D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains

français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la

gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et

les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le

public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur

fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire

n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par

exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin

des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces

malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui

passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite

indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et

de pleurer.

En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se

disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais

assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les

gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères

d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont

considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi

lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour

l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.

Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature

tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens

comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre

des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue

pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des

cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une

sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus

d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre,

appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de

quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de

publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en

vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du

moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.

C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être

connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à

leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est

pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix

grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre

leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.

Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui

après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de

quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime

simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même

pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur

dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules,

des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela

se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public.

Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de

leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de

l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce

point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu,

comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand

public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine

d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.

Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai

toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles

ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais

été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je

descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de

passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi

sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de

pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de

papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je

suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de

Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes

flatteurs ne m'y suivra pas.»

Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue.

Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent,

comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une

école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons

toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à

eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui

que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit

à présent qu'avec mesure et dignité.

* * * * *

Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du

Sacré-Coeur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le

panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce

étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon.

Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait

avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une

brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage

noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel,

les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame

rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire

ancienne et moderne.

Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande

cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce

n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce

génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien

d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris,

c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres

sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore

par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main

pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de

nous glacer dans notre solitude.

Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y

laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes

les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et

toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme

un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact

raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal

élevés.

Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été

soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les

Romains à celui d'Athènes.

La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses

des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se

transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de

bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de

cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer

devant vous.

On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est

d'avoir l'intelligence élevée et le coeur droit. D'accord; mais la

courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la

charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues

modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La

nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de

l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.

Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de

maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une

littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie

un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la

France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est

admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de

Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus

grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme

Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux,

l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est

merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac,

George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des

douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait

montrer.

Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est

la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure

les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes,

Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère,

Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur,

Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine,

Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste

comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré,

mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En

ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim,

Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent

avec éclat.

Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette

jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace

et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les

penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains,

je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que

j'aime tant. Mon coeur se serre et un flot d'amertume me monte à la

gorge et m'étouffe.

Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien

bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un

génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui

criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le

chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre

de ses rayons? L'oeuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend

beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de

nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si

tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les

araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront

leur ongle sur ton visage.»

Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il

les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?»

Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.

Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des

campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses

ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats

de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes

intelligences et les caractères les plus nobles...

Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être

éveillé mais sans espoir.

LE KRISCHNA DES TRANCHÉES

La répétition est la loi de la vie. Les faits se répètent et les pensées

aussi. Ce qu'ont pensé nos plus lointains ancêtres quand ils

commencèrent à penser, nous le pensons nous-mêmes aujourd'hui.

Devant la nécessité inéluctable, l'homme, poursuivi par les rigueurs de

la nature, se réfugie dans sa propre âme et adopte un stoïcisme

fataliste qui l'émancipe de la douleur. Toute la philosophie de l'Orient

est imprégnée d'un pareil stoïcisme; la philosophie grecque acquit le

sien au Portique; les plus grands hommes de l'antiquité lui rendirent

un culte. Et de nos jours mêmes, quand la foi chrétienne n'adoucit point

notre amertume, chacun de nous lutte contre la douleur en mettant son

âme pointe en avant contre les événements et en livrant sa pensée à

l'oracle de la fatalité.

De tous les oracles fatalistes, celui qui s'exprime dans l'épisode du

Mahabharata indien connu sous le nom de Bhagavad-Gita est le plus fameux

et le plus impressionnant. Les armées des Pandavas et des Curavas se

trouvent en face l'une de l'autre dans une plaine immense. Les cornes de

guerre sonnent, les tambours battent, les chars se précipitent, les

flèches sifflent. Krischna, incarnation humaine de Vichnou, consent à

servir de cocher au troisième fils de Pandou, Ardjouna, son disciple

favori. A la vue de tous ces hommes qui vont s'égorger, Ardjouna se sent

pris d'une mélancolie désespérée. Il contemple cette multitude d'amis

et d'ennemis que sépare la haine et que la mort va unir, et ses mains

tremblent, sa bouche se sèche, ses cheveux se dressent, la peau lui

brûle, ses forces tombent, son arc lui échappe des mains. Il se laisse

défaillir sur le siège de son char, pâle, effrayé, l'âme transie de

douleur. C'est alors que Krischna lui révèle qui il est, et commence à

l'instruire de la vanité des choses terrestres et du caractère

insignifiant de tous nos actes. Le vrai sage ne doit s'inquiéter ni des

vivants ni des morts: le corps n'est que l'enveloppe d'une intelligence

immortelle, qui change de forme comme un habit. Mourir ou tuer, c'est

absolument indifférent, etc., etc.

Là-bas, dans les tranchées de la Champagne, cette même scène s'est

répétée. Il ne s'agissait plus de dieux, mais de pauvres soldats de

l'infanterie. Voici comment j'en ai eu la nouvelle.

Je venais d'entrer avec un ami dans un café des boulevards. Au moment de

nous asseoir, mon ami aperçut au fond de la salle quelqu'un qu'il

connaissait et il s'empressa d'aller le saluer. Je vis que son

interlocuteur avait deux béquilles près de lui et je pensais

immédiatement que c'était un invalide de la guerre. Mon ami me fit signe

alors de m'approcher; il me présenta à l'invalide et nous prîmes place à

sa table. C'était un garçon qui avait l'aspect agréable, l'air ouvert et

bon. On lui avait coupé une jambe, il n'y avait pas longtemps; c'était

le fils d'un banquier du boulevard Haussmann et il paraissait jouir

d'une brillante situation dans le monde.

Il va de soi que la conversation roula sur la guerre. M. Gardiel--ce

sympathique jeune homme se nommait ainsi--nous entretint longtemps de la

vie des tranchées; il nous conta quelques-unes de ses aventures

guerrières. Son récit n'avait rien d'extraordinaire; les journaux en

ont publié mille semblables. Je l'écoutais cependant avec attention: le

banal devient intéressant lorsqu'il est rapporté naïvement et par la

personne même qui l'a vécu. Un des épisodes de cette histoire commune

sortit tout à coup de l'ordinaire et me toucha profondément. Le voici en

quelques mots.

--Parmi les hommes de la compagnie à laquelle j'appartenais, dit-il, il

y en avait un que sa laideur distinguait du reste. La nature en lui

semblait s'être surpassée. Je crois bien que c'était l'homme le plus

laid de France. Entre nous, nous l'appelions «la Mérode», en souvenir

d'une beauté qui a fait grand bruit naguère. Et le moral dans ce garçon

répondait assez bien au physique. Taciturne, brusque, indifférent à ce

qui se passait autour de lui, il nous était antipathique à tous. Ce

qu'il avait de plus repoussant, c'était le sourire: un sourire

sardonique, malicieux, qui ne lui tombait jamais des lèvres. Si une

grenade l'avait mis en morceaux, nous ne l'aurions pas regretté.

De son vrai nom il s'appelait Tabourin; on m'a dit qu'il était

professeur dans un collège de Lyon. Sa vocation scientifique était

patente: il profitait de toutes les occasions qui s'offraient à lui pour

faire la chasse aux insectes, aux papillons. Il les fixait ensuite sur

de petits bouts de carton qu'il gardait soigneusement dans son havresac,

ce qui nous le rendait encore plus antipathique. Son indifférence

glaciale était répugnante. Quand il entendait qu'on se plaignait de

l'humidité, de la faim, d'un mal quelconque, ses yeux avaient un regard

plus sarcastique. Lui ne proférait jamais une plainte.

«La grande offensive de septembre arriva. Les horreurs d'un enfer

imaginé par un dévot hystérique ne seraient rien à côté de celles que

nous avons connues pendant quelques jours. Nous avons vu couler tant de

sang, tant de membres s'éparpiller, nous avons entendu de tels cris de

douleur que, pour ma part, j'avais fini par être dans un état de stupeur

indicible.

«Une nuit, j'étais couché dans le fond de la tranchée, fatigué à

m'évanouir, mais incapable de dormir. J'entendais respirer mes

camarades; je songeais à ce que nous apporterait le matin prochain,

peut-être cette nuit même; je pensais à nos familles, à nos mères, et

j'étais triste jusqu'à la mort. Je ne pleurais pas: à la guerre on perd

la faculté de pleurer; mais je ne pouvais me retenir de soupirer.

--Tu ne peux pas dormir, hein? me murmura quelqu'un à l'oreille.

C'était Tabourin.

--Non, fis-je sèchement.

--Tu es triste?

--Oui, répondis-je sur le même ton.

--Veux-tu de l'éther? J'en ai encore un peu.

La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air

repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je

lui dis:

--Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain.

Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y

a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous

ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir.

C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et

les pleureront.

Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de

mon oreille, il dit doucement:

--Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de

mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer

dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous

quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas;

l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous:

elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les

bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et

respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le

grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce

grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment:

nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand

cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle

aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en

file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une

centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans

donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous

autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous

tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le

Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force

des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de

vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de

la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte

d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage

d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la

volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une

tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie.

Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect

pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et

moi-même nous nous étions figuré.

La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu

la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin

aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous

ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai

d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves

paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était

pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son

attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il

parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait

chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses

chefs.

Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères,

dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à

travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière

les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se

rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous

avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant

que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand

entomologiste.

Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un

terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous

parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant

des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser

découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous

manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous

n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda

à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils

revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de

reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards:

nous étions en plein dans les lignes ennemies.

Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous

apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation:

un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le

lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda

le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand

n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles.

Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers

Tabourin, le revolver au poing.

--Ah, sale bête! Traître!

Tabourin laissa tomber son fusil et, l'air extraordinairement

tranquille, ouvrit les bras pour recevoir le coup. Le même sourire

mystérieux et sardonique lui contractait les lèvres.

Il reçut la décharge en pleine poitrine. Il tomba de tout son long, les

bras toujours ouverts, comme s'il eût voulu étreindre cette terre qu'il

aimait tant.

Nous étions découverts; nous fûmes poursuivis de près; on perdit trois

hommes; je fus blessé. Je parvins néanmoins à me traîner jusqu'à nos

tranchées, où je fus secouru.

Quelques jours après, ajouta l'aimable invalide en souriant, ma pauvre

jambe allait pourrir dans le cimetière du village où l'on avait établi

notre ambulance et moi je m'en revins ici avec mes histoires

militaires.

--Mais êtes-vous sûr, vous, que Tabourin trahissait? demandai-je ému par

ce récit.

--Je suis sûr de tout le contraire. Pour moi, le soldat allemand était

un entomologiste comme lui. Ils s'étaient rencontrés l'un l'autre en

poursuivant un insecte quelconque et ils étaient sans doute entièrement

occupés de leur science quand nous leur avons tombé dessus.

LES DEUX IDÉALS

Depuis la chute de l'Empire d'Occident l'Europe n'a pas traversé de

moments plus critiques que ceux-ci. Le commun s'imagine que cette guerre

est une guerre de commerçants: il ignore que son véritable objet est le

concept de l'État et le concept même de la vie.

La guerre injuste: lettres d'un Espagnol · 第 4 / 7 段