10 heures du soir.

Monsieur le baron Bignon,

Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous

écrire hier 25, au sujet de l'intention où est l'Empereur de se

rendre avec ses frères aux États-Unis de l'Amérique.

Nous venons enfin de recevoir nos passeports pour nous rendre au

quartier général des souverains alliés, qui doit se trouver à

Heidelberg ou à Manheim. Le prince de Schoenburgh, aide-de-camp du

maréchal Blucher nous accompagne. La route de Metz est celle que

nous allons suivre. Notre départ aura lieu dans une heure.

Le maréchal Blucher nous a fait déclarer par le prince de

Schoenburgh et le comte de Noslitz plus spécialement chargé de ses

pouvoirs, que la France ne serait en aucune manière, gênée dans le

choix de son gouvernement; mais dans l'armistice qu'il proposait,

_il demandait, pour sûreté de son armée, les places de Metz, de

Thionville, de Mezières, de Maubeuge, de Sarrelouis et autres_. Il

part du principe qu'il doit être nanti contre les efforts que

pourrait tenter le parti qu'il suppose à l'Empereur. Nous avons

combattu, par des raisons victorieuses, toute cette argumentation,

sans pouvoir parvenir à gagner du terrain; vous sentez, Monsieur,

qu'il nous était impossible d'accéder à de pareilles demandes.

Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour obtenir

l'armistice à des conditions modérées, et il nous a été impossible

d'arriver à une conclusion, parce que, dit le prince, il n'est pas

autorisé à en faire une, et que d'immenses avantages peuvent seuls

l'y décider, aussi long-tems que le but principal n'est pas

atteint.

Nous avons offert une suspension d'armes au moins pour quinze

jours; le refus a été aussi positif et par les mêmes motifs. Le

comte de Noslitz a offert, au nom du prince Blucher, de recevoir à

son quartier général, _et à celui du duc de Wellington, des

commissaires que vous leur enverrez, et qui seraient exclusivement

occupés des négociations nécessaires pour arrêter la marche des

armées et empêcher l'effusion du sang_. Il est urgent que ces

commissaires partent demain même, et qu'ils prennent la route de

Noyon, où des ordres seront donnés par le maréchal Blucher pour les

recevoir. Noyon va devenir son quartier général. Ils ne peuvent

trop redire que l'Empereur n'a pas un grand parti en France, qu'il

a profité des fautes des Bourbons, plutôt que des dispositions

existantes en sa faveur, et qu'il ne pourrait fixer l'attention

nationale qu'autant que les alliés manqueraient à leur déclaration.

Nous avons l'espérance de voir prendre un cours heureux à nos

négociations, dont nous ne nous dissimulons point cependant les

difficultés; le seul moyen d'empêcher que des événemens de guerre

ne les fasse échouer, est de parvenir absolument à une trêve de

quelques jours. Le choix des négociateurs pourra y influer; et nous

le répétons, il n'y a pas un moment à perdre pour les diriger sur

les armées Anglaise et Prussienne.

Les deux aides-de-camp du prince Blucher ont déclaré itérativement

que les alliés ne tenaient en aucune manière au rétablissement des

Bourbons; mais il nous est démontré qu'ils tendent à se rapprocher

le plus possible de Paris; et ils pourraient alors user de

prétextes et changer de langage.

Tout cela ne doit que presser davantage les mesures pour les

réorganisations de l'armée, et surtout pour la défense de Paris:

objet qui paraît les occuper essentiellement.

Des conversations que nous avons eues avec les deux aides-de-camp,

il résulte en définitif (et nous avons le regret de le répéter),

qu'une des grandes difficultés sera la personne de l'Empereur. Ils

pensent que les puissances exigeront des garanties et des

précautions, afin qu'il ne puisse jamais reparaître sur la scène du

monde. Ils prétendent que leurs peuples mêmes demandent sûreté

contre ses entreprises. _Il est de notre devoir d'observer que son

évasion, avant l'issue des négociations, serait regardée comme une

mauvaise foi de notre part; et pourrait compromettre

essentiellement le salut de la France._ Nous avons d'ailleurs

l'espérance que cette affaire pourra se terminer aussi à la

satisfaction de l'Empereur, puisqu'ils ont fait peu d'objections à

son séjour et à celui de ses frères en Angleterre; ce qu'ils ont

paru préférer au projet de retraite en Amérique.

_Il n'a été question dans aucune conversation, du prince impérial_,

nous ne devions pas aborder cette question, à laquelle ils ne se

sont pas livrés.

(Signé) H. SÉBASTIANI; le comte DE PONTÉCOULANT; LA FAYETTE;

d'ARGENSON; le comte DE LA FORÊT; BENJAMIN CONSTANT.

La commission, aussitôt cette dépêche reçue, chargea messieurs

Andréossy, de Valence, Flaugergues, Boissy-d'Anglas et Labesnadière, de

se rendre, en qualité de commissaires, au quartier-général des armées

alliées pour demander une suspension d'armes et négocier un armistice.

Le duc d'Otrante, toujours empressé de s'ouvrir des correspondances

ostensibles à la faveur desquelles il pût, au besoin, entretenir des

intelligences secrètes, persuada au gouvernement qu'il serait convenable

de préparer l'accès aux commissaires, par une démarche préalable; et il

adressa, en conséquence, au duc de Wellington, une lettre de

félicitation, dans laquelle il le supplia, avec une pompeuse bassesse,

d'accorder à la France son suffrage et sa protection.

On remit aux commissaires copies des premières instructions, et on y

ajouta celles que voici:

_Instructions pour Messieurs les Commissaires chargés de traiter d'un

armistice._

Paris, le 27 Juin 1815.

Les premières ouvertures faites à nos plénipotentiaires sur les

conditions au prix desquelles le commandant en chef de l'une des

armées ennemies consentirait à un armistice, sont de nature à

effrayer sur celles que pourraient aussi demander les commandans

des armées des autres puissances, et à rendre fort problématique la

possibilité d'un arrangement. Quelque fâcheuse que soit en ce

moment notre position militaire, il est des sacrifices auxquels

l'intérêt national ne nous permet pas de souscrire.

Il est évident que le motif sur lequel le prince Blucher fonde la

demande qu'il a faite de six de nos places de guerre que l'on

nomme, et de quelques autres que l'on ne nomme pas, que ce motif,

_la sûreté de son armée_, est une de ces allégations mises en avant

par la force, pour porter aussi loin qu'il est possible le bénéfice

des succès d'un moment. Cette allégation est des plus faciles à

réfuter, puisqu'il est pour ainsi dire dérisoire de demander des

gages pour la sûreté d'une armée déjà maîtresse d'une assez grande

partie de notre territoire, et qui marche presque seule, sans

obstacles, au coeur de la France. Il est encore une autre

déclaration, faite de la part du prince Blucher, et celle-ci est

plus inquiétante: c'est que pour prendre sur lui de conclure un

armistice auquel il n'est pas autorisé, il ne peut y être décidé

que par d'immenses avantages. Il y a, dans cette déclaration, une

franchise d'exigence qui présente beaucoup de difficultés pour un

accommodement. Cependant, quoique la commission du gouvernement

soit bien éloignée de vouloir favoriser les cessions qu'on exige,

elle ne se retrancherait pas dans un refus absolu d'entrer en

discussion sur un arrangement dont les conditions ne dépasseraient

pas les bornes tracées par le véritable intérêt public.

Si, pour arriver à un résultat, il fallait se résoudre à la cession

d'une place, il est bien entendu que cette cession ne devrait avoir

lieu, qu'autant qu'elle garantirait un armistice qui se

prolongerait jusqu'à la conclusion de la paix. On se dispense

d'ajouter que la remise de cette place ne devrait s'effectuer

qu'après la ratification de l'armistice par les gouvernemens

respectifs.

L'un des points qui réclame tout le zèle de messieurs les

commissaires, est la fixation de la ligne où devra s'arrêter

l'occupation du territoire Français par les armées ennemies.

Il serait d'une grande importance d'obtenir la ligne de la Somme;

ce qui replacerait les troupes étrangères à près de trente lieues

de Paris. Messieurs les commissaires devront fortement insister,

pour les tenir au moins à cette distance.

Si l'ennemi était plus exigeant encore, et qu'enfin on fût condamné

à plus de condescendance, il faudrait que la ligne qui serait

tracée entre la Somme et l'Oise, ne le laissât point approcher de

Paris à plus de vingt lieues. On pourrait prendre la ligne qui

sépare le département de la Somme du département de l'Oise, en

détachant de celui-ci la partie septentrionale du département de

l'Aisne, et de là une ligne droite à travers le département des

Ardennes, qui irait joindre la Meuse auprès de Mézières.

Au reste, sur cette fixation de la ligne de l'armistice, on ne peut

que s'en rapporter à l'habileté de messieurs les commissaires, pour

tâcher d'obtenir l'arrangement le plus favorable.

Leur mission étant commune aux armées anglaises et prussiennes, il

n'est pas besoin de les avertir qu'il est indispensable que

l'armistice soit commun aux deux armées.

Il serait bien important aussi de pouvoir faire entrer dans

l'armistice, comme l'une de ses clauses, qu'il s'étendrait à toutes

les autres armées ennemies, en prenant pour base le _statu quo_ de

la situation des armées respectives, au moment où la nouvelle de

l'armistice y arriverait. Si cette stipulation est rejetée, sous le

prétexte que les commandans des armées anglaises et prussiennes

n'ont pas le droit de prendre des arrangemens au nom des commandans

des armées des autres puissances, on pourrait du moins convenir que

ceux-ci seront invités à y accéder, d'après la base ci-dessus

énoncée.

Comme les négociations mêmes de l'armistice, par la nature des

conditions déjà mises en avant et qui doivent être le sujet de

débats plus sérieux, entraîneront inévitablement quelques lenteurs,

c'est une précaution rigoureusement nécessaire, d'obtenir que, pour

traiter de l'armistice, tous les mouvemens soient arrêtés pendant

quelques jours, ou au moins pendant quarante-huit heures.

Il est une disposition de prévoyance, que messieurs les

commissaires ne doivent pas négliger; c'est de stipuler que les

armées ennemies ne lèveraient point de contributions

extraordinaires.

Quoique l'objet particulier de leur mission soit la conclusion d'un

armistice, comme il est difficile que dans leurs communications

avec le duc de Wellington et le prince Blucher, messieurs les

commissaires n'aient point à entendre, de la part de ces généraux,

ou des propositions, ou des insinuations, ou même de simples

conjectures sur les vues que pourraient admettre les souverains

alliés, à l'égard de la forme de gouvernement de la France,

messieurs les commissaires ne manqueront pas sans doute de

recueillir avec soin tout ce qui leur paraîtra pouvoir être de

quelque influence sur le parti définitif à prendre par le

gouvernement.

La copie qui leur est remise des instructions données à messieurs

les plénipotentiaires chargés de se rendre auprès des souverains

alliés, leur fera connaître quelles ont été, jusqu'à ce jour, les

bases sur lesquelles le gouvernement a désiré établir les

négociations. Il est possible que le cours des événemens le force

_à élargir ces bases_; mais messieurs les commissaires jugeront que

si une nécessité absolue oblige à donner les mains à des

arrangemens _d'une autre nature_, de manière que nous ne puissions

sauver, _dans toute sa plénitude, le principe de notre

indépendance_, c'est un devoir sacré de tâcher d'échapper à la plus

grande partie des inconvéniens attachés au malheur seul de sa

modification.

On remet aussi à messieurs les commissaires copie de la lettre que

messieurs les plénipotentiaires ont écrite de Laon, et datée d'hier

26. Les résolutions[75] qui ont été prises aujourd'hui par le

gouvernement, leur fournissent des moyens de répondre à toutes les

objections qu'on pourrait leur faire sur le danger et la

possibilité du retour de l'Empereur Napoléon.

Pour que le langage de messieurs les commissaires soit parfaitement

d'accord avec tout ce qui a été fait par la commission du

gouvernement, on leur remet encore ci-jointe copie des lettres qui

ont été écrites à lord Castlereagh et au duc de Wellington,

relativement au prochain départ de Napoléon et de ses frères.

Sur les questions relatives à la forme du gouvernement de la

France, provisoirement, messieurs les commissaires se borneront à

entendre les ouvertures qui leur seront faites; et ils auront soin

d'en rendre compte, afin que, d'après la nature de leurs rapports,

le gouvernement puisse prendre la détermination que prescrirait le

salut de la patrie.

On voit, d'après ce document, que la commission, pressentant déjà

l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, était disposée à

entrer en pourparlers avec les alliés sur le choix d'un autre souverain.

Liée par son mandat, elle n'aurait jamais consenti volontairement à

transiger avec les Bourbons, mais elle n'aurait point eu de répugnance

(je le conjecture du moins) à laisser placer la couronne sur la tête du

roi de Saxe ou du duc d'Orléans.

Le parti de ce dernier prince, recruté par M. Fouché, s'était renforcé

d'un grand nombre de députés et de généraux. «Les qualités du duc, les

souvenirs de Jemmappes et de quelques autres victoires sous la

république, auxquelles il n'avait pas été étranger; la possibilité de

faire un traité qui concilierait tous les intérêts; ce nom de Bourbon

qui aurait pu servir au-dehors, sans qu'on le prononçât au-dedans: tous

ces motifs et d'autres encore, offraient, dans ce choix, une perspective

de repos et de sécurité à ceux mêmes qui ne pouvaient y voir le présage

du bonheur.»

Le roi de Saxe n'avait d'autre titre aux suffrages de la France, que la

fidélité héroïque qu'il lui avait conservée en 1814. Mais l'empire,

après lui, aurait pu retourner à Napoléon II; et comme avec de

l'expérience, de la sagesse et des vertus, un prince peut régner

indistinctement sur tous les peuples et les rendre heureux, on se serait

résigné à passer sous les lois d'un monarque étranger, jusqu'au jour où

sa mort aurait replacé le sceptre dans les mains de son légitime

possesseur.

La déférence que la commission se préparait à montrer pour la volonté

des puissances alliées, n'était point l'effet de sa propre faiblesse.

Elle lui avait été commandée par les rapports alarmans que le maréchal

Grouchy lui adressait chaque jour sur l'abattement et la défection de

l'armée.

Les soldats, il est vrai, découragés par l'abdication de l'Empereur et

les bruits du retour des Bourbons, paraissaient irrésolus: «Nos

blessures, disaient-ils, ne seront plus que des titres de proscription».

Les généraux eux-mêmes, rendus timides par l'incertitude de l'avenir, ne

se prononçaient plus qu'avec circonspection; mais tous, généraux et

soldats, portaient, au fond du coeur, les mêmes sentimens; et leur

hésitation, leur tiédeur, étaient l'ouvrage de leur chef, qui, manquant

en France comme sur les bords de la Dyle, de résolution et de force

d'âme, ne prenait point la peine de cacher qu'il regardait la cause

nationale comme perdue, et qu'il n'attendait qu'une occasion favorable

pour apaiser les Bourbons et leurs alliés, par une prompte et entière

soumission.

La commission cependant, éclairée par des lettres particulières, conçut

des soupçons sur la véracité des rapports du maréchal. Elle donna la

mission au général Corbineau, de lui rendre compte de l'état de l'armée.

Instruite de la vérité, elle ne craignit plus d'être forcée de recevoir

humblement la loi du vainqueur; et voulant empêcher le maréchal Grouchy,

dont les intentions avaient cessé d'être un mystère, de compromettre

l'indépendance nationale par une transaction irréfléchie, elle lui fit

défendre de négocier aucun armistice, d'entamer aucune négociation, et

lui ordonna de ramener son armée à Paris.

Le prince d'Eckmuhl, dont l'absence de fermeté s'était manifestée si

pitoyablement dans la retraite de Moscow, ne put résister à ce nouveau

choc; l'exemple du maréchal Grouchy l'entraîna; et persuadé, comme lui,

qu'il fallait se hâter de se soumettre, il déclara au gouvernement qu'il

n'y avait pas un moment à perdre pour rappeler les Bourbons, et lui

proposa d'envoyer offrir au Roi: 1.° d'entrer à Paris sans garde

étrangère; 2.° de prendre la cocarde tricolore; 3.° de garantir les

propriétés et les personnes quelles qu'aient été leurs fonctions,

places, votes et opinions; 4.° de maintenir les deux chambres; 5.°

d'assurer aux fonctionnaires la conservation de leurs places, et à

l'armée la conservation de ses grades, pensions, honneurs, prérogatives;

6.° de maintenir la légion d'honneur, et son institution, comme premier

ordre de l'état.

La commission, _trop clairvoyante_ pour se laisser amorcer par cette

proposition, s'empressa de la rejeter; et, fidèle au système de ne rien

dissimuler aux deux chambres, elle en instruisit les membres principaux,

en leur répétant que quel que soit l'événement, «elle ne leur

proposerait jamais rien de pusillanime ni de contraire à ses devoirs, et

qu'elle défendrait jusqu'à la dernière extrémité l'indépendance de la

nation, l'inviolabilité des chambres et la liberté et la sûreté des

citoyens.»

Les représentans répondirent à cette déclaration, en mettant Paris en

état de siége, et en _votant une adresse à l'armée_[76].

Braves soldats (portait cette adresse), un grand revers a dû vous

étonner, mais non vous abattre. La patrie a besoin de votre

constance et de votre courage. Elle vous a confié le dépôt de la

gloire nationale, et vous répondrez à son appel.

«Des plénipotentiaires ont été envoyés aux puissances alliées... le

succès des négociations dépend de vous. Serrez-vous autour du

drapeau tricolor, consacré par la gloire et le voeu national. Vous

nous verrez, s'il le faut, dans vos rangs, et nous prouverons au

monde que vingt-cinq années de sacrifices et de gloire ne seront

jamais effacées, et qu'un peuple qui veut être libre, ne perd

jamais sa liberté.

L'attitude de la chambre et du gouvernement ne rassura point le prince

d'Eckmuhl. Il revint à la charge, et écrivit, dans la nuit du 29, au

président de la commission, qu'il avait vaincu ses préjugés et ses

idées, et qu'il reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de

salut, que de conclure un armistice et de proclamer sur-le-champ Louis

XVIII.»

Le président lui répondit:

Je suis persuadé comme vous, M. le maréchal, qu'il n'y a rien de

mieux à faire que de traiter promptement d'un armistice; mais il

faut savoir ce que veut l'ennemi; une conduite mal calculée

produirait trois maux: 1.° d'avoir reconnu Louis XVIII avant tout

engagement de sa part; 2.° de n'en être pas moins forcé de recevoir

l'ennemi dans Paris; 3.° de n'obtenir aucune condition de Louis

XVIII.

Je prends sur moi de vous autoriser à envoyer aux avant-postes de

l'ennemi, et de conclure un armistice, en faisant tous les

sacrifices qui seront compatibles avec nos devoirs et notre

dignité. Il vaudrait mieux céder des places fortes que de sacrifier

Paris.

Le duc d'Otrante ayant mis cette lettre sous les yeux de la commission,

elle pensa que la réponse de son président _jugeait implicitement la

question du rappel de Louis XVIII_, et laissait trop de latitude au

prince d'Eckmuhl. Elle lui fit écrire sur-le-champ une lettre

supplémentaire, portant:

Il est inutile de vous dire, M. le maréchal, que votre armistice

doit être purement militaire, et qu'il ne doit contenir aucune

question politique. Il serait convenable que cette demande

d'armistice fût portée par un général de ligne et un maréchal de

camp de la garde nationale.

Ainsi, dans l'espace des vingt-quatre heures qui précédèrent et

suivirent le départ de l'Empereur, la commission eut à repousser et

repoussa les instigations plus ou moins coupables du ministre de la

guerre, du général en chef de l'armée et du président du

gouvernement[77].

Cependant l'armée, de pas en pas, était arrivée aux portes de Paris.

Le maréchal Grouchy, mécontent et déconcerté, donna sa démission, pour

cause de santé.

Le prince d'Eckmuhl qui, par un air de bonne foi et des protestations

multipliées de dévouement et de fidélité, avait reconquis, grâce au duc

d'Otrante, la confiance de la majorité des membres de la commission, fut

investi du commandement en chef de l'armée.

Le 30 juin, un message prévint les chambres que les ennemis étaient en

vue de la capitale; que l'armée, réorganisée, occupait une ligne de

défense qui protégeait Paris; qu'elle était animée du meilleur esprit,

et que son dévouement égalait sa valeur.

Des députations des deux chambres partirent aussitôt pour porter aux

défenseurs de la patrie l'expression des principes, des sentimens et des

espérances de la représentation nationale. Leur langage patriotique,

leur écharpe tricolore, le nom de NAPOLÉON II qu'ils eurent soin de

prononcer, électrisèrent le soldat et achevèrent de lui rendre cette

confiance en soi-même et cette résolution de mourir ou de vaincre,

présages infaillibles de la victoire.

Le moment était propice pour marcher au combat. Le prince d'Eckmuhl

sollicita la paix.

Un armistice venait d'être conclu entre le duc d'Albuféra et le maréchal

de Frimont, commandant les forces Autrichiennes. Il en instruisit le duc

de Wellington et lui demanda de faire cesser les hostilités, _jusqu'à la

décision du congrès_.

Si je me présente sur le champ de bataille avec l'idée de vos

talens, ajouta-t-il, j'y porterai la conviction d'y combattre pour

la plus sainte des causes, celle de la défense et de l'indépendance

de ma patrie; et quel qu'en soit le résultat, je mériterai, milord,

votre estime.»

Que si, au lieu de parler ce langage plus digne d'un homme à moitié

vaincu que d'un général français habitué à vaincre, un autre chef

autrement inspiré eût déclaré, avec une noble fermeté, qu'il était prêt,

si l'on ne cessait point d'injustes agressions, à donner à ses

quatre-vingt mille braves le signal de la mort ou de la victoire,

l'ennemi aurait indubitablement renoncé à poursuivre une guerre devenue

sans objet, sans utilité et sans gloire. Mais le duc de Wellington,

instruit fidèlement de l'état véritable des choses, savait que le prince

d'Eckmuhl, satisfait d'avoir vaincu ses préjugés et ses idées,

paraissait plus disposé à neutraliser le courage de ses troupes, qu'à le

mettre à l'épreuve; et Wellington refusa la suspension d'armes proposée.

Il entrait dans la politique des princes armés pour la légitimité, de

nous contraindre à recevoir, _chapeau bas_, Louis XVIII; et dès lors, il

était conséquent que les généraux alliés éludassent de transiger,

puisque les sentimens du président de la commission et du général de

l'armée française leur garantissaient qu'ils pourraient attendre, sans

avoir de risques à courir, que les circonstances ou la trahison nous

forçassent de subir la loi de la nécessité.

Wellington avait repoussé la proposition du maréchal Davoust, sous le

prétexte frivole que l'Empereur avait repris le commandement de l'armée.

On conçoit facilement que la commission n'avait point omis d'instruire

sur-le-champ les commissaires, du départ de Napoléon et des

circonstances qui l'avaient précédé. Mais jusqu'alors, elle n'avait

reçu, de leur part, aucune communication. Leur correspondance entravée à

dessein par les alliés, l'avait en outre été par nos avant-postes qui,

regardant les parlementaires comme des artisans de trahison, leur

avaient fermé le passage à coups de fusil. La commission résolut donc de

se procurer à tout prix de leurs nouvelles; et sur la présentation du

duc d'Otrante, elle leur expédia M. de Tromeling. Elle n'ignorait point

que cet officier émigré, Vendéen et détenu long-tems au Temple, comme

compagnon de sir Sidney Smith et du capitaine Wright, méritait peu la

confiance des patriotes. Mais les agens à deux fins de M. Fouché

parvenaient seuls à se faire ouvrir les lignes ennemies; et il fallait,

malgré soi s'en servir.

M. Tromeling partit. Au lieu de remettre ses dépêches aux commissaires,

il craignit qu'elles ne lui fussent enlevées par l'ennemi, et il les

déchira. La commission pensa qu'il s'était plutôt trompé d'adresse; mais

elle excusa volontiers cette erreur, pour ne s'occuper que des nouvelles

qu'il lui avait rapportées.

Nos commissaires arrivés le 28 au quartier général anglais, s'étaient

empressés de solliciter une suspension d'armes.

Lord Wellington leur annonça qu'il désirait se concerter à cet égard

avec le prince Blucher; et le 29 juin, à onze heures et demie du soir,

il leur transmit cette réponse.

Au quartier général du prince Blucher, ce 25 juin 1815, onze heures

et demie de la nuit.

Messieurs,

J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'ayant consulté le maréchal

prince Blucher sur votre proposition pour un armistice, S. A. est

convenue avec moi que, dans les circonstances actuelles, aucun

armistice ne peut se faire, tant que Napoléon Bonaparte est à Paris

et en _liberté_; et que les opérations sont en tel état qu'il ne

peut pas les arrêter.

J'ai l'honneur, etc.

Les Cent Jours (2/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 16 / 49 题