TRÈS-SECRÈTES.

Les deux frégates sont destinées à porter celui qui naguères était notre

Empereur, aux États-Unis d'Amérique.

Il s'embarquera sur _la Saale_, avec telles personnes de sa suite qu'il

désignera. Les autres seront embarquées sur _la Méduse_.

Les bagages seront répartis sur les deux frégates, ainsi qu'il

l'ordonnera.

Si, soit avant le départ, soit dans la traversée, _la Méduse_ était

reconnue beaucoup meilleure marcheuse que _la Saale_, il s'embarquera

sur _la Méduse_, et les capitaines Philibert et Poncé changeraient de

commandement.

Le plus grand secret doit être gardé sur l'embarquement qui doit se

faire par les soins du préfet maritime, ainsi que sur la personne à

bord.

Napoléon voyage _incognito_, et il fera connaître lui-même le titre et

le nom sous lesquels il veut être appelé.

Aussitôt après son embarquement, toute communication doit cesser avec la

terre.

Les commandans des frégates, les officiers et les équipages, trouveront

dans leurs coeurs qu'ils doivent traiter sa personne avec tous les égards

et le respect dus à sa situation et à la couronne qu'il a portée.

À bord, les plus grands honneurs lui seront rendus, à moins qu'il ne s'y

refuse. Il disposera de l'intérieur des frégates pour ses logemens,

selon sa plus grande commodité, sans nuire aux moyens de leur défense.

Sa table et son service personnel auront lieu, comme il l'ordonnera.

On disposera, et le préfet en a reçu l'ordre, tout ce qui peut

contribuer aux commodités de son voyage, sans regarder à la dépense.

Il sera envoyé à bord, par le préfet, autant d'approvisionnemens pour

lui et sa suite, que le comporte le secret impénétrable à observer sur

son séjour et son embarquement à bord.

Napoléon étant embarqué, les frégates devront appareiller dans les

vingt-quatre heures au plus tard, si les vents le permettent, et si les

croisières ennemies ne s'opposent pas au départ.

On ne resterait vingt-quatre heures en rade, après l'embarquement de

Napoléon, qu'autant qu'il le désirerait, car il est important de partir

le plus tôt possible.

Les frégates se porteront le plus rapidement possible aux États-Unis

d'Amérique, et elles débarqueront Napoléon et sa suite, soit à

Philadelphie, soit à Boston, soit dans tel autre port des États-Unis

qu'il serait plus prompt et plus facile d'atteindre.

Il est défendu aux commandans des deux frégates, de s'engager dans les

rades dont leur sortie deviendrait lente et difficile. Elles ne sont

autorisées à le faire, que dans le cas où cela serait nécessaire pour le

salut du bâtiment.

On évitera tous les bâtimens de guerre qu'on pourrait rencontrer; si

l'on est obligé de combattre des forces supérieures, la frégate sur

laquelle ne sera pas embarqué Napoléon se sacrifiera pour retenir

l'ennemi, et pour donner à celle sur laquelle il se trouvera le moyen de

s'échapper.

Je n'ai pas besoin de rappeler que les chambres et le gouvernement ont

mis la personne de Napoléon sous la sauve-garde de la loyauté Française.

Une fois arrivé aux États-Unis, le débarquement devra se faire avec

toute la célérité possible et sous quelque prétexte que ce soit, à moins

que les frégates n'en soient empêchées par des forces supérieures; elles

ne pourront y rester plus de vingt-quatre heures, et elles devront

immédiatement faire leur retour en France.

Les lois et réglemens sur la police des vaisseaux à la mer et sur la

subordination militaire des personnes embarquées comme passagers à

l'égard des commandans de ces bâtimens, seront observées dans toute leur

rigueur.

Je recommande aux sentimens que les capitaines ont de leurs devoirs,

ainsi qu'à leur délicatesse, tous les objets qui pourraient n'être pas

prévus par ces présentes.

Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai dit précédemment, que la personne

de Napoléon est mise sous la sauve-garde de la loyauté du peuple

Français, et ce dépôt est confié spécialement, dans cette circonstance,

aux capitaines de la Saale et de la Méduse, et aux officiers et

équipages de ces deux bâtimens.

Tels sont les ordres que la commission du gouvernement m'a chargé de

transmettre aux capitaines Philibert et Poncé. (Signé) Le duc DECRÈS.

La commission, par un message du 29 juin, instruisit les deux chambres

que l'approche de l'ennemi et la crainte d'un mouvement à l'intérieur,

lui avaient imposé le devoir sacré de faire partir Napoléon.

La manière dont ce message était conçu, donnait à entendre que

l'Empereur avait montré de la résistance. M. de Lavalette interpella le

duc Decrès d'expliquer les faits; et l'on sut alors que l'Empereur

n'avait point hésité un seul instant à se dévouer au sort que lui

imposait son abdication, et que, s'il n'était point parti, c'est que la

commission avait jugé convenable de différer son départ jusqu'à

l'arrivée des sauf-conduits demandés.

L'Empereur avait d'abord manifesté l'intention de ne point s'arrêter en

route; arrivé à Rambouillet, il descendit de voiture et déclara qu'il

passerait la nuit au château. Il fit écrire, par le grand maréchal, à

l'administrateur du mobilier de la couronne, pour demander qu'on

dirigeât sur Rochefort, où ils seraient embarqués, les meubles et

couchages nécessaires pour garnir sept à huit appartemens de maîtres.

Précédemment, il avait réclamé la bibliothèque du Petit Trianon,

l'_Iconographie grecque_ de M. de Visconti, et un exemplaire du bel

ouvrage de l'Institut d'Égypte. La faculté d'associer les plus graves

pensées aux idées les plus simples, les occupations les plus vastes aux

soins les plus minutieux, était un des traits distinctifs du caractère

de Napoléon.

À la pointe du jour il reçut un courrier de M. de ****; il lut ses

dépêches, et dit au général Beker, en élevant au ciel des regards

contristés: «C'est fini! c'en est fait de la France! partons!»

Il fut accueilli, sur son passage, par les plus vifs témoignages

d'intérêt et de dévouement; mais rien ne put égaler les transports que

firent éclater à sa vue les troupes et les habitans de la ville de

Niort. Il recommanda au général Beker d'en instruire le gouvernement.

«Dites-lui, général, qu'il connaît mal l'esprit de la France, qu'il

s'est trop pressé de m'éloigner; que s'il avait accepté ma proposition,

les affaires auraient changé de face; que je pourrais encore, _au nom de

la nation_, exercer une grande influence dans la direction des affaires

politiques, en appuyant les négociations du gouvernement, par une armée

à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.»

Le général se mit en devoir de transmettre à la commission les paroles

de l'Empereur. Au moment où il terminait sa dépêche, on apprit qu'une

forte canonnade avait été entendue le 30. L'Empereur fit sur-le-champ

ajouter le _post-scriptum_ suivant, que le général écrivit sous sa

dictée: «Nous espérons que l'ennemi vous donnera le tems de couvrir

Paris et de voir l'issue des négociations. Si, dans cette situation, la

croisière anglaise arrête le départ de l'Empereur, vous pourrez disposer

de lui comme soldat.»

L'Empereur continua sa route, et son voyage de Niort à Rochefort

n'offrant aucun incident remarquable, je me résous, quoique à regret, à

perdre un moment de vue cette auguste victime, pour revenir au

gouvernement qui lui avait succédé.

Le gouvernement, pénétré de l'importance de sa mission, n'avait point

cessé, depuis sa création, d'employer tous ses efforts à justifier la

confiance des chambres. Sa politique tout à découvert, se renfermait

dans ce peu de mots: _Point de guerre, point de Bourbons_; et il était

doublement résolu à faire aux alliés toutes les concessions nécessaires

pour obtenir une paix conforme au voeu national, ou à leur opposer une

résistance inflexible, s'ils voulaient attenter à l'indépendance de la

nation et lui donner un souverain qui ne fût pas de son choix.

Le duc d'Otrante, président de la commission, paraissait approuver, en

conseil et en public, les principes et les résolutions de ses collègues.

En particulier, c'était autre chose: dévoué en apparence à tous les

partis, il les flattait et les abusait tour-à-tour par de faux

épanchemens, de chimériques espérances. Il parlait de liberté aux

républicains, de gloire et de Napoléon II aux Bonapartistes, de

légitimité aux amis du Roi, de garanties et de paix générale aux

partisans du duc d'Orléans, et parvenait ainsi à se ménager de tous les

côtés, en cas de besoin, des appuis et des chances favorables[74]. Les

hommes familiers avec son allure, n'étaient point dupes de ses

artifices, et cherchaient à les dévoiler: mais sa conduite apparente

était tellement inattaquable, que l'on regardait leurs avertissemens

comme le fruit de préventions personnelles ou d'injustes soupçons.

On s'accordait d'ailleurs à reconnaître que le sort de la France

dépendait des négociations avec les étrangers; et l'on espérait que les

plénipotentiaires, et particulièrement MM. d'Argenson et Lafayette, dont

les principes étaient invariables, rendraient impossible toute espèce de

surprise et de trahison.

Ces plénipotentiaires avaient quitté Paris le 25 juin. Leurs

instructions étaient ainsi conçues:

_Instructions pour Messieurs les Plénipotentiaires de la commission du

Gouvernement, auprès des Puissances Alliées._

Paris, le 23 juin 1815.

L'objet de la mission de messieurs les plénipotentiaires chargés de

se rendre auprès des souverains alliés, n'a plus besoin d'être

développé. Il est dans leurs coeurs comme dans tous les coeurs

Français; il s'agit de sauver la patrie.

Le salut de la patrie est attaché à deux questions essentielles:

l'indépendance nationale et l'intégralité de notre territoire.

L'indépendance nationale ne peut être complète, qu'autant que les

principes constitutifs de l'organisation actuelle de la France,

soient à l'abri de toute atteinte étrangère. L'un des principes de

cette organisation est l'hérédité du trône dans la famille

impériale. L'Empereur ayant abdiqué, ses droits sont dévolus à son

fils. Les puissances ne peuvent porter la moindre atteinte à ce

principe d'hérédité établi par nos constitutions, sans violer notre

indépendance.

La déclaration du 13, et le traité du 25 mars, ont reçu une

importante modification par l'article interprétatif que le cabinet

Britannique a joint à la ratification de ce traité; article par

lequel ce cabinet annonce _qu'il n'entend point poursuivre la

guerre, dans l'intention d'imposer à la France un gouvernement

particulier_. Cette modification a été adoptée par les alliés; elle

a été consacrée par la lettre de lord Clancarty, du 6 mai, à la

rédaction de laquelle tous les autres plénipotentiaires ont donné

leur assentiment; elle a été consacrée par une note du prince de

Metternich, en date du 9, et enfin par la déclaration des

puissances, en date du 12 du même mois.

C'est ce grand principe reconnu par les puissances, que messieurs

les plénipotentiaires doivent surtout invoquer.

On ne peut se dissimuler qu'il est fort à craindre que les

puissances ne se croient plus liées aujourd'hui par les

déclarations qu'elles ont faites avant le commencement des

hostilités. Elles ne manqueront pas d'objecter, que si, avant la

guerre, elles ont établi une distinction entre la nation et

l'Empereur, cette distinction n'existe plus, lorsque la nation, en

réunissant toutes ses forces dans les mains de ce prince, a uni de

fait sa destinée à la sienne; que si, avant la guerre, elles

étaient sincères dans l'intention de ne point se mêler des affaires

intérieures de la France, elles sont forcées de s'en mêler

aujourd'hui, précisément pour prévenir tout retour semblable de

guerre et assurer le repos de l'avenir.

Il serait superflu d'indiquer à messieurs les plénipotentiaires les

réponses qui peuvent être faites à ces objections; ils en puiseront

la meilleure réfutation dans les sentimens de l'honneur national,

qui, après que la nation entière s'était ralliée à l'Empereur, a dû

combattre avec lui et pour lui, et qui ne pourrait s'en séparer

qu'autant qu'on acte tel que celui d'une abdication, viendrait

rompre les liens de la nation et de son souverain: il leur sera

facile de démontrer que, si ce devoir sacré de l'honneur a forcé la

nation Française à la guerre pour sa propre défense jointe à celle

du chef qu'on voulait lui enlever, l'abdication de ce chef replace

la nation dans l'état de paix avec toutes les puissances, puisque

c'était ce chef seul qu'elles voulaient renverser; que si la

déclaration faite par les puissances, de ne pas prétendre imposer à

la France un gouvernement particulier, était franche et sincère,

cette sincérité et cette franchise devraient se manifester

aujourd'hui par leur respect pour l'indépendance nationale lorsque

les circonstances nouvelles ont fait disparaître le seul grief dont

elles se crussent autorisées à se plaindre.

Il est une objection d'une nature plus grave, et que les puissances

pourraient mettre en avant, si elles sont déterminées à profiter de

tous les avantages que leur situation militaire semble leur offrir.

Cette objection serait celle qui tendrait à refuser de reconnaître

la commission du gouvernement, et les plénipotentiaires et les

actes de la représentation nationale, comme étant le résultat d'un

ordre de choses qui ne serait pas légal à leurs yeux, attendu

qu'elles ont constamment refusé de reconnaître le principe. Cette

objection, si elle était fortement articulée et que les puissances

ne voulussent point s'en désister, laisserait peu de jour à la

possibilité d'un accommodement. Cependant, messieurs les

plénipotentiaires ne négligeraient sans doute aucun effort pour

combattre de pareilles objections, et ils ne manqueraient point de

raisonnemens pour les combattre avec succès, surtout envers le

gouvernement Britannique, dont la dynastie actuelle ne règne qu'en

vertu des principes dont nous sommes à notre tour dans le cas

d'invoquer l'application.

Peut-être encore, sans méconnaître l'indépendance de la nation

Française, les souverains alliés s'attacheront à déclarer qu'il

n'est pas constant pour eux que le voeu de la nation soit bien le

voeu qui est exprimé par le gouvernement et même par les chambres;

qu'ainsi pour connaître le véritable voeu de la nation, elles

doivent commencer par rétablir tout ce qui existait avant le mois

de mars 1815, sauf à la nation à décider ensuite si elle doit

garder son ancien gouvernement ou s'en donner un nouveau.

La réponse à ces objections se trouverait encore dans celle que

faisait autrefois l'Angleterre elle-même, aux ennemis qui voulaient

lui disputer le droit de changer de gouvernement et de dynastie.

L'Angleterre répondait alors: que le fait seul de la possession du

pouvoir autorise les puissances étrangères à traiter avec celui qui

en est revêtu. Ainsi, dans le cas où les autorités actuellement

existantes en France ne seraient pas, comme elles le sont en effet,

entourées de la légalité la plus complète, le refus de traiter avec

elles ne pourrait être appuyé sur aucun raisonnement solide. Ce

serait déclarer que l'on veut essayer jusqu'où l'on pourrait porter

les prétentions de la force, et annoncer à la France qu'il n'y a

point de salut pour elle, que dans les ressources du désespoir.

Enfin, il est une chance moins fâcheuse que nous devons aussi

prévoir: c'est que les puissances, fidèles du moins en partie à

leur déclaration, n'insistent point absolument pour imposer à la

France la famille des Bourbons; mais qu'elles exigent d'un autre

côté l'exclusion du fils de l'Empereur Napoléon, sous prétexte

qu'une longue minorité pourrait donner lieu, ou à un dangereux

déploiement de vues ambitieuses de la part des principaux membres

de l'autorité en France, ou à des agitations intérieures dont le

contre-coup se ferait sentir au-dehors. Si la question en était

venue à ce point-là, messieurs les plénipotentiaires trouveraient

dans les principes de l'objection, le principe même de la réponse,

puisque la répartition du pouvoir entre les mains d'un conseil rend

ordinairement l'autorité plus faible, puisque la minorité du prince

est toujours pour un gouvernement une époque de mollesse et de

langueur. Ils la trouveraient surtout dans l'esprit actuel de la

nation Française, dans le besoin qu'elle a d'une longue paix, dans

l'effroi que doit lui inspirer l'idée de la continuation ou du

renouvellement de la guerre, dans les entraves qui seront mises par

des lois constitutionnelles aux passions des membres du

gouvernement. Quelle que soit d'ailleurs son organisation, ils

trouveront dans toutes ces circonstances, et dans mille autres

encore, des raisons très-valables à opposer à celles qu'on

alléguerait contre le maintien des principes de l'hérédité dans la

dynastie de l'Empereur Napoléon.

Le premier, et le plus solide gage que les alliés puissent donner à

la nation Française de leur intention de respecter son

indépendance, et de renoncer sans réserve à tout projet de la

soumettre de nouveau au gouvernement de la famille des Bourbons.

Les puissances alliées doivent maintenant être elles-mêmes bien

convaincues que le rétablissement de cette famille est incompatible

avec le repos général de la France, et par conséquent avec le repos

de l'Europe. Si, c'est comme elles l'annoncent, un ordre stable

qu'elles veulent rendre à la France et aux autres nations, le but

serait manqué entièrement. Le retour d'une famille étrangère à nos

moeurs, et toujours entourée d'hommes qui ont cessé d'être Français,

rallumerait une seconde fois au milieu de nous toutes les passions

et toutes les haines; et ce serait une illusion que d'espérer faire

sortir un ordre stable du sein de tant d'élémens de discordes et de

troubles. L'exclusion de la famille des Bourbons est ainsi une

condition absolue du maintien de la tranquillité générale; et c'est

dans l'intérêt commun de l'Europe, comme dans l'intérêt particulier

de la France, l'un des points auxquels doivent tenir le plus

fortement messieurs les plénipotentiaires.

La question de l'intégralité du territoire de la France, se lie

intimement à celle de son indépendance. Si la guerre déclarée par

les puissances alliées à l'Empereur Napoléon, n'était en effet

déclarée qu'à lui seul, l'intégralité de notre territoire n'est

point menacée. Il importe à l'équilibre général que la France

conserve au moins les limites que le traité de Paris lui a

assignées. Ce que les cabinets étrangers ont eux-mêmes regardé

comme convenable et nécessaire en 1814, ils ne peuvent pas le voir

d'un autre oeil en 1815. Quel prétexte pourrait aujourd'hui

justifier de la part des puissances le démembrement du territoire

Français? Tout est changé dans le système de l'Europe, tout au

profit de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche et de la

Prusse, tout au détriment de la France. La nation Française n'en

est point jalouse, mais elle ne veut être ni assujétie ni

démembrée.

Deux objets principaux seront ainsi le but des efforts de messieurs

les plénipotentiaires, le maintien de l'indépendance nationale, et

la conservation de l'intégralité du territoire Français.

Ces deux questions sont enchaînées l'une à l'autre et indépendantes

entre elles; on ne saurait les diviser, et admettre des

modifications sur l'une des deux, sans compromettre le salut de la

patrie.

Que s'il était fait, par les puissances étrangères, des

propositions qui puissent se concilier avec nos plus chers

intérêts, et qui nous fussent offertes comme dernier moyen de

salut, messieurs les plénipotentiaires, en s'abstenant d'émettre

une opinion prématurée, s'empresseront d'en _rendre compte et de

demander les ordres du gouvernement_.

Quelles que soient les dispositions des puissances étrangères, soit

qu'elles reconnaissent les deux principes qui sont indiqués à

messieurs les plénipotentiaires comme base de leur mission, soit

que les négociations amènent d'autres explications de nature à

entraîner quelques détails; il est très-important, dans l'une et

l'autre hypothèse, qu'un armistice général soit préalablement

établi: le premier soin de messieurs les plénipotentiaires devra

être, en conséquence, d'en faire la demande, et d'insister sur sa

prompte conclusion.

Il est un devoir sacré que ne peut pas oublier la nation Française;

_c'est de stipuler la sûreté et l'inviolabilité de l'Empereur

Napoléon hors de son territoire_; c'est une dette d'honneur que la

nation éprouve le besoin d'acquitter envers le prince, qui

long-tems la couvrit de gloire, et qui, dans ses malheurs, renonce

au trône pour qu'elle puisse être sauvée sans lui, puisqu'il paraît

qu'elle ne peut plus l'être avec lui.

Le choix du lieu où devra se retirer l'Empereur, pourra être un

sujet de discussion. Messieurs les plénipotentiaires en appelleront

à la générosité personnelle des souverains, pour obtenir la

fixation d'une résidence dont l'Empereur ait lieu d'être satisfait.

Indépendamment des considérations générales que messieurs les

plénipotentiaires auront à faire valoir envers tous les souverains

alliés indistinctement, ils jugeront d'eux-mêmes la diversité des

raisonnemens dont ils auront à faire usage séparément auprès des

divers cabinets.

Les intérêts de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie et de la

Prusse, n'étant pas les mêmes, c'est sous des points de vue

différens, qu'il conviendra de faire envisager à chacun de ces

cabinets les avantages que peut leur présenter respectivement le

nouvel ordre de choses qui vient de s'établir en France. Toutes les

puissances y trouveront la garantie de la conservation de ce

qu'elles possèdent, soit en territoire, soit en influence; avec ces

avantages généraux, quelques-unes doivent rencontrer encore des

avantages particuliers.

L'Autriche pourrait bien ne pas voir avec plaisir le rétablissement

sur le trône de France d'une branche de la dynastie des Bourbons,

tandis qu'une autre branche de la même maison remonte sur le trône

de Naples.

À cette circonstance, qui tient à la politique de cabinet, il se

peut que l'affection de famille vienne encore donner quelque appui;

il se peut que la tendresse de S. M. l'Empereur d'Autriche pour son

petit-fils, le porte à ne pas l'enlever aux grandes destinées qui

lui sont offertes. Il se peut que le cabinet autrichien aperçoive

dans ce lien de parenté, un moyen de fortifier sa cause de l'appui

de la nation Française, et qu'effrayé de l'agrandissement de la

Russie et de la Prusse, dont l'alliance lui pèse sans doute, il

saisisse l'occasion d'un rapprochement utile avec la France, pour

avoir en elle, au besoin, un puissant auxiliaire contre ces deux

gouvernemens.

D'autres raisons se présenteraient pour ramener vers nous le

cabinet de Pétersbourg. Les idées libérales que professe l'Empereur

de Russie, autorisent auprès de son ministère et auprès de ce

prince même, un langage que peu d'autres souverains seraient

capables d'entendre. Il est permis de croire aussi que ce monarque

ne porte personnellement qu'un bien faible intérêt à la famille des

Bourbons, dont la conduite en général ne lui a pas été agréable. Il

n'a pas eu beaucoup à se louer d'elle, lorsqu'il l'a vue professer

une reconnaissance presque exclusive pour le Prince régent

d'Angleterre. D'ailleurs le but de la Russie est atteint; tous ses

voeux de puissance et d'amour-propre sont également satisfaits.

Tranquille pour long-tems et vainqueur sans avoir combattu,

l'Empereur Alexandre peut rentrer avec orgueil dans ses états, et

jouir d'un succès qui ne lui aura pas coûté un seul homme. La

continuation de la guerre avec la France serait maintenant pour lui

une guerre sans objet. Elle serait contre tous les calculs d'une

bonne politique, contre les intérêts de ses peuples. Messieurs les

plénipotentiaires tireront parti de ces circonstances et de

beaucoup d'autres encore, pour tâcher de neutraliser une puissance

aussi redoutable que la Russie.

Celle des puissances continentales dont la France peut espérer le

moins de ménagemens, c'est la cour de Berlin; mais cette cour est

celle dont les forces viennent de souffrir le plus violent échec;

et pour peu que la Russie et l'Autriche se prêtent à entrer en

négociations, la Prusse sera bien contrainte d'y accéder. On ne

manquerait pas non plus, même avec cette cour, de raisons d'un

grand poids pour l'amener à des dispositions plus amicales, si elle

voulait s'écouter que ses intérêts véritables, et de tous les tems.

Messieurs les plénipotentiaires trouveront auprès des souverains

alliés les plénipotentiaires britanniques; ce sera peut-être avec

ces plénipotentiaires, que la négociation offrira le plus de

difficultés. La question, à l'égard des alliés, n'est presque point

une matière de discussion; avec cette puissance, tous les

raisonnemens, tous les principes sont pour nous; tout consiste à

savoir si la volonté ne sera pas indépendante de tous les

principes, de tous les raisonnemens.

Les détails auxquels on vient de se livrer n'étaient pas

nécessaires sans doute, et messieurs les plénipotentiaires auraient

trouvé eux-mêmes tout ce qui leur est indiqué ici. Mais ces

indications peuvent n'être pas sans utilité, attendu que leur effet

naturel sera de porter l'esprit de messieurs les plénipotentiaires

sur des considérations plus graves et sur des motifs plus puissans

dont ils sauront se servir à propos, dans le grand intérêt de

l'importante et difficile mission dont ils sont chargés.

Messieurs les plénipotentiaires trouvèrent dans les rapports faits

à l'Empereur par le duc de Vicence, les 12 avril et 7 juin

derniers, ainsi que dans les pièces justificatives qui accompagnent

ces rapports, toutes les données dont ils peuvent avoir besoin pour

bien apprécier notre situation à l'égard des puissances étrangères,

et pour régler leur conduite avec les ministres de ces diverses

puissances.

Le 26 juin, les plénipotentiaires eurent une première entrevue avec deux

officiers prussiens, délégués par le maréchal Blucher. Ils en rendirent

compte à la commission dans la personne de M. Bignon, chargé du

portefeuille des affaires étrangères, par la dépêche suivante:

Laon, le 26 juin 1815,

Les Cent Jours (2/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 15 / 49 题