--Vous l'avez deviné Saumonet. Madame Bernard ne veut pas remettre à
une bru le gouvernement de la maison; elle veut encore moins lâcher la
jouissance de 6.000 francs de rente que lui assure le testament de son
mari, jusqu'au mariage de son fils, et si elle était forcée de laisser
Michel se marier, elle veut lui vendre son consentement le plus cher
possible.
--Michel le sait-il?
--Comme vous et moi. Mais, par respect, il feint de ne rien deviner de
tous ces calculs. En revanche, il m'a chargé, lui aussi, de ses pleins
pouvoirs, et s'il ne tient qu'à lui, tout sera bientôt terminé... A
votre tour, maintenant, Saumonet, je vais confesser vos clients, comme
vous avez confessé les miens.
--Faites, répliqua l'autre notaire.
--Qu'est-ce que le père Forestier donne pour dot à sa fille? 100.000
francs. Pas davantage.
--Sans doute, dit M. Saumonet, mais il en garde à peine autant pour
lui-même.
--Et la fortune de sa femme, qui est de plus de 400.000 francs?
--Madame Forestier fait bourse à part. Elle administre elle-même ses
revenus et n'en rend compte à personne. En revanche, elle se fait
expliquer jusqu'au moindre centime l'emploi de l'argent de son mari.
Elle le tient même si serré que le pauvre homme est obligé, de temps en
temps, d'emprunter cinq ou six francs qu'il rembourse comme il peut, en
faisant croire à la dame que ce sont des dépenses électorales.
--Donc, Saumonet, la femme ne voulait rien donner et le mari ne pouvant
pas donner plus de cent mille francs, le mariage est rompu?
--Je le crains.
M. Bouchardy se mit à siffler en regardant le jardin, l'horizon bleu,
d'un air de réflexion profonde:
--Au diable, les femmes poétiques! s'écria-t-il enfin.
--Êtes-vous sûr, répliqua l'autre, que les femmes prosaïques vaillent
mieux?
--Et cependant, Seigneur, mon Dieu! il en faut, comme disait saint
Augustin.
Cette pensée du plus éloquent et du plus inspiré des Pères de l'Église
ramena une douce gaieté sur le visage des deux notaires.
--Voyons, dit M. Bouchardy, c'est bien votre dernier mot, n'est-ce pas?
--Le dernier des derniers, cher confrère.
--Eh bien, que votre volonté soit faite et non la mienne. Je consens à
la ruine de mon client.
Saumonet se récria:
--J'y consens, reprit M. Bouchardy, mais c'est par son ordre. Michel qui
a tout prévu, car c'est un homme de bon sens dans tout le reste, et qui,
par respect pour la mémoire de son père ne veut pas plaider contre sa
mère, m'a chargé d'acheter son consentement. Il lui en coûtera 6.000
francs de rente, jusqu'à la mort de la brave dame, mais, à ce prix, je
m'en suis assuré, toutes les difficultés seront levées, elle ne figurera
au contrat que pour approuver et signer, et elle serrera mademoiselle
Hyacinthe sur son coeur comme une fille bien-aimée!...
--J'en suis touché jusqu'aux larmes, dit M. Saumonet.
--Mais vous, ne ferez-vous aucune concession?
--Pas la moindre! Madame Forestier qui est une femme poétique, un
sylphe, un gros sylphe à la vérité, un sylphe de quatre-vingt-dix
kilogrammes, a déclaré que les jeunes filles devaient se marier sans dot
ou ne jamais se marier; que demander une dot à mademoiselle Hyacinthe,
c'était lui faire une offense impardonnable; que si M. Forestier son
mari, voulait doter sa fille, il le pouvait, mais à ses frais, et
qu'elle ne donnerait pas un centime: qu'il était libre de se ruiner,
lui, mais à ses risques et périls (_Mange ça tien, tu ne mangeras pas ça
mien_), comme disent toutes les saintes femmes du pays: qu'elle n'était
pas folle, elle, et qu'elle avait de la prévoyance pour toute la
famille; qu'elle avait résolu de garder toujours sa fortune intacte et
de la réserver pour ses enfants ou mieux encore pour ses petits-enfants,
et surtout pour ses arrière-petits-enfants (qu'elle adore par avance,
les pauvres chérubins); que c'était pour elle un devoir de conscience
et ne transigerait jamais... J'ai voulu hasarder quelques observations;
mais la grosse dame plus poétique et plus tragique que vous ne l'avez
jamais vue, s'est écriée:
»Ma fille, ma chère fille, ma douce et tendre Hyacinthe, cette gracieuse
hirondelle que j'ai réchauffée dans mon sein, sait bien qu'elle peut
compter sur moi!... Quelles que soient les déceptions de la vie, quelque
chagrin que dans l'avenir puisse lui donner son futur mari, (et il lui
en donnera des multitudes, j'en vois déjà trop les signes précurseurs!)
mon coeur de mère et mes bras lui seront toujours ouverts.
»Je mettrai tout en commun avec ma fille!... Mais pour son mari, non! Il
n'aura pas un centime de moi! Pas un centime!»
Vrai, mon ami, c'était si touchant que j'avais peine à retenir mes
larmes.
--Comme ça, répliqua l'autre notaire, elle garde tout?
--Parfaitement. Et madame Bernard?
--Presque tout, répondit Saumonet.
--Deux vrais coeurs de belles-mères, conclut M. Bouchardy qui était
philosophe.
Puis se tournant vers moi:
--Tu as bien entendu, Trapoiseau?... A toi d'arranger de ton mieux
les termes du contrat. Tu nous rejoindras à huit heures, chez M.
Forestier... Nous, Saumonet, allons dîner, et dépêchons-nous, car il est
cinq heures cinq... La forte Mihiète doit grogner sur ses fourneaux.
Et tous deux s'en allèrent bras dessus, bras dessous, en chantant le
joyeux refrain:
_Gloria tibi, Domine,_
Que tout chantre
Boive à plein ventre