et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des
anciens, la fatalité des modernes. Napoléon croyait aveuglément au
destin. «La politique, voilà la fatalité», disait Goethe dans la
courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux
exprimaient la tristesse et l'inquiétude. Tous les hommes tremblent,
même les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractère,
ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un
être au monde qui soit capable de mépriser le destin: c'est le saint. Si
l'on avait parlé de fatalité à sainte Thérèse ou à saint Vincent de
Paul, ils se seraient mis à rire.
L'art de la guerre avait besoin d'un maître; tous les arts en ont eu.
Alexandre, César étaient loin; leur stratégie ne valait plus rien pour
le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prêt: poudre,
fusils, et des hommes pareils à des Romains, enthousiastes de leur
grandeur et ayant du sang de trop dans les veines.
Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la
jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont
attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la
résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de
Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné
de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens
celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le
champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était
aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi
il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se
perdit.
Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de
profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs
de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident.
Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions
furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de
partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts
sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse
généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les
idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la
désaffection se manifesta de plus en plus. _Les origines de la France
contemporaine_ de Taine sont l'expression la plus vive de cette
désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux
aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de
poésie.
Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se
réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes
qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais,
c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on
quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se
servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à
leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de
génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer.
S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est
le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des
facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la
façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au
monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au
respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a
aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en
quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les
mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses
les plus diverses.
En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les
Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience.
Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands
efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là,
le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément
la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a
quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les
petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits
allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces
derniers ne manquaient jamais de les surpasser.
Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur,
l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer
l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la
plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point
de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait
existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait
aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de
pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était
invincible.
C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens:
elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major
Schloeffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes,
livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles
qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne
sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.
Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges
allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres
napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru,
de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On
apprit les batailles par coeur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée
du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux
succès le système de convergence ou de concentration des forces que
Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la
campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés
par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont
eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813.
La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la
même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par
les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée
sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord,
pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée
dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie
devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin
une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du
maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de
va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait
soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à
une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer
quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de
l'autre.
Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce
moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en
transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement.
Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent
aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait
lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction
du général en chef.
Les Alliés de 1813 réussirent enfin à serrer le cercle et obligèrent
Bonaparte à livrer la bataille de Leipzig. Il y fut défait, et c'est
miracle qu'il ait pu sauver son armée et porter en France le théâtre des
opérations. Les Alliés d'aujourd'hui obtiendront-ils de réduire le
cercle allemand et forceront-ils l'ennemi à accepter la bataille avec
des forces inférieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir.
L'Angleterre l'a prévu, et elle déploie aujourd'hui contre l'Allemagne
le même plan, le même système dont elle s'est servi obstinément pour
abattre Napoléon.
Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient à vaincre, les
Français auraient alors tout à la fois la satisfaction et la peine
d'avoir été battus par le chef même à qui ils doivent leur plus grande
gloire militaire.
LES SOCIALISTES FRANÇAIS
Il n'y a pas d'homme avec le coeur en place qui ne se soit quelquefois
senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer à
la porte d'un théâtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour
qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous
nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous
marchons sur un terrain mouvant.
Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de «socialisme»
prennent l'air navré, se grattent la tête et lancent d'odieux sons
gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes
éclatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs
archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir,
des imprécations, des blasphèmes: tout cela se lève devant eux en une
vision terrifiante.
Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie
rien d'autre au fond que désir et résolution d'organiser la société
d'une façon plus juste. Ce désir et cette résolution sont parfaitement
légitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la société ait
atteint la perfection.
Mais si ce désir est mêlé de haine, tout faiblit et tombe. La haine est
le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Dès que ce dieu
infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et
c'est malheureusement en compagnie d'une divinité si funeste que le
socialisme a paru de nos jours.
Un _leader_ du socialisme espagnol que je rencontrai dans une _fonda_,
il y a quelques années, me disait: «Détrompez-vous. Cette affaire se
résoudra comme elles se résolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui
répondis: «Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette
affaire comme toutes celles d'ici-bas, se résoudra par l'amour.»
Le temps commence à me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui
qu'une révolution populaire vienne à triompher, alors que la bourgeoisie
dispose de mercenaires avec des mausers, des canons à tir rapide et des
mitrailleuses?
Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternité guidé par la raison qui
se chargera de résoudre ce problème, en limant peu à peu les irritantes
inégalités sociales. La Nature ne procède pas par bonds, mais la société
non plus. La rive est loin, mais elle est plus près que nous ne le
pensions naguère.
Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui
étonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se
figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline,
l'autorité, la soumission. Et après tout, ils ont raison. Les masses
socialistes sont beaucoup plus disciplinées en Allemagne que partout
ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline
tuera l'autre.
En France, le socialisme a toujours été plus théorique que pratique. Il
y eut diverses classes de rêveurs. Les uns s'attaquèrent à la propriété:
ce furent les communistes. Les autres attaquèrent la famille: ce furent
les fouriéristes, ceux du fameux phalanstère. D'autres, la religion: ce
furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rêveurs n'a réussi à
entraîner et à soulever les masses. Aucun n'a été capable d'organiser
une manifestation de 300.000 hommes à Paris, comme cela s'est produit à
Berlin, il y a quelques années.
Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous
seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui représentent
aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin
remarquablement soigné et entouré de grilles; au fond, un hôtel
magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de
jeunes domestiques gracieusement vêtues, tablier blanc et coiffe
blanche. «A qui cette propriété?» demandez-vous? «A M. F..., vous
répond-on; le chef du parti socialiste d'ici.» Vous allez chez un
médecin fameux pour le consulter. Un domestique en livrée vous ouvre la
porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'être
introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'oeil dans la salle à
manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le thé. Ce
médecin, c'est le fameux B..., directeur-propriétaire d'une revue
socialiste. Vous entrez dans une église pour entendre la messe et en
sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habillée avec
une suprême élégance, son livre de prières à la main, la dame rejoint le
monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils
s'éloignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le député socialiste de
la région.
Il semble bien que ces socialistes français ne soient dangereux ni pour
la propriété, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des
microbes cultivés: ils ont perdu leur virulence.
«Mais les nôtres sont certainement venimeux!» s'écrie un conservateur
furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les
incendies, les cruautés de Barcelone, les pillages et les déprédations
commis ailleurs.
Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises à se
mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralité. «Il
n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnête», disait Cervantés.
L'honnêteté est en effet une chose de prix et qui n'est généralement
qu'à la portée des personnes à leur aise. Le privilège le plus enviable
des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'être honnêtes.
Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du
socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et
non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit
même que ce sont d'impitoyables propriétaires et qui ne manquent jamais
le premier du mois, à l'heure du déjeuner, d'envoyer leur quittance aux
locataires, lesquels en perdent l'appétit et avalent de travers leurs
côtelettes pannées. Je ne crois pas à cette noire légende, elle a été
sans doute inventée et répandue par quelque réactionnaire malveillant.
En tout cas, nous devrions nous féliciter que les socialistes aient des
maisons de rapport. Et s'ils achètent des actions de la Banque
d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour où les socialistes espagnols
auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes à la
messe, les bourgeois n'auront plus à trembler pour leur titres de
propriété ni pour leurs tiroirs.
Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur
bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité
universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris
par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit
chrétien.
Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité
si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une
autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand
une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le
malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre
le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine?
Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir
parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et
conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre
les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase,
car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de
cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent
les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les
ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants
qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que
nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous
disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le
socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une
barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent
tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?
Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas
tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de
s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.
Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les
troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait
est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la
guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant
il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai,
non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses
coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre.
--Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez
prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement
obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi
féroces que les nôtres?
Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation:
«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se
sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques
sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel
se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté
de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la
moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes
français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en
versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses
militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et
prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils
faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce
n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans
et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et
nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient
divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous
êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand
nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que
nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse.
C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les
Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce
fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant
notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous
du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous
apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus
ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un
Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un
régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un
autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de
Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous
n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents
d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla,
d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres
pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Goethe,
fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre
ami.
Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle
n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes;
ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses moeurs les plus pures.
Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en
France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que
reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de
Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain,
c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui
ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le
service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la
généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement.
C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui
entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on?
Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»
Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons,
qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.
FRANÇAIS ET ESPAGNOLS
C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être
maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises.
Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans
blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers
devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles
ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne
suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un
balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier,
c'est la sincérité.
Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il
montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans
doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens
étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se
mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.
J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue
après une longue séparation.
--Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je.
--Il y a trois jours, me répondit-il.
Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:
--Et un peu plus.
Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.
Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.
Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui
n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce
qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.
C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec
quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions,
les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu
dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation,
le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous
ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement
imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité,
l'oeil injecté de sang.
Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère
souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas
hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus
d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit
l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui
l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans
l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres.
C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de
l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est
rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000
hommes pour conquérir l'Espagne!
Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut
pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire
l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez
de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des
théorèmes de l'_Éthique_ de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un
autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à
son tour.»