Alors, c'est-à-dire le 22 mai 1877, mon patron, maître Bouchardy,
notaire, homme excellent, justement renommé pour sa finesse, sa gaieté,
sa bonne humeur, dans la célèbre ville de Creux-de-Pile et à cinq lieues
tout autour, regarda l'heure à sa montre et dit à son confrère:
--Voyons, mon cher Saumonet, voici quatre heures trois quarts. Le dîner
est pour cinq heures. Mihiète est furieuse du moindre retard. Les sauces
rousses seront brûlées. Les sauces blanches auront tourné. La dinde
truffée sera calcinée, ou sera rôtie en deux fois, c'est-à-dire
desséchée. Voulez-vous en finir?
Maître Saumonet fit signe de la tête qu'il le voulait, mais ne prononça
pas une parole.
--Récapitulons alors, reprit Bouchardy. Vous avez une fille à marier...
--Une jolie fille, Bouchardy! une très jolie fille, une fille qui n'a
pas sa pareille dans tout le voisinage, une fille que nous appelons
Hyacinthe, ami Bouchardy, parce qu'elle est née comme une fleur de la
plus poétique des mères, madame Rosine Forestier, notre cliente, et du
moins poétique des pères, M. Forestier, notre client aussi,--et depuis
six ans député de l'arrondissement de Creux-de-Pile!...
--Ne vous échauffez pas, Saumonet!... Dans cette saison, par cette
chaleur épouvantable, on attrape aisément une pleurésie. Si vous avez
une jolie fille à mettre en bataille, nous avons, nous, un joli garçon,
qui s'appelle Michel, ce qui est un nom d'archange, comme Hyacinthe est
un nom de fleur, et qui est né du légitime mariage de M. Louis Bernard,
médecin de la Faculté de Paris, avec madame Reine Bernard, aujourd'hui
veuve et propriétaire--en y comprenant tous les biens meubles et
immeubles de la succession conjugale,--de quatre cent cinquante mille
francs au plus bas mot; et nous ne sommes pas veuve à lâcher un centime
de nos droits, entendez-vous cela, Saumonet?... Nous n'avons jamais
attaché, nous n'attacherons jamais nos chiens avec des saucisses et si
par malheur notre fils Michel, parce qu'il est amoureux comme un fou de
votre jolie Hyacinthe et parce qu'elle le lui rend bien, voulait subir
les conditions d'un contrat inégal...
Ici, il y eut une suspension. M. Bouchardy tenait sa langue en arrêt
comme un bon cavalier tient sa lance. Enfin, il se tourna vers moi et
dit:
--Trapoiseau!...
(C'est mon nom.)
.... Dans ton âme de premier clerc, tu as quelquefois autant de bon sens
et de connaissance des lois que beaucoup de notaires; tu vas écouter
avec soin notre conversation; tu marqueras les concessions que nous
ferons de part et d'autre; tu changeras ce qu'il faut changer dans
le projet de contrat et tu nous l'apporteras, à la fin du dîner,
c'est-à-dire ce soir, vers huit heures... Tu m'entends?
Je répondis modestement:
--Oui, monsieur.
Et je me réjouis au fond de mon âme d'avoir une si belle occasion
de contempler dans toute sa magnificence le plus beau salon de
Creux-de-Pile, celui où l'esprit coule à pleins bords (suivant le mot de
M. le receveur de l'enregistrement). Alors M. Bouchardy, faisant face à
son confrère, reprit son discours en ces termes:
--Oui, Saumonet, si notre bien-aimé fils et unique héritier Michel
Bernard subissait un contrat inégal, inique et désastreux, si la future
épouse nous apportait en dot moins de 200.000 francs, espèces sonnantes
et trébuchantes...
L'autre notaire se leva et dit:
Que feriez-vous alors?... Vous refuseriez votre consentement, peut-être?
--Précisément.
Oui, mais votre fils a vingt-sept ans; il est plus que majeur. Votre
fils est amoureux, votre fils a une fortune indépendante qui lui vient
de son père et qu'on ne peut pas lui ôter, votre fils est avocat depuis
trois ans et n'a pas besoin de vous pour vivre; il aime, on l'aime et il
fera pour épouser notre belle Hyacinthe tous les actes respectueux qu'il
faudra faire.