M. le duc de Vicence et le baron Quinette réunirent les suffrages.

M. Carnot, le duc d'Otrante, et le général Grenier furent au même moment

choisis par l'autre chambre.

La commission de gouvernement se constitua aussitôt sous la présidence

du duc d'Otrante.

Quoique la question de l'indivisibilité fût restée intacte, l'Empereur

néanmoins regarda la création d'une commission de gouvernement comme une

violation manifeste des conditions de son abdication. Il reprocha au

ministre d'état, et particulièrement à M. Regnault, de n'avoir point

soutenu les droits de son fils, et leur fit sentir qu'il était de leur

honneur et de leur devoir de forcer les chambres à se prononcer. «Je

n'ai point abdiqué, dit-il, en faveur d'un nouveau directoire; j'ai

abdiqué en faveur de mon fils. Si on ne le proclame point, mon

abdication doit être nulle et non avenue. Les chambres savent bien que

le peuple, l'armée, l'opinion le désirent, le veulent; mais l'étranger

les retient. Ce n'est point en se présentant devant les alliés l'oreille

basse et le genou en terre, qu'elles les forceront à reconnaître

l'indépendance nationale. Si elles avaient eu le sentiment de leur

position, elles auraient proclamé spontanément Napoléon II. Les

étrangers auraient vu alors que vous saviez avoir une volonté, un but,

un point de ralliement; ils auraient vu que le 20 mars n'était point une

affaire de parti, un coup de factieux, mais le résultat de l'attachement

des Français à ma personne et à ma dynastie. L'unanimité nationale

aurait plus agi sur eux, que toutes vos basses et honteuses déférences.»

L'effet qu'avait produit la séance de la chambre des pairs, malgré les

soins pris pour la dénaturer, éveilla l'attention du duc d'Otrante et de

la faction anti-napoléonienne dont il était devenu le directeur et le

chef.

D'un autre côté, l'armée du maréchal Grouchy, qu'on croyait perdue,

venait de rentrer en France[64]. Le prince Jérôme, le maréchal Soult,

les généraux Morand, Colbert, Poret, Petit et une foule d'autres

officiers que je regrette de ne pouvoir nommer, étaient parvenus à

rallier les débris de Mont-St.-Jean, et l'armée offrait déjà une masse

de cinquante à soixante mille hommes, dont les sentimens pour l'Empereur

n'avaient éprouvé aucune altération.

Le duc d'Otrante et les siens sentirent donc la nécessité de ménager

Napoléon; et dans une conférence secrète qui eut lieu au ministère de la

police, et où se trouvèrent réunis M. Manuel et les députés les plus

influens du parti du duc d'Otrante, il fut reconnu qu'il ne paraissait

plus prudent ni possible d'empêcher la reconnaissance de Napoléon II, et

qu'on s'attacherait seulement à maintenir l'autorité dans les mains de

la commission.

Le lendemain, ainsi qu'on l'avait prévu, M. le comte Defermont,

profitant habilement d'une discussion établie sur le serment à prêter

par la commission, demanda à l'assemblée au nom de qui agirait cette

commission, quel serait l'intitulé de ses actes, et enfin, si Napoléon

II était ou n'était pas Empereur des Français. (_Oui, oui, oui!_)

«L'abdication de Napoléon I appelle à lui succéder, dit-il, celui qui,

dans l'ordre constitutionnel, est désigné d'avance comme son héritier.

Il ne peut exister sur ce point fondamental la plus légère hésitation.

S'il en existait, notre devoir serait de la faire cesser. Il ne faut pas

qu'on aille persuader à la garde nationale de Paris et aux armées, que

vous attendez Louis XVIII, et que vous n'éprouvez pas tous le même

sentiment.» (_La grande majorité des membres se lèvent et crient_ vive

Napoléon II. _Ces cris furent répétés avec transport par les tribunes et

par les officiers de la ligne et de la garde nationale qui se trouvèrent

à l'entrée de la salle_). «Il faut l'avouer franchement, dit un autre

membre (M. Boulay de la Meurthe), on a élevé des doutes; des

journalistes ont été jusqu'à écrire que le trône était vacant: si tel

était notre malheur, l'assemblée et la liberté seraient perdues. En

effet, que serions-nous? par quel mandat sommes-nous ici? Nous

n'existons que par la constitution... C'est cette même constitution qui

proclame Empereur Napoléon II: son père a abdiqué; vous avez accepté

l'abdication sans restriction; le contrat est formé, Napoléon II est

Empereur par la force des choses. (_Oui, oui! nous ne devrions même

point délibérer_.) D'ailleurs l'Empereur n'a donné son abdication que

sous la condition expresse (_murmures_)... Ces murmures ne m'effraient

point; depuis long-tems j'ai fait le sacrifice de ma vie. Je dirai la

vérité toute entière, en présence de la nation. Il existe une faction

qui voudrait nous persuader que nous avons déclaré le trône vacant, dans

l'espoir de remplir aussitôt cette vacance par les Bourbons. (_Non, non!

Jamais, jamais!_) Cette faction est celle du duc d'Orléans. Elle a

entraîné quelques patriotes peu intelligens, qui ne voient pas que le

duc d'Orléans n'accepterait le trône que pour le résigner à Louis XVIII.

Il faut que l'assemblée se prononce, et qu'elle déclare à l'instant même

qu'elle reconnaît Napoléon II pour Empereur des Français.» M. le comte

Regnault s'exprima dans le même sens; mais il refroidit la discussion,

en y mêlant maladroitement les puissances étrangères, et en demandant au

nom de qui l'armée se battrait. Les membres de l'opposition, qui

jusqu'alors s'étaient bornés à faire entendre quelques murmures, et à

réclamer l'ordre du jour, prirent la parole. M. Dupin s'attacha d'abord

à prouver que le salut de la patrie devait passer avant tout. «Pourquoi,

dit-il ensuite, l'Empereur a-t-il abdiqué? parce qu'il a senti qu'il ne

pouvait plus sauver la France. Or, je vous le demande: si Napoléon I n'a

pu sauver l'état, comment Napoléon II le pourra-t-il davantage!

D'ailleurs ce prince et sa mère ne sont-ils pas captifs? avez-vous

l'espoir qu'ils vous seront rendus? Quelle a été notre pensée? nous

avons voulu, à la place d'un nom que les ennemis nous opposaient comme

le seul motif de la guerre, présenter la nation française. Eh bien!

c'est au nom de la nation que nous combattrons et que nous traiterons.

C'est de la nation que nous attendons le choix d'un souverain. La nation

précède tous les gouvernemens et leur survit à tous.»--«Pourquoi ne

proposez-vous pas une république?» s'écria une voix. Des murmures

nombreux et violens avaient souvent interrompu M. Dupin. M. Manuel, plus

adroit, sentit la nécessité d'être aussi plus modéré. Il parut d'abord

incertain sur la détermination qu'il conviendrait de prendre; et après

avoir mis en scène tous les partis et balancé les espérances et les

craintes que chacun d'eux pouvait inspirer à la nation, il s'écria:

«Mais s'agit-il donc d'un homme, d'une famille? non, il s'agit de la

patrie. Pourquoi nous ôterions-nous les moyens de la sauver? déjà nous

avons fait un grand pas[65]; mais savons-nous, s'il sera assez grand,

assez complet, pour en obtenir les résultats que nous désirons. Laissons

agir le tems. En acceptant l'abdication de Napoléon, vous avez accepté

la condition qu'elle emporte avec elle, et nous devons reconnaître

Napoléon II, puisque les formes constitutionnelles l'exigent; mais en

nous y conformant sous ce rapport, il nous est impossible de ne point

nous en écarter, lorsqu'il s'agit d'assurer notre indépendance; et c'est

pour atteindre ce but, que vous avez voulu remettre l'autorité à des

hommes qui ont particulièrement votre confiance; afin que tel ou tel

prince, appelé par les lois à la tutelle du souverain mineur, ne puisse

réclamer ses droits et devenir l'arbitre des destinées de la France. Je

demande donc l'ordre du jour motivé: 1° sur ce que Napoléon II est

devenu Empereur des Français par le fait de l'abdication de Napoléon I

et par la force des constitutions de l'Empire. 2° Sur ce que les deux

chambres ont voulu et entendu, en nommant une commission de

gouvernement, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin, dans

les circonstances extraordinaires où elle se trouve, pour conserver sa

liberté et son repos.»

Cette proposition captieuse séduisit l'assemblée. Elle l'adopta au

milieu des plus bruyantes acclamations, et des cris mille fois répétés

de _vive Napoléon II!_ sans se douter que cet ordre du jour, qui lui

paraissait si décisif, ne signifiait rien autre chose, sinon qu'elle

proclamait Napoléon II, puisque la constitution le voulait ainsi; mais

qu'elle déclarait en même tems que ce n'était qu'une affaire de forme,

et qu'elle l'abandonnerait quand le gouvernement provisoire le jugerait

nécessaire.

C'était pour la seconde fois que la chambre se trouvait dupe de son

entraînement. Cependant, elle comptait, dans son sein, des hommes pleins

de talens et de sagacité; mais le plus grand nombre de ses membres (et

c'est la majorité qui fait loi), n'ayant jamais siégé dans nos

assemblées, se laissaient subjuguer par les prestiges de l'éloquence, et

avec d'autant plus de facilité, qu'il n'existait, dans la chambre,

aucune idée fixe, aucune volonté dominante, qui pût leur servir de fanal

et de guide.

Le gouvernement provisoire, influencé par M. Fouché, ne tarda point à

prouver qu'il avait saisi le véritable sens de la pensée de M. Manuel.

Deux jours après, il intitula ses actes _au nom du peuple français_.

Cette insulte à la bonne foi de la chambre et du souverain qu'elle avait

reconnu, excita son étonnement et ses plaintes. La capitale et les

patriotes murmurèrent. On somma le président du gouvernement

d'expliquer, de justifier cet étrange procédé. Il répondit que

l'intention de la commission n'avait jamais été de méconnaître Napoléon

II, mais que ce prince, n'ayant encore été reconnu souverain de la

France par aucune puissance, on ne pouvait traiter en son nom avec les

étrangers, et que la commission avait cru de son devoir, d'agir

provisoirement _au nom du peuple français_, afin d'ôter aux ennemis tout

prétexte de se refuser à admettre les négociateurs.

Cette explication, fortifiée par l'appui banal des mots puissans,

_patrie_, _salut public_, _armées étrangères_, parut plausible, et tout

fut dit.

L'Empereur lui-même, étourdi par la force et la rapidité des coups que

lui portaient ses ennemis, ne songeait plus à se défendre, et semblait

laisser à la providence le soin de veiller sur son fils et sur lui. Il

se plaignait, mais son mécontentement expirait sur ses lèvres, et ne lui

inspirait aucune des résolutions qu'on devait attendre de la fougue et

de l'énergie de son caractère.

Cependant le duc d'Otrante et les députés, qui avaient concouru avec lui

à arracher Napoléon du trône, ne le voyaient point sans effroi séjourner

à l'Élysée. Ils redoutaient, qu'enhardi par les mâles conseils du prince

Lucien, par le dévouement que lui conservait l'armée, par les

acclamations des fédérés et des citoyens de toutes les classes assemblés

journellement sous les murs de son palais, il ne tentât de renouveler un

second dix-huit brumaire. Ils demandèrent donc à la chambre, par

l'organe de M. Duchêne, que _l'ex-Empereur_ fût invité, au nom de la

patrie, à s'éloigner de la capitale. Cette demande n'ayant point eu de

suite, on eut recours à un autre moyen. On essaya de l'effrayer. Chaque

jour, des avis officieux le prévenaient qu'on voulait attenter à sa vie;

et, pour donner plus de vraisemblance à ces ruses grossières, on

envoyait tout-à-coup renforcer sa garde. Une nuit même, on vint nous

éveiller en sursaut de la part du commandant de Paris (le général

Hulin), pour nous inviter à nous tenir sur nos gardes, que l'Élysée

allait être attaqué, etc. Mais tel était notre mépris pour ces

misérables impostures, que nous ne jugeâmes même point nécessaire d'en

instruire Napoléon, et que nous revîmes le jour, sans avoir éprouvé un

seul moment d'insomnie. Rien n'aurait été plus facile cependant, que

d'enlever ou d'assassiner Napoléon. Son palais qui, dix jours

auparavant, pouvait à peine contenir la foule empressée des ambitieux et

des courtisans, n'était plus qu'une vaste solitude. Tous ces hommes sans

foi, sans honneur, que la puissance attire et qu'éloigne l'infortune,

l'avaient abandonné. Sa garde avait été réduite à quelques vieux

grenadiers, et un seul factionnaire, à peine en uniforme, veillait à la

porte de ce Napoléon, de ce roi des rois, qui naguère avait compté, sous

ses étendards, des millions de soldats.

Cependant, Napoléon sentit lui-même que sa présence à Paris, et dans un

palais impérial, pourrait faire douter les alliés de la bonne foi de son

abdication, et nuire au rétablissement de la paix. Il se décida donc à

s'éloigner.

Il se fit remettre sa correspondance personnelle avec les souverains, et

quelques lettres autographes soustraites, en 1814, à leurs recherches.

Il nous prescrivit ensuite de brûler les pétitions, les lettres, les

adresses reçues depuis le 20 mars. J'étais occupé de ce soin, dans un

moment où Napoléon vint à traverser le cabinet. Il s'approcha de moi, et

me prit une lettre que je tenais à la main; elle était du duc de ... Il

la parcourut, et me dit en souriant: «Ne brûlez point celle-là,

gardez-la pour vous. Ce sera, si l'on vous tourmente, une excellente

recommandation. *** ne manquera point de jurer aux autres qu'il leur a

conservé une chaste fidélité, et quand il saura que vous avez en main la

preuve matérielle qu'il s'était mis à mes pieds et que je n'ai voulu ni

de lui, ni de ses services, il se mettra en quatre pour vous servir,

dans la crainte que vous ne jasiez.» Je crus que l'Empereur plaisantait;

il s'en aperçut, et reprit: «Non, vous dis-je, ne brûlez point cette

lettre, ni celle de tous les gens de la même volée; je vous les donne

pour votre sauve-garde.»

«Mais, Sire, ils m'accuseront de les avoir soustraites.»--«Vous les

menacerez, s'ils raisonnent, de les faire imprimer tout vifs, et ils se

tairont: je les connais.»--«Puisque V. M. le veut, je les conserverai.»

Je mis en effet de côté un certain nombre de ces lettres. Après le

retour du Roi, j'en rendis complaisamment quelques-unes; et ce n'est

point ici une allégation gratuite. À peine leurs auteurs que je pourrais

nommer, les eurent-ils en leur possession, qu'ils élevèrent jusqu'aux

nues leur prétendue fidélité, et devinrent, dans leurs discours ou dans

leurs écrits, les détracteurs les plus acharnés de tous ceux qui avaient

embrassé ou servi la cause du 20 mars.

Le 25 à midi, Napoléon partit pour la Malmaison. Il y fut reçu par la

princesse Hortense. Cette princesse, si odieusement calomniée et si

digne de respect, nous donna l'exemple du courage et de la résignation.

Sa position, celle de Napoléon, devaient briser son âme; et cependant

elle trouvait encore assez de force pour dompter ses souffrances et

soulager les nôtres. Elle s'occupait de l'Empereur, elle s'occupait de

nous, avec une sollicitude si constante, une grâce si accomplie, qu'on

aurait pu croire qu'elle n'avait à songer qu'au malheur d'autrui. Si le

sort de Napoléon et de la France nous arrachait des gémissemens ou des

imprécations, elle accourait; et retenant ses propres larmes, elle nous

rappelait avec la raison d'un philosophe et la douceur d'un ange, qu'il

fallait surmonter nos regrets, notre douleur, et nous soumettre avec

docilité aux décrets de la providence.

La secousse qu'avait donnée à Napoléon son départ de l'Élysée, le

réveilla. Il retrouva à la Malmaison son âme, son activité, son énergie.

Habitué à voir couronner tous ses voeux, toutes ses entreprises du plus

heureux succès, il n'avait point appris à lutter contre les atteintes

subites du malheur; et malgré la fermeté de son caractère, elles le

jetaient parfois dans un état d'irrésolution, pendant lequel mille

pensées, mille volontés se croisaient dans son esprit, et lui ôtaient la

possibilité de prendre un parti. Mais cette catalepsie morale n'était

point l'effet (comme on l'a prétendu) d'un lâche abattement. Sa grande

âme restait debout au milieu de l'engourdissement momentané de ses

facultés, et Napoléon, à son réveil, n'en était que plus terrible et

plus redoutable.

Quelques momens après son arrivée, il voulut s'entretenir encore avec

ses anciens compagnons d'armes, et leur exprimer, pour la dernière fois,

ses regrets et ses sentimens. L'amour qu'il leur portait, le désespoir

de ne pouvoir venger à leur tête l'affront de Mont-St.-Jean, lui firent

oublier, dans une première proclamation, qu'il avait brisé de ses

propres mains son sceptre et son épée. Il reconnut bientôt que le

langage passionné qu'il tenait à l'armée, n'était point celui que lui

imposait son abdication, et il substitua aux trop vives inspirations de

son coeur l'adresse suivante:

_Napoléon aux braves Soldats de l'Armée devant Paris._

Malmaison, 25 juin 1815.

Les Cent Jours (2/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 12 / 49 题