Il y a dans chaque homme un tyran qui se sert de ses moyens pour courir

et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des

anciens, la fatalité des modernes. Napoléon croyait aveuglément au

destin. «La politique, voilà la fatalité», disait Goethe dans la

courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux

exprimaient la tristesse et l'inquiétude. Tous les hommes tremblent,

même les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractère,

ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un

être au monde qui soit capable de mépriser le destin: c'est le saint. Si

l'on avait parlé de fatalité à sainte Thérèse ou à saint Vincent de

Paul, ils se seraient mis à rire.

L'art de la guerre avait besoin d'un maître; tous les arts en ont eu.

Alexandre, César étaient loin; leur stratégie ne valait plus rien pour

le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prêt: poudre,

fusils, et des hommes pareils à des Romains, enthousiastes de leur

grandeur et ayant du sang de trop dans les veines.

Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la

jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont

attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la

résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de

Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné

de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens

celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le

champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était

aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi

il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se

perdit.

Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de

profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs

de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident.

Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions

furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de

partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts

sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse

généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les

idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la

désaffection se manifesta de plus en plus. _Les origines de la France

contemporaine_ de Taine sont l'expression la plus vive de cette

désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux

aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de

poésie.

Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se

réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes

qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais,

c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on

quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se

servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à

leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de

génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer.

S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est

le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des

facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la

façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au

monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au

respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a

aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en

quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les

mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses

les plus diverses.

En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les

Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience.

Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands

efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là,

le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément

la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a

quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les

petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits

allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces

derniers ne manquaient jamais de les surpasser.

Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur,

l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer

l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la

plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point

de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait

existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait

aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de

pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était

invincible.

C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens:

elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major

Schloeffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes,

livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles

qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne

sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.

Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges

allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres

napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru,

de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On

apprit les batailles par coeur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée

du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux

succès le système de convergence ou de concentration des forces que

Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la

campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés

par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont

eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813.

La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la

même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par

les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée

sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord,

pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée

dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie

devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin

une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du

maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de

va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait

soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à

une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer

quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de

l'autre.

Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce

moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en

transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement.

Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent

aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait

lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction

du général en chef.

Les Alliés de 1813 réussirent enfin à serrer le cercle et obligèrent

Bonaparte à livrer la bataille de Leipzig. Il y fut défait, et c'est

miracle qu'il ait pu sauver son armée et porter en France le théâtre des

opérations. Les Alliés d'aujourd'hui obtiendront-ils de réduire le

cercle allemand et forceront-ils l'ennemi à accepter la bataille avec

des forces inférieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir.

L'Angleterre l'a prévu, et elle déploie aujourd'hui contre l'Allemagne

le même plan, le même système dont elle s'est servi obstinément pour

abattre Napoléon.

Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient à vaincre, les

Français auraient alors tout à la fois la satisfaction et la peine

d'avoir été battus par le chef même à qui ils doivent leur plus grande

gloire militaire.

LES SOCIALISTES FRANÇAIS

Il n'y a pas d'homme avec le coeur en place qui ne se soit quelquefois

senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer à

la porte d'un théâtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour

qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous

nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous

marchons sur un terrain mouvant.

Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de «socialisme»

prennent l'air navré, se grattent la tête et lancent d'odieux sons

gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes

éclatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs

archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir,

des imprécations, des blasphèmes: tout cela se lève devant eux en une

vision terrifiante.

Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie

rien d'autre au fond que désir et résolution d'organiser la société

d'une façon plus juste. Ce désir et cette résolution sont parfaitement

légitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la société ait

atteint la perfection.

Mais si ce désir est mêlé de haine, tout faiblit et tombe. La haine est

le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Dès que ce dieu

infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et

c'est malheureusement en compagnie d'une divinité si funeste que le

socialisme a paru de nos jours.

Un _leader_ du socialisme espagnol que je rencontrai dans une _fonda_,

il y a quelques années, me disait: «Détrompez-vous. Cette affaire se

résoudra comme elles se résolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui

répondis: «Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette

affaire comme toutes celles d'ici-bas, se résoudra par l'amour.»

Le temps commence à me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui

qu'une révolution populaire vienne à triompher, alors que la bourgeoisie

dispose de mercenaires avec des mausers, des canons à tir rapide et des

mitrailleuses?

Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternité guidé par la raison qui

se chargera de résoudre ce problème, en limant peu à peu les irritantes

inégalités sociales. La Nature ne procède pas par bonds, mais la société

non plus. La rive est loin, mais elle est plus près que nous ne le

pensions naguère.

Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui

étonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se

figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline,

l'autorité, la soumission. Et après tout, ils ont raison. Les masses

socialistes sont beaucoup plus disciplinées en Allemagne que partout

ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline

tuera l'autre.

En France, le socialisme a toujours été plus théorique que pratique. Il

y eut diverses classes de rêveurs. Les uns s'attaquèrent à la propriété:

ce furent les communistes. Les autres attaquèrent la famille: ce furent

les fouriéristes, ceux du fameux phalanstère. D'autres, la religion: ce

furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rêveurs n'a réussi à

entraîner et à soulever les masses. Aucun n'a été capable d'organiser

une manifestation de 300.000 hommes à Paris, comme cela s'est produit à

Berlin, il y a quelques années.

Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous

seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui représentent

aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin

remarquablement soigné et entouré de grilles; au fond, un hôtel

magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de

jeunes domestiques gracieusement vêtues, tablier blanc et coiffe

blanche. «A qui cette propriété?» demandez-vous? «A M. F..., vous

répond-on; le chef du parti socialiste d'ici.» Vous allez chez un

médecin fameux pour le consulter. Un domestique en livrée vous ouvre la

porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'être

introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'oeil dans la salle à

manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le thé. Ce

médecin, c'est le fameux B..., directeur-propriétaire d'une revue

socialiste. Vous entrez dans une église pour entendre la messe et en

sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habillée avec

une suprême élégance, son livre de prières à la main, la dame rejoint le

monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils

s'éloignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le député socialiste de

la région.

Il semble bien que ces socialistes français ne soient dangereux ni pour

la propriété, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des

microbes cultivés: ils ont perdu leur virulence.

«Mais les nôtres sont certainement venimeux!» s'écrie un conservateur

furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les

incendies, les cruautés de Barcelone, les pillages et les déprédations

commis ailleurs.

Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises à se

mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralité. «Il

n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnête», disait Cervantés.

L'honnêteté est en effet une chose de prix et qui n'est généralement

qu'à la portée des personnes à leur aise. Le privilège le plus enviable

des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'être honnêtes.

Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du

socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et

non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit

même que ce sont d'impitoyables propriétaires et qui ne manquent jamais

le premier du mois, à l'heure du déjeuner, d'envoyer leur quittance aux

locataires, lesquels en perdent l'appétit et avalent de travers leurs

côtelettes pannées. Je ne crois pas à cette noire légende, elle a été

sans doute inventée et répandue par quelque réactionnaire malveillant.

En tout cas, nous devrions nous féliciter que les socialistes aient des

maisons de rapport. Et s'ils achètent des actions de la Banque

d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour où les socialistes espagnols

auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes à la

messe, les bourgeois n'auront plus à trembler pour leur titres de

propriété ni pour leurs tiroirs.

Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur

bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité

universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris

par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit

chrétien.

Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité

si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une

autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand

une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le

malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre

le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine?

Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir

parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et

conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre

les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase,

car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de

cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent

les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les

ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants

qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que

nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous

disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le

socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une

barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent

tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?

Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas

tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de

s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.

Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les

troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait

est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la

guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant

il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai,

non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses

coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre.

--Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez

prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement

obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi

féroces que les nôtres?

Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation:

«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se

sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques

sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel

se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté

de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la

moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes

français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en

versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses

militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et

prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils

faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce

n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans

et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et

nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient

divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous

êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand

nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que

nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse.

C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les

Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce

fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant

notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous

du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous

apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus

ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un

Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un

régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un

autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de

Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous

n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents

d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla,

d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres

pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Goethe,

fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre

ami.

Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle

n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes;

ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses moeurs les plus pures.

Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en

France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que

reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de

Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain,

c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui

ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le

service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la

généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement.

C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui

entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on?

Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»

Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons,

qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.

FRANÇAIS ET ESPAGNOLS

C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être

maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises.

Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans

blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers

devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles

ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne

suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un

balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier,

c'est la sincérité.

Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il

montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans

doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens

étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se

mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.

J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue

après une longue séparation.

--Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je.

--Il y a trois jours, me répondit-il.

Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:

--Et un peu plus.

Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.

Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.

Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui

n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce

qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.

C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec

quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions,

les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu

dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation,

le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous

ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement

imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité,

l'oeil injecté de sang.

Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère

souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas

hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus

d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit

l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui

l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans

l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres.

C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de

l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est

rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000

hommes pour conquérir l'Espagne!

Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut

pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire

l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez

de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des

théorèmes de l'_Éthique_ de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un

autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à

son tour.»

La guerre injuste: lettres d'un Espagnol · 第 2 / 7 段