Ce qui est en lutte présentement, ce sont deux idéals: l'idéal germain

et l'idéal latin. Le premier, nourri en d'autres temps par le panthéisme

idéaliste, tombé ensuite dans le pessimisme et enfin dans le monisme

matérialiste, est aujourd'hui franchement antichrétien. Les directeurs,

il est vrai, invoquent le nom de Dieu; mais, qu'on y prenne garde, ce

Dieu est un Dieu allemand avec un État-major infaillible et une

artillerie lourde: un nouveau Jéhovah, qui se délecte des cris de

douleur poussés par les ennemis de son peuple.

La morale germanique, d'accord avec la pensée de Frédéric Nietzsche, son

dernier philosophe, a renversé l'ancienne échelle des valeurs. Les bons,

ce sont les forts; les mauvais, les faibles. Nous ne devons obéir qu'à

un instinct primordial: l'instinct d'accroître ses forces. Voilà la loi

fondamentale de l'existence. La morale est une invention des hommes;

Dieu, le Bien, la Vérité, des fantômes issus de notre imagination. Il

n'y a qu'une réalité naturelle: la vie. L'individu sain et fort, et qui

aime la vie, est seul digne de vivre. Celui qui s'enquiert du bien et de

la vérité pour eux-mêmes et non par amour de la vie, celui-là est un

dégénéré.

Et qu'on ne croie pas que ces principes se trouvent dans tel ou tel

penseur isolé de l'Allemagne. Voilés ou découverts, ils paraissent dans

la plupart des livres publiés là-bas depuis quelques années. Lisez

attentivement le manifeste par lequel les intellectuels allemands ont

prétendu excuser l'invasion de la Belgique et la destruction de ses

cités, et vous les y verrez palpiter.

Le concept germanique de l'État répond à ce concept de la vie. De même

que l'individu doit subordonner tous ses instincts au primordial

instinct d'accroître ses forces afin que la vie soit de plus en plus

exubérante, de même la totalité de ces individus doit se subordonner à

la vie de l'État afin qu'il soit de jour en jour plus fort, plus apte à

dominer. C'est la résurrection de l'idée spartiate. Les nations sont

comme les individus: les uns sont dignes de vivre, les autres peuvent

disparaître. Nous, dont l'instinct vital s'est amorti, nous les Latins,

nous sommes des décadents, des impuissants et nous devons livrer passage

à la race germanique, dont la vie, sans cesse en progrès, figure ce

qu'il y a de plus haut, de plus splendide dans l'humanité.

Que les germanophiles espagnols ne s'y trompent pas: ce dont ils se

plaignent, c'est de quelques blessures que la vanité française leur a

faites; ce sont des jalousies, des querelles de frères. Mais le mépris

allemand est bien plus sincère et par conséquent plus humiliant.

L'Allemagne contemple notre Espagne avec la froide attention du

naturaliste qui examine un insecte.

Je ne veux cependant pas commettre l'injustice de supposer que tous les

Allemands partageant ces idées-là. J'ai parmi eux de bons amis qui les

détestent autant que moi. Mais il faut aussi reconnaître qu'elles sont

très répandues chez eux et déclarer surtout que les grands hommes de

l'Allemagne, aussi bien les hommes d'action que les intellectuels, les

approuvent et les célèbrent ouvertement ou secrètement.

Nous avons l'habitude de ne regarder que la glorieuse Allemagne de la

fin du dix-huitième, l'empire alors des grandes idées et des sentiments

nobles. Quand on se rappelle cette époque, la mémoire s'emplit des noms

de Goethe, de Schiller, de Lessing, de Wieland, de Kant, de Fichte, de

Schelling, de Richter, et nous nous représentons cette petite et

éminente société qui ressembla tant à celle d'Athènes. Mais, las! que

l'Allemagne d'aujourd'hui lui ressemble peu! Elle a des savants

considérables, de consciencieux chercheurs, mais des poètes et des

métaphysiciens inspirés, non. La science semble y être subordonnée à

l'industrie, la philosophie à la gloire militaire.

Je me souviens qu'au lendemain de sa résonnante victoire sur la France

(j'étais encore un enfant), je visitai avec mon père une grande fabrique

espagnole dans laquelle il y avait des ingénieurs allemands. On était à

table, le repas achevé, quand un des ingénieurs (il s'appelait Jacobi,

comme l'aimable philosophe ami de Goethe) se mit à dénombrer avec une

orgueilleuse satisfaction les produits que son pays fabriquait et

exportait aux autres. Sa longue liste terminée, il fit une pause, puis

ajouta en souriant: «Et enfin la philosophie, que nous exportons aussi.»

Qu'est-ce que cela signifie, sinon que les Allemands ne considèrent plus

leurs philosophes que comme de vénérables ruines bonnes à exciter les

étrangers curieux!

De même que les Japonais ne croient point en leurs idoles, les Allemands

ne croient point en leurs philosophes. Ils les montrent en souriant aux

touristes, les portent aux autres nations, comme nous les Espagnols nos

chanteurs «flamencos».

Latins, Slaves, Anglo-Saxons, en retard sans doute dans l'évolution

biologique, nous n'avons encore pas atteint la sérénité olympienne qui

caractérise les Germains de nos jours. Leur empereur n'est pas ému par

la pensée des milliers d'hommes qu'il envoie quotidiennement à la mort.

Si devant ces champs de bataille où le sang ruisselle, nous nous sentons

saisis d'une infinie mélancolie, lui, l'Empereur, semblable à Jupiter,

père des Dieux, redresse sa moustache parfumée et sourit à notre

faiblesse puérile. Ses généraux, olympiens de second rang, ont observé

que la guerre est une nécessité biologique et le seul moyen d'empêcher

que la race des éphémères ne dégénère.

Vieux latins, nous continuons de penser que c'est pour eux-mêmes qu'il

faut rechercher la vérité et le bien, et non pas pour accroître notre

vitalité. Chez nous, les incrédules mêmes sont chrétiens, car aucun de

nous ne doute que la charité est la plus haute des vertus. Nous pensons

que le respect des faibles, la pitié, la compassion ne sont point des

sentiments qui débilitent, mais qui réconfortent, et que ce qui fait

vraiment dégénérer les hommes, c'est le pouvoir sans bornes. Tibère,

Néron et Domitien, trois monstrueuses hontes du genre humain, étaient de

très bonnes personnes avant de monter au trône.

Enfin, même si les Germains venaient à triompher, l'idéal chrétien ne

périrait point pour cela. Car les «portes de l'enfer ne prévaudront

jamais contre lui». Il subirait seulement une éclipse.

Pour soutenir leur hégémonie, non seulement l'Allemagne et l'Autriche

seraient dans la nécessité de poursuivre leurs armements et de rester

sur le pied de guerre, mais elles devraient en outre s'opposer par la

force à l'armement des autres nations. Nous serions trois cent millions

d'Européens réduits au même état où se trouvaient les Chinois en même

nombre quand, au treizième siècle, quelques tribus guerrières de la

Mongolie s'emparèrent de l'empire. Les empereurs mongols respectèrent

les coutumes des Chinois, mais ils leur interdirent les armes. Au bout

d'un siècle à peu près, les vaincus tramèrent un complot ténébreux,

quelque chose d'invraisemblable, et, le jour fixé, égorgèrent les

petites garnisons de soldats que les Mongols entretenaient dans les

villes de l'empire.

Nous autres, nous n'aurions même pas ce moyen-là: comment trouver en

Europe la dissimulation et le secret nécessaires à une conspiration de

cette taille?

Éloignons de nous ces visions d'Apocalypse qui ne se vérifieront

jamais. Pensons plutôt qu'après cette copieuse saignée et le jeûne

régénérateur auquel elle s'est soumise, l'Allemagne recouvrera la raison

et redeviendra, pour son propre bonheur, une nation tranquille avec des

philosophes, des poètes et des musiciens comme ceux que nous n'avons

cessé d'admirer.

L'IDOLE SCIENTIFIQUE

Cap-Breton-sur-Mer, 28 août 1916.

La vieille histoire que nous avons apprise enfants, d'un peuple

cheminant dans le désert guidé par un nuage de feu, cette vieille

histoire est le symbole de la marche de l'Humanité sur la terre.

Vous rappelez-vous combien de fois, se détachant du seul vrai Dieu, ce

peuple tourna le dos à son chef et se laissa tomber dans les bras d'une

immonde idolâtrie? Suivez les pas du genre humain à travers l'histoire

et vous verrez le même acte attristant de déloyauté se reproduire sans

cesse. Le fanatisme, la superstition, l'idolâtrie nous épient toujours

dans notre pérégrination et nous tendent des lacs que nous ne pouvons

éviter.

La présente guerre a mis en évidence l'un des plus funestes de ces lacs

où soit tombée notre pauvre Humanité.

Certes nous les admirons, ces savants qui nous parlaient des molécules

comme s'ils eussent dansé toute la vie avec elles, qui nous en contaient

les secrets les plus intimes et, comme le serpent du Paradis, nous

laissaient entrevoir à travers de fallacieuses paroles que le jour était

proche où toute la science du Bien et du Mal nous appartiendrait.

Mais qui donc se souvient de Dieu! qui parle d'immortalité! Ouvrez un

des livres allemands de ces dernières années et, au milieu de

minutieuses analyses consacrées à quelque particularité de la science,

vous surprendrez une attaque intempestive, furieuse, contre ce que ces

savants appellent la «dégradation théologique», une flambée de haine

contre la superstition théiste.

Il n'y a qu'une seule divinité: la Vérité scientifique. Si au lieu

d'avoir un culte et de l'adoration pour elle, nous courons nous

prosterner devant les autels du vétuste Dieu de nos pères, les savants

modernes nous menacent d'éternelle condamnation intellectuelle. Le

magnifique édifice des sciences physiques doit remplacer le monument

ruineux de la théologie. Toutes nos croyances et tous nos espoirs sont

de pur subjectivisme. Il faut se garder de la foi comme d'une maladie

contagieuse. Croire en quelque chose qui ne soit pas évident à la

raison, c'est pécher ouvertement contre elle. Avoir foi en Dieu et dans

l'immortalité sans aucune preuve qui justifie cette foi, c'est se donner

un plaisir coupable, c'est d'une immoralité profonde.

Le vieil Hoeckel, le savant le plus fameux de l'Allemagne moderne,

nous convie à adorer l'éther cosmique. Tout en sort, tout y rentre.

Agenouillons-nous et chantons: «Saint, immortel Saint!»

Pourquoi se moquer alors de ces pauvres nègres qui adoraient les

oignons? Il s'accomplit dans un oignon d'admirables et mystérieuses

opérations chimiques, que répètent celles de l'éther cosmique. Mieux

encore, l'éther impalpable, indivisible, s'y rencontre tout entier.

Nous autres hommes, il semble que l'ivresse nous attire d'une façon

irrésistible. Les limites nous indignent. Nous ne sommes contents que si

nous avons tout épuisé. Qu'est-ce que la scholastique, sinon l'ivresse

produite par la logique? N'est-ce pas une ivresse égalitaire que la

Révolution française? Le romantisme est-il autre chose qu'une ivresse

sentimentale? Vivons donc en pleine ivrognerie scientifique.

Il faut chercher la technique: la technique avant tout. Les

Mathématiques pures nous donnent la technique de la mesure; la Physique,

la technique des machines; la Chimie, celle des prodigieuses

transformations de l'industrie. La connaissance scientifique des

moeurs nous donnera une morale scientifique. La morale traditionnelle

est morte. A sa place reste la morale technique.

Tout le monde civilisé participe aujourd'hui à cette ivrognerie

technique. Mais ce sont les Allemands qui s'y sont principalement

adonnés. Et ils ont montré que leur vin était pire que celui de tous les

autres.

C'est un fait à peu près constant que l'alcool produit une

transformation du caractère. Un homme ordinairement taciturne,

insociable, devient, quand il a ingéré une raisonnable quantité de vin,

un joyeux compère, tout tendresse et affection, qui vous embrasse, vous

manie et vous laisse les épaules pleines de larmes et de bave.

Au contraire, les sujets les plus timides et les plus inoffensifs y ont

à peine goûté qu'ils acquièrent une humeur belliqueuse, impatiente,

montrent les poings et défient tout le monde.

Et voilà justement ce qui est arrivé aux nations. La France, qui a

toujours été un pays guerrier, s'est transformée sous l'influence de

l'ivresse scientifique en un pays humanitaire et pacifiste. L'Allemagne,

cette simple et bonne Allemagne des débuts du dix-neuvième siècle qui

faisait verser des larmes de tendresse à la sensible Mme de Staël, est

devenue agressive et provocante.

Cette radicale transformation me remet en mémoire le cas d'un de mes

condisciples d'Institut. Dans les premières années c'était un garçon

très appliqué, exact, pacifique, un étudiant modèle. Il évitait avec

soin les disputes. Si quelques-uns d'entre nous en venaient aux mains,

on le voyait devenir grave et s'éloigner le plus possible du théâtre des

coups.

Un jour, quelques minutes avant d'entrer en classe, un élève turbulent

et hargneux, le pire de nos compagnons, un garçon que nous craignions

tous, se mit à le railler de la plus féroce façon. Et non seulement il

l'abreuva des plus grossiers sarcasmes, mais en venant aux voies de

fait, il lui jetait à terre son chapeau chaque fois que l'autre le

remettait. Nous assistions à la scène, les uns non sans peine, les

autres avec gaieté, chacun selon son coeur. Le malheureux garçon,

silencieux et pâle, reprenait son chapeau par terre et tentait de se

retirer; mais l'autre, qui ne l'entendait pas ainsi, renouvelait sa

plaisanterie avec un plaisir grandissant. A la fin nous le vîmes si

blême que nous en fûmes effrayés. Il s'élança tout à coup sur son

agresseur avec une telle impétuosité qu'il le renversa sur le sol, puis,

lui montant dessus, lui appliqua de si rudes coups de poing sur le

visage qu'il le mit bientôt en sang.

Peu de jours après, sans aucun motif apparent, il défiait un des autres

querelleurs de la classe et le battait également. Dès lors, ce garçon si

docile, si aimable, devint, sans cesser de s'appliquer à l'étude, un

bravache insupportable et nous fûmes forcés de le fuir.

Eh bien, c'est quelque chose de semblable qui est arrivé aux savants à

lunettes de l'Allemagne. Il n'y a rien de plus détestable qu'un

pacifique converti du soir au matin en fier-à-bras.

Il s'est produit, il y a quelques jours, dans cette région tranquille,

une singulière alarme. Le bruit avait couru dans le village qu'un homme

suspect traversait le bois à bicyclette et l'on disait que c'était un

prisonnier évadé.

Le téléphone commença de fonctionner d'un centre à l'autre. On annonça

enfin son passage dans un village voisin et un groupe d'habitants partit

dans le dessein de l'arrêter. Ils y réussirent. Le fugitif était en

effet un officier allemand; il était en bras de chemise, portait des

lunettes (cela va de soi) et avait une fine tête intelligente.

Il se laissa prendre sans résistance. On le conduisit à la mairie, où,

poussés par la curiosité, nous nous rendîmes aussi. Il parlait

correctement le français et assez bien l'espagnol. Nous lui adressâmes

la parole tandis qu'arrivaient les gendarmes qu'on était allé chercher,

et il nous répondit avec cette froide hauteur et ce ton de supériorité

si fréquents aujourd'hui chez les Germains. Car ils sont arrivés à se

persuader qu'il n'y a de science, de culture, de bon sens même, que

dans la seule Allemagne.

Une des personnes qui se trouvaient là osa discuter avec lui les fins de

la guerre. Le prisonnier n'hésita pas à déclarer que la victoire de

l'Allemagne était certaine et que le genre humain y gagnerait beaucoup.

--Sur quoi vous basez-vous pour supposer ce dernier point? lui

demandai-je, piqué de curiosité.

--Sur ce que l'Allemagne, répliqua-t-il, est le seul pays actuellement

organisé. Il existe dans les autres pays des éléments de culture

assurément très considérables, mais épars. Il leur manque cette efficace

unité sans laquelle le plus souvent ces éléments demeurent stériles.

Dans la guerre comme dans la paix, dans les sciences comme dans les

arts, ce qu'il vous faut, c'est une cohésion, une discipline que la

prépondérance de l'Allemagne est seule capable de donner. Vous ne

pouvez pas voir les choses d'une façon continue et intellectuelle, ni en

donner la véritable explication scientifique, car vous travaillez sans

ordre. Ce sont des efforts isolés, subjectifs, des produits de

l'initiative individuelle, qui n'engendrent que des résultats

superficiels.

--Ces efforts isolés, répartis-je, ont pourtant produit toute la science

et tout l'art qui aient été et qui soient sur notre planète. Ni Platon,

ni Aristote, ni Shakespeare, ni Cervantés, ni Képler, ni Galilée n'ont

eu besoin de votre organisation de fer pour arracher à ce monde des

trésors de beauté et de vérité. Que signifie cette discipline

scientifique? Voudriez-vous par hasard que des poètes et des savants se

missent en uniforme? Quel avantage y aurait-il que Pasteur se fût mis à

ses expériences sur un coup de trompette ou qu'Anatole France eût écrit

ses ouvrages par ordre du général-commandant la région?

Les yeux du prisonnier étincelèrent de colère comme si on l'eût pincé,

et il me fit entendre dans des termes peu polis que j'étais d'autant

moins autorisé à lui tenir tête que j'étais Espagnol.

Il continua de causer avec les autres personnes. Sans doute ne lui

agissaient-elles pas autant que moi sur les nerfs. Cependant, comme

l'une d'elles reprochait aux Allemands les actes de cruauté qu'ils

avaient commis en Belgique et dans le nord de la France, il répliqua

avec un sourire sarcastique:

--Ce reproche indique qu'il n'y a pas encore en France un esprit

vraiment scientifique. Pour déterminer le bien et le mal des choses, il

est nécessaire de fuir les concepts à priori et de bien comprendre que

tout, absolument tout, dépend des résultats expérimentaux. La discipline

scientifique nous oblige de penser que, seule, une systématisation des

faits nous donnera la vérité exacte, et jamais les spéculations de

l'imagination individuelle. Pour vous la guerre est une aventure; c'est

pour nous un théorème. Nous considérons le résultat et nous le

développons d'une manière inflexible. La guerre la plus cruelle est

nécessairement la plus courte.

--Je me félicite vivement, m'écriai-je, de n'être pas un homme de

science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une

conscience chargée de cruauté. Nous tous ici, nous sommes des chrétiens

et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point

des moutons ou des boeufs qui doivent être sacrifiés pour que les

autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel

Kant, a dit admirablement que nous «devions toujours prendre un être

humain comme fin et non point comme moyen».

--Ce sont des subtilités de philosophes, des vieilleries métaphysiques,

qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, répondit-il sans

cesser de sourire. Nos actes de cruauté ont été et sont absolument

nécessaires comme les termes d'un théorème, et ils ont une explication

satisfaisante parce qu'elle est scientifique.

--Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques?

Il me jeta un long regard de colère et de mépris, et me tourna le dos.

Je n'en fus pas le moins du monde touché. La seule chose qui

m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me

tournassent eux aussi le dos.

De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe,

j'ai tiré la conviction que les Alliés n'obtiendront rien de tels

hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlèvent auparavant

leurs idées.

LA RELIGION DE LA FRANCE

L'irréligion de la France est le topique dont ses ennemis ont tiré le

plus de profit. Un moine à qui je faisais part en Espagne du grand

mouvement religieux qui s'est produit en France, me disait:

--C'est possible: les Français se souviennent de sainte Barbe quand il

tonne.

--Est-ce que par hasard les Espagnols se souviendraient d'elle quand le

ciel est bleu? répliquai-je. Je crois bien que nous ne pensons presque

tous à l'autre monde qu'au moment de prendre congé de celui-ci, à moins

que des parentes ou des voisines ne nous aient glissé un prêtre dans

notre chambre et dit avec plus ou moins de ménagements: «Tu vas mourir:

prépare-toi!»

--Oh, mais chez nous les églises sont pleines de monde, grâces à Dieu!

--Pleines de femmes, oui. Le matin, à l'église, je n'ai jamais vu qu'un

seul homme aller à la sainte table pour trente ou quarante femmes qui y

allaient. En Espagne, on dirait que nous chargeons les femmes de notre

religion, comme elles sont chargées de notre cuisine et de notre

blanchissage.

Il faut reconnaître qu'elles s'acquittent de la première de ces charges

avec une diligence et une perfection qu'elles ont peu l'habitude

d'apporter dans la seconde. C'est vraiment étonnant que de voir l'ardeur

avec laquelle quantité de femmes accourent au temple à toutes heures du

jour! J'en suis arrivé à m'imaginer que pour certaines âmes timorées

Dieu est une sorte de Louis XIV qui a constamment besoin d'être adulé.

Elles courent à la neuvaine et aux quarante heures, comme les courtisans

se pressaient à Versailles au «dîner» et au «coucher» du roi. Je connais

une dame qui va toujours communier avec trois ou quatre scapulaires

pendus au cou. S'il lui arrive d'en oublier un chez elle, ce n'est qu'en

tremblant qu'elle s'avance vers la sainte table, craignant que Notre

Seigneur ne lui en veuille de ne se point présenter avec toutes ses

décorations.

Mais les esprits qui prennent la religion au sérieux observent avec

chagrin qu'il y a peu de gens qui ont une foi vraie et claire. Nous

avons l'habitude d'attribuer ce fait à la corruption des temps; c'est

une erreur. Bien des personnes s'extasient sincèrement en parlant de la

ferveur des temps anciens, et pourtant, alors comme aujourd'hui, les

âmes soucieuses des choses éternelles étaient en très petit nombre. La

dévotion était plus apparente, il y avait plus d'hypocrisie. On aimait

plus la terre que le ciel.

* * * * *

En réalité, que ce soit avant ou après Jésus-Christ, les hommes se sont

toujours divisés en païens et en chrétiens. Les premiers supposent que

nous avons été mis au monde pour jouir; les seconds croient que nous

sommes nés pour travailler et souffrir. Il s'agit là uniquement de la

façon dont on conçoit la vie. César Borgia, bien que cardinal de

l'Église catholique, était païen et un vrai païen, et son méchant

entourage l'était aussi, et aussi toute la Cour du pape Alexandre VI et

les cardinaux qui mangèrent cent plateaux de confiseries aux noces de

Lucrèce Borgia et dansèrent avec leurs dames et avec celles de la

princesse de Squillace, comme le rapporte une lettre récemment

découverte par notre savant compatriote le marquis de Laurencin. Mais

Socrate, Léonidas, Régulus, Sénèque, les Gracques, Pauline, Térence et

tous les martyrs ignorés de l'antiquité, dont les noms ne sont pas

arrivés jusqu'à nous, étaient des chrétiens. Il ne faut pas oublier la

belle sentence de saint Anselme: «Le Christ étant la vérité et la

justice, quiconque meurt pour la justice et la vérité, même s'il ne

croit pas au Christ, meurt pour le Christ.»

Mais il y a de suprêmes instants dans la vie où ces païens peuvent

devenir des chrétiens. Nous naissons tous imprégnés de foi. Dès qu'une

petite porte s'ouvre dans notre coeur, la religion s'y précipite.

C'est pourquoi nous voyons nombre de grands pécheurs se convertir sous

le coup de la foi en chrétiens fervents. Cette même Lucrèce Borgia dont

nous parlions tout à l'heure menait une vie exemplaire à Ferrare dans

les dernières années de sa vie. Elle portait sans cesse un cilice; elle

laissa à sa mort la réputation d'une sainte.

Il faut toutefois pour cela que le cerveau n'ait subi aucune diminution.

Si singulier que cela paraisse, les blessures du coeur se guérissent

plus facilement que celles de la tête. Quand la cervelle se gâte, il n'y

a plus de remède pour le malade. Car, aujourd'hui comme toujours, ce

sont les idées qui gouvernent le monde. Les idées engendrent les

sentiments et les actes, ou, ce qui est la même chose, toute la vie de

l'homme. Nous ne sommes pas ce que nous sentons, mais ce que nous

pensons; nous sommes toujours proportionnés à nos idées, et notre âme

s'abaisse ou s'élève à mesure que s'élève ou s'abaisse notre état

mental.

Aussi se trompe-t-on fort quand on pense que les idées n'ont aucune

influence sur la conduite de l'homme; mais on se tromperait bien plus

encore si l'on croyait, comme au moyen âge, qu'elles ne doivent

s'inculquer que par le feu et le marteau.

* * * * *

La guerre injuste: lettres d'un Espagnol · 第 5 / 7 段