--Eh! dit-il en m'interrompant, est-ce que je savais tout ça, moi?
Est-ce que je pouvais deviner la pensée de mes électeurs? Si j'avais su
à quel parti ils voulaient me voir passer, est-ce que je n'aurais
pas tout fait pour les contenter? Qu'est-ce que ça me fait à moi,
au fond,--entre quat'z-yeux, je peux bien vous le dire,
Trapoiseau,--qu'est-ce que ça me fait de voter à droite ou à gauche?..
Encore à présent ils n'ont qu'à parler, mes électeurs! je dirai, je
ferai tout ce qu'ils voudront, pourvu qu'ils me réélisent!...
Le pauvre homme perdait la tête et me parlait comme à sa conscience.
Je répondis gravement:
--Il est trop tard, monsieur Forestier, oui, trop tard. Nous avons
choisi Michel, qui est jeune, qui nous plaît, qui parle bien, qui ne
nous abandonnera pas, qui votera toujours pour la République, et--ici
je parlai plus lentement pour avertir mon interlocuteur de faire
attention,--à moins que Michel lui-même ne renonce à sa candidature...
Les yeux du bonhomme brillèrent d'une idée soudaine. On eût dit un bec
de gaz allumé tout à coup dans un cabinet obscur. Il s'écria tout ému:
--Mais s'il y renonçait?
Alors voyant que le goujon mordait, pour le ferrer plus fortement je
dis:
--Je le connais! Michel n'y renoncera pas. Il est ambitieux, il est
orateur, il a devant lui un long avenir; ma foi, il serait bien sot d'y
renoncer, ayant d'ailleurs toutes les chances possibles, car les comités
secrets s'organisent de toutes parts et ont reçu des instructions de
Paris...
M. Forestier pâlit à cette nouvelle. Cependant il essaya de faire bonne
contenance.
--J'ai pour moi, dit-il, tout ce qu'il y a de mieux, de plus riche et de
plus influent dans le pays... M. le président Vire-à-Temps d'abord, qui
dispose à lui seul de trois mille voix...
A ces mots j'éclatai de rire.
--Vous ne savez donc pas la nouvelle?
--Quoi encore?
--M. Vire-à-Temps est, depuis hier soir, candidat pour son propre
compte.
--Ah! mon Dieu! Est-ce possible?
--Hier, aussitôt en revenant de la mairie, lui et son fils le
sous-préfet ont réuni les maires qui étaient venus pour assister au
mariage de mademoiselle Hyacinthe...
--Maudite enfant! s'écria le père. C'est elle qui est cause de tout..
Enfin qu'ont-ils décidé?
--... Que M. le président se présenterait aux élections contre vous et
contre Michel, que les maires et les curés le soutiendraient chaudement,
etc., etc. Le sous-préfet a même dit en riant quelque chose que je ne
voudrais pas répéter...
--Quoi donc, voyons?
--Que les conservateurs votant pour son père et les républicains pour
Michel, vous resteriez entre deux chaises... _Assis_ par terre.
--Il a dit ça cet imbécile! s'écria Forestier indigné; eh bien, nous
verrons!... Et pour commencer...
Au même instant, Michel parut dans le jardin. Il s'avançait lentement et
saluait Angéline à sa fenêtre sans faire semblant d'apercevoir le père
Forestier.
Mais celui-ci, tout chaud des révélations que je venais de faire, me
quitta en disant:
--Je vais vous laisser à votre travail, Trapoiseau, et faire un tour de
promenade.
Je ne cherchai pas à le retenir, et voici, d'après le récit de Michel,
ce qui se passa entre eux.
Chacun des deux fit comme au théâtre et s'arrangea pour heurter l'autre
par hasard, se récrier d'étonnement et s'excuser.
--Ah! ah! dit le député, je ne m'attendais guère à vous rencontrer
ici, monsieur Michel Bernard! Mais puisque vous voilà, nous allons nous
expliquer, s'il vous plaît.
Cela fut dit d'un ton demi-fâché, demi-affectueux, qui fit voir à Michel
que j'avais très bien rempli mes instructions. Il répondit donc avec
respect qu'il était trop heureux de cette rencontre, qu'il l'aurait
sollicitée s'il avait osé ou si mademoiselle Hyacinthe l'avait permis...
--Enfin, dit Forestier, qui depuis quelques minutes paraissait avoir
pris son parti de beaucoup de choses, vous l'aimez?
--Passionnément.
--Elle vous aime?
--Vous l'avez entendue hier.
--Eh bien, prenez-la, je vous la donne...
Michel se jeta dans ses bras en s'écriant:
--Ah! vous serez vraiment mon père!