L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une o

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La Guerre injuste

ARMANDO PALACIO VALDÉS

De l'Académie Espagnole

La Guerre injuste

LETTRES D'UN ESPAGNOL

Traduction de ALBERT GLORGET

[Illustration: colophon]

BLOUD & GAY

Éditeurs

PARIS, 3, rue Garancière

Calle del Bruch, 35, BARCELONE

Tous droits réservés

1917

PRÉFACE

_Armando Palacio Valdés est un des romanciers les plus connus de

l'Espagne. Ses oeuvres ont été traduites dans la plupart des langues

européennes, et l'une d'elles,_ Maximina, _a eu le rare bonheur d'être

tirée aux États-Unis à deux cent mille exemplaires. Après l'Amérique du

Nord, c'est en Angleterre que Palacio Valdés compte le plus

d'admirateurs. On s'y sert d'un de ses romans pour enseigner l'espagnol

dans les écoles. C'est pourquoi quelques-uns de ses compatriotes

l'accusèrent, quand il commença de publier ses sentiments aliadophiles,

de ne faire que rendre aux Alliés ce qu'il leur devait de gloire et

d'argent. Il suffira de parcourir ce livre-ci pour voir combien cette

accusation est peu fondée._

_En France, plusieurs ouvrages de Palacio Valdés ont paru en feuilletons

dans nos grands quotidiens:_ le Capitaine Ribot, _au «Gaulois»_, la

Soeur Saint-Sulpice, _au «Matin»;_ la Famille Bellinchon, _au «Temps»;

des extraits des_ Papiers du docteur Angélique, _au «Journal des

Débats». On verra tout à l'heure qu'il s'en faut beaucoup que nous ayons

tout traduit du grand romancier. Il y a dans son oeuvre plusieurs

romans dont il est regrettable que nous n'ayons pas d'édition

française._

* * * * *

_Armando Palacio Valdés est né en 1854, à Entralgo, petit village des

montagnes asturiennes. Il y demeura très peu de temps, ses parents ayant

dû transférer leur résidence à Avilès, une des petites villes maritimes

de la même région; mais il revint chaque année avec eux passer les mois

d'été à Entralgo. Il eut une enfance heureuse, remplie tour à tour de

jeux marins et rustiques. Les souvenirs de cette période de sa vie et de

ces lieux ont inspiré à Palacio Valdés_ l'Idylle d'un malade _et_ le

Village perdu, _romans de moeurs asturiennes, dont le second est

peut-être l'un des plus originaux qu'il ait écrits._

_A Oviedo, capitale des Asturies, où il alla faire ses études, le jeune

Valdés se lia d'étroite amitié avec Leopoldo Alas, son condisciple, qui

devait devenir sous le pseudonyme de «Clarin» l'un des meilleurs

critiques littéraires espagnols des dernières années du siècle passé._

_Son «bachillerato» terminé, Palacio Valdés s'en fut à Madrid pour faire

son droit. Cette étude le passionna. Pour s'y livrer avec plus de profit

et plus d'application, il se fit recevoir de l'Ateneo, sorte de cercle

qui comprend à Madrid tous les jeunes hommes aimant la science, les

arts ou la littérature, et dont la bibliothèque est très riche. Palacio

Valdés y dévora les traités de philosophie, d'histoire et surtout

d'économie politique. A ce moment-là, son désir le plus vif était d'être

un savant professeur. Il fut bientôt élu secrétaire de la section des

Sciences morales et politiques de l'_Ateneo.

* * * * *

_Cependant Palacio Valdés avait achevé son droit. Il commença d'écrire

et, chose curieuse chez un homme qui devait être un si abondant et si

gracieux conteur, c'est par des articles de philosophie religieuse qu'il

débuta dans les lettres. Ces articles furent remarqués. Ils valurent à

leur signataire d'être nommé rédacteur en chef de la_ Revista Europea,

_la revue scientifique la plus importante alors en Espagne. Palacio

Valdés n'avait que vingt-deux ans._

_Voulant donner plus d'attraits à sa revue, le nouveau directeur eut

l'idée d'y publier des portraits littéraires humouristiques des

principaux orateurs, romanciers, poètes et savants espagnols. Il prit à

tracer ces portraits le goût d'écrire et, poussé d'ailleurs à le suivre

par le succès de ses premiers écrits, il entreprit un roman. Commencé à

Madrid,_ Monsieur Octave _fut terminé à Entralgo. Il parut dans les

derniers mois de 1880._

_C'est avec_ Marthe et Marie, _trois ans plus tard, que Palacio Valdés

atteignit le grand public. Le grand romancier, qui est très modeste, dit

qu'il doit le retentissant succès de ce livre au dessinateur qui

l'illustra et à l'éditeur qui le mit en vente à un prix modique. En tout

cas, Palacio Valdés était en pleine fortune: le directeur de la_ Revista

Europea _était heureux, le romancier l'était aussi, l'homme allait

l'être; il se maria._ L'Idylle d'un malade _est de cette époque. Il fut

bientôt suivi de_ José _et d'un recueil de contes intitulé_

Eaux-fortes, _qui consacrèrent définitivement la réputation de

l'auteur._

_Ainsi tout souriait à Palacio Valdés. Il terminait_ Riverita, _histoire

romanesque de sa propre vie, quand il perdit sa femme._ Maximina, _qui

parut bientôt après, est composé en grande partie en son souvenir._

Riverita _et_ Maximina _se font suite: c'est lui et elle._

_Avec le_ Quatrième pouvoir _(1888), Palacio Valdés cesse de se conter

lui-même. C'est le récit des luttes politiques dans un petit pays; mais

ici encore l'action se passe dans un milieu auquel le romancier est

étroitement attaché; la ville de Sarrio, de ce roman, n'est autre que

Gijôn, la seconde grande ville des Asturies._

_Cette même année, Palacio Valdés fit un voyage en Andalousie. Il en

rapporta la_ Soeur Saint-Sulpice _(1889), roman de moeurs andalouses

d'une exquise gaieté, qui répandit son nom dans le monde entier._

_Puis ce fut_ l'Écume, _satire de l'aristocratie espagnole, la seule de

toutes ses oeuvres où Palacio Valdés, abandonnant son naturel

idéaliste, ait sacrifié aux théories littéraires alors dans toute leur

force, celles de l'école naturaliste._

_Jusqu'alors il avait donné chaque année un roman. Dans la suite il mit

moins de régularité dans sa production._ La Foi, le Chevalier, l'Origine

de la pensée, la Joie du capitaine Ribot, les «Majos» de Cadix, le

Village perdu, Tristan ou le Pessimisme _parurent ainsi successivement.

Quelques années avant la guerre Valdés recueillit sous le titre de_ les

Papiers du docteur Angélique _des contes philosophiques et

scientifiques, écrits dans l'intervalle de ses autres ouvrages._ La

Guerre injuste _qu'on va lire est l'ensemble des articles qu'il publia

dans le grand journal madrilène_ El Imparcial. _Ajoutons enfin qu'une

revue espagnole,_ Revista quincenal, _publie en ce moment un nouveau

roman de notre auteur:_ Années de jeunesse du docteur Angélique.

_Telle est l'oeuvre de Palacio Valdés. Quant à l'homme, il est d'une

modestie, d'une bonne humeur, d'une libéralité d'âme, d'une richesse

d'esprit, qui font de sa société un délice. Que ce soit à Madrid, dans

nos Landes où il passe d'ordinaire l'été, il vit seul, lisant beaucoup

ou se promenant. Il n'écrit que s'il lui plaît ou s'il a vraiment besoin

d'exprimer des idées qu'il croit utile de répandre. De là le

retentissement en Espagne des articles qu'il écrivit sur la guerre. Nous

devons à leur auteur la conversion de beaucoup de nos voisins à notre

cause. Qu'il en soit ici publiquement remercié._

ALBERT GLORGET.

La Guerre injuste

LA RÉSOLUTION DE LA FRANCE

La direction de l'_Imparcial_ m'a fait l'honneur de me confier la tâche

d'étudier l'esprit français dans ces moments si critiques.

Quelqu'honneur qu'elle me fasse, je n'aurais pas accepté cette tâche si

des motifs d'ordre moral ne s'étaient d'abord offerts à mes yeux. Je

suis vieux, ma santé est chancelante, j'ai toujours craint le bruit de

la presse. A quoi bon passer du silence au fracas? Pourquoi quitter le

coin où depuis des années, à l'insu de la multitude, je cause à voix

basse avec des esprits épars dans le monde et qui me sont familiers?

Pourquoi? Parce que la voix de ma conscience, cette voix qui, avec les

années, se fait plus forte en tout homme me l'insinue instamment. Alors

que des millions d'êtres humains vivent présentement en Europe, les uns

dans le sang, les autres dans les larmes, a-t-on le droit d'invoquer la

crainte, la maladie, la vieillesse? Laissons la vile matière murmurer;

ce n'est pas l'heure d'écouter ses rébellions. L'heure des plaisanteries

et des aises est passée; il faut maintenant regarder la réalité brutale

bien en face et porter sur les blessures une main pleine de pitié.

* * * * *

Me voici donc ici, et il convient à ma sincérité et au respect que j'ai

du lecteur de lui faire ma profession de foi. Je ne suis pas neutre dans

le sanglant conflit qui afflige en ce moment l'humanité; je ne l'ai

jamais été dans aucune dispute qui se soit produite sous mes yeux. J'ai

pu me tromper; mais toujours je me suis résolument placé du côté de

celui qui avait avec lui la raison. Aussi, lorsqu'éclata cette guerre,

ai-je incliné du côté de la France. Car je pensais et je continue de

penser que la raison et la justice sont avec elle.

Durant les longues, les interminables heures de chemin de fer pour

arriver à cette grande ville auparavant si heureuse, si infortunée

aujourd'hui, j'ai eu le temps de faire un minutieux examen de

conscience. Je me suis loyalement demandé s'il n'y avait pas quelque

motif impur dans l'attitude que je prenais en faveur des Alliés.

N'était-ce pas sympathie personnelle? Non; il n'y a pas de pays pour qui

j'éprouve une préférence excessive: je suis persuadé que les hommes sont

partout les mêmes. Il n'est pas, en Europe du moins, de races

supérieures et inférieures: il n'y a que des hommes de bonne ou de

mauvaise volonté. Mon coeur est acquis aux premiers, qu'ils respirent

au milieu des vergers d'Italie ou dans les steppes de Russie. Serait-ce

donc intérêt? Je n'en ai aucun à ce que ce soient les uns ou les autres

qui triomphent. Serait-ce gratitude? J'en dois autant aux deux

belligérants: j'ai reçu de l'un et de l'autre des preuves imméritées

d'estime. Serait-ce par hasard quelque considération politique? Voilà le

motif où il faut s'arrêter. Dans l'ordre politique, en effet, j'admire

l'Angleterre plus qu'aucun autre pays au monde. C'est le pays où l'homme

a pour l'homme le plus de respect, celui qu'on peut appeler aussi en

toute sincérité le plus civilisé. Mais, en revanche, la Russie est le

plus arriéré. Je n'avais donc aucun motif de préférence particulière.

Convaincu qu'en ce moment la mienne est fondée sur la justice, ou sur

ce que j'entends par justice, je suis tranquille et je prends la plume

pour la défendre.

Et maintenant qu'il me soit permis de poser une question. Tous les

germanophiles et tous les francophiles d'Espagne sont-ils descendus

ainsi au fond de leur conscience et se sont-ils sincèrement interrogés

sur les motifs dont ils font la base de leur inclination? Mes

observations ne me permettent pas de l'assurer. Les uns se déclarent

partisans de l'Allemagne parce qu'ils sont autoritaires et mettent la

discipline sociale au-dessus de tout; les autres se prononcent pour la

France parce qu'il s'agit d'une république et qu'ils supposent qu'on y a

plus de liberté qu'ailleurs; les marins sont les amis des Alliés parce

qu'ils admirent la flotte anglaise; les troupes de terre sont en extase

devant les méthodes de guerre allemandes. De candides catholiques

s'écrient: Vive l'Allemagne! parce qu'ils sont sûrs qu'ayant anéanti la

France, le Kaiser n'aura rien de plus pressé que de placer le Souverain

Pontife sur son trône temporel et de rétablir l'Inquisition. Bien des

socialistes, non moins candides, crient: Vive la France! parce qu'ils

supposent qu'après son triomphe la répartition des biens ne se fera pas

longtemps attendre. En général, les violents, les colériques sont avec

les Germains; les pacifiques, ceux dont le coeur est tendre

(bienheureux les tendres de coeur!), penchent du côté des Alliés.

Ajoutez-leur les sceptiques, les frivoles, les capricieux, ceux qui se

prononcent pour les uns ou pour les autres, comme dans une _corrida_

l'on prend parti pour l'un ou l'autre _espada_, ou pour tel ou tel

cheval sur le champ de courses.

Et pourtant le litige vaut la peine d'être examiné avec sérieux et

droiture. Le sang de nos frères court en torrents. Nous autres

Espagnols, serions-nous par hasard de tranquilles spectateurs assis au

Colisée pour assister à une fête de gladiateurs? Est-ce que notre

mission consiste à dire quel est celui qui a porté les meilleurs coups

ou mis le plus de grâce à tomber? Non; notre chair saigne en même temps

que saigne celle de nos frères; nos larmes coulent avec les leurs. Nous

ne faisons qu'un devant la justice divine. Demandons-lui de nous

éclairer et de ne pas nous laisser tomber dans l'erreur, afin qu'un jour

elle ne nous demande pas compte de notre injustice.

* * * * *

Jamais je n'oublierai l'après-midi du 2 août 1914. C'était dans un petit

village des Landes françaises où j'ai l'habitude de passer l'été et

j'étais occupé à regarder un ouvrier qui construisait avec son petit

garçon un poulailler dans mon jardin. Il était 4 heures. Le soleil

nageait dans l'air diaphane; la brise nous caressait doucement les

tempes; les oiseaux marins voltigeaient sur nos têtes. Nous devisions

amicalement, quand tout à coup l'ouvrier s'arrêta de travailler, leva la

tête et s'écria étonné:

--Monsieur, la cloche!

Je prêtai l'oreille et j'entendis en effet le tintement lointain de la

cloche paroissiale.

--Y aurait-il le feu?

--Non, ce n'est pas le feu, répondit-il d'une voix sourde. Et, baissant

de nouveau la tête, il poursuivit sa tâche.

Au bout de quelques minutes il la releva, le visage pâle.

--Le canon! monsieur.

Je prêtai de nouveau l'oreille, mais je ne parvins point à l'entendre.

Il faut dire que nous nous trouvions à 22 kilomètres de Bayonne.

--Je n'entends rien.

--Tu l'as entendu, toi? demanda-t-il à son fils.

--Oui, je l'ai entendu, répondit l'enfant, plus pâle encore que son

père.

Alors, au loin, un roulement de tambour se fit entendre. Je me sentis

troublé jusqu'au plus profond de mon être. Le tambour! Et son roulement

s'approchait sinistre, fatidique, brisant le silence innocent de la

campagne.

Et sur-le-champ accoururent à ma mémoire les souvenirs de la primitive

histoire de l'humanité. Je revoyais le clan voisin plus nombreux et plus

belliqueux se jeter à l'improviste sur le clan plus faible, s'emparer de

ses troupeaux, violenter ses femmes, égorger ses hommes. Voilà, voilà

les féroces ennemis! Alors aussi le cri d'alarme résonnait dans les

champs; alors aussi les hommes pâlissaient et les femmes serraient les

enfants sur leur sein.

Je compris: une grande nation courait un péril de mort. La patrie de

Pascal, de Racine, de Bossuet, de Rousseau, de Balzac, de Musset, d'Hugo

allait être foulée aux pieds, humiliée, peut-être à jamais anéantie. Ce

n'était pas une guerre romantique comme celle de Napoléon que celle qui

se préparait; il ne s'agissait plus d'un génie ambitieux précipitant à

coups de pied de leur trône de ridicules despotes tenant l'Europe sous

la férule; il ne s'agissait plus d'une incomparable armée courant sur

les pas de son empereur, ivre de gloire, mais non de richesse. La guerre

qui s'approchait était une tragédie sordide, la rumeur d'un peuple qui

vient en rugissant d'envie se saisir des fruits du travail de son

voisin. Peu de mois auparavant les journaux allemands annonçaient

qu'ils exigeraient de la France dans la prochaine guerre une indemnité

de 40 milliards de francs.

Je sortis précipitamment de chez moi et fis presque au pas de course le

kilomètre qui me séparait du bourg. Tous les habitants parlaient entre

eux sans bruit, dans un calme imposant.

Comme je traversais un groupe de femmes, elles fixèrent sur moi un

regard jaloux et hostile. Plus loin, je passai devant un autre: même

effet. J'étais l'étranger qui pénètre, indifférent et curieux, dans une

famille affligée. Pauvres femmes, si vous aviez su que mon coeur était

alors aussi serré que le vôtre!

Je rencontrai ensuite des personnes de ma connaissance: elles

détournèrent les yeux de moi, feignant de ne pas me connaître. Alors,

blessé de cette hostilité, je me dirigeai décidément vers elles.

--Messieurs, je suis étranger, mais le malheur qui pèse en ce moment

sur vous ne peut pas m'être indifférent. Je suis absolument certain que

vous ne vouliez pas la guerre, que personne parmi vous n'y pensait. Bien

que vous pleuriez, comme de juste, la perte de votre Alsace-Lorraine,

vous n'espériez la recouvrer que par des moyens diplomatiques. Mais on

vous attaque indignement. La justice et la raison sont avec vous. Par

conséquent, je suis, moi aussi, avec vous, et je souhaiterais pouvoir

vous le prouver mieux qu'en paroles.

Ils me serrèrent silencieusement la main. L'un d'eux dit enfin avec

gravité:

--C'est assez d'humiliations comme cela! Finissons-en une bonne fois!

Et les autres répétèrent chacun leur tour:

--Il faut en finir, il faut en finir!

Je m'éloignai d'eux et, suivant la route, je revins au bord de la

rivière. Assis dans une barque où il rangeait ses filets, un jeune

pêcheur avec qui j'ai l'habitude de causer m'apparut.

--Tu as entendu? lui demandai-je en lui désignant l'endroit où sonnait

le tambour.

--Oui, j'ai entendu. Il faut en finir! me répondit-il sèchement sans

lever la tête.

Je me remis en route et je vis une jeune fille qui vient ordinairement

nous vendre son poisson.

--Tu vois ce qui arrive? lui dis-je. Tu n'as pas peur?

--Oui, monsieur, j'ai peur: j'ai deux frères qui doivent immédiatement

partir... Mais il faut en finir, monsieur, il faut en finir!

J'arrivai sur la place et je m'assis à la porte d'un petit café qui se

trouve là. A une table proche, un vieux militaire en retraite disait à

ses amis:

--Mieux vaut être défait une bonne fois qu'être sans cesse humilié. Il

faut en finir!

--Il faut en finir! dirent en choeur ses amis.

* * * * *

Depuis lors deux années ont passé. Et voici que je reviens en France,

que j'arrive à Paris, et partout, exprimée dans la même forme, c'est la

même résolution qui retentit à mes oreilles: il faut en finir! Oui, la

guerre ne se terminera que lorsque le noir cauchemar qui tourmente la

nation française se sera tout à fait dissipé. Ou la tombe ou la liberté!

Le clan ne se jettera plus sur le clan voisin, tant que ce voisin sera

vivant.

Combien pourtant le timbre des voix est changé! Les voix chantent, les

voix rient, les voix jouent. Un rayon de soleil est tombé sur la

France. On ne baisse plus les yeux; les fronts se lèvent; les regards se

fixent, pleins de lumière, sur notre visage. Un ami me dit gaiement à

l'oreille en m'embrassant sur le quai de la gare:

--Maintenant c'est sûr!

--Vous n'avez plus peur que Lohengrin ne paraisse à l'horizon?

--En tout cas, s'il paraît, ce ne sera qu'avec son cygne.

Voilà où en est venue la France. Voyons maintenant cet optimisme.

L'OPTIMISME FRANÇAIS

L'optimisme est à la mode. Il y a aussi des jupes courtes et des jupes

longues dans la philosophie. En ce moment on nous crie de partout à nous

rompre la tête: «Soyez optimistes!». Enfermées dans de jolis livres, ces

voix régénératrices nous viennent surtout d'Amérique. Les psychologues

américains de nos jours ne se lassent pas de répéter cette chanson, qui

est un peu monotone à nos oreilles de Latins. L'un des plus distingués

d'entre eux, Waldo Trine, tonne avec éloquence, dans un de ses derniers

ouvrages, contre l'ennui et la peur, qu'il appelle «les deux noirs

jumeaux». «En attirant à nous par la peur les choses mêmes qui nous

donnent de la crainte, dit-il, nous attirons aussi toutes les conditions

qui contribuent à entretenir la peur dans l'esprit.

Je sais en effet par expérience que la peur est une chose désagréable et

que l'optimisme est bien plus stomacal. Je n'ai cependant jamais trouvé

le moyen intellectuel de se délivrer de la peur. Et si une chose m'a

parfois donné de l'assurance, c'était de voir un couple d'agents de

police près de moi.

Si pour être optimiste, il suffit de vouloir l'être, il me semble qu'il

ne doit pas y avoir une seule personne au monde qui ne le soit. Et c'est

justement ce à quoi prétendent ceux que l'on appelle les «philosophes de

la volonté»: «Soyez optimistes; il n'y a qu'à le vouloir.»

Non, il ne suffit pas de le vouloir. Il est facile à un ténor de donner

le «_do_ de poitrine», facile à un boxeur de porter un bon coup de

poing; mais c'est impossible au reste des hommes. C'est pourquoi dans

son fameux livre _The varieties of religious expérience_, William James,

le plus remarquable et le plus perspicace de ces philosophes, divise les

hommes en deux classes: ceux qui n'ont eu qu'à naître pour être heureux

et ceux qui pour être nés malheureux ont dû naître deux fois, _once born

and twice born_. Les premiers sont les optimistes, ceux qui voient tout

en rose. Le monde est régi par des forces bienveillantes qui se chargent

de tout arranger le plus heureusement possible. Le soleil les enchante;

la pluie leur paraît admirable; s'ils se cassent une jambe, ils prennent

cela comme un événement heureux, car ils eussent pu se casser les deux

du coup. A ces optimistes de naissance s'opposent les tempéraments

pessimistes, ceux qui sont possédés d'une tristesse incurable. Pour

ceux-ci, il n'y a point d'événement, si heureux qu'il semble, qui ne

finisse par changer de caractère et se transformer en malheur. Dans

toute joie ils voient un désabusement probable; dans toute fleur, le

ver; dans toute opulence, la faillite prochaine.

Je reconnais qu'on rencontre quelquefois ces deux tempéraments extrêmes,

mais le plus souvent on les rencontre atténués. Ce que je ne puis

cependant admettre, c'est que le premier soit le tempérament idéal,

celui que nous devons tous admirer et souhaiter d'avoir. Ces êtres que

William James appelle «ceux qui sont nés une fois», ce sont des

inconscients, ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la vie, de

ce qu'est le monde. En ce sens, l'optimiste par excellence, c'est la

bête, qui ne sait point qu'elle mourra. Mais il est impossible à ceux

qui savent qu'ils mourront d'être optimistes à la façon qu'exaltent les

psychologues américains.

Ne nous faisons pas d'illusions. La vie est âpre, la réalité odieuse. La

faim, le typhus, le cancer, la guerre, sont des hôtes avec lesquels il

faut compter. Qui nous eût dit il y a trois ans que l'Europe civilisée

allait se transformer en troupeaux de tigres et de chacals? Si «ceux qui

sont nés une fois» ne se soucient point de cela, c'est tant mieux ou

tant pis. Pour moi, les vrais hommes, ce sont ceux qui sont «nés deux

fois», je veux dire ceux qui se rendent compte de leur situation sur la

terre, de leur origine et de leur destin immortel. Le premier est le

«vieil homme» de saint Paul, celui en qui dominent les instincts

animaux, celui qui vit tout endormi dans l'inconscience de la nature. Le

second est l'«homme nouveau», celui qui a ouvert les yeux à la lumière,

l'homme spirituel qui s'élève sur son vêtement de chair, comme la

chrysalide pour se muer en papillon abandonne le petit sac qui

l'emprisonnait. «La mélancolie, disait le Père Lacordaire, est

inséparable de tout esprit qui voit loin et de tout coeur qui est

profond, et elle n'a que deux remèdes: la mort ou Dieu». Bénie soit donc

la mélancolie, qui nous révèle notre condition d'hommes. Arrière,

inconsciente allégresse qui nous retient dans les limbes de l'animalité!

* * * * *

Dans un des derniers numéros de la _Revue des Deux Mondes_, le docteur

Emmanuel Labat a publié un article intitulé «Notre optimisme». Il mérite

d'être lu: il est parfaitement écrit, et je le déclare d'autant plus

volontiers que ma façon de penser est diamétralement opposée à la

sienne.

Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle école psychologique. M.

James notamment a eu sur lui une influence décisive. Mais M. Labat est

médecin, et comme tel il n'hésite pas, quand il peut, à amener l'eau à

son moulin. Je veux dire qu'il exagère les enseignements un peu nébuleux

et panthéistes de l'école et les transforme, quand il lui est commode,

en enseignements matérialistes.

L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opération de

l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus

profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il à peu près, c'est

l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allégresse, l'orgueil et

la volonté de vivre.

J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste à avoir

horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est

un abus de langage. Le véritable optimiste doit n'avoir aucune peur de

la mort, puisque nous sommes dans un monde où il faut que l'on meure. Le

martyr chrétien qui allait au supplice en chantant était optimiste,

parce qu'il savait qu'une félicité sans fin l'attendait dans l'au-delà;

de même le musulman qui se jette sur l'épée de l'ennemi parce qu'un

choeur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse

allègrement tuer en Amérique parce qu'il est sûr de ressusciter dans sa

patrie. Quant à celui qui conserve avec inquiétude sa précieuse peau

dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par être la pâture des

vers, celui-là n'est pas optimiste.

Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation,

comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait dériver l'optimisme

français d'aujourd'hui. Il suppose que le Français est optimiste par

nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est,

selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de

neurasthéniques qu'en aucun autre pays, peut-être même davantage. Et

cela se comprend. Le Français est généralement ambitieux; il aime la

richesse et travaille ardemment pour l'acquérir. Eh bien, dans la

statistique de la neurasthénie, ce sont les hommes d'affaires qui

occupent la première place. Le Français possède en outre un esprit

critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste.

Au surplus, j'ai vécu en France durant les premiers mois de la guerre et

je n'ai point observé un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la

résolution, l'inébranlable volonté de se défendre jusqu'à la mort. Et

cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les

Allemands arrivèrent aux environs de Paris, j'ai constaté quelque peu de

dépression et d'abattement. Mais, et je me plais à le déclarer, la

ferme et courageuse résolution des Français n'en fut nullement altérée.

Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit français s'exalta soudain;

un chaud optimisme régna quelque temps. On crut à la victoire immédiate,

on pensa même conquérir l'Allemagne et entrer à Berlin. Mais des mois

passèrent et l'on en vint à se dire qu'il ne fallait pas s'attendre à

cette sorte de victoire. Le Français est le raisonneur par excellence.

Peut-être en d'autres pays les hommes témoignent-ils de qualités plus

hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on

touche à sa vanité nationale, car elle a vite fait alors de passer les

limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et

s'accommoder des circonstances avec une étonnante facilité.

Bien des personnes ont pensé toutefois qu'il serait possible aux

Français de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu

et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de

septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de

mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par

tempérament c'est un soldat: il est énergique et courageux.

--Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant.

--Quand nous le voudrons, me répondit-il avec tranquillité.

--Vous parlez sérieusement?

--Oui, sérieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donné

l'ordre.

Cet ordre arriva peu de jours après et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au

prix de sacrifices énormes, d'une quantité de sang prodigieuse, on

avança de trois kilomètres. Au moment où j'écris, la même chose arrive

aux Allemands, avec encore moins de bonheur.

Aujourd'hui l'optimisme a changé de direction. Si l'on veut savoir ce

que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a

prouvé il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux

ont tels et tels moyens de défense, tant de réserves métalliques, qu'ils

peuvent tenir jusqu'à telle époque et que, cette époque passée, ils

devront succomber. Les Français considèrent l'Allemagne comme une place

assiégée. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de

faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue.

* * * * *

Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit là

d'un calcul, de la solution d'un problème, et l'instinct vital n'a rien

à voir là-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le véritable

et légitime optimisme, car il procède de la raison. L'autre, qui vient

du fond même de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie

plus douce, plus légère; mais il est extrêmement dangereux. Si l'on veut

bien tourner les regards en arrière et se rappeler l'histoire des

personnes que l'on connaît, tout le monde y trouvera quelque grande

catastrophe ou tout au moins une succession de contrariétés produites

par cet optimisme instinctif.

A cette heure donc, les Français s'occupent à faire des calculs. Ils ne

disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le

meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tête. Et, de

même que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Français est le

meilleur des soldats. Cela n'a rien d'étonnant: cent ans à peine le

séparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en

vainqueurs. Les traces de l'hérédité ne s'effacent point en cent ans.

Où le père a passé passera bien l'enfant

disait Musset.

Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Français,

Bulgares, tous se sont également bien battus. Mais il y a pour le soldat

d'autres qualités d'une importance capitale: la ruse, l'allégresse,

l'habileté manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules César,

la race des Gaulois s'est toujours distinguée par ces qualités mêmes. Le

Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison

à moitié démolie, image de la désolation; mais repassez par là quelques

mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid

confortable, entouré de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il

aura tout improvisé.

Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un

garage. Il vit venir un maçon, qui lui en construisit un en quelques

jours et d'une façon parfaite. Peu après, ce maçon se trouva sans

travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maçon lui offrit de

remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont

nous fûmes tous émerveillés. Plus tard mon même voisin vint à manquer de

cuisinière. Le maçon passa à la cuisine et il y fut un cuisinier

admirable.

--Pour Dieu, dis-je à mon voisin, n'allez pas congédier votre nourrice:

je vois déjà votre homme donner le sein à votre fils!

La France est pleine de ces hommes-étuis. Or, dans une guerre longue

comme celle-ci, ils sont d'une grande utilité. Les Allemands mettent

toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes

les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force

devient formidable. Les Allemands sont supérieurs par le nombre, par la

préparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Français,

c'est eux-mêmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus

de canons et de plus gros; mais les artilleurs français pointent et

dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-là possèdent de splendides

cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci

mangent mieux.

Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de

courage, de prudence et de gaieté. C'est lui qui a sauvé la France au

moment suprême par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et

énergique, attend que le fruit soit mûr pour secouer l'arbre; c'est lui,

homme de pitié, que les soldats appellent «le père Joffre», parce qu'il

est avare du sang de ses fils. Louange à ce Gaulois insigne qui fut le

boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine

et l'indépendance des peuples faibles! Le jour où sa statue se dressera

sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des

clous, mais pour la couronner de fleurs.

Il ne ressemble pas aux généraux allemands, qui, eux, ont non seulement

copié strictement la tactique de Napoléon, mais aussi ses procédés

impitoyables. «--Sire, Sire, disait le général Junot à l'Empereur, il

est absolument impossible de s'emparer de cette batterie autrichienne:

un feu d'enfer balaie tous les hommes.--Avancez! répondait

Napoléon.--Chaque régiment qui avance est un régiment perdu.--Avancez!»

répétait Napoléon.

Il importe de ne pas confondre le peuple allemand avec ceux qui le

dirigent aujourd'hui politiquement et militairement. L'allemand est un

peuple doué de solides vertus: il est courageux, intelligent,

opiniâtre, laborieux, idéaliste. Mais, comme tous les idéalistes, il

manque d'esprit critique et c'est pourquoi il obéit facilement à tout ce

qu'on lui suggère. Sa race lui est montée au cerveau et c'est ce qui lui

a fait dire et commettre un assez beau nombre de sottises. Néanmoins,

tout le monde s'accorde à reconnaître ses hautes qualités. Mais ces

qualités ont une tache, la jalousie des Anglais: jalousie de parents,

qui se dissipera bientôt.

Aussi est-il intolérable, extrêmement pénible, d'entendre M. Maurice

Barrès appeler les Allemands «sale race». Tous les hommes de bon sens en

France ont réprouvé ce langage, et la Presse, la première.

Pourtant le docteur Labat lui a donné l'appui d'arguments médicaux. Il

dit que l'instinct de vie (encore, l'instinct de vie!) justifie de

pareilles injures, qu'il a pris l'avis des blessés de son hôpital et

qu'ils sont unanimes à donner raison à M. Barrès et à reconnaître que

lorsqu'on porte un coup de baïonnette en s'écriant: «Tiens cochon!

Crève, sale bête!», la baïonnette fait quelques pouces de plus dans le

corps de l'ennemi.

Je confesse que des raisons chirurgicales de cette sorte ne m'ont point

convaincu. Ma pensée vole vers cette mémorable bataille de Fontenoy, où

le général français se découvre et crie en s'approchant de l'ennemi:

«Messieurs les Anglais, tirez les premiers!» Aujourd'hui ce mot peut

paraître don-quichottesque; mais entre le «tirez les premiers» du

général et le «crève, sale bête!» de M. Barrès, je n'hésite pas à

préférer le premier. On peut être sûr que celui qui dit «tirez les

premiers» ne tournera jamais le dos à l'ennemi; quant à l'autre, on n'en

peut rien assurer.

Quels vilains temps que ceux où nous sommes! C'est dans les vôtres,

nobles hommes, que j'eusse aimé vivre et non point en ceux, sans

honneur, où l'on conseille aux soldats de se salir les lèvres pour se

donner du coeur et où l'on commande aux officiers de fusiller les

femmes et de jeter des bombes la nuit sur des berceaux d'enfants.

MÉDITATION SUR LE CONFLIT

Ni les gaz asphyxiants que dégagent les tranchées allemandes, ni la

rhétorique, plus asphyxiante encore, dont les Germains et les

germanophiles se servent pour exalter leur morale, n'arriveront à

étouffer la vérité rebelle.

Cette vérité, c'est que cette guerre monstrueuse à laquelle l'humanité

assiste étonnée a été longuement méditée, préparée, puis déchaînée par

une nation européenne dans le seul but de dominer matériellement et

moralement les autres.

Et comme cette vérité saute aux yeux et qu'il est impossible de la nier,

les Espagnols qui sympathisent avec cette nation croient justifier leur

sympathie en rappelant les torts que les Français et les Anglais nous

firent en des temps plus ou moins anciens. Ainsi le loup de la fable

évoquait pour manger l'agneau les mauvais traitements qu'il avait reçus

de ses pères.

Dans tous les temps et sur tous les points du globe habité, c'est contre

leurs voisins que se sont battus les peuples et non pas contre ceux qui

vivaient au loin. Il est bien probable que si Berlin était à la place de

Bordeaux ou de Lisbonne nous en serions déjà venus aux mains avec les

Allemands, comme nous l'avons fait avec les Portugais et les Français.

L'Allemagne et l'Autriche, qui sont non seulement des voisines mais des

soeurs, ont été en guerre de nos jours même.

Quand on sort du terrain de la haine et qu'on passe sur celui des

raisons, les arguments se présentent sous les formes les plus diverses.

Contre l'Angleterre, on se sert de l'argument chrématistique;

l'Angleterre a de très riches colonies, des territoires immenses dans

les cinq parties du monde, tandis que l'Allemagne, pays hautement

civilisé et tout aussi méritant que la Grande-Bretagne, possède peu de

chose hors de chez elle. Pourquoi?

Ceux qui s'indignent d'avoir à poser cette question sont le plus souvent

de riches propriétaires. Ils ne se rendent pas compte que le langage

qu'ils tiennent contre l'Angleterre est justement celui que tiennent

contre eux-mêmes les socialistes et les communistes. «Nous valons autant

que vous, disent-ils. Mais, tandis que vous êtes riches, nous sommes

pauvres: pourquoi? Vous êtes des voleurs, livrez les biens que vous

possédez injustement.»

L'argument n'aurait de portée que si la Grande-Bretagne était incapable

de coloniser. Ses colonies seraient-elles plus heureuses entre les mains

de l'Allemagne? C'est à ces colonies qu'il faudrait le demander.

Contre la France, c'est de l'argument religieux qu'on se sert. Cette

nation qui a décrété la séparation de l'Église et de l'État et chassé

les ordres religieux, mérite un châtiment exemplaire.

Personne ne l'a rendue responsable des sanglants excès de la Convention,

ni des assassinats commis par Robespierre et Marat. Pourquoi l'accuser

aujourd'hui des dispositions d'un ministre anticlérical?

En admettant d'ailleurs que l'argument fût juste, ce qui ne le serait

certainement point, ce serait de l'étendre à ceux qui n'ont commis

aucune faute. La masse du peuple en France est en effet catholique et

c'est de son plein gré, sans le moindrement recourir au trésor public,

qu'elle soutient aujourd'hui le culte catholique avec la même décence

qu'autrefois.

On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la

pensée chrétienne rayonne à travers le monde une lumière merveilleuse.

Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes

spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la

pensée de glorieuses batailles aux savants matérialistes allemands comme

les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une

phalange d'éminents apologistes catholiques, des prêtres le plus

souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de

l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prêtres se battent

aujourd'hui dans les tranchées de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils

s'étonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font à leur

patrie ceux qui se donnent pour les hérauts de la chrétienté.

Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces

pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de précision, point de chemins

de fer stratégiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les

doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le

maniement des armes à feu et de la fourchette.

Pourtant, ces sauvages, qui sont armés de massues de fer en guise de

fusils, à en croire les journaux allemands, ces sauvages-là se battent

depuis longtemps contre toute l'armée autrichienne et plus d'un tiers de

l'armée allemande.

Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc

a fourré la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu

l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien

n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle

avait laissé tranquillement passer les armées du Kaiser, elle ne serait

pas dans la calamité où elle se trouve, elle aurait reçu une pleine

bourse de pièces d'or et qui sait? à la fin de la guerre, peut-être un

petit morceau de la France.

Voilà ce que l'on entend ici. Là-bas, en Allemagne, on méprise les

raisons: nous entrons sur le théâtre de la volonté rugissante et de

l'automatisme. Un seul mot nous en vient «Nous voulons!» Et de toutes

les régions du monde où la volonté l'emporte sur la raison, les hommes

répondent à ce «nous voulons»: «Puisque vous le voulez, nous le voulons

aussi.»

C'est un cas de désagrégation mentale dans lequel le psychisme

inférieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre

raison et s'abandonne passivement à toutes les fantaisies de

l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats

de la politique et de l'armée prussienne, secondés par la poltronnerie

de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont imposé à ce peuple et la

guerre et la férocité dans la guerre. Ils lui ont dit: «Gardez-vous de

votre coeur comme d'un ennemi; fusillez des prêtres, démolissez des

monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous

les moyens pour atterrer l'ennemi.» Et ces honnêtes citoyens, ces bons

pères de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent,

asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils

les sacrifieraient aussi.

Un pareil état de misère morale inspire plus de pitié que de haine. Ce

sont des hommes en sommeil; ce n'est pas à eux qu'il faut imputer leurs

horreurs, mais à ceux qui les ont ainsi magnétisés.

A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite

dans les centres cérébraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il

y a parmi nous des individus qui rougissent dès qu'on prétend que les

Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller

des prêtres; ils rougissent, se grattent la tête, sentent bouillir leur

cervelle et finissent par s'écrier qu'ils en auraient fait tout autant,

qu'ils auraient tué plus de prêtres encore et qu'ils en auraient même

ensuite mangé en sauce tartare.

J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se féliciter du torpillage du

_Lusitania_ et des exploits des zeppelins.

Le naufrage du _Lusitania_ est une chose effroyable, mais ce naufrage de

l'âme féminine est plus effroyable encore...

Comme tout ce qui écorche un instant la croûte de notre malheureuse

planète, cette guerre aura sa fin. L'épais nuage qui couvre aujourd'hui

toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphère azurée; la terre

maternelle boira le sang, dévorera les os et, dans son sein fécond, la

vie immortelle poursuivra son travail mystérieux; les prés auront de

nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches à la

brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront à bénir de leurs

trilles le lever de l'aurore.

Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords.

Oui, un grand remords.

Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientôt!) où ces automates

assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique.

Épouvantés d'eux-mêmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et

leur demanderont pardon de les avoir tant scandalisés, d'avoir outragé

sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur

arracher du coeur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et

doive mourir.

LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON

Je suis allé à Marly et à la Malmaison. On éprouve un plaisir physique à

ne plus entendre le bruit de la métropole et à passer quelques instants

dans la fraîcheur et la tranquillité des champs. Mais le plaisir est

encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit où l'on est vous

offre son passé comme un refuge contre un présent douloureux. Vus de

loin, et lorsqu'ils sont déjà à demi ensevelis dans l'abîme du temps,

les événements les plus pénibles allègent l'âme au lieu de l'affliger.

C'est là le secret de l'art. Le monde, comme pure représentation, ne

fait jamais de mal.

Il n'y a point trace à Marly de la cour fastueuse qui y vécut. Marly est

un tranquille village où l'on entend battre la faux et mugir des

troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect,

évoquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux.

Son amour excessif pour Marly servit de prétexte à un de ses courtisans

pour dire, dans un transport d'adulation, que «la pluie de Marly ne

mouillait point». Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler

cette bouchée-là.

La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais.

Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues

promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz.

Louis XIV et Napoléon! Deux monstres d'égoïsme et d'orgueil. Saint-Simon

a analysé l'orgueil du premier avec une sagacité merveilleuse; Taine,

celui du second. Mais, quoi! j'ai connu une couturière qui était aussi

égoïste que Napoléon et un cireur non moins vaniteux que Louis XIV.

Pour moi, je crois que si nous prenions un passant au hasard de la rue

et que nous lui infusions le courage et l'intelligence de l'Empereur, je

crois bien qu'on en ferait un autre Napoléon. En tout cas, il ne serait

pas en reste pour l'égoïsme. Et si nous le dotions du pouvoir de Louis

XIV, ce serait un autre Louis XIV, et ce n'est probablement pas

d'orgueil qu'il manquerait non plus. Égoïsme et orgueil nous viennent

ensemble et tout naturellement, et ceux qui s'en délivrent sont des

êtres exceptionnels devant qui l'on devrait s'agenouiller.

Que de souvenirs dans cette Malmaison! Derrière chaque massif de fleurs

la gracieuse figure de l'impératrice Joséphine semble nous sourire.

Elle y fut heureuse, et puis la plus infortunée des femmes. C'est là

que, victime de l'implacable égoïsme de son mari, cette douce et

sympathique créature rendit son âme à Dieu. Toutes les idylles de ce

monde misérable se terminent dans les larmes.

Et ma mémoire s'emplit soudain de ces jours dramatiques où Napoléon

rentre à Paris avec la résolution secrète de répudier sa femme. Il est

d'abord plus cérémonieux et plus froid avec elle; il ferme ensuite toute

communication entre leurs appartements; il lui fait connaître enfin sa

décision par des émissaires diplomatiques.

Que devait-il se passer dans le coeur de cette noble femme quand elle

constatait que l'homme idolâtré, que l'homme qui lui avait donné avec

son amour le plus haut trône du monde, allait rompre le sacré, le doux

lien qui les unissait, et partager son lit et sa gloire avec une autre?

Je crois vraiment que c'est alors que fut signé dans le ciel la sentence

qui condamna l'Empereur. Malheur à qui maltraite un enfant ou brise le

coeur d'une femme! Les anges ne tardent pas à se venger de lui.

Je ne voudrais pas que l'on prît cela pour des niaiseries. Qui peut dire

qu'à la balance divine une larme ne pèsera pas plus qu'un empire? Le

monde n'est que le symbole d'une réalité plus haute. Un mot tombé des

lèvres d'un humble charpentier de Nazareth a fait trembler la Création.

Des chevaux, des batailles, des canons, cela n'est rien; les empires

sont des ombres, les étoiles des apparences, la gloire un songe. Mais la

parole d'un homme bon subsiste éternellement.

Les milliers d'êtres que Bonaparte a sacrifiés à son ambition ne

déposeront pas tous contre lui au jugement dernier. Beaucoup étaient

tout aussi ambitieux, tout aussi avides de gloire que lui. S'ils y ont

perdu la vie, il exposait aussi la sienne à tout instant: c'est qu'alors

on ne se battait pas de loin comme de nos jours. Mais quand sonnera

l'heure de la justice suprême, l'impératrice Joséphine se dressera et

lira sanglotante au Conseil le renoncement de ses droits, et l'Empereur

sera irrémédiablement condamné.

Napoléon était un homme de proie. Je répète que nous le sommes tous

quand on nous pourvoit de griffes convenables. Il s'est laissé pousser

par cette loi d'ascension qui régit la vie, par ce que l'on appelle

aujourd'hui «la volonté de puissance».

La guerre injuste: lettres d'un Espagnol · 第 1 / 7 段