Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une

maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette

maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un

deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces

querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.

Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les

Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus

pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a

quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout

l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid,

passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de

grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais

cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne

n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les

confirmer.

--Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère,

qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de

vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste,

du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui

dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne

qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une

police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»

Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune

journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme

il l'eût fait de Meknez.

En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous

des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le

présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois

états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la

sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon

plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur

quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise.

L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que

tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque

inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au

sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des

usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs

d'Espagne seraient germanophiles.

Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins

justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier

et séculier témoigne pour les Allemands?

--Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont

ainsi: c'est en haine des Français.

--Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine

est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par

amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes,

mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres

humains.

Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté

à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des

religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que

probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de

ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la

bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette

vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté

des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas

rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût

permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des

Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.

Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer

par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé.

Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression

désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose

nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les

Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.

Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un

terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre

humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes,

mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non

sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs

familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses

délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur

les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux

des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition

renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et

communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du

dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à

l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble

impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un

sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette

taille-là.

Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de

ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les

temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la

terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de

la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce

étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était

dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du

culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait

dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient

proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé

près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès

nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs.

N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément

la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.

A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous,

Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et

s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire

plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir

été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où

ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de

désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui

vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que

l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité.

Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient

tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient

s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un

domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui

n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était

impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous

allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il

avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi

formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande

surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur

l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en

pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes.

Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.

Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des

personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire

dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus

avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été

victimes de leur imagination.

Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à

l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le

vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui

pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les

«intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques

centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et

sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de

l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain

en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du

Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une

vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des

ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien.

Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou

toscan.

Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude

le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos

qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent

parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature

espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M.

Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les

littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en

France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux

que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et

comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le

monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.

LES FEMMES ET LA GUERRE

Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie

d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de

rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près

de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement

embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé:

il était arrivé tout disposé à se scandaliser.

A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial

à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et

ainsi de suite.

Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent

quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux

qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse,

les autres pensent aux dépens du voisin.

C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité.

Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis

aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des

idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre

on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne

facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec

esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès

de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se

produit. Ici, on voit d'un mauvais oeil tout homme qui dit ou fait ce

que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne

est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est

intérieurement que nous le portons.

Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit

d'indignation.

--Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela!

s'écria-t-il.

--Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit

bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.

Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus

corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y

avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en

aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et

d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.

Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur

vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères

qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les

romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des

vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris.

L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes;

l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette

littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme

fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.

Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France

les mêmes moeurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une

partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien

observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques

divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme

divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y

consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!

Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien

lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son

intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable

besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les

femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien

pardon à tous mes bons amis de France.

Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste.

Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches

habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis

s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la

correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses

dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les

Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un

cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases

flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une

simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous

adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant

la roue comme un paon.

Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient

plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les

voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les

confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en

vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur

art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais

résister à une vieille, impossible.

Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais

pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec

un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire

insouciance.

--Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro,

sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.

Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu

où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens

derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me

disait:

--Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié!

C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer

ces bonnes vieilles françaises?

Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on

observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont

parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse,

même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai

vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles

que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et

en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût

cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des

personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une

conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce

sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même

été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains

sans abandonner cependant toute courtoisie.

--Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre.

--Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux

cheveux.

Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont

républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les

femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine,

sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui

révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la

plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les

habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant

pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de

leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi

quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant

que j'étais romancier, je leur contai une histoire.

Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai

vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais

avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci,

complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à

proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne

s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives

d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux,

dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider

leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort.

Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre

d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut

qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à

son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous,

Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules:

«Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»

Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les

Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux

recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs

épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent

avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans

inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a

quelque temps, sur un ton d'amertume:

--Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont

encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers,

elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui

se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places

prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se

contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi

que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux

préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous

pouvez me croire.

Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est

la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des

hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices.

La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans

sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une

façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus

sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même

salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race

tout entière y gagneraient aussi.

Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant

les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front;

d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans

les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés;

d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible

humainement pour trouver des secours.

J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent

pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs

plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est

le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de

merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs

malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer

un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les

circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts

vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font

des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les

malades.

Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus,

accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui

sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève

l'oeuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme

aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains.

Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse;

d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs

infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.

AUTEURS ET LIVRES

Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce

qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt

et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous

daignez lui louer ses oeuvres; et si vous lui dites du mal de celles

de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en

plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons

cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais

moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des

politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats

de gargote.

Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme

si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans

ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une oeuvre, et même aussi ceux qui

n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.

On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le

plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai,

n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est

qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un

poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:

--Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à

éclaircir l'affaire.

Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.

Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le

lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi:

c'est de vivre loin d'eux.

Un de mes amis, grand amateur de _toros_, me disait: «Les courses me

ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la

Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en

sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les

auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux

moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que

Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants.

Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas

pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour

visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me

reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me

plaindre de leur orgueil[A].

[A] Cet article avait paru dans l'_Imparcial_, lorsque

j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques

écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus

de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et

Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à

effacer.

La guerre injuste: lettres d'un Espagnol · 第 3 / 7 段