Quand je cède à la nécessité qui me force de m'éloigner de la brave
armée Française, j'emporte avec moi l'heureuse certitude qu'elle
justifiera par les services éminens que la patrie attend d'elle,
les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser.
Soldats, je suivrai vos pas, quoiqu'absent. Je connais tous les
corps; et aucun d'eux ne remportera un avantage signalé sur
l'ennemi, que je ne rende justice au courage qu'il aura déployé.
Vous et moi, nous avons été calomniés. Des hommes indignes
d'apprécier vos travaux, ont vu, dans les marques d'attachement que
vous m'avez données, un zèle dont j'étais le seul objet; que vos
succès futurs leur apprennent que c'était la patrie par-dessus tout
que vous serviez en m'obéissant; et que si j'ai quelque part à
votre affection, je la dois à mon ardent amour pour la France,
notre mère commune.
Soldats, encore quelques efforts, et la coalition est dissoute.
Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter.
Sauvez l'honneur, l'indépendance des Français; soyez jusqu'à la
fin, tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez
invincibles.
L'Empereur, qui avait eu peut-être l'intention de reporter sur lui, par
cette proclamation, le souvenir et l'intérêt de ses anciens soldats,
s'informa de l'effet qu'elle avait produit. On lui répondit, ce qui
était vrai, qu'elle n'avait point été publiée par le _Moniteur_, et que
l'armée n'en avait pas eu connaissance. Il ne laissa paraître aucun
signe de dépit ou de mécontentement, et se mit à parler des deux
chambres.
Depuis l'abdication, les pairs et les députés avaient rivalisé de zèle
et d'efforts pour mettre la France en état d'imposer à ses ennemis
intérieurs et extérieurs. Ils avaient déclaré la guerre nationale, et
appelé tous les Français à la défense commune; Ils avaient autorisé le
gouvernement à faire des réquisitions en nature, pour
l'approvisionnement de l'armée et le transport des subsistances; à lever
la conscription de 1815; à suspendre les lois sur la liberté
individuelle, et à faire arrêter ou placer en surveillance toutes les
personnes prévenues de provoquer des troubles, ou d'entretenir des
intelligences avec les ennemis. Ils lui avaient enfin accordé un crédit
immense, pour subvenir provisoirement au paiement des fournitures et de
la solde de l'armée.
De son côté, la commission prenait, exécutait, avec un soin infatigable,
toutes les mesures que commandaient les circonstances. Sa tâche, il faut
l'avouer, était aussi difficile que périlleuse. Jamais gouvernement ne
s'était trouvé dans de semblables conjonctures. Il fallait, du moins
pour la majorité de ses membres, un grand courage, un grand dévouement,
un grand patriotisme; il fallait une abnégation héroïque de son repos,
de sa liberté, de sa vie, pour se charger envers la nation, envers le
roi, de la responsabilité du pouvoir et des événemens.
Le premier acte de la commission fut de remettre, entre les mains du
prince d'Essling, le commandement en chef de la garde nationale, dévolu
précédemment à l'Empereur. Le duc d'Otrante voulait ôter le commandement
en second au général Durosnel, dont la droiture l'embarrassait, pour le
donner à M. T** qui lui paraissait sans doute plus maniable. Le duc de
Vicence et M. Carnot s'y opposèrent et il fut laissé au général
Durosnel, à la satisfaction de la garde nationale, qui avait su
apprécier déjà le beau caractère de cet officier.
Le maréchal SOULT n'ayant point voulu accepter de commandement, et le
général RAPP ayant remis le sien, la commission nomma le maréchal
GROUCHY commandant de l'armée du Nord; le général REILLE fut nommé
commandant des 1er 2e et 6e corps réunis en un seul; le général DROUOT
commandant de la garde; le maréchal JOURDAN commandant de l'armée du
Rhin.
Des ordres furent donnés de toutes parts pour rétablir le matériel de
l'armée, remonter la cavalerie, faire marcher les dépôts et forcer les
soldats isolés de rentrer sous leurs drapeaux.
La commission enfin, après avoir employé tous les moyens possibles pour
appuyer les négociations par le développement simultané des forces
nationales, chargea MM. de la Fayette, de Pontécoulant, de la Forêt,
d'Argenson, Sébastiani et Benjamin Constant (ce dernier adjoint en
qualité de secrétaire), de se rendre auprès des souverains alliés et de
leurs généraux, pour négocier une suspension d'armes et traiter de la
paix.
Le jour où ces plénipotentiaires partirent, M. S*** vint féliciter
Napoléon. «Les alliés, lui répondit l'Empereur, ont trop d'intérêt à
vous imposer les Bourbons pour vous donner mon fils. Mon fils régnera
sur la France, mais son heure n'est point encore venue. Les instructions
des plénipotentiaires, m'a-t-on assuré, sont dans le sens de ma
dynastie; si cela est vrai, il fallait alors choisir d'autres hommes
pour la défendre. La Fayette, Sébastiani, Pontécoulant, Benjamin
Constant, ont conspiré contre moi; ils sont mes ennemis, et les ennemis
du père ne seront jamais les amis du fils. Les chambres d'ailleurs n'ont
point assez d'énergie, pour avoir une volonté indépendante: elles
obéissent à Fouché. Si elles m'eussent donné tout ce qu'elles lui
jettent à la tête, j'aurais sauvé la France; ma présence seule à la tête
de l'armée aurait plus fait que toutes vos négociations; j'aurais obtenu
mon fils pour prix de mon abdication; vous ne l'obtiendrez pas. Fouché
n'est point de bonne foi; il est vendu au duc d'Orléans. Il jouera les
chambres, les alliés le joueront, et vous aurez Louis XVIII. Il se croit
en état de tout conduire à sa guise, il se trompe; il verra qu'il faut
une main autrement trempée que la sienne, pour tenir les rênes d'une
nation, surtout lorsque l'ennemi est chez elle... La chambre des pairs
n'a point fait son devoir; elle s'est conduite comme une poule mouillée.
Elle a laissé insulter Lucien et détrôner mon fils: si elle eût tenu
bon, elle aurait eu l'armée pour elle; les généraux la lui auraient
donnée[66]. Son ordre du jour a perdu la France et vous a rendu les
Bourbons. Moi seul je pourrais tout réparer, mais vos meneurs n'y
consentiront jamais; ils aimeront mieux s'engloutir dans l'abîme, que de
s'unir avec moi pour le fermer.»
Les plaintes, les regrets, les menaces que Napoléon laissait
continuellement échapper, alarmaient de plus en plus les fauteurs de sa
chute. Dans leur premier moment de chaleur, ils avaient montré de
l'audace; mais depuis que leurs têtes s'étaient refroidies, ils
paraissaient étonnés eux-mêmes de leur propre courage. Ils pâlissaient
au seul nom de Napoléon, et conjuraient nuit et jour le gouvernement de
le faire embarquer le plus promptement possible.
Dès le jour même de son abdication, l'Empereur eut la pensée d'aller
chercher un asile à l'étranger. Accoutumé aux émotions fortes, aux
événemens extraordinaires, il s'était familiarisé sans peine avec cette
idée, et parut se complaire pendant quelques momens à calculer les
hasards du présent, les chances de l'avenir, et à opposer aux dangers de
la réalité les fictions de l'espérance.
L'Empereur n'avait jamais confondu la nation anglaise avec le système
politique de son gouvernement. Il regardait le coeur d'un Breton comme le
sanctuaire inviolable de l'honneur, de la générosité et de toutes les
vertus civiques et privées qui impriment à l'homme de l'élévation et de
la dignité. Cette haute opinion avait prévalu dans sa pensée sur les
craintes que devaient lui inspirer les principes et les sentimens connus
du cabinet de Londres; et son premier dessein fut de se retirer en
Angleterre et de s'y placer sous la sauve-garde de l'hospitalité et des
lois. Il s'en ouvrit aux ducs de Bassano et de Vicence. Le premier ne
parut point goûter cette résolution. Le second, sans la combattre ni
l'approuver, lui conseilla, s'il persistait à prendre ce parti, de se
jeter dans un bateau de smuggler, de se présenter en mettant pied à
terre devant le magistrat du lieu, et de déclarer qu'il venait avec
confiance invoquer la protection du peuple Anglais. Napoléon parut
goûter cet avis; mais d'autres conseils le firent pencher pour les
États-Unis. Il fit alors demander au ministre de la marine la note des
bâtimens américains qui se trouvaient dans nos ports. Le ministre la lui
transmit sur-le-champ. «Remarquez, Sire, lui écrivait-il, le bâtiment du
Havre. Son capitaine est dans mon anti-chambre; sa chaise de poste est à
ma porte. Il va partir. Je réponds de lui; demain, si vous le voulez,
vous serez hors d'atteinte de vos ennemis.»
M. de Vicence pressa l'Empereur de profiter de cette occasion. «Je sais
bien, reprit l'Empereur, qu'on voudrait déjà me voir parti, qu'on
voudrait se débarrasser de moi et me faire prendre.» Le duc fit un
mouvement de surprise et de reproche. «Ah! Caulincourt, ce n'est point
de vous dont je veux parler.» M. de Vicence lui répondit que ce conseil
ne partait que du coeur, qu'il n'avait d'autre motif que de le voir à
l'abri des dangers dont le menaçait l'approche des alliés.--L'Empereur
l'arrêta. «Qu'ai-je à craindre? j'ai abdiqué; _c'est à la France à me
protéger!_»
Plusieurs Américains qui se trouvaient à Paris, écrivirent de leur
propre mouvement à Napoléon pour lui offrir leurs services et l'assurer,
au nom de leurs concitoyens, qu'il serait accueilli à Washington avec
les sentimens de respect, d'admiration et de dévouement, qui lui étaient
dus. Napoléon refusa leurs offres. Son intention n'était point de se
soustraire aux effets de son abdication; mais il avait changé d'opinion
et reconnu qu'il était de son devoir de ne quitter le sol de la patrie,
à moins qu'on ne l'exigeât, que lorsqu'elle ne serait plus en danger.
Cependant, le gouvernement cédant aux obsessions continuelles des
députés et de M. Fouché, lui fit insinuer qu'il serait convenable de
prendre un parti. L'Empereur alors déclara qu'il était prêt à se rendre
avec sa famille aux États-Unis, et qu'il s'embarquerait aussitôt qu'on
aurait mis deux frégates à sa disposition. Le ministre de la marine fut
autorisé sur-le-champ à faire armer ces deux frégates. M. le baron
Bignon reçut l'ordre de demander à lord Wellington les passeports et les
sauf-conduits nécessaires; mais la commission, sous le prétexte de ne
point exposer les _frégates_ à tomber au pouvoir de l'ennemi, arrêta que
l'expédition ne mettrait en mer, que lorsque les sauf-conduits seraient
arrivés: condition singulière, que l'on ne peut expliquer honorablement
qu'en supposant que le gouvernement ne se souciait point intérieurement
de laisser partir Napoléon, regardant sans doute sa présence en France
comme un moyen de rendre les alliés plus dociles et moins exigeans.
La promesse faite par l'Empereur, et les mesures prises pour assurer son
départ, ne suffirent point pour tranquilliser ses craintifs ennemis. Ils
appréhendèrent qu'il ne profitât du délai que l'arrivée des
sauf-conduits allait entraîner pour s'emparer de vive force de
l'autorité. Ils revinrent donc à la charge, et le gouvernement, pour
mettre un terme à leurs frayeurs importunes et répondre d'avance aux
objections des étrangers, consentit à donner un gardien à l'ancien chef
de l'état. Le général comte Beker, membre de la chambre des députés, fut
nommé commandant de la garde de l'Empereur, et chargé, sous ce prétexte,
de se rendre à la Malmaison, «pour veiller à la conservation de la
personne de Napoléon et au respect qui lui est dû, et empêcher les
malveillans de se servir de son nom pour occasionner des troubles[67].»
Lorsque le général se présenta à la Malmaison, on crut qu'il venait
arrêter Napoléon.
Un cri de douleur s'échappa de tous les coeurs. Gourgaud et quelques
autres officiers jurèrent qu'on ne porterait jamais sur l'Empereur une
main sacrilége. Je courus apprendre à Napoléon ce qui se passait; il
sortit de son cabinet, et parut à nos yeux:
Avec cet air serein, ce front majestueux,
Tel que dans les combats, maître de son courage,
Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.
L'Empereur nous ordonna de respecter la personne et la mission du
général Beker, et de lui faire savoir qu'il pouvait se présenter devant
lui, sans scrupule et sans crainte. Mais déjà cet officier s'était
expliqué, et l'on vint annoncer que le but de sa mission n'était point
d'arrêter l'Empereur, mais de veiller à la sûreté de sa personne, placée
sous la sauvegarde de l'honneur national[68].
Cette déclaration ne trompa personne. Elle nous affligea profondément.
La princesse Hortense en eut l'âme déchirée. «Ô mon Dieu! dit-elle en
élevant tristement les yeux au ciel, devais-je voir l'Empereur à la
Malmaison prisonnier des Français!»
M. Fouché et les siens ne s'en tinrent point à cette première
précaution; et pour ôter à l'Empereur le moyen _de former des trames_,
ils lui enlevèrent successivement, sous un prétexte ou sous un autre, la
plupart des officiers sur le dévouement desquels il pouvait compter. Les
uns furent appelés près du gouvernement, les autres reçurent des
missions ou des commandemens. On leur parlait à tous au nom sacré de la
patrie, et tous obéissaient. Moi-même, je ne fus point oublié; et je
reçus, ainsi que mon collègue le baron Fain, l'ordre de me rendre à
Paris. J'en prévins l'Empereur. «Allez, me dit-il, j'y consens. Vous
saurez ce qui s'y passe, et vous me le direz. Je regrette que nous
n'ayons point songé à vous faire attacher aux plénipotentiaires; vous
auriez rappelé à Metternich ce qui s'est dit à Bâle; vous lui auriez
appris que Fouché travaille pour le duc d'Orléans, etc. etc. Peut-être
sera-t-il encore tems. Voyez Caulincourt de ma part; dites-lui de vous
donner quelque mission.»
Aussitôt mon arrivée aux Tuileries, je témoignai au président de la
commission et à M. de Vicence, le désir de faire partie de l'ambassade.
Je leur rappelai les propositions de M. Werner, etc. etc. M. de Vicence
pensa que mes services pourraient être fort utiles. M. le duc d'Otrante
me répondit qu'il fallait abandonner tout cela, et il n'en fut plus
question.
Napoléon était donc resté presque seul, à la Malmaison[69]; et là,
retiré comme Achille dans sa tente, il maudissait son repos, lorsque le
ministre de la marine vint lui annoncer, au nom du gouvernement, que les
ennemis étaient à Compiègne; que la commission, craignant pour sa
sûreté, le dispensait d'attendre les sauf-conduits et désirait qu'il
partît _incognito_. L'Empereur promit de partir; mais quand il entendit
au loin le premier coup de canon, tout son corps tressaillit, et il se
plaignit avec l'accent du désespoir d'être condamné à rester loin du
champ de bataille. Il fit appeler le général Beker; «L'ennemi est à
Compiègne, à Senlis! lui dit-il, il sera demain aux portes de Paris! Je
ne conçois rien à l'aveuglement du gouvernement. Il faut être insensé ou
traître à la patrie, pour révoquer en doute la mauvaise foi de
l'étranger. Ces gens-là n'entendent rien à leurs affaires.» Le général
Beker fit un mouvement de tête, que Napoléon prit pour un signe
d'approbation, et il reprit: «Tout est perdu, n'est-ce pas? Dans ce cas,
qu'on me fasse général; je commanderai l'armée; je vais en faire la
demande; (_d'un ton d'autorité_) Général vous porterez ma lettre; partez
de suite; une voiture vous attend. Expliquez-leur que mon intention
n'est point de ressaisir le pouvoir; que je veux battre l'ennemi,
l'écraser, le forcer par la victoire à donner un cours favorable aux
négociations; qu'ensuite, ce grand point obtenu, je poursuivrai ma
route; allez, général; je compte sur vous: vous ne me quitterez plus.»
Le général Beker, vaincu par l'ascendant de son prisonnier, partit
sur-le-champ. Cette lettre dont je regrette de ne pouvoir garantir la
première partie, contenait en substance:
_À la Commission du Gouvernement._
En abdiquant le pouvoir, je n'ai point renoncé au plus noble droit
du citoyen, au droit de défendre mon pays.
L'approche des ennemis de la capitale ne laisse plus de doutes sur
leurs intentions, sur leur mauvaise foi.
Dans ces graves circonstances, j'offre mes services comme général,
me regardant encore comme le premier soldat de la patrie.
Le duc d'Otrante lut cette lettre à haute voix, et s'écria: «Est-ce
qu'il se moque de nous?»