Le duc d'Otrante répliqua que l'Empereur avait sans doute épargné ce
soin à la commission; que probablement il avait _filé_ aussitôt le
départ du général Beker et qu'il était déjà à haranguer les soldats, et
à les passer en revue.
Le général Beker se rendit garant que Napoléon attendrait son retour.
Le président de la commission fit observer alors que le rappel de
Napoléon serait à jamais destructif de tout espoir de conciliation; que
les ennemis, indignés de notre foi punique, ne voudraient plus nous
accorder ni trêve, ni quartier; que le caractère de Napoléon ne
promettait point d'avoir aucune confiance dans ses promesses; et que,
s'il parvenait à obtenir quelque succès, il voudrait remonter sur le
trône et s'ensevelir sous ses débris, plutôt que d'en descendre une
seconde fois, etc.
Ces observations réunirent tous les suffrages, et les membres de la
commission répondirent à l'Empereur, que leur devoir envers la patrie,
et les engagemens pris par les plénipotentiaires avec les puissances
étrangères, ne permettaient point d'accepter son offre. Ils chargèrent
M. Carnot de se rendre à la Malmaison pour éclairer l'Empereur sur sa
position, sur celle de la France, et le conjurer d'éviter les malheurs
qu'il paraissait vouloir appeler sur la France et sur lui.
La proposition de Napoléon fut bientôt connue de tout Paris; on commença
par publier qu'il avait voulu reprendre le commandement; on finit par
annoncer qu'il l'avait repris. Napoléon en effet, aussitôt le départ du
général Beker, fit seller ses chevaux de bataille; et pendant trois
heures, on crut qu'il allait se rendre à l'armée. Mais il ne songea
point à profiter lâchement de l'absence de son gardien pour s'évader.
Une telle pensée était au-dessous de l'homme qui venait d'attaquer et
d'envahir un royaume avec huit cents soldats.
Le général Beker revint à la Malmaison. L'Empereur se saisit de la
réponse de la commission, la parcourut rapidement, et s'écria: «J'en
étais sûr; ces gens-là n'ont point d'énergie; eh bien, général, puisque
c'est ainsi, partons, partons.» Il fit appeler M. de Flahaut et le
chargea d'aller à Paris, sur-le-champ, concerter son départ et son
embarquement avec les membres de la commission.
Le prince d'Eckmuhl se trouvait aux Tuileries, au moment où M. de
Flahaut s'y présenta. Il ne vit dans la mission de ce général qu'un
subterfuge de l'Empereur, pour différer son départ. «Votre Bonaparte,
lui dit-il avec le ton de la colère et du mépris, ne veut point partir,
mais il faudra bien qu'il nous débarrasse de lui; sa présence nous gêne,
nous importune; elle nuit aux succès de nos négociations. S'il espère
que nous le reprendrons, il se trompe; nous ne voulons plus de lui.
Dites-lui de ma part qu'il faut qu'il s'en aille, et que s'il ne part à
l'instant, je le ferai arrêter, _que je l'arrêterai moi-même_.» M. de
Flahaut, enflammé d'indignation, lui répondit: «Je n'aurais jamais pu
croire, M. le Maréchal, qu'un homme qui, il y a huit jours, était aux
genoux de Napoléon, pût tenir aujourd'hui un semblable langage. Je me
respecte trop, je respecte trop la personne et l'infortune de
l'Empereur, pour lui reporter vos paroles; allez-y vous-même, M. le
Maréchal; cela vous convient mieux qu'à moi.»--Le prince d'Eckmuhl,
irrité, lui rappela qu'il parlait au ministre de la guerre, au général
en chef de l'armée, et lui prescrivit de se rendre à Fontainebleau où il
recevrait ses ordres.--«Non, monsieur, reprit vivement le comte de
Flahaut, je n'irai point; je n'abandonnerai pas l'Empereur; je lui
garderai jusqu'au dernier moment la fidélité que tant d'autres lui ont
jurée.»--«Je vous ferai punir de votre désobéissance!»--«Vous n'en avez
plus le droit. Dès ce moment je donne ma démission. Je ne pourrais plus
servir sous vos ordres sans déshonorer mes épaulettes.»
Il sortit. L'Empereur à son retour s'aperçut qu'il avait l'âme blessée;
il le questionna, et parvint à lui faire avouer ce qui s'était passé.
Habitué, depuis son abdication, à ne s'étonner de rien et à tout
souffrir sans se plaindre, Napoléon ne parut ni surpris ni mécontent des
insultes de son ancien ministre. «Qu'il vienne, répondit-il froidement,
_je suis prêt, s'il le veut, à lui tendre la gorge_. Votre conduite, mon
cher Flahaut, ajouta-t-il, me touche; mais la patrie a besoin de vous:
restez à l'armée; et oubliez, comme moi, le prince d'Eckmuhl et ses
lâches menaces.»
L'histoire plus sévère ne les oubliera point. Le respect pour le malheur
fut toujours placé au premier rang des vertus militaires. Si le guerrier
qui outrage son ennemi désarmé perd l'estime des braves, quel sentiment
doit-il inspirer celui qui maudit, insulte et menace son ami, son
bienfaiteur, son prince malheureux?
L'Empereur versa, dans le sein de l'amitié fidèle, le chagrin que lui
causait le refus de ses services par la commission. «Ces gens-là, dit-il
à M. de Bassano, sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir et de
continuer à faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaçaient à
la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre; et ils me
sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil, à leur vanité. Ils
perdront tout». Après quelques momens de silence: «Mais pourquoi les
laisserai-je régner? j'ai abdiqué pour sauver la France, pour sauver le
trône de mon fils. Si ce trône doit être perdu, j'aime mieux le perdre
sur le champ de bataille qu'ici. Je n'ai rien de mieux à faire pour vous
tous, pour mon fils et pour moi, que de me jeter dans les bras de mes
soldats. Mon apparition électrisera l'armée, elle foudroyera les
étrangers. Ils sauront que je ne suis revenu sur le terrain que pour
leur marcher sur le corps, ou me faire tuer; et ils vous accorderont,
pour se délivrer de moi, tout ce que vous leur demanderez. Si, au
contraire, vous me laissez ici ronger mon épée, ils se moqueront de
vous, et vous serez forcés de recevoir Louis XVIII, _chapeau bas_. Il
faut en finir: si vos cinq Empereurs ne veulent pas de moi pour sauver
la France, je me passerai de leur consentement. Il me suffira de me
montrer, et Paris et l'armée me recevront une seconde fois en
libérateur.»--«Je le crois, Sire, répondit M. de Bassano, mais la
chambre se déclarera contre vous; peut-être même osera-t-elle vous
mettre hors la loi. D'un autre côté, Sire, si la fortune ne favorisait
pas vos efforts, si l'armée, après des prodiges de valeur, était
accablée par le nombre, que deviendrait la France? que deviendrait Votre
Majesté? L'ennemi serait autorisé à abuser de la victoire; et Votre
Majesté aurait peut-être à se reprocher d'avoir causé à jamais la perte
de la France.»--«Allons; je le vois bien, il faut toujours céder.»
L'Empereur resta quelques momens sans proférer une seule parole; et
reprit: «Vous avez raison; je ne dois pas prendre sur moi la
responsabilité d'un si grand événement. Je dois attendre que la voix du
peuple, des soldats et des chambres me rappelle. Mais comment Paris ne
me demande-t-il pas? on ne s'apperçoit donc point que les alliés ne vous
tiennent aucun compte de mon abdication?»--«Sire, il règne une telle
incertitude dans les esprits, qu'on ne peut parvenir à s'entendre. Si
l'on était bien convaincu que l'intention des alliés est de rétablir
Louis XVIII, on n'hésiterait peut-être point à se prononcer; mais on
espère qu'ils tiendront leurs promesses.»--«Cet infâme Fouché vous
trompe. La commission se laisse conduire par lui. Elle aura de grands
reproches à se faire. Il n'y a là que Caulincourt et Carnot qui vaillent
quelque chose; mais ils sont mal appareillés. Que peuvent-ils faire avec
un traître, deux niais[70], et deux chambres qui ne savent ce qu'elles
veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles, aux belles promesses des
étrangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au pot, et vous
donneront un prince de votre façon, n'est-ce pas? Vous vous abusez:
Alexandre, malgré ses grands sentimens, se laissera influencer par les
Anglais; il les craint; et l'Empereur d'Autriche fera, comme en 1814, ce
que les autres voudront.»
Cet entretien fut interrompu par l'arrivée des généraux P. et Chartran.
On les avait éconduits déjà deux fois; mais celle-ci ils déclarèrent
qu'ils ne s'en iraient point sans avoir parlé à l'Empereur. Leur but
était d'en exiger de l'argent. Le général Chartran, aussi funestement
inspiré que Labédoyère, lui dit qu'il s'était perdu pour le servir, que
les Bourbons allaient rentrer, qu'il serait fusillé s'il n'avait pas
d'argent pour se sauver, et qu'il lui en fallait. Napoléon leur fit
donner un millier d'écus à chacun, et ils se retirèrent. La princesse
Hortense, craignant que ces illustres Cosaques ne fissent un mauvais
parti à l'Empereur, voulait généreusement leur donner tout ce qu'ils
demanderaient. J'eus mille peines à la tranquilliser et à lui faire
comprendre qu'ils en voulaient plus à la bourse de Napoléon qu'à sa
personne.
Napoléon, après leur départ, me donna des ordres pour Paris. J'y
retournai. Au moment où j'entrais aux Tuileries, la commission venait
d'être instruite que l'ennemi, après avoir battu nos troupes, s'avançait
en toute hâte sur Paris. Cette nouvelle inquiétait le gouvernement; et
comme il n'avait en ce moment près de lui aucun officier d'ordonnance,
le duc de Vicence me pria de vouloir bien aller à la découverte. Je
partis. Arrivé à l'entrée du Bourget, je rencontrai le général Reille
avec son corps d'armée. Il m'apprit que l'ennemi le suivait, mais qu'on
n'avait rien à craindre pour la capitale. «Je ne sais ce qui s'y passe,
me dit-il, mais on vient de conduire devant moi à l'instant le frère de
M. de Talleyrand. Il était porteur d'un faux passe-port, sous le nom de
Petit. J'avais envie de le faire conduire à la commission du
gouvernement, mais il m'a déclaré qu'il était chargé par elle d'une
mission aussi importante que pressée; et comme à tout hasard un ennemi
de plus ne peut rien nous faire, j'ai mieux aimé le laisser passer que
de risquer de faire manquer sa mission par des retardemens inutiles». Je
me hâtai de revenir calmer les anxiétés du gouvernement.
Aussitôt que je pus disposer de ma liberté, je volai à la Malmaison.
Napoléon, qui me savait gré de ce postillonage continuel, daignait
toujours me recevoir sur-le-champ. Je lui rendis compte de tout ce qui
pouvait l'intéresser. Je n'omis point de lui apprendre que l'ennemi
était déjà maître d'une partie des environs de Paris, et qu'il était
important qu'il se tînt sur ses gardes. «Je ne le craindrai point
demain, me dit-il; j'ai promis à Decrès de partir, et je partirai cette
nuit. Je m'ennuie de moi, de Paris et de la France. Faites vos
préparatifs, et ne vous éloignez pas.»--Sire, lui répondis-je, quand je
promis hier à Votre Majesté de la suivre, je ne consultai que mon
dévouement; mais, lorsque j'ai fait part de cette résolution à ma mère,
elle m'a conjuré, au nom de ses cheveux blancs, de ne point
l'abandonner. Sire, elle est âgée de soixante-quatorze ans[71]; elle est
aveugle; mes frères ont été tués au champ d'honneur; elle n'a plus que
moi, moi seul au monde, pour la protéger; et j'avouerai à Votre Majesté
que je n'ai point eu la force de lui résister.»--«Vous avez bien fait,
me dit Napoléon; vous vous devez à votre mère; restez avec elle. Si, un
jour, vous êtes libre de vos actions, venez me trouver; je vous recevrai
toujours bien.»--«Votre Majesté, lui répliquai-je, est donc décidée à
partir.»--«Que voulez-vous que je fasse ici, maintenant?»--«Votre
Majesté a raison, mais...»--«Mais quoi? voudriez-vous que je
restasse?»--«Sire, j'avouerai à Votre Majesté que je ne la vois point
partir sans effroi.»--«Au fait, le chemin est difficile, mais un bon
vent et la fortune...»--«La fortune! ah! Sire, elle n'est plus pour
nous; d'ailleurs, où Votre Majesté ira-t-elle?»--«J'irai aux États-Unis.
L'on me donnera des terres ou j'en acheterai, et nous les cultiverons.
Je finirai par où l'homme a commencé: je vivrai du produit de mes champs
et de mes troupeaux.»--«C'est très-bien, Sire; mais croyez-vous que les
Anglais vous laisseront en paix cultiver vos champs?»--«Pourquoi non?
quel mal pourrai-je leur faire?»--«Quel mal, Sire! Votre Majesté
a-t-elle donc oublié qu'elle a fait trembler l'Angleterre? Tant que vous
vivrez, Sire, ou que vous serez libre, elle redoutera les effets de
votre haine et de votre génie. Vous étiez peut-être moins dangereux pour
elle sur le trône dégradé de Louis XVIII, que vous ne le seriez aux
États-Unis. Les Américains vous aiment et vous admirent; vous exerceriez
sur eux une grande influence, et vous les porteriez peut-être à des
entreprises fatales à l'Angleterre.»--«Quelles entreprises? les Anglais
savent bien que les Américains se feraient tous tuer pour la défense du
sol national mais qu'ils n'aiment point à faire la guerre hors de chez
eux. Ils ne sont pas encore arrivés au point d'inquiéter sérieusement
les Anglais; un jour, peut-être, ils seront les vengeurs des mers; mais
cette époque, que j'aurais pu rapprocher, est maintenant éloignée: les
Américains ne grandissent que lentement.»--«En admettant que les
Américains ne puissent, en ce moment, donner des inquiétudes sérieuses à
l'Angleterre, votre présence aux États-Unis lui fournirait du moins
l'occasion d'ameuter l'Europe contre eux. Les coalisés regarderont leur
ouvrage comme imparfait, tant que vous ne serez point en leur
possession, et ils forceront les Américains, sinon à vous livrer, du
moins à vous éloigner de leur territoire.»--«Hé bien! j'irai au Mexique.
J'y trouverai des patriotes, et je me mettrai à leur tête.»--«Votre
Majesté oublie qu'ils ont déjà des chefs; on fait les révolutions pour
soi et non pour les autres; et les chefs des indépendans se déferaient
de Votre Majesté ou la forceraient de chercher ailleurs...»--«Hé bien!
je les laisserai-là et j'irai à Carraccas; si je ne m'y trouve pas bien,
j'irai à Buénos-Ayres; j'irai dans la Californie; j'irai enfin de mer en
mer, jusqu'à ce que je trouve un asile contre la malfaisance et la
persécution des hommes.»--«En supposant que Votre Majesté parle
sérieusement, peut-elle raisonnablement se flatter d'échapper
continuellement aux embûches et aux flottes des Anglais.»--«Si je ne
puis leur échapper, ils me prendront: leur gouvernement ne vaut rien,
mais la nation est grande, noble et généreuse; ils me traiteront comme
je dois l'être. Au fond, que voudriez-vous que je fisse? voulez-vous que
je me laisse prendre ici comme un sot, par Wellington, et que je lui
donne le plaisir de me promener en triomphe comme le roi Jean dans les
rues de Londres? je n'ai qu'un parti à prendre, puisqu'on refuse mes
services, c'est de partir. Les destins feront le reste.»--«Il en est
encore un, Sire; et j'oserai vous le soumettre. Votre Majesté n'est
point faite pour se sauver.»--«Qu'appelez-vous, me dit Napoléon avec un
regard fier et courroucé, où voyez-vous que je me sauve?»--«Je supplie
Votre Majesté de ne point s'arrêter à cette expression.»--«Continuez,
continuez.»--«Je pense donc, Sire, que Votre Majesté ne doit pas quitter
ainsi la France, d'abord pour sa sûreté et ensuite pour sa gloire. Les
Anglais sont instruits que vous avez le dessein de passer aux
États-Unis, et déjà sans doute leurs croiseurs fourmillent sur nos
côtes. Ce n'est point tout; Votre Majesté connaît la haine et la
perfidie du duc d'Otrante; et qui peut répondre si des ordres secrets
n'ont point été donnés pour entraver votre départ, ou retarder la marche
des bâtimens, afin de vous faire capturer par les Anglais! Je regarde
donc comme impossible, que Votre Majesté puisse leur échapper, et si
elle leur échappe, qu'elle ne finisse tôt ou tard par tomber entre leurs
mains. Dans cette perplexité, il faut du moins chercher à succomber le
plus dignement possible.»--«Où voulez-vous en venir, me dit Napoléon
avec humeur, pensant que je voulais lui proposer le suicide: Je sais que
je pourrais me dire comme Annibal, délivrons-les de la terreur que mon
nom leur inspire; mais il faut laisser le suicide aux âmes mal trempées
et aux cerveaux malades. _Quelle que soit ma destinée, je n'avancerai
jamais ma fin dernière d'un seul moment_.»--«Ce n'est point cela que je
prétends, Sire; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, à sa place je
renoncerais à l'espoir chimérique de trouver un asile à l'étranger; et
je dirais aux chambres: «J'ai abdiqué pour désarmer nos ennemis,
j'apprends qu'ils ne sont point satisfaits: s'il leur faut encore ma
liberté ou ma vie, je la leur abandonne; je suis prêt à me remettre
entre leurs mains, heureux à ce prix de pouvoir sauver la France et mon
fils!» Qu'il serait beau, m'écriai-je, de voir Napoléon le Grand, après
avoir déposé cette couronne placée sur sa tête après vingt années de
victoires, venir s'offrir en sacrifice pour racheter l'indépendance de
la patrie.»--«Oui, oui, me dit Napoléon, ce dévouement serait fort beau;
mais une nation de trente millions d'âmes qui le souffrirait, serait à
jamais déshonorée. À qui me rendrai-je d'ailleurs: à Blucher, à
Wellington? ils n'ont pas le pouvoir nécessaire pour traiter avec moi à
de pareilles conditions. Ils commenceraient par me prendre, et feraient
ensuite de la France et de moi, ce qui leur passerait par la tête.»--«Je
me rendrais, Sire, à l'Empereur Alexandre.»--«Alexandre!! vous ne
connaissez pas les Russes. Cela nous coûterait la vie à tous les deux.
Cependant votre idée mérite d'être méditée; j'y réfléchirai. Avant de
prendre un parti sans remède, il faut y regarder à deux fois; le
sacrifice de ma personne ne serait rien pour moi; mais peut-être
serait-il perdu pour la France. Il ne faut jamais se confier à la foi
d'un ennemi. Voyez si Maret et Lavalette sont là, et faites-les venir.»
Tout ce qui porte l'empreinte de la grandeur d'âme me séduit et me
transporte. J'avoue que mon imagination s'était enflammée à l'aspect de
Napoléon se dévouant généreusement pour la France et pour son fils. Mais
cette réponse de Napoléon: «Une nation de trente millions d'hommes qui
souffrirait ce sacrifice, serait à jamais déshonorée»; cette réponse,
dis-je, que je n'avais point prévue, dissipa mon enchantement.
En sortant du cabinet, je fus arrêté par le duc de Rovigo qui me dit:
«Vous avez causé bien long-tems avec l'Empereur; y aurait-il quelque
chose de nouveau?»--«Non, lui répondis-je, nous avons parlé de son
départ;» et je lui rapportai notre conversation. «Vous lui avez donné le
conseil d'un homme de coeur, me répondit-il; mais il en est un que je lui
ai donné et que je crois meilleur encore: c'est de se faire tuer avec
nous sous les murs de Paris. Il ne le fera point, parce que Fouché ne
lui en laissera pas les moyens, et qu'ensuite une peur de tout
compromettre s'est emparée de lui. Il doit partir cette nuit. Dieu sait
où nous irons; mais n'importe, je le suivrai. Avant tout je veux le
savoir hors de danger: il vaut d'ailleurs mieux courir les aventures
avec lui que de rester ici. Fouché croit qu'il s'en tirera; il se
trompe; il sera pendu comme les autres, et il l'aura mieux mérité: la
France est abîmée, est perdue! Je voudrais être mort.»
Pendant que je m'entretenais avec le duc de Rovigo, Napoléon discutait
la proposition que j'avais osé lui soumettre. Plusieurs fois il fut sur
le point de l'adopter, et toujours il en revint à son idée dominante,
qu'un tel sacrifice était indigne d'une grande nation, et que la France
probablement n'en retirerait pas plus de fruit qu'elle n'en avait retiré
de son abdication. Tout considéré, Napoléon résolut donc de confier son
sort au vent et à la fortune. Mais la commission, prévenue par une
dépêche de nos plénipotentiaires que je transcris plus loin, que
l'évasion de Napoléon, avant l'issue des négociations, serait regardée
par les alliés comme un acte de mauvaise foi de notre part, et
compromettrait le salut de la France; la commission lui fit déclarer que
des circonstances politiques imprévues la forçaient de subordonner de
nouveau son départ à l'arrivée des sauf-conduits. Napoléon fut donc
obligé de rester.
Je revins à Paris; j'appris que l'ennemi avait fait d'immenses progrès;
et selon ma coutume, je voulus m'échapper pour aller en prévenir
Napoléon. Les barrières étaient strictement fermées; on n'en sortait
plus sans permission. Je tentai d'en obtenir une. Le duc d'Otrante me
répondit que ma présence était nécessaire au cabinet, et il me fut
ordonné d'y rester. Je sus qu'un nommé Chauvin qui devait partir avec
l'Empereur, se rendait à la Malmaison. Je courus lui exprimer ce qui se
passait, et le chargeai d'en informer le comte Bertrand. Au même moment
M. G. D.[72] apprit, je ne sais comment, que les Prussiens se
proposaient d'enlever l'Empereur; que Blucher avait dit: «_si je puis
attraper Bonaparte, je le ferai pendre à la tête de mes colonnes_;» et
que Wellington s'était fortement opposé à ce lâche et criminel dessein.
M. G. D. s'empressa de faire transmettre cet avis à Napoléon; et bientôt
après il trouva le moyen, à la faveur de son emploi dans la garde
nationale, de se rendre en personne à la Malmaison. Napoléon lui fit
répéter avec détail tout ce qu'il savait; quand il connut la position
des Prussiens il la mit sur sa carte[73], et dit en riant: «Ah, ah, je
me suis en effet laissé tourner;» il chargea un officier d'ordonnance de
s'assurer si les ponts de Bezons et du Peck avaient été coupés. Il sut
que ce dernier ne l'était point: «Je l'avais cependant demandé: cela ne
m'étonne point.»
L'Empereur alors fit faire quelques dispositions pour se mettre à l'abri
d'une surprise; mais ces précautions étaient superflues; il avait
trouvé, sans l'invoquer, dans le dévouement de ses anciens compagnons
d'armes, un rempart inviolable contre les entreprises des ennemis. Les
soldats, les officiers, les généraux, placés dans la direction de la
Malmaison, le firent assurer qu'ils veilleraient sur lui, et qu'ils
étaient prêts à verser pour sa défense jusqu'à la dernière goutte de
leur sang. L'un des commandans des lanciers rouges de la garde, le jeune
de Brock, se fit remarquer particulièrement par son zèle infatigable.
Le projet de Blucher et la proximité de nos troupes du lieu où se
trouvait détenu Napoléon, jetèrent la commission dans les plus vives
alarmes.
Elle avait à craindre à la fois, que Napoléon, ému par le bruit des
armes et les acclamations de ses fidèles soldats, ne pût surmonter
l'envie de venir se battre à leur tête; que l'armée, toujours idolâtre
de son ancien général, ne fût l'arracher à son repos et le forcer de la
conduire à l'ennemi; ou, enfin, que l'ennemi lui-même ne parvînt à
s'emparer de sa personne par surprise ou par force.
L'éloignement de l'Empereur pouvait terminer d'un seul coup cet état
d'anxiété; mais la dépêche des plénipotentiaires était là; et la
commission, retenue par la crainte d'indisposer les alliés, n'osait
autoriser ni contraindre Napoléon à s'éloigner.
Sur ces entrefaites, le duc de Wellington prévint M. Bignon, qu'il
n'avait aucune autorité de son gouvernement pour donner une réponse
quelconque sur la demande d'un passeport et sauf-conduit pour Napoléon
Bonaparte.
N'ayant plus de prétexte plausible pour le retenir, et ne voulant point
prendre sur elle la honte et la responsabilité des événemens, la
commission n'hésita plus sur le parti qui lui restait à prendre: elle
chargea le duc Decrès et le comte Boulay de se rendre immédiatement près
de l'Empereur (il était trois heures et demie du matin), de lui exposer
que lord Wellington avait refusé les sauf-conduits, et de lui notifier
l'injonction de partir sur-le-champ.
L Empereur reçut cette communication sans s'émouvoir, et promit de
s'éloigner dans la journée.
L'ordre fut aussitôt donné au général Beker de ne point permettre qu'il
revînt sur ses pas; au préfet de la Charente-inférieure, de l'empêcher,
autant que possible, de séjourner à Rochefort; au commandant de la
marine de ne point lui laisser remettre le pied à terre du moment où il
serait embarqué, etc. etc. etc.
Jamais criminel ne fut entouré de précautions plus multipliées et en
même tems plus inutiles.
Si Napoléon, au lieu de céder à la crainte de compromettre
l'indépendance et l'existence de la nation, eut voulu refaire un second
20 mars, ni les instructions du général Beker, ni les menaces du
maréchal Davoust, ni les intrigues de M. Fouché, ne l'en eussent
empêché; il lui aurait suffi de paraître. Le peuple, l'armée, l'auraient
reçu avec enthousiasme; et aucun de ses ennemis (le prince d'Eckmuhl le
premier) n'eût osé lever les yeux et contrarier son triomphe.
Les momens qui précédèrent son départ furent on ne peut plus touchans;
il s'entretint, avec le peu d'amis qui ne l'avaient point abandonné, des
grandes vicissitudes de la fortune. Il déplora les maux que leur
dévouement à sa personne et à sa dynastie allait accumuler sur leurs
têtes, et leur recommanda d'opposer la force de leur âme et la pureté de
leur conscience, aux persécutions de leurs ennemis. Le sort de la France
(qui pourrait en douter!!!) fut aussi l'objet de son inquiète et tendre
sollicitude; il fit des voeux ardens pour son repos, son bonheur et sa
prospérité.
Lorsqu'on vint lui annoncer que tout était préparé, il pressa
affectueusement dans ses bras la princesse Hortense, embrassa tendrement
ses amis fondant en larmes, et leur recommanda de nouveau l'union, le
courage et la résignation. Sa contenance était ferme, sa voix calme, ses
traits sereins; pas une plainte, pas un reproche ne s'échappèrent de son
coeur!
Le 29 juin, à cinq heures du soir, il s'élança dans une voiture préparée
pour sa suite, et fit monter, dans celle qui lui était destinée, le
général Gourgaud et ses officiers d'ordonnance. Ses regards se
reportèrent plusieurs fois vers cette dernière demeure, si long-tems
témoin de son bonheur et de sa puissance. Il pensait, sans doute, qu'il
ne la reverrait plus!
Il avait demandé qu'on mît, à sa disposition, un aviso, et que son
convoi fût commandé par le contre-amiral Violette. La commission, qui,
dans tous ses rapports avec l'Empereur, ne cessa point de lui témoigner
les égards les plus respectueux, s'empressa de déférer à cette demande.
L'amiral Violette étant absent, il fut convenu qu'on remettrait le
commandement au plus ancien capitaine des deux frégates, et voici les
instructions qui lui furent données.
_Instructions pour les Capitaines Philibert, commandant la Saale, et
Poncé, commandant la Méduse._