--Vous vous trompez, mon ami. Notre fils Michel ne vous fera jamais
d'actes respectueux. Il sait trop ce qu'il nous doit...
--Sait-il aussi, demanda Saumonet en riant, ce que vous lui devez? A-t
il demandé des comptes de tutelle?
--Jamais!
--Sait-il, qu'au plus bas mot, vous lui devez, vous la mère et tutrice,
plus de 80.000 fr., et que cet argent n'est pas perdu, que vous ne
l'avez pas prêté aux Turcs ni aux Egyptiens, mais placé en bonnes
rentes françaises, qui ne périront pas, car la France entière leur sert
d'hypothèque?...
--Eh bien, Saumonet, est-ce que vous nous faites un crime de notre
prudence? Si par une sage administration nous avons augmenté la fortune
dont Michel héritera un jour..., après notre mort..., le plus tard
possible..., est-ce un motif pour lui de nous manquer de respect et de
braver notre volonté maternelle? Faut-il nous dépouiller du fruit de
notre économie?... Et enfin, si nos conditions vous paraissent trop
dures, si vous comptez sur la folle passion d'un fils dénaturé, si vous
croyez qu'il osera nous envoyer des actes respectueux, allez faites;
nous aurons le plaisir de voir M. Forestier, député de Creux-de-Pile,
essayer d'introduire de force sa fille unique dans une famille
honorable, nous verrons si cette fille elle-même y consentira, nous
verrons surtout si sa mère, madame Rosine Forestier...
M. Bouchardy, mon patron, avait le souffle puissant et pouvait parler
plusieurs minutes sans reprendre haleine, ce qui est, dit-on le signe
distinctif des grands orateurs; mais M. Saumonet l'interrompit, car il
était sec et piquant autant que l'autre était verbeux et majestueux.
--Enfin, demanda-t-il, que voulez-vous dire? Parlons franchement, et que
chacun lâche son dernier mot, car cinq heures vont sonner. Avez-vous des
pleins pouvoirs pour traiter?
--J'en ai, répondit M. Bouchardy, subjugué par cette impétuosité.
--Moi aussi... Qui est-ce qui fait des difficultés pour ce contrat? ce
n'est pas le jeune homme, je pense?
--Michel! Ah! Dieu, non! Il ne demande qu'à conclure, n'importe à quel
prix, et qu'à emporter la jeune Hyacinthe au pays où fleurit l'oranger.
--Alors, c'est madame Bernard? Je comprends ça... Elle avait l'argent de
son fils et les clefs. Il faut les rendre. C'est dur. Le père en mourant
avait laissé la jouissance de la moitié de sa fortune à sa femme,
mais seulement jusqu'au mariage de son fils. S'il se marie, il faut
y renoncer. C'est 6.000 francs par an, au moins. Demander une dot
de 200.000 francs à M. Forestier, père de la future, c'est rompre le
mariage, en feignant de soutenir avec trop de zèle les intérêts de
Michel. Voilà pourquoi, Bouchardy, vous mettez des bâtons dans les
roues. C'est l'ordre de la vieille dame que vous suivez?