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus
grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme
Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux,
l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est
merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac,
George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des
douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait
montrer.
Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est
la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure
les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes,
Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère,
Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur,
Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine,
Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste
comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré,
mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En
ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim,
Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent
avec éclat.
Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette
jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace
et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les
penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains,
je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que
j'aime tant. Mon coeur se serre et un flot d'amertume me monte à la
gorge et m'étouffe.
Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien
bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un
génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui
criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le
chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre
de ses rayons? L'oeuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend
beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de
nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si
tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les
araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront
leur ongle sur ton visage.»
Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il
les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?»
Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.
Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des
campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses
ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats
de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes
intelligences et les caractères les plus nobles...
Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être
éveillé mais sans espoir.
LE KRISCHNA DES TRANCHÉES
La répétition est la loi de la vie. Les faits se répètent et les pensées
aussi. Ce qu'ont pensé nos plus lointains ancêtres quand ils
commencèrent à penser, nous le pensons nous-mêmes aujourd'hui.
Devant la nécessité inéluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de
la nature, se réfugie dans sa propre âme et adopte un stoïcisme
fataliste qui l'émancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient
est imprégnée d'un pareil stoïcisme; la philosophie grecque acquit le
sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquité lui rendirent
un culte. Et de nos jours mêmes, quand la foi chrétienne n'adoucit point
notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son
âme pointe en avant contre les événements et en livrant sa pensée à
l'oracle de la fatalité.
De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'épisode du
Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux
et le plus impressionnant. Les armées des Pandavas et des Curavas se
trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de
guerre sonnent, les tambours battent, les chars se précipitent, les
flèches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent à
servir de cocher au troisième fils de Pandou, Ardjouna, son disciple
favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'égorger, Ardjouna se sent
pris d'une mélancolie désespérée. Il contemple cette multitude d'amis
et d'ennemis que sépare la haine et que la mort va unir, et ses mains
tremblent, sa bouche se sèche, ses cheveux se dressent, la peau lui
brûle, ses forces tombent, son arc lui échappe des mains. Il se laisse
défaillir sur le siège de son char, pâle, effrayé, l'âme transie de
douleur. C'est alors que Krischna lui révèle qui il est, et commence à
l'instruire de la vanité des choses terrestres et du caractère
insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiéter ni des
vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence
immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est
absolument indifférent, etc., etc.
Là-bas, dans les tranchées de la Champagne, cette même scène s'est
répétée. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de
l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle.
Je venais d'entrer avec un ami dans un café des boulevards. Au moment de
nous asseoir, mon ami aperçut au fond de la salle quelqu'un qu'il
connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son
interlocuteur avait deux béquilles près de lui et je pensais
immédiatement que c'était un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe
alors de m'approcher; il me présenta à l'invalide et nous prîmes place à
sa table. C'était un garçon qui avait l'aspect agréable, l'air ouvert et
bon. On lui avait coupé une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'était
le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir
d'une brillante situation dans le monde.
Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel--ce
sympathique jeune homme se nommait ainsi--nous entretint longtemps de la
vie des tranchées; il nous conta quelques-unes de ses aventures
guerrières. Son récit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en
ont publié mille semblables. Je l'écoutais cependant avec attention: le
banal devient intéressant lorsqu'il est rapporté naïvement et par la
personne même qui l'a vécu. Un des épisodes de cette histoire commune
sortit tout à coup de l'ordinaire et me toucha profondément. Le voici en
quelques mots.
--Parmi les hommes de la compagnie à laquelle j'appartenais, dit-il, il
y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui
semblait s'être surpassée. Je crois bien que c'était l'homme le plus
laid de France. Entre nous, nous l'appelions «la Mérode», en souvenir
d'une beauté qui a fait grand bruit naguère. Et le moral dans ce garçon
répondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indifférent à ce
qui se passait autour de lui, il nous était antipathique à tous. Ce
qu'il avait de plus repoussant, c'était le sourire: un sourire
sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lèvres. Si une
grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regretté.
De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il était
professeur dans un collège de Lyon. Sa vocation scientifique était
patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui pour
faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur
de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac,
ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indifférence
glaciale était répugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de
l'humidité, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard
plus sarcastique. Lui ne proférait jamais une plainte.
«La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer
imaginé par un dévot hystérique ne seraient rien à côté de celles que
nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de
sang, tant de membres s'éparpiller, nous avons entendu de tels cris de
douleur que, pour ma part, j'avais fini par être dans un état de stupeur
indicible.
«Une nuit, j'étais couché dans le fond de la tranchée, fatigué à
m'évanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes
camarades; je songeais à ce que nous apporterait le matin prochain,
peut-être cette nuit même; je pensais à nos familles, à nos mères, et
j'étais triste jusqu'à la mort. Je ne pleurais pas: à la guerre on perd
la faculté de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer.
--Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un à l'oreille.
C'était Tabourin.
--Non, fis-je sèchement.
--Tu es triste?
--Oui, répondis-je sur le même ton.
--Veux-tu de l'éther? J'en ai encore un peu.
La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air
repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je
lui dis:
--Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain.
Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y
a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous
ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir.
C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et
les pleureront.
Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de
mon oreille, il dit doucement:
--Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de
mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer
dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous
quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas;
l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous:
elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les
bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et
respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le
grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce
grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment:
nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand
cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle
aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en
file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une
centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans
donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous
autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous
tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le
Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force
des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de
vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de
la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte
d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage
d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la
volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une
tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie.
Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect
pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et
moi-même nous nous étions figuré.
La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu
la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin
aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous
ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai
d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves
paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était
pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son
attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il
parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait
chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses
chefs.
Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères,
dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à
travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière
les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se
rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous
avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant
que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand
entomologiste.
Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un
terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous
parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant
des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser
découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous
manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous
n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda
à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils
revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de
reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards:
nous étions en plein dans les lignes ennemies.
Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous
apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation:
un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le
lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda
le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand
n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles.
Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers
Tabourin, le revolver au poing.
--Ah, sale bête! Traître!
Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement
tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le même sourire
mystérieux et sardonique lui contractait les lèvres.
Il reçut la décharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les
bras toujours ouverts, comme s'il eût voulu étreindre cette terre qu'il
aimait tant.
Nous étions découverts; nous fûmes poursuivis de près; on perdit trois
hommes; je fus blessé. Je parvins néanmoins à me traîner jusqu'à nos
tranchées, où je fus secouru.
Quelques jours après, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre
jambe allait pourrir dans le cimetière du village où l'on avait établi
notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires
militaires.
--Mais êtes-vous sûr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je ému par
ce récit.
--Je suis sûr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand était
un entomologiste comme lui. Ils s'étaient rencontrés l'un l'autre en
poursuivant un insecte quelconque et ils étaient sans doute entièrement
occupés de leur science quand nous leur avons tombé dessus.
LES DEUX IDÉALS
Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas traversé de
moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre
est une guerre de commerçants: il ignore que son véritable objet est le
concept de l'État et le concept même de la vie.