maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette
maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un
deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces
querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.
Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les
Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus
pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a
quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout
l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid,
passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de
grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais
cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne
n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les
confirmer.
--Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère,
qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de
vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste,
du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui
dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne
qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une
police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»
Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune
journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme
il l'eût fait de Meknez.
En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous
des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le
présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois
états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la
sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon
plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur
quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise.
L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que
tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque
inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au
sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des
usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs
d'Espagne seraient germanophiles.
Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins
justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier
et séculier témoigne pour les Allemands?
--Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont
ainsi: c'est en haine des Français.
--Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine
est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par
amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes,
mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres
humains.
Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté
à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des
religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que
probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de
ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la
bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette
vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté
des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas
rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût
permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des
Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.
Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer
par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé.
Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression
désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose
nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les
Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.
Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un
terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre
humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes,
mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non
sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs
familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses
délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur
les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux
des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition
renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et
communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du
dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à
l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble
impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un
sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette
taille-là.
Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de
ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les
temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la
terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de
la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce
étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était
dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du
culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait
dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient
proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé
près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès
nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs.
N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément
la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.
A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous,
Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et
s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire
plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir
été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où
ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de
désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui
vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que
l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité.
Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient
tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient
s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un
domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui
n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était
impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous
allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il
avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi
formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande
surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur
l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en
pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes.
Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.
Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des
personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire
dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus
avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été
victimes de leur imagination.
Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à
l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le
vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui
pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les
«intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques
centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et
sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de
l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain
en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du
Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une
vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des
ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien.
Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou
toscan.
Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude
le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos
qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent
parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature
espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M.
Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les
littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en
France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux
que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et
comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le
monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.
LES FEMMES ET LA GUERRE
Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie
d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de
rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près
de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement
embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé:
il était arrivé tout disposé à se scandaliser.
A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial
à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et
ainsi de suite.
Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent
quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux
qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse,
les autres pensent aux dépens du voisin.
C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité.
Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis
aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des
idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre
on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne
facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec
esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès
de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se
produit. Ici, on voit d'un mauvais oeil tout homme qui dit ou fait ce
que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne
est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est
intérieurement que nous le portons.
Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit
d'indignation.
--Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela!
s'écria-t-il.
--Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit
bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.
Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus
corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y
avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en
aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et
d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.
Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur
vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères
qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les
romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des
vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris.
L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes;
l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette
littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme
fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.
Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France
les mêmes moeurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une
partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien
observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques
divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme
divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y
consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!
Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien
lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son
intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable
besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les
femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien
pardon à tous mes bons amis de France.
Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste.
Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches
habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis
s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la
correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses
dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les
Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un
cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases
flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une
simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous
adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant
la roue comme un paon.
Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient
plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les
voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les
confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en
vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur
art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais
résister à une vieille, impossible.
Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais
pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec
un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire
insouciance.
--Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro,
sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.
Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu
où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens
derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me
disait:
--Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié!
C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer
ces bonnes vieilles françaises?
Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on
observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont
parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse,
même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai
vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles
que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et
en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût
cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des
personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une
conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce
sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même
été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains
sans abandonner cependant toute courtoisie.
--Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre.
--Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux
cheveux.
Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont
républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les
femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine,
sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui
révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la
plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les
habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant
pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de
leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi
quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant
que j'étais romancier, je leur contai une histoire.
Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai
vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais
avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci,
complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à
proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne
s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives
d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux,
dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider
leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort.
Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre
d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut
qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à
son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous,
Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules:
«Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»
Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les
Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux
recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs
épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent
avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans
inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a
quelque temps, sur un ton d'amertume:
--Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont
encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers,
elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui
se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places
prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se
contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi
que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux
préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous
pouvez me croire.
Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est
la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des
hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices.
La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans
sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une
façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus
sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même
salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race
tout entière y gagneraient aussi.
Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant
les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front;
d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans
les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés;
d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible
humainement pour trouver des secours.
J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent
pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs
plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est
le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de
merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs
malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer
un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les
circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts
vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font
des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les
malades.
Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus,
accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui
sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève
l'oeuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme
aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains.
Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse;
d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs
infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.
AUTEURS ET LIVRES
Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce
qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt
et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous
daignez lui louer ses oeuvres; et si vous lui dites du mal de celles
de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en
plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons
cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais
moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des
politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats
de gargote.
Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme
si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans
ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une oeuvre, et même aussi ceux qui
n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.
On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le
plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai,
n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est
qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un
poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:
--Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à
éclaircir l'affaire.
Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.
Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le
lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi:
c'est de vivre loin d'eux.
Un de mes amis, grand amateur de _toros_, me disait: «Les courses me
ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la
Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en
sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les
auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux
moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que
Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants.
Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas
pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour
visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me
reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me
plaindre de leur orgueil[A].
[A] Cet article avait paru dans l'_Imparcial_, lorsque
j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques
écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus
de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et
Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à
effacer.