M. le baron Bignon leur répondit sur-le-champ ce qui suit:

_À Messieurs les Commissaires chargés de l'Armistice._

1er juillet.

Vous annonciez, Messieurs, que vous étiez autorisés à croire que,

Napoléon Bonaparte éloigné, il pourrait être signé une suspension

d'armes, pendant laquelle on traiterait de la paix. La _condition

voulue étant remplie_, il n'y a plus en ce moment aucun motif qui

puisse s'opposer à une suspension d'armes et à un armistice. Il est

vivement à désirer que la suspension, d'armes, au lieu d'être de

trois jours seulement, soit au moins de cinq jours.

Nous ne pensons pas que les Anglais et les Prussiens seuls

prétendent forcer nos lignes; ce serait vouloir faire gratuitement

des pertes inutiles; d'après eux-mêmes, ils ne doivent être

rejoints par les Bavarois, que dans la première quinzaine de ce

mois; il peut leur convenir ainsi d'attendre ce renfort; et c'est

une raison de plus, de ne pas se refuser à un armistice qui aura

pour eux autant et plus d'avantages que pour nous. Enfin, si les

alliés ne veulent pas tout-à-fait oublier leurs déclarations

solennelles, que prétendent-ils maintenant? Le seul obstacle qui,

selon eux, s'opposait à la conclusion de la paix, est

irrévocablement écarté; rien ne s'oppose plus ainsi à ce

rétablissement; et pour arriver à la paix, rien de plus pressant

qu'un armistice.

La commission du gouvernement a eu sous les yeux tous les détails

que vous avez transmis, du langage que vous tient le duc de

Wellington. Elle désire, messieurs, que vous vous attachiez à

distinguer la question politique de la forme du gouvernement de la

France, de la question actuelle de la conclusion d'un armistice.

Sans repousser aucune des ouvertures qui vous sont faites, il est

facile de faire comprendre au duc de Wellington, que, si dans

l'état actuel des choses, la question politique du gouvernement de

la France _doit inévitablement devenir le sujet d'une sorte de

transaction entre la France et les puissances alliées_, l'intérêt

général de la France et des puissances elles-mêmes, est de ne rien

précipiter et de ne s'arrêter à un parti définitif, qu'après avoir

mûrement pesé ce qui offrira des garanties véritables pour

l'avenir. Il est possible que les puissances elles-mêmes, mieux

éclairées sur les sentimens de la nation Française, ne persévèrent

pas dans des résolutions qu'elles peuvent avoir prises, d'après

d'autres données. Napoléon n'est plus à Paris, depuis près de huit

jours; sa carrière politique est finie. S'il existait en faveur des

Bourbons une disposition nationale, cette disposition se serait

manifestée avec éclat; et leur rappel serait déjà consommé. Il est

donc évident que ce n'est pas le rétablissement de cette famille,

que veut la nation Française. Il reste à examiner aux souverains

alliés, que si, en voulant l'imposer à la nation malgré elle, ils

n'agiraient pas eux-mêmes contre leurs propres intentions,

puisqu'au lieu d'assurer la paix intérieure de la France, ils y

semeraient de nouveaux germes de discorde.

On connaissait ici les proclamations de Louis XVIII; et déjà la

nature de ces proclamations détruit toutes les espérances que

pourrait donner le langage du duc de Wellington. On peut juger par

l'esprit qui respire dans ces actes récemment publiés, que le

ministère royal actuel ou n'a pas voulu, ou n'a pas pu empêcher ce

que la nation Française pouvait attendre de ce gouvernement.

Au reste, messieurs, vous devez vous borner à tout entendre; vous

devez établir que la France elle-même ne désire que ce qui peut

être le plus utile dans l'intérêt général, et que si elle veut tout

autre système que le rétablissement des Bourbons, c'est qu'il n'en

est point qui lui présente autant d'inconvéniens et aussi peu

d'avantages.

«Vous devez, messieurs, bien répéter au duc de Wellington et au

prince Blucher, que si le gouvernement Français insiste avec

chaleur sur un armistice, c'est qu'il y voit la possibilité de

s'entendre sur des points à l'égard desquels les opinions

paraissent les plus divisées; c'est que les communications et les

rapports qui s'établiront entre leurs quartiers généraux et nous,

les mettront en état de bien apprécier le véritable esprit de la

France. Nous pensons particulièrement que le noble caractère du duc

de Wellington et la sagesse des souverains alliés ne pourront les

porter à vouloir forcer la nation Française à se soumettre à un

gouvernement que repousse le voeu bien réel de la grande majorité de

la population.»

Ce langage, si remarquable par sa modération, fut corroboré par la

lettre _ostensible_ ci-après, que le duc d'Otrante crut devoir adresser

à chacun des généraux en chef des armées assiégeantes.

Milord (ou prince),

Indépendamment du cours des nos négociations, je me fais un devoir

d'écrire personnellement à votre seigneurie, au sujet d'un

armistice dont le refus, je l'avoue, me semble inexplicable. Nos

plénipotentiaires sont au quartier général depuis le 28 juin, et

nous sommes encore sans une réponse positive.

La paix existe déjà, puisque la guerre n'a plus d'objet: nos droits

à l'indépendance, l'engagement pris par les souverains de la

respecter, n'en subsisteraient pas moins après la prise de Paris.

Il serait donc inhumain, il serait donc atroce de livrer des

batailles sanglantes, qui ne changeraient en rien les questions qui

sont à décider.

Je dois parler franchement à votre seigneurie; notre état de

possession, notre état légal _qui a la double sanction du peuple et

des chambres, est celui d'un gouvernement, où le petit-fils de

l'Empereur d'Autriche est le chef de l'état. Nous ne pourrions

songer à changer cet état des choses, que dans le cas où la nation

aurait acquis la certitude que les puissances révoquent leurs

promesses et que leurs voeux communs s'opposent à la conservation de

notre gouvernement actuel_.

Ainsi, quoi de plus juste, que de conclure un armistice? Y a-t-il

un autre moyen de laisser aux puissances le tems de s'expliquer, et

à la France le tems de connaître le voeu des puissances?

Il n'échappera point à votre seigneurie que déjà une grande

puissance trouve, dans notre état de possession, un droit personnel

d'intérêt pour ses propres intérêts dans nos affaires intérieures.

Aussi long-tems que cet état ne sera pas changé, il en résulte une

obligation de plus pour les deux chambres de ne pouvoir consentir

aujourd'hui à aucune mesure capable d'altérer notre possession.

La marche la plus naturelle à suivre, n'est-elle pas celle qu'on

vient d'adopter sur nos frontières de l'Est? On ne s'est pas borné

à un armistice entre le général Budna et le maréchal Suchet; il a

été stipulé que nous rentrerions dans nos limites du traité de

Paris, parce qu'en effet la guerre doit être regardée comme

terminée, par le seul fait de l'abdication de Napoléon.

Le feld-maréchal Frimont, de son côté, a consenti à l'armistice,

pour venir, a-t-il dit, par des arrangemens préliminaires,

au-devant de ceux qui pourraient avoir lieu entre les alliés. Nous

ne savons même pas si l'Angleterre et la Prusse ont changé de

volonté au sujet de notre indépendance; car la marche des armées ne

peut pas être un indice certain de la volonté des cabinets. La

volonté de deux puissances ne pourrait même pas nous suffire; c'est

leur accord que nous avons besoin de connaître. Voudriez-vous

devancer cet accord? Voudriez-vous y mettre obstacle, et faire

naître une nouvelle tempête politique, d'un état de choses qui est

si voisin de la paix?

Je ne crains pas, moi, d'aller au-devant de toutes les objections.

On s'imagine peut-être que l'occupation de Paris par deux des

armées alliées, seconderait les vues que vous pouvez avoir de

rétablir Louis XVIII sur le trône. Mais comment l'augmentation des

maux de la guerre qu'on ne pourrait plus qu'attribuer à ce motif,

serait-elle un moyen de réconciliation?

Je dois déclarer à votre seigneurie que toute tentative détournée

pour nous imposer un gouvernement, avant que les puissances se

soient expliquées, forcerait aussitôt les chambres à des mesures

qui ne laisseraient, dans aucun cas, la possibilité d'aucun

rapprochement. L'intérêt même du Roi est que tout reste en suspens;

la force peut le replacer sur le trône, mais elle ne l'y

maintiendra pas. Ce n'est ni par la force, ni par des surprises, ni

par les voeux d'un parti, que la volonté nationale pourrait être

ramenée à changer son gouvernement. C'est même en vain que, dans le

moment actuel, on vous offrirait des conditions pour nous rendre un

nouveau gouvernement plus supportable. Il n'y a point de condition

à examiner, tant que la nécessité de plier sous le joug, de

renoncer à notre indépendance, ne nous sera pas démontrée. Or,

milord, cette nécessité ne peut pas même être soupçonnée, avant que

les puissances soient d'accord. Aucun de leurs engagemens n'a été

révoqué; notre indépendance est sous leur garde; c'est nous qui

entrons dans leurs vues et dans le sens de leurs déclarations; ce

sont les armées assiégeantes qui s'en écartent.

D'après ces mêmes déclarations (et il n'y en eut jamais de plus

solennelles), tout emploi de la force, en faveur du Roi, par ces

mêmes armées, sur la partie de notre territoire où elles seules

dominent, sera regardé par la France comme l'aveu du dessein formel

de nous imposer un gouvernement malgré notre volonté. Il nous est

permis de demander à votre seigneurie, si elle-même a reçu un tel

pouvoir. D'ailleurs, ce n'est pas la force qui pacifie: une

résistance morale repousse le dernier gouvernement qu'on avait fait

adopter au Roi; plus on userait envers la nation de violence, plus

on rendrait cette résistance invincible. L'intention des généraux

des armées assiégeantes ne peut être de compromettre leur propre

gouvernement, et de révoquer par le fait la loi que les puissances

se sont imposées à elles-mêmes.

Milord, la question est toute dans ce peu de mots.

Napoléon a abdiqué comme le désiraient les puissances, la paix est

donc rétablie; on ne devrait pas même mettre en question quel est

le prince qui recueillera le fruit de cette abdication.

Notre état de possession serait-il changé par la force? Les

puissances n'atteindraient plus leur but, outre qu'elles

violeraient leurs promesses, promesses faîtes à la face du monde

entier. Le changement viendrait-il de la volonté nationale? Alors,

il faudrait, pour que cette volonté fût dans le cas de se

prononcer, que les puissances eussent d'abord fait connaître leur

refus formel de laisser subsister notre gouvernement actuel. Un

armistice est donc indispensable.

Voici, milord, des considérations dont il est impossible de ne pas

sentir toute la force. Dans Paris même, si l'issue d'une bataille

vous en livrait les portes, je tiendrais encore à votre seigneurie

ce même langage; c'est celui que tient toute la France: on aurait

fait couler sans motifs des flots de sang; les prétentions qui en

seraient la cause, en seraient-elles plus assurées ou moins

odieuses?

J'espère avoir bientôt avec votre seigneurie des rapprochemens qui

nous conduiront les uns et les autres à l'oeuvre de la paix, par des

moyens plus conformes à la raison et à la justice. L'armistice nous

permettra de traiter dans Paris; et il nous sera facile de nous

entendre sur le grand principe que le repos de la France est une

condition inséparable du repos de l'Europe. Ce n'est qu'en voyant

de près la nation et l'armée, que vous pourrez juger à quoi tient

le repos et la stabilité de notre avenir.

«Je prie, etc. etc.»

Quoique le duc d'Otrante, dans cette lettre, eût plaidé la cause de

Napoléon II et feint d'ignorer les dispositions des alliés, il était

néanmoins devenu très-facile de s'apercevoir qu'il regardait la question

comme irrévocablement décidée en faveur des Bourbons. Leur nom, qu'il

avait long-tems évité de prononcer, se retrouvait sans cesse sur ses

lèvres; mais toujours le même, toujours enclin par caractère et par

système à se ménager plusieurs cordes à son arc, il paraissait pencher

tour-à-tour pour _la branche cadette, ou pour la branche régnante_;

tantôt la première lui semblait offrir, de préférence et au plus haut

degré toutes les garanties que la nation pouvait désirer; tantôt il

insinuait qu'il serait possible qu'on se rapprochât du Roi, s'il

consentait à éconduire quelques hommes dangereux et à faire à la France

de nouvelles concessions.

Ce changement, trop subit pour être inaperçu, appela plus que jamais sur

sa conduite les regards investigateurs et les reproches des antagonistes

des Bourbons.

On l'accusa d'encourager, par l'impunité, les écrivains et les

journalistes qui prêchaient ouvertement le l'appel de l'ancienne

dynastie, de protéger le parti royaliste, et d'avoir rendu la liberté à

l'un de ses agens les plus dévoués, le baron de Vitrolles.

On lui imputa d'avoir des conférences nocturnes avec le même M. de

Vitrolles et plusieurs royalistes éminens, et d'envoyer journellement, à

l'insu de ses collègues, des émissaires du Roi, à M. de Talleyrand, au

duc de Wellington.

Deux députés (M. Durbach et le général Solignac) se rendirent chez lui,

et lui déclarèrent qu'ils étaient instruits de ses manoeuvres, que son

ambition l'aveuglait, qu'il ne pourrait jamais exister aucun pacte entre

Louis XVIII et le meurtrier de son frère, et que la France tôt ou tard

serait vengée de sa trahison.

Un ancien ministre d'état (M. Defermont), lui reprocha, à bout portant,

de trafiquer ténébreusement du sang et de la liberté des Français.

D'autres inculpations non moins graves, non moins virulentes, lui furent

adressées par M. Carnot, par le général Grenier. «S'il nous trahit, dit

ce dernier, je lui brûlerai la cervelle.»

Le duc d'Otrante, habitué à braver les tempêtes politiques, repoussait

froidement ces imputations. Il rappelait à ses accusateurs les gages

multipliés qu'il avait donnés à la révolution. Il offrait sa tête en

garantie de sa fidélité. Ses protestations, ses sermens et l'assurance

imperturbable avec laquelle il répondait, si on le laissait faire, du

salut et de l'indépendance de la nation, parvinrent à conjurer l'orage;

mais il était trop pénétrant pour s'abuser sur sa position: il dut

sentir qu'il était perdu s'il ne se hâtait point d'en finir, et tout

porte à croire qu'il ne dédaigna _aucun moyen_ pour arriver promptement

à un résultat décisif[79].

Cependant Blucher, à qui l'on n'opposait qu'un simulacre de défense,

avait passé la Seine sur le pont du Pecq, conservé par les soins d'un

journaliste nommé Martainville, et paraissait vouloir se répandre avec

ses troupes sur la partie sud-ouest de Paris[80]. Nos généraux, témoins

de cette marche aventureuse, jugèrent unanimement que les Prussiens

s'étaient compromis. Ils sommèrent le prince d'Eckmuhl de les attaquer;

il fallut bien s'y résoudre.

L'armée entière, généraux, officiers, soldats, était toujours animée

d'un dévouement que rien n'avait pu rebuter. Fière de la confiance que

lui avait témoignée les représentans de la nation, elle avait répondu à

leur appel par une adresse[81] pleine de feu et de patriotisme; elle

avait juré entre leurs mains de mourir pour la défense de l'honneur et

de l'indépendance nationale: elle était impatiente de tenir ses sermens.

Le général Excelmans fut dirigé sur les traces des Prussiens avec six

mille hommes; un corps de quinze mille hommes d'infanterie, sous le

commandement du général Vichery, devait le suivre par le pont de Sèvres

et lier ses mouvemens avec six mille fantassins du 1er corps et dix

mille chevaux d'élite, qui devaient déboucher par le pont de Neuilly.

Mais au moment d'exécuter ces dispositions dont le succès eût

indubitablement entraîné la perte de l'armée prussienne, le prince

d'Eckmuhl, par des motifs que j'ignore, donna contre-ordre. Le général

Excelmans soutint seul le combat. Il attaqua l'ennemi en avant de

Versailles, le précipita dans une embuscade, le tailla en pièces et lui

enleva ses armes, ses bagages, ses chevaux. Les généraux Strulz, Piré,

Barthe, Vincent, les colonels Briqueville, Faudoas, Saint-Amant,

Chaillou, Simonnet, Schmid, Paolini, et leurs braves régimens, firent

des prodiges de valeur, et furent intrépidement secondés par les

citoyens des communes voisines, qui avaient devancé en tirailleurs sur

le champ de bataille l'arrivée de nos troupes, et qui, pendant l'action,

se montrèrent dignes de combattre à leurs côtés.

Cette victoire combla d'espérance et de joie les patriotes Parisiens.

Elle leur inspira la noble envie d'imiter le bel exemple qui venait de

leur être donné. Mais quand on sut qu'une bataille générale avait été

unanimement demandée et convenue, et que, sans les ordres contraires,

les ennemis, surpris et coupés, auraient été anéantis, on passa de

l'ivresse au découragement, et l'on cria de toutes parts à l'infamie, à

la trahison.

Excelmans et ses braves, non soutenus, furent obligés de rétrograder.

Les Prussiens s'avancèrent; les Anglais se mirent en mouvement pour les

appuyer; ils se réunirent, et vinrent camper en commun sur les hauteurs

de Meudon.

La commission se hâta d'informer les commissaires de la position

critique de Paris, et les invita, puisque le duc de Wellington les

renvoyait sans cesse de Caïphe à Pilate, de chercher à voir le prince

Blucher. Ils répondirent, qu'ils n'avaient jamais pu communiquer avec ce

maréchal, et qu'ils ne pouvaient point, sans risquer de produire une

rupture, établir de conférence avec lui que par l'intermédiaire de lord

Wellington.

Ils joignirent à leur dépêche une nouvelle lettre par laquelle le lord

annonçait que le prince Blucher continuait à lui témoigner la plus

grande répugnance de conclure un armistice, etc. etc.

Le gouvernement ne douta plus de la mauvaise volonté du général Anglais.

Le comte Carnot dit qu'il fallait s'adresser définitivement à la brutale

franchise de Blucher, plutôt que de vivre dans l'incertitude où

laissaient les politesses de Wellington.

Le duc de Vicence pensa de même, que le seul moyen d'en finir, était de

brusquer une proposition à l'insu des Anglais. Il fit remarquer à la

commission que le maréchal Blucher ne montrait sans doute autant de

répugnance à conclure un armistice, que parce qu'il ne voulait

probablement point négocier sous la direction et l'influence de

Wellington, au quartier général duquel il paraissait éviter de se

rendre; qu'il serait peut-être plus traitable, quand on s'adresserait

directement à lui; qu'en suivant cette marche, on aurait d'ailleurs

l'avantage de déplacer les négociations de l'endroit où se trouvaient

les Bourbons, et de pouvoir éviter plus facilement la question politique

sur laquelle Wellington semblait beaucoup plus prononcé que Blucher.

La commission, déférant à ces observations, adopta l'avis de M. Carnot;

et le prince d'Eckmuhl fut chargé d'adresser au maréchal Blucher des

propositions directes et fondées principalement sur l'armistice conclu

avec les chefs des forces autrichiennes.

Le prince répondit sur-le-champ:

Si le maréchal Frimont s'est cru autorisé à conclure un armistice,

ce n'est point pour nous un motif d'en faire autant. Nous

poursuivrons notre victoire; Dieu nous en a donné les moyens et la

volonté.

«Voyez ce que vous avez à faire. Ne précipitez pas de nouveau une

ville dans le malheur; car vous savez ce que le soldat irrité se

permettrait, si votre capitale était prise d'assaut. Voudriez-vous

attirer sur votre tête les malédictions de Paris comme celles de

Hambourg?

«_Nous voulons pénétrer à Paris, pour y mettre les honnêtes gens à

l'abri du pillage qui les menace de la part de la populace_[82]. Ce

n'est qu'à Paris que l'on peut conclure un armistice assuré.»

Cette lettre révolta la commission; mais quelle que fût sa juste

indignation, il n'y avait plus de milieu à garder: _on avait refusé de

prendre l'ennemi en flagrant délit; on avait laissé échapper l'occasion

de la victoire; il fallait soutenir un siége ou capituler_.

La commission, sentant toute l'importance du parti qu'elle allait

adopter, voulut s'entourer des lumières, des conseils et de la

responsabilité des hommes les plus expérimentés. Elle fit appeler les

immortels défenseurs de Gênes et de Toulouse, le vainqueur de Dantzick,

les généraux Gazan, Duverney, Evain, le maréchal de camp du génie de

Ponton, qui s'était signalé au siége de Hambourg; et enfin les présidens

et les bureaux des deux chambres.

Le comte Carnot, qui avait été visiter, conjointement avec le général

Grenier, nos positions et celles de l'ennemi, fit à l'assemblée un

rapport sur la situation de Paris. Il exposa que les fortifications

élevées sur la rive droite de la Seine paraissaient suffisantes pour

mettre Paris de ce côté à l'abri de toute insulte; mais que la rive

gauche se trouvait entièrement à découvert, et offrait un vaste champ

aux entreprises de l'ennemi; que les généraux Anglais et Prussiens

avaient porté _impunément_, sur ce point vulnérable, la majeure partie

de leurs armées; qu'ils paraissaient disposés à tenter une attaque de

vive force; que s'ils échouaient une première fois, ils pourraient

revenir à la charge une seconde et renouveler leurs tentatives, jusqu'à

ce qu'ils soient parvenus à se rendre maîtres de la capitale; qu'ils

auraient sans cesse à nous opposer des troupes fraîches, tandis que les

nôtres, forcées d'être constamment sur leurs gardes, seraient bientôt

excédées de fatigues; que l'arrivage des subsistances devenait

difficile, et qu'un corps de soixante mille Bavarois paraissait devoir

achever, sous peu de jours, le blocus entre la Seine et la Marne; que

les ennemis, déjà maîtres des hauteurs de Meudon et des meilleures

positions environnantes, pourraient s'y retrancher, nous fermer la

retraite, et réduire Paris et l'armée à se rendre à discrétion.

Le président de la commission, après avoir appelé l'attention des

membres de l'assemblée sur ces graves considérations, les invita à

émettre leur opinion.

Il lui fut observé, qu'il paraissait nécessaire de faire connaître

préalablement l'état actuel des négociations.

La commission ne s'y refusa point, mais cette communication ayant amené

des discussions sur les Bourbons, la commission rappela qu'on devait se

renfermer dans la question militaire, et qu'il ne s'agissait purement et

simplement que de décider s'il était convenable et possible de défendre

Paris.

Le prince d'Essling, interpellé, dit que cette ville serait imprenable

si les habitans voulaient en faire une seconde Sarragosse; mais qu'il

n'y avait point assez d'harmonie dans les volontés pour songer à une

résistance soutenue, et que le parti le plus sage était d'obtenir à tout

prix une suspension d'armes. Le duc de Dantzick déclara qu'il ne croyait

pas impossible de prolonger la défense, en activant rapidement les

travaux commencés dans la plaine de Mont-Rouge. Le duc de Dalmatie

soutint que la rive gauche de la Seine n'était point tenable; qu'il

était même très-hasardeux, depuis l'occupation d'Aubervilliers, de tenir

sur la rive droite; que si la ligne du canal qui joint Saint-Denis à la

Villette venait à être forcée, l'ennemi pourrait entrer pêle-mêle avec

nos troupes par la barrière Saint-Denis. Quelques membres, partageant

l'opinion du duc de Dantzick, demandèrent qu'on recueillît, avant de

prononcer, des renseignemens positifs sur la possibilité de mettre la

rive gauche en état de défense. Enfin, après quelques débats, il fut

décidé que l'assemblée n'était point compétente pour statuer sur une

semblable question, et qu'elle serait soumise à l'examen et à la

décision d'un conseil de guerre, que le prince d'Eckmuhl convoquerait

pour la nuit suivante.

L'occupation de Paris, par les étrangers, était l'objet des voeux

impatiens des royalistes et des hommes vendus ou dévoués par calcul, par

ambition ou par crainte, au parti des Bourbons. Persuadés qu'elle

déciderait en 1815, comme en 1814, du sort de la France, ils n'avaient

épargné d'avance aucune démarche, aucune promesse, aucune insinuation

menaçante, pour que la reddition de cette ville mît le comble à leurs

voeux et à leur triomphe.

Le duc d'Otrante, soit qu'il fût d'accord avec les royalistes, soit

qu'il regardât comme nécessaire à sa sûreté personnelle la prompte

capitulation de Paris, soit enfin qu'il voulût se faire, un jour, un

mérite d'avoir ramené la France, sans effusion de sang, sous l'empire de

son souverain légitime; le duc d'Otrante, dis-je, parut attacher

particulièrement un grand prix à ce que la défense de Paris ne fût point

prolongée. «Tout est sur le point de s'arranger, disait-il aux membres

les plus influens des chambres et de l'armée; gardons-nous bien de

sacrifier une existence assurée à un avenir incertain. Les alliés sont

d'accord: nous aurons _un_ Bourbon; mais il faudra qu'il se soumette aux

conditions que la nation lui imposera. La chambre sera conservée; les

généraux resteront à la tête de l'armée; tout ira bien. Ne vaut-il pas

mieux se soumettre, que de s'exposer à être partagés ou livrés pieds et

mains liés aux Bourbons? Une résistance prolongée n'aurait d'autre

résultat que de retarder notre chute. Elle nous ôterait le prix d'une

soumission volontaire, et autoriserait les Bourbons à être implacables».

Se montrait-on peu disposé à partager sa confiance et ses sentimens, il

imposait silence aux récalcitrans avec toutes les formes du plus vif

intérêt: «Votre résistance, leur répondait-il, m'étonne et m'afflige:

voulez-vous donc passer pour un boute-feu et vous faire exiler?

laissez-nous faire, je vous en conjure; je vous garantis l'avenir»... Un

pressentiment intérieur avertissait que cet avenir serait bien éloigné

de répondre à l'attente de M. Fouché; mais sa vie politique, ses grands

talens, ses liaisons avec les ministres étrangers, les égards que lui

avaient témoignés, en 1814, l'Empereur Alexandre et le roi de Prusse,

donnaient à ses paroles, à ses promesses, un tel poids, un tel

ascendant, qu'on finissait par faire violence à sa raison et par

s'abandonner, en murmurant contre soi, à la confiance et à l'espoir.

Le conseil de guerre s'assembla dans la nuit du 1er au 2 juillet au

quartier général de la Villette, sous la présidence du prince d'Eckmuhl.

On eut soin (il paraît) d'en éloigner quelques généraux suspects, et de

ne point omettre d'y appeler les officiers dont les principes, la

modération ou la faiblesse étaient connus. On y admit tous les maréchaux

présens dans la capitale; et ceux qui naguère avaient refusé de

combattre, ne refusèrent pas de venir capituler.

La commission, pour éviter toute discussion politique, avait posé des

questions sur lesquelles les membres du conseil devaient se borner à

délibérer; mais cette précaution (on le sent bien) ne les empêcha point

de se livrer à l'examen familier des considérations morales et

politiques qui pouvaient influer sur la défense ou la reddition de la

place assiégée. Le maréchal Soult plaida la cause de Louis XVIII, et fut

vivement secondé par d'autres maréchaux et plusieurs généraux qui,

entrés au conseil avec les couleurs nationales, en seraient volontiers

sortis avec la cocarde blanche. Il n'est point possible de rappeler les

opinions émises, tour-à-tour ou confusément, par les cinquante personnes

appelées à prendre part à cette grande et importante délibération. Leurs

discours, ou plutôt leurs conversations roulèrent alternativement sur

Paris et sur les Bourbons. «On assure,» disaient les partisans de Louis

XVIII et de la capitulation, «que Paris, couvert au dehors, par une

armée de quatre-vingt mille hommes, et défendu à l'intérieur par les

fédérés, les tirailleurs, la garde nationale et une innombrable

population, pourra résister, au moins pendant vingt jours, aux efforts

des alliés; on nous assure que l'immensité de son développement rendra

facile l'arrivage des subsistances. Nous admettrons que cela soit

possible; mais quel sera en définitif le but de cette résistance? de

donner à l'empereur Alexandre et à l'empereur d'Autriche, le tems

d'arriver... Les alliés (nous le savons parfaitement) promettent de nous

laisser la faculté de choisir notre souverain; mais tiendront-ils leurs

promesses? quelles conditions y mettront-ils? Déjà Wellington et Blucher

ont annoncé qu'ils exigeraient des garanties, des places fortes, si l'on

rejetait Louis XVIII. N'est-ce pas déclarer formellement, que les alliés

veulent conserver le trône de ce souverain? Rallions-nous donc

volontairement, puisque nous le pouvons encore, autour de sa personne;

ses ministres l'ont égaré, mais ses intentions ont toujours été pures:

il connaît les fautes qu'il a commises; il s'empressera de les réparer,

et de nous donner les institutions qui sont encore nécessaires pour

consolider sur des bases inébranlables les droits et les libertés

publiques.»--«Ces raisonnemens peuvent être justes, répliquaient leurs

adversaires, mais l'expérience, qui vaut mieux que des raisonnemens,

nous a prouvé qu'il ne fallait point s'en rapporter à de vaines

promesses. L'espoir que vous avez conçu repose sur des conjectures ou

sur les paroles des agens des Bourbons. Avant de nous remettre entre les

mains du Roi, il faut qu'il nous fasse connaître les garanties qu'il

nous assure. Si elles nous conviennent, alors nous délibérerons; mais si

nous ouvrons nos portes sans conditions et avant l'arrivée d'Alexandre,

Wellington et les Bourbons se joueront de leurs promesses et nous feront

subir impitoyablement la loi du vainqueur. Pourquoi d'ailleurs

désespérerions-nous du salut de la France? Une bataille perdue doit-elle

donc décider du sort d'une grande nation? n'avons nous pas encore à

opposer d'immenses ressources à l'ennemi? Les fédérés, la garde

nationale, tous les véritables Français ont-ils refusé de verser leur

sang pour sauver la gloire, l'honneur et l'indépendance de la patrie?

Tandis que nous combattrons sous les murs de la capitale, on organisera,

dans les départemens, la levée en masse des patriotes; et l'ennemi,

quand il verra que nous sommes déterminés à défendre notre indépendance,

la respectera, plutôt que de s'exposer, pour des intérêts qui ne sont

point les siens, à une guerre patriotique et nationale. Il faut donc

refuser de nous rendre et nous mettre en mesure, par une défense

rigoureuse, de donner la loi au lieu de la recevoir.»--«Vous soutenez,

leur répondait-on, que nous pourrons faire lever en masse les fédérés et

les patriotes. Mais comment les armerez-vous? nous n'avons point de

fusils. Une levée en masse s'organise-t-elle d'ailleurs subitement?

Avant que vous puissiez disposer d'un bataillon, Paris aura, sous ses

faibles remparts, soixante mille Bavarois, et cent quarante mille

Autrichiens de plus à combattre. Que ferez-vous alors? Il faudra bien

finir par vous rendre; et le sang que vous aurez versé, sera perdu sans

retour et sans utilité. Mais celui que nous aurons fait répandre à

l'ennemi, ne retombera-t-il pas sur nos têtes? ne voudra-t-on pas nous

faire expier, par une honteuse capitulation, notre folle et cruelle

résistance? Si les alliés dans le moment actuel se croient assez forts

pour vous refuser une suspension d'armes, que feront-ils, lorsqu'ils

auront, sur notre territoire, leurs douze cents mille soldats? Le

démembrement de la France, le pillage et la dévastation de la capitale

seront peut-être le fruit de la défense téméraire que vous nous

proposez.»

Ces considérations, généralement senties, furent unanimement approuvées.

On reconnut que le parti le plus convenable était indubitablement de ne

point exposer la capitale aux conséquences et aux dangers d'un siége ou

d'une prise d'assaut. On reconnut aussi, du moins implicitement, que le

retour des Bourbons étant inévitable, il valait mieux les rappeler

volontairement sous de bonnes conditions, que de laisser aux alliés le

soin de les rétablir. Mais on ne crut pas devoir s'expliquer sur ce

point délicat; et l'on se renferma dans la solution laconique des

questions proposées par la commission.

_Questions posées par la commission du gouvernement au Conseil de

Guerre, assemblé à la Villette le 1er juillet 1815._

1ère. Quel est l'état des retranchemens élevés pour la défense de

Paris?--_Réponse._ L'état des retranchemens et de leur armement sur

la rive droite de la Seine, quoique incomplet, est en général assez

satisfaisant. Sur la rive gauche, les retranchemens peuvent être

considérés comme nuls.

2e. L'armée pourrait-elle couvrir et défendre Paris?--_Rép._ Elle

le pourrait; mais non pas indéfiniment. Elle ne doit pas s'exposer

à manquer de vivres et de retraite.

3e. Si l'armée était attaquée sur tous les points, pourrait-elle

empêcher l'ennemi de pénétrer dans Paris, d'un côté ou d'un

autre?--_Rép._ Il est difficile que l'armée soit attaquée sur tous

les points à la fois; mais si cela arrivait, il y aurait peu

d'espoir de résistance.

4e. En cas de revers, le général en chef pourrait-il réserver ou

recueillir assez de moyens pour s'opposer à l'entrée de vive

force?--_Rép._ Aucun général ne peut répondre des suites d'une

bataille.

5e. Existe-t-il des munitions suffisantes pour plusieurs

combats?--_Rép._ Oui.

6e. Enfin, peut-on répondre du sort de la capitale, et pour combien

de tems?--_Rép._ Il n'y a aucune garantie à cet égard.

Le maréchal ministre de la Guerre, (Signé) Le prince d'ECKMUHL.

Les Cent Jours (2/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 18 / 49 题