--Ah! mais, minute!... D'abord les conditions du contrat seront les
mêmes qu'autrefois, excepté pour votre belle-mère qui, je vous en
réponds, ne donnera pas un centime, même de revenu...
--Qu'importe? répliqua fièrement Michel.
--Il importe beaucoup, mon jeune ami; vous vous en apercevrez plus tard
quand vous aurez des enfants... De plus, écoutez-moi bien!... Au lieu
d'être mon adversaire aux élections, vous serez mon principal avocat et
soutien.
--Ah! dit Michel, mes amis veulent avoir un député républicain.
--Eh bien, et moi? Me prenez-vous pour un mollusque ou pour un crustacé?
Je suis républicain, mon cher ami, et de la plus pure farine... Vous
allez me dire--je le lis dans vos yeux,--que j'étais bonapartiste au
Corps législatif de l'empire... eh bien, qu'est-ce que cela prouve?...
Mes électeurs voulaient Bonaparte, alors je faisais comme eux...
Maintenant ils veulent la République, c'est donc mon devoir de voter
pour elle... Enfin je m'y engage, et dès demain je vais écrire à tous
les journaux mes regrets de n'avoir pas été à Versailles le jour du
vote des 363. J'aurais été le trois cent soixante-quatrième. Êtes-vous
content?
--Oui, dit Michel.
En effet, dès le soir même tout fut arrangé. Il rentra dans la maison
Forestier.
Il fit, le samedi suivant, en faveur de son futur beau-père, le discours
qu'il s'était engagé à faire contre lui au café de la Perle, et cela fut
trouvé «très fort,» au dire de mon ami Néanmoins.
Un hasard heureux empêcha la vieille Rosine d'y mettre obstacle. La
nuit précédente, cette femme poétique, rêvant à sa fenêtre pendant qu'il
pleuvait, avait attrapé une pleurésie, et mourut quelques jours après,
laissant peu de regrets.
On lui fit cependant des funérailles très convenables, et la belle
Hyacinthe, que tout le monde croyait sans dot, se trouva la plus riche
héritière de tout le pays. Il est vrai que Michel se hâta de restituer
au pauvre M. Forestier toute sa fortune personnelle, ce qui le rendit
plus joyeux qu'un poisson dans l'eau.
Madame Reine Bernard avait voulu susciter quelques difficultés, mais mon
oncle, le curé Torlaiguille, homme de bon sens et de bon conseil, lui
fit sentir qu'elle ne ferait qu'éloigner de sa maison Michel et ses
futurs petits-enfants. D'ailleurs elle était contente, ayant vu
mourir son ennemie. Elle rechigna donc, garda la plus grande partie de
l'héritage de son mari et accusa son fils d'ingratitude, mais donna son
consentement, c'était l'essentiel.
Le gros Francis Vire-à-Temps, un peu démonté par l'affront qu'il avait
reçu de la belle Hyacinthe, épousa Berthe aux grands pieds, la fille de
M. Patural, «jurisconsulte éminent»; il n'était pas homme, le bon gros
receveur, à se chagriner longtemps ni à préférer fortement une femme
à une autre. Pourvu que son dîner fût bon et servi tous les jours à la
même heure, il était heureux.
Il l'est encore.
Quant à moi,--les siècles futurs voudront-ils croire à mon
bonheur?--j'ai épousé ma chère Angéline, voici comment:
Une après-midi, M. Bouchardy, mon patron, homme robuste et bien portant
mais un peu gros, eut un soupçon d'apoplexie. Comme il était prudent
et sage, il se tint pour averti, voulut régler ses affaires et m'en fit
confidence. Il songeait à vendre son étude et voulait la faire afficher
dans les journaux de Paris.
Le soir je racontai l'histoire à ma mère, qui du premier mot me dit:
--Achète-la.
--Avec quoi, maman?
--Avec ce que tu vas voir, Félix!
Et alors elle tira du fond de son armoire, où je n'avais jamais cherché,
des titres de rentes et des actions de chemins de fer pour plus de deux
cent mille francs.
Comme je la regardais avec étonnement, elle me dit:
--Félix, voilà trente ans que je travaille à te faire riche; si je te
l'avais dit quand tu étais petit, tu te serais mis à flâner, comme tant
de fils de bourgeois qui ne savent rien faire de leurs dix doigts. Tu
t'es cru pauvre, tu as travaillé, tu es un homme maintenant. Voilà. Tout
est à toi! Achète l'étude de ton patron. Mon mari était huissier, mais
mon fils sera notaire, et qui sait? Peut-être un jour président de la
République!
Alors je l'embrassai tendrement, j'achetai l'étude, j'étonnai maître
Bouchardy, qui ne me croyait pas si riche, je demandai Angéline en
mariage et je l'obtins; Michel et la belle Hyacinthe vinrent à la noce
avec le papa Forestier, que nous avions fait réélire et que nous fîmes
ensuite nommer sénateur, après la mort de son cousin. Michel a remplacé
son beau-père à la Chambre des députés. Quant à moi, je suis conseiller
municipal depuis deux ans, père depuis dix-huit mois et maire de
Creux-de-Pile depuis six mois.
Que Dieu vous garde, mes frères!