SOLDATS,

C'est aujourd'hui l'anniversaire de Marengo et de Friedland, qui

décida deux fois du destin de l'Europe. Alors, comme après

Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux! nous

crûmes aux protestations et aux sermens des princes que nous

laissâmes sur le trône! Aujourd'hui, cependant, coalisés contre

nous, ils en veulent à l'indépendance et aux droits les plus sacrés

de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions.

Marchons donc â leur rencontre: eux et nous, ne sommes-nous plus

les mêmes hommes?

Soldats! à Jena, contre ces mêmes Prussiens, aujourd'hui si

arrogans, vous étiez un contre trois, et à Montmirail, un contre

six! Que ceux d'entre vous qui ont été prisonniers des Anglais,

vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu'ils

ont soufferts.

Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la

confédération du Rhin, gémissent d'être obligés de prêter leurs

bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de

tous les peuples. Ils savent que cette coalition est insatiable.

Après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions

d'Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle

devra dévorer les états du deuxième ordre de l'Allemagne.

Les insensés! Un moment de prospérité les aveugle. L'oppression et

l'humiliation du peuple Français sont hors de leur pouvoir! S'ils

entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à

livrer, des périls à courir; mais avec de la constance, la victoire

sera à nous; les droits, l'honneur et le bonheur de la patrie

seront reconquis.

Pour tout Français qui a du coeur, le moment est arrivé de vaincre

ou de périr!

Le plan de campagne adopté par l'Empereur était digne du courage des

Français et de la haute réputation de leur chef.

Des renseignemens donnés d'une main sûre, et les agens que fournissait

le duc d'Otrante[38], avaient fait connaître, dans tous ses détails, la

position des alliés; Napoléon savait que l'armée de Wellington se

trouvait disséminée depuis les bords de la mer jusqu'à Nivelles, que les

Prussiens appuyaient leur droite à Charleroi, et que le reste de leur

armée s'échelonnait indéfiniment jusqu'au Rhin. Il jugea que les lignes

ennemies étaient trop étendues, et qu'il lui serait possible, en ne leur

donnant point le tems de se resserrer, de diviser les deux armées et de

tomber successivement sur leurs troupes éperdues.

À cet effet, il avait réuni toute la cavalerie en un seul corps de vingt

mille chevaux, qu'il se proposait de lancer, avec la rapidité de la

foudre, au milieu des cantonnemens ennemis.

Si la victoire favorisait ce coup d'audace, le centre de notre armée

devait le second jour occuper Bruxelles; et les corps de droite et de

gauche, rejeter les Anglais sur l'Escaut, et les Prussiens sur la Meuse.

La Belgique conquise, on aurait armé les mécontens et marché de succès

en succès jusqu'au Rhin, où l'on aurait de nouveau sollicité la paix.

Le 14, dans la nuit, notre armée, dont l'Empereur avait eu soin de

dérober la présence, devait se mettre en marche; rien n'annonçait que

l'ennemi eût prévu notre irruption, et tout nous promettait de grands

résultats; lorsque Napoléon apprit que le général Bourmont, les colonels

Clouet et Villoutreys, et deux autres officiers, venaient de déserter à

l'ennemi.

Il avait su, par le maréchal Ney, que M. de Bourmont, lors des événemens

de Besançon, avait montré de l'hésitation; et il ne s'était point soucié

de l'employer. Mais M. de Bourmont, ayant donné sa parole d'honneur au

général Gérard, de servir loyalement l'Empereur; et ce général, dont

Napoléon faisait un grand cas, ayant répondu de Bourmont, l'Empereur

consentit à lui accorder du service. Comment aurait-il pu supposer que

cet officier qui s'était couvert de gloire en 1814, voudrait, en 1815,

passer à l'ennemi, la veille d'une bataille!!

Napoléon fit sur-le-champ, à son plan d'attaque, les changemens que

cette trahison inattendue rendait nécessaires, et se porta de suite en

avant.

Le 15, à une heure du matin, il était de sa personne à Jumiguan sur

l'Heure.

À trois heures, son armée se mit en mouvement sur trois colonnes, et

déboucha brusquement par Beaumont, Maubeuge et Philippeville.

Un corps d'infanterie du général Ziethen voulut disputer le passage de

la Sambre; le quatrième corps de chasseurs, soutenu par le neuvième,

l'enfonça à coups de sabre, et lui fit trois cents prisonniers. Les

sapeurs et les marins de la garde, envoyés à la suite de l'ennemi pour

réparer les ponts, ne lui laissèrent point le tems de les détruire. Ils

le suivirent en tirailleurs, et pénétrèrent avec lui dans la place. Le

valeureux Pajol arriva bientôt avec sa cavalerie, et Charleroi fut à

nous. Les habitans, heureux de revoir les Français, les saluèrent

unanimement par des cris prolongés de _vive l'Empereur! vive la France!_

Le général Pajol mit sur-le-champ les hussards du général Clary à la

poursuite des Prussiens; et ce brave régiment termina sa journée en

prenant un drapeau, et en détruisant un bataillon qui avait osé

résister.

Pendant ce tems, le deuxième corps passait la Sambre à Marchiennes, et

culbutait tout ce qui se trouvait devant lui. Les Prussiens, étant

parvenus à se rallier, voulurent lui opposer quelque résistance; le

général Reille les fit enfoncer par sa cavalerie légère, leur prit deux

cents hommes, et tua ou dispersa le reste. Battus de toutes parts, ils

se rejetèrent sur les hauteurs de Fleurus, qui, vingt ans auparavant,

avaient été déjà si fatales aux ennemis de la France[39].

Napoléon, d'un coup d'oeil, reconnut le terrain. Nos troupes s'élancèrent

sur les Prussiens au pas de course. Trois carrés d'infanterie, appuyés

par plusieurs escadrons et de l'artillerie, soutinrent le choc avec

intrépidité. Fatigué de leur immobilité, l'Empereur ordonne au général

Letort de les charger à la tête des dragons de la garde. Au même moment,

le général Excelmans débusque sur le flanc gauche de l'ennemi; le

vingtième de dragons, commandé par le jeune et brave Briqueville, se

précipite sur les Prussiens d'un côté, tandis que Letort les attaque de

l'autre. Ils furent enfoncés, anéantis; mais ils nous vendirent cher la

victoire: Letort fut tué.

Cette journée, peu importante par ses résultats, puisqu'elle ne coûta à

l'ennemi que cinq pièces d'artillerie et trois mille hommes tués ou

prisonniers, produisit, sur l'armée, les plus heureux effets. La

sciatique du maréchal Mortier[40], la trahison du général Bourmont,

avaient fait naître un sentiment d'incertitude et de crainte, qui fut

entièrement dissipé par l'issue favorable de ce premier combat.

Jusques-là, chaque chef de corps en avait conservé le commandement

immédiat, et l'on pense quelle devait être leur ardeur et leur

émulation: l'Empereur fit la faute de renverser les espérances de leur

courage et de leur ambition; il plaça le général d'Erlon et le comte

Reille sous les ordres du maréchal Ney, qu'il avait fait venir après

coup; et le comte Gérard et le comte Vandamme sous ceux du maréchal

Grouchy, qu'il eût été préférable de laisser à la tête de la cavalerie.

Le 16 au matin, l'armée, ainsi partagée, occupait les positions

suivantes:

Le maréchal Ney, avec les premier et deuxième corps, la cavalerie du

général Lefêvre-Desnouettes et celle du général Kellerman, avait son

avant-garde à Frasnes, et les autres troupes disséminées autour de

Gosselies[41].

Le maréchal Grouchy, avec les 3e et 4e corps et la cavalerie des

généraux Pajol, Excelmans et Milhaud, était placé en avant et sur les

hauteurs de Fleurus.

Le 6e corps et la garde étaient échelonnés entre Fleurus et Charleroi.

Le même jour, l'armée du maréchal Blucher, forte de 90,000 hommes,

ralliés avec une grande habileté, était postée sur les hauteurs de Bry

et de Sombref, et occupait les villages de Ligny et de St.-Amand, qui

garnissaient son front. Sa cavalerie se prolongeait fort avant sur la

route de Namur[42].

L'armée du duc de Wellington, que ce général n'avait point encore eu le

tems de rassembler, se composait d'environ cent mille hommes, éparpillés

entre Ath, Nivelle, Gennappes et Bruxelles.

L'Empereur fut reconnaître, en personne, la position de Blucher; et,

pénétrant les desseins de ce général, résolut de lui livrer bataille,

avant que ses réserves et l'armée Anglaise qu'il cherchait à atteindre,

n'aient eu le tems de se rallier et de venir le rejoindre.

Il expédia sur-le-champ l'ordre au maréchal Ney, qu'il supposait en

marche sur les Quatre-Bras, _où il n'aurait trouvé que peu de monde_, de

chasser vigoureusement devant lui les Anglais, et de tomber ensuite à

bras raccourci sur les derrières de l'armée Prussienne.

En même tems, il fit opérer un changement de front à l'armée impériale;

le général Grouchy avança sur Sombref, le général Girard sur Ligny, le

général Vandamme sur St.-Amand.

Le général Girard, avec sa division forte de 5000 hommes, fut détaché du

2e corps et placé derrière la gauche du général Vandamme, de manière à

le soutenir et à lier en même temps l'armée du maréchal Ney avec celle

de Napoléon.

La garde et les cuirassiers Milhaud furent disposés en réserve en avant

de Fleurus.

À trois heures, le 3e corps aborda St.-Amand, et parvint à s'en emparer.

Les Prussiens, ramenés par Blucher, reprirent le village; les Français,

retranchés dans le cimetière, s'y défendirent avec opiniâtreté; mais,

accablés par le nombre, ils allaient succomber, lorsque le général

Drouot qui, plus d'une fois, décida le sort des batailles, s'élança au

galop avec quatre batteries de la garde, prit l'ennemi à revers et le

força de s'arrêter.

Au même moment, le maréchal Grouchy se battait avec succès à Sombref, et

le général Girard attaquait avec impétuosité le village de Ligny. Ses

murs crénelés et un long ravin en rendaient les approches aussi

difficiles que périlleuses; ces obstacles n'intimidèrent point le

général Lefol ni les braves qu'il commandait. Ils s'avancèrent la

baïonnette en avant, et en peu d'instans les Prussiens, repoussés et

anéantis, abandonnèrent le terrain.

Le maréchal Blucher, sachant que la possession de Ligny nous rendait

maîtres du sort de la bataille, revint à la charge avec des troupes

d'élite, et là, pour me servir de ses paroles, commença un combat qui

peut être considéré comme l'un des plus acharnés dont l'histoire fasse

mention. Pendant cinq heures, deux cents bouches à feu firent pleuvoir,

sur ce champ de carnage les blessures et la mort. Pendant cinq heures,

les Français et les Prussiens, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, se

disputèrent corps à corps, pied à pied, ce poste ensanglanté, et sept

fois consécutives se l'arrachèrent et se le reprirent tour-à-tour.

L'Empereur espérait, à chaque instant que le maréchal Ney allait venir

prendre part à l'action. Dès le commencement de l'affaire, il lui avait

réitéré l'ordre de manoeuvrer de manière à envelopper la droite des

Prussiens; et il attachait un si grand prix à cette diversion, qu'il

écrivit au maréchal, et lui fit dire à plusieurs reprises _que le sort

de la France était entre ses mains_. Ney lui répondit qu'il avait sur

les bras toute l'armée Anglaise; qu'il lui promettait de tenir toute la

journée, mais rien de plus. L'Empereur, mieux instruit, l'assura qu'il

n'avait en tête que l'avant-garde de Wellington, et lui ordonna de

nouveau d'enfoncer les Anglais, et de s'emparer (coûte qui coûte) des

Quatre-Bras. Le maréchal persista dans sa funeste erreur. Napoléon,

pénétré de l'importance du mouvement que le maréchal Ney refusait de

comprendre et d'exécuter, envoya directement au 1er corps l'ordre de se

porter en toute hâte sur la droite des Prussiens; mais après avoir perdu

un tems précieux à l'attendre, il jugea que le combat ne pouvait se

prolonger davantage sans danger, et il prescrivit au général Girard qui

n'avait avec lui que cinq mille hommes, d'opérer le mouvement que

devaient effectuer les vingt mille hommes du comte d'Erlon,

c'est-à-dire, de tourner St.-Amand et de tomber sur les derrières de

l'ennemi.

Cette manoeuvre, habilement exécutée et secondée par une attaque de front

de la garde, et par une charge brillante des cuirassiers de la brigade

du général Delore et des grenadiers à cheval de la garde, décida la

victoire. Les Prussiens, affaiblis de toutes parts, se retirèrent en

désordre, et nous abandonnèrent, avec le champ de bataille, quarante

canons et plusieurs drapeaux.

À la gauche, le maréchal Ney, au lieu de se porter rapidement sur les

Quatre-Bras, et d'opérer la diversion qui lui avait été recommandée,

avait employé douze heures en tâtonnemens inutiles, et donné le tems au

prince d'Orange de renforcer son avant-garde. Les ordres pressans de

Napoléon ne lui permettant point de rester en contemplation, il se porta

en avant, et voulant sans doute réparer le tems perdu, il ne fit point

reconnaître à fond ni la position ni les forces de l'ennemi; il se jeta

sur lui tête baissée. La division du général Foy commença l'attaque, et

fit replier les tirailleurs et les postes avancés. La cavalerie Bachelu,

aidée, protégée, et soutenue par cette division, enfonça et mit en

pièces trois bataillons Écossais; mais l'arrivée de nouveaux renforts,

conduits par le duc de Wellington, et l'éclatante bravoure des Écossais,

des Belges et du prince d'Orange, suspendirent nos succès. Cette

résistance, loin de décourager le maréchal Ney, lui rendit une énergie

qu'il n'avait point montrée jusqu'alors. Il attaqua les Anglo-Hollandais

avec furie, et les rejeta sur les lisières du bois de Bossu. Le 1er de

chasseurs et le 6e de lanciers culbutèrent les Brunswikois; le 8e de

cuirassiers passa sur le corps à deux bataillons Écossais et leur prit

un drapeau; le 11e non moins intrépide, le poursuivit jusqu'à l'entrée

du bois. Mais ce bois qu'on n'avait point fait fouiller, était garni

d'infanterie Anglaise. Nos cuirassiers furent assaillis par des feux

dirigés à bout portant, qui jetèrent tout-à-coup le trouble et la

confusion dans leurs rangs. Quelques officiers, nouvellement incorporés,

au lieu d'apaiser le désordre, l'augmentèrent par des cris de _sauve qui

peut_. Ce désordre, qui en un instant se communiqua de proche en proche

jusqu'à Beaumont, aurait pu causer de grands malheurs, si l'infanterie

du général Foy, restée inébranlable, n'eût continué à soutenir le

combat, avec autant de persévérance que d'intrépidité.

Le maréchal Ney, qui n'avait avec lui que vingt mille hommes, voulut

faire avancer le premier corps qu'il avait laissé en arrière; mais

l'Empereur (comme je l'ai dit plus haut) avait ordonné directement au

comte d'Erlon, qui le commandait, de venir le rejoindre; et ce général

s'était mis en marche. Ney, lorsqu'il reçut cette nouvelle, était au

milieu du feu croisé des batteries ennemies. «Voyez-vous ces boulets?

s'écria-t-il avec un sombre désespoir, je voudrais qu'ils m'entrassent

tous dans le ventre.» Il fit voler sur les traces du comte d'Erlon, et

lui prescrivit, quels que soient les ordres qu'il ait pu recevoir de

l'Empereur lui-même, de rétrograder. Le comte d'Erlon eut la faiblesse

et le malheur d'obéir. Il ramena ses troupes au maréchal: mais il était

neuf heures du soir; et le maréchal, rebuté par les entraves qu'il avait

éprouvées, et mécontent de lui et des autres, avait cessé le combat.

Le duc de Wellington, dont les forces s'étaient accrues successivement

au-delà de cinquante mille hommes, se retira en bon ordre dans la nuit,

à Gennappes.

Le maréchal Ney dut, à la grande bravoure de ses troupes et à la fermeté

des généraux, l'honneur de n'avoir pas été forcé d'abandonner ses

positions.

L'acharnement avec lequel on se battit dans cette journée, fit frémir

les hommes les plus habitués à contempler de sang-froid les horreurs de

la guerre. Les ruines fumantes de Ligny et de Saint-Amand étaient

encombrées de morts et de mourans; le ravin, en avant de Ligny,

ressemblait à un fleuve de sang, sur lequel surnageaient des cadavres;

aux Quatre-Bras, même spectacle! le chemin creux qui bordait le bois,

avait disparu sous les corps ensanglantés des braves Écossais et de nos

cuirassiers. La garde impériale se distingua surtout par sa rage

meurtrière: elle combattit aux cris de _vive l'Empereur! point de

quartier!_ Le corps du général Girard montra la même animosité; ce fut

lui qui, ayant épuisé toutes ses munitions, demandait à grands cris des

cartouches et des Prussiens.

La perle des Prussiens, rendue considérable par le feu terrible de notre

artillerie, fut de vingt-cinq mille hommes. Blucher, renversé de cheval

par nos cuirassiers, ne leur échappa que par miracle.

La perte des Anglais et des Hollandais fut de quatre mille cinq cents

hommes. Trois régimens écossais, et la légion noire de Brunswick, furent

presqu'entièrement exterminés. Le prince de Brunswick lui-même et une

foule d'autres officiers de marque, furent tués.

Nous perdîmes, à l'aile gauche, près de 5,000 hommes et plusieurs

généraux. Le prince Jérôme, déjà blessé au passage de la Sambre, reçut

un léger coup de feu à la main; il se tint constamment à la tête de sa

division, et déploya beaucoup de valeur et de sang-froid.

Notre perte à Ligny, évaluée à 6,500 hommes, fut rendue plus douloureuse

encore par la blessure à mort du général Girard. Peu d'officiers étaient

doués d'un caractère aussi noble et d'une intrépidité aussi journalière.

Plus avide des faveurs de la gloire que des dons de la fortune, il ne

possédait que son épée; et ses derniers momens, au lieu d'être embellis

par le seul souvenir de ses actions héroïques, furent troublés par la

douleur de laisser sa famille à la merci du besoin.

La victoire de Ligny ne remplit point entièrement l'attente de

l'Empereur. «Si le maréchal Ney, dit-il, avait attaqué les Anglais avec

toutes ses forces, il les aurait écrasés, et serait venu donner le coup

de grâce aux Prussiens; et si, après avoir fait cette première faute, il

n'eût point fait la seconde sottise, d'empêcher le mouvement du comte

d'Erlon, l'intervention du premier corps aurait abrégé la résistance de

Blucher, et rendu sa défaite irréparable: toute son armée aurait été

prise ou détruite.»

Cette victoire, quoiqu'imparfaite, n'en fut pas moins considérée par les

généraux, comme étant de la plus haute importance. Elle séparait l'armée

anglaise des Prussiens, et nous laissait l'espoir de pouvoir la vaincre

à son tour.

L'Empereur, _sans perdre de tems_, voulait, dès la pointe du jour,

attaquer d'un côté les Anglais, et de l'autre, faire poursuivre sans

relâche l'armée de Blucher. On lui objecta que l'armée anglaise était

intacte et prête à recevoir la bataille, tandis que nos troupes,

harassées par les combats et la fatigue de Ligny, ne seraient peut-être

point en état de se battre avec la vigueur nécessaire. On lui fit enfin

de si nombreuses objections, qu'il consentit à laisser prendre du repos

à l'armée. Le malheur rend timide. Si, comme autrefois, Napoléon n'eût

écouté que les inspirations de son audace, il est probable, il est

certain (et je l'ai entendu dire au général Drouot), qu'il aurait pu,

selon son projet, conduire le 17 ses troupes à Bruxelles; _et qui peut

calculer quelles auraient été les suites de l'occupation de cette

capitale!_

L'Empereur se borna donc le 17, à former son armée en deux colonnes;

l'une de 65,000 hommes, conduite par l'Empereur, après avoir rallié

l'aile gauche, suivit la trace des Anglais. L'artillerie légère, les

lanciers du général Alphonse Colbert et de l'intrépide colonel Sourd,

les pourchassèrent jusqu'à l'entrée de la forêt de Soignes, où le duc de

Wellington prit position. L'autre, forte de 36,000 hommes, fut détachée

sous les ordres du maréchal Grouchy, pour observer et poursuivre les

Prussiens: elle ne dépassa point Gembloux.

La nuit du 17 au 18 fut affreuse, et semblait présager les malheurs de

la journée. Une pluie violente et non interrompue ne permit point à

l'armée de goûter un seul moment de repos. Pour surcroît d'infortune, le

mauvais état des chemins retarda l'arrivée des vivres; et la plupart des

soldats furent privés de nourriture; cependant, ils supportèrent gaîment

cette double disgrâce, et à la pointe du jour ils annoncèrent à

Napoléon, par des acclamations multipliées, qu'ils étaient prêts à voler

à une nouvelle victoire.

L'Empereur avait pensé que lord Wellington, isolé des Prussiens et

pressentant la marche du corps de Grouchy, qui pouvait, en passant la

Dyle, se porter sur son flanc ou sur ses derrières, n'oserait point

garder sa position, et se retirerait sur Bruxelles[43]. Il fut surpris,

lorsque le jour lui découvrit que l'armée Anglaise n'avait point quitté

ses positions et paraissait disposée à accepter la bataille. Il fit

reconnaître ces positions par plusieurs généraux, et pour me servir des

expressions de l'un d'eux, il sut qu'elles étaient défendues _par une

armée de canons, et par des montagnes d'infanterie_.

Napoléon prévint sur-le-champ le maréchal Grouchy, qu'il allait

probablement livrer une grande bataille aux Anglais, et lui ordonna de

pousser vigoureusement les Prussiens, de se rapprocher de la grande

armée le plus promptement possible, et de diriger ses mouvemens de

manière à lier avec elle ses opérations[44].

Il fit appeler ensuite ses principaux officiers, pour leur donner ses

instructions.

Les uns, pleins de confiance et d'audace, prétendirent qu'il fallait

attaquer et emporter de vive force la position ennemie. D'autres, plus

prudens, non moins braves, remontrèrent que la pluie avait abîmé les

terres; que les troupes (et particulièrement la cavalerie) ne pourraient

manoeuvrer sans beaucoup de difficultés et de fatigues; que l'année

Anglaise aurait l'immense avantage de nous attendre de pied ferme dans

ses retranchemens, et qu'il était préférable de chercher à les tourner.

Tous rendaient hommage à la valeur de leurs troupes, et promettaient

qu'elles feraient des prodiges: mais ils différaient d'opinion sur la

résistance qu'opposeraient les Anglais. Leur cavalerie, disaient les

généraux qui avaient fait la guerre en Espagne, ne vaut point la nôtre;

mais leur infanterie est plus redoutable qu'on ne pense. Retranchée,

elle est dangereuse par son adresse à tirer juste; en plaine, elle tient

ferme; et si on la culbute, elle se rallie cent pas plus loin, et

revient à la charge. De nouvelles discussions s'engagèrent, et, chose

remarquable, _il ne vint dans l'esprit de personne_ que les Prussiens,

dont quelques partis assez nombreux avaient été aperçus du côté de

Moustier, pussent être en mesure de faire sur notre droite une diversion

sérieuse.

L'Empereur, après avoir écouté et débattu tous les avis, se décida, par

des considérations qui réunirent tous les suffrages, à faire attaquer de

front les Anglais. Des ordres itératifs furent expédiés au maréchal

Grouchy, et Napoléon, pour lui donner le tems d'effectuer le mouvement

qu'il lui avait prescrit employa toute la matinée à déployer son armée.

L'Empereur fit en personne une nouvelle reconnaissance de l'armée

Anglaise: sa position centrale, appuyée au village de Mont-St.-Jean,

était soutenue à droite par la ferme d'Hougoumont, à gauche par celle de

la Haie Sainte. Ses deux ailes s'étendaient jusqu'au delà du hameau de

Terre-la-Haie et de Merke-Braine: des haies, des bois, des ravins, une

artillerie immense, et 85 à 90,000 hommes, défendaient cette formidable

position.

L'Empereur disposa son armée dans l'ordre suivant[45]: Le deuxième

corps, dont le prince Jérôme faisait toujours partie, fut placé

vis-à-vis les bois qui entouraient Hougoumont. Le 1er corps vis-à-vis la

Haie-Sainte. Le 6e corps fut envoyé à l'extrême droite, de manière à

pouvoir se lier avec le maréchal Grouchy, lorsqu'il déboucherait; la

cavalerie légère et les cuirassiers furent flanqués en seconde ligne,

derrière les 1er et 2e corps; la garde et sa cavalerie resta en réserve,

sur les hauteurs de Planchenois; l'ancienne division du général Girard

fut laissée à Fleurus; l'Empereur, avec son état-major, se plaça sur un

petit mamelon, près la ferme de la Belle-Alliance, d'où il dominait la

plaine et pouvait facilement diriger les mouvemens de l'armée, et

apercevoir ceux des Anglais.

À midi et demi, l'Empereur, persuadé que le maréchal Grouchy devait être

en mouvement, fit donner le signal du combat.

Le prince Jérôme se porta avec sa division sur Hougoumont. Les approches

en étaient défendues par des haies et un bois où l'ennemi avait placé

une nombreuse artillerie. L'attaque, rendue si difficile par les

accidens du terrain, fut opérée avec une extrême impétuosité; le bois

fut pris et repris tour-à-tour. Nos troupes et les Anglais, séparés le

plus souvent par une simple haie, se tiraient à bout portant, et

recevaient réciproquement leur feu, sans reculer d'un pas; de part et

d'autre, l'artillerie faisait des ravages épouvantables. Le succès

restait indécis, lorsque le général Reille fit soutenir l'attaque du

prince Jérôme par la division Foy, et parvint à forcer l'ennemi de lui

abandonner le bois et les vergers qu'il avait si vaillamment défendus et

conservés jusqu'alors.

Il était une heure: ce fut quelques momens auparavant qu'une dépêche

interceptée apprit à l'Empereur l'arrivée prochaine de trente mille

Prussiens, commandés par Bulow[46].

Napoléon pensa que la force de ce corps, dont quelques éclaireurs

avaient paru sur les hauteurs de Saint-Lambert, était exagérée; et

persuadé d'ailleurs que l'armée de Grouchy le suivait, et qu'il allait

se trouver entre deux feux, il ne s'en inquiéta que légèrement:

cependant, plutôt par prévoyance que par crainte, il donna l'ordre au

général Domont de se porter, avec sa cavalerie et celle du général

Suberwick, au-devant des Prussiens, et prescrivit au comte de Lobau de

se mettre en mesure de soutenir le général Domont, en cas de besoin. Des

ordonnances furent expédiées en même tems au maréchal Grouchy, pour

l'informer de ce qui se passait, et lui enjoindre _de nouveau_ de hâter

sa marche, de poursuivre, d'attaquer et d'écraser Bulow.

Notre armée se trouvait donc réduite, par la distraction des divisions

Domont et Suberwick, et par la paralysation du sixième corps, à moins de

cinquante-sept mille hommes: mais elle montrait tant de résolution, que

l'Empereur ne douta point qu'elle ne fût suffisante pour battre les

Anglais.

Le deuxième corps (je l'ai déjà dit) était parvenu à débusquer les

Anglais des bois d'Hougoumont; mais le premier corps, malgré le jeu

continuel de plusieurs batteries, et la résolution de notre infanterie

et de la cavalerie légère des généraux Lefêvre-Desnouettes et Guyot,

n'avait pu forcer ni la Haie-Sainte, ni Mont-Saint-Jean. L'Empereur

ordonna au maréchal Ney d'entreprendre une nouvelle attaque, et de la

faire soutenir par quatre-vingts pièces de canon. Un feu terrible de

mousqueterie et d'artillerie s'engagea dès-lors, sur toute la ligne. Les

Anglais, insensibles au danger, supportaient les charges de notre

infanterie et de notre cavalerie avec une grande fermeté; plus ils

montraient de résistance, plus nos soldais s'acharnaient au combat. Les

Anglais, enfin, repoussés de position en position, évacuèrent la

Haie-Sainte et Mont-Saint-Jean, et nos troupes s'en emparèrent aux cris

de _vive l'Empereur!_

Le comte d'Erlon envoya sur-le-champ, pour les y maintenir, la seconde

brigade du général Alix. Un corps de cavalerie anglaise lui coupa le

passage, la mit en désordre, et se jetant ensuite sur nos batteries,

parvint à désorganiser plusieurs pièces. Les cuirassiers du général

Milhaud partirent au galop, pour repousser la cavalerie des Anglais. Une

nouvelle division des leurs vint se jeter sur nos cuirassiers. Nos

lanciers et nos chasseurs furent envoyés à leur secours. Une charge

générale s'engagea, et les Anglais, rompus, culbutés et sabrés, furent

forcés de se replier en désordre.

Jusqu'alors, l'armée française, ou pour mieux dire les quarante mille

hommes des généraux Reille et d'Erlon, avaient obtenu et conservé une

supériorité marquée. L'ennemi, rebuté, paraissait incertain de ses

mouvemens. On avait remarqué des dispositions qui semblaient annoncer

une prochaine retraite. L'Empereur, satisfait, répétait avec joie: «Ils

sont à nous, je les tiens;» et le maréchal Soult et tous les généraux

regardaient, comme lui, la victoire assurée[47].

La garde avait déjà reçu l'ordre de se mettre en mouvement pour occuper

le terrain que nous avions conquis, et achever l'ennemi, lorsque le

général Domont fit prévenir l'Empereur que le corps de Bulow venait

d'entrer en ligne et s'avançait rapidement sur les derrières de notre

droite. Cet avis changea la résolution de Napoléon; au lieu de se servir

de sa garde pour soutenir les 1er et 2e corps, il la tint en réserve, et

fit ordonner au maréchal Ney, de se maintenir dans les bois

d'Hougoumont, à la Haie-Sainte et à Mont-St.-Jean, jusqu'à ce que l'on

eût connu l'issue du mouvement qu'allait opérer le comte de Lobau contre

les Prussiens.

Les Anglais, instruits de l'arrivée de Bulow, reprirent l'offensive et

cherchèrent à nous chasser des positions que nous leur avions enlevées.

Nos troupes les repoussèrent victorieusement. Le maréchal Ney, emporté

par sa bouillante ardeur, oublia les ordres de l'Empereur. Il chargea

l'ennemi à la tête des cuirassiers Milhaud et de la cavalerie légère de

la garde, et parvint, au milieu des applaudissemens de l'armée, à

s'établir sur les hauteurs de Mont-St.-Jean, jusqu'alors inaccessibles.

Ce mouvement intempestif et hasardeux n'échappa point au duc de

Wellington. Il fit avancer son infanterie et lança sur nous toute sa

cavalerie.

L'Empereur fit dire sur-le-champ au général Kellerman et à ses

cuirassiers, de courir dégager notre première ligne. Les grenadiers à

cheval et les dragons de la garde, soit par un mal-entendu du maréchal

Ney, soit spontanément, s'ébranlèrent et suivirent les cuirassiers, sans

qu'il fût possible de les arrêter. Une seconde mêlée, plus meurtrière

que la première, s'engagea sur tous les points. Nos troupes, exposées au

feu non interrompu de l'infanterie et des batteries ennemies, soutinrent

et engagèrent héroïquement, pendant deux heures, de nombreuses et

brillantes charges, dans lesquelles nous eûmes la gloire de prendre six

drapeaux, de renverser plusieurs batteries et de hacher par morceaux

quatre régimens; mais dans lesquelles aussi nous perdîmes l'élite de nos

intrépides cuirassiers et de la cavalerie de la garde.

L'Empereur, que ce funeste engagement mettait au désespoir, ne pouvait y

remédier. Grouchy n'arrivait point; et déjà, pour parvenir à maîtriser

les Prussiens dont le nombre et les progrès allaient toujours croissans,

il avait été forcé d'affaiblir ses réserves de 4000 hommes de la jeune

garde.

Cependant, notre cavalerie, épuisée par une perte considérable et des

combats inégaux sans cesse renouvelés, commençait à se décourager et à

fléchir. L'issue de la bataille paraissait devenir douteuse. Il fallait

frapper un grand coup par une attaque désespérée.

L'Empereur n'hésita point.

L'ordre est immédiatement donné au comte Reille de rassembler toutes ses

forces et de se jeter impétueusement sur la droite de l'ennemi, tandis

que Napoléon en personne va l'attaquer de front avec ses réserves.

Déjà l'Empereur disposait sa garde en colonne d'attaque, lorsqu'il

apprit que notre cavalerie venait d'être forcée d'évacuer en partie les

hauteurs de Mont-St.-Jean. Il ordonna sur-le-champ au maréchal Ney, de

prendre avec lui quatre bataillons de moyenne garde, et de se porter en

toute hâte sur le fatal plateau, pour y soutenir les cuirassiers qui

l'occupaient encore.

La bonne contenance de la garde et les harangues de Napoléon

enflammèrent les esprits; la cavalerie et quelques bataillons qui

avaient suivi son mouvement en arrière, firent face à l'ennemi, aux cris

de _vive l'Empereur!_

Au même moment une fusillade se fait entendre[48]. «Voilà Grouchy!

s'écrie l'Empereur: la victoire est à nous.» Labédoyère vole annoncer à

l'armée cette heureuse nouvelle; il pénètre, malgré l'ennemi, à la tête

de nos colonnes: _le maréchal Grouchy arrive, la garde va donner, du

courage! du courage! les Anglais sont perdus_.

Un dernier cri d'espoir part de tous les rangs; les blessés en état de

faire quelques pas encore, retournent au combat; et mille et mille voix

répètent à l'envi: _En avant! en avant!_

La colonne commandée par le _brave des braves_, arrivée en présence de

l'ennemi, est accueillie par des décharges d'artillerie, qui lui font

éprouver une perte affreuse. Le maréchal Ney, fatigué des boulets,

ordonna d'emporter les batteries à la baïonnette. Les grenadiers se

précipitent dessus avec une telle impétuosité, qu'ils méconnaissent cet

ordre admirable qui tant de fois leur valut la victoire. Leur chef, ivre

d'intrépidité, ne s'aperçoit point de ce désordre. Ses soldats et lui,

abordent tumultueusement l'ennemi. Une nuée de balles, de mitraille,

crève sur leurs têtes. Le cheval de Ney est tué, les généraux Michel et

Friant tombent morts ou blessés; une foule de braves sont renversés.

Wellington ne laisse point le tems à nos grenadiers de se reconnaître.

Il les fait attaquer en flanc par sa cavalerie, et les force de se

retirer dans le plus grand désordre. Au même instant, les 50,000

Prussiens de Ziethen, qu'on avait pris pour l'armée de Grouchy,

enlevèrent de vive force le village de la Haie et nous repoussèrent

devant eux. Notre cavalerie, notre infanterie, déjà ébranlées par la

défaite de la garde moyenne, craignirent d'être coupées et se retirèrent

précipitamment. La cavalerie anglaise, profitant habilement de la

confusion que cette retraite inopinée avait occasionnée, se fit jour à

travers nos rangs et acheva d'y semer le désordre et le découragement.

Les autres troupes de la droite, qui ne résistaient déjà qu'avec une

peine infinie aux attaques des Prussiens, et qui depuis plus d'une heure

manquaient de munitions, voyant quelques escadrons pêle-mêle, et des

hommes de la garde à la débandade, crurent que tout était perdu et

quittèrent leur position. Ce mouvement contagieux se communiqua en un

instant à la gauche; et toute l'armée, après avoir enlevé si vaillamment

les meilleures positions de l'ennemi, les lui abandonna avec autant

d'empressement, qu'elle avait mis d'ardeur à les conquérir.

L'armée anglaise qui s'était avancée à mesure que nous reculions, les

Prussiens qui n'avaient point cessé de nous poursuivre, fondirent à la

fois sur nos bataillons épars; la nuit augmenta le tumulte et l'effroi;

et bientôt l'armée entière ne fut plus qu'une masse confuse que les

Anglais et les Prussiens renversèrent sans efforts, et massacrèrent sans

pitié.

L'Empereur, témoin de cette épouvantable défection, put à peine en

croire ses yeux. Ses aides-de-camp coururent de tous côtés pour rallier

les troupes. Lui-même se jeta au milieu de la foule. Mais ses paroles,

ses ordres, ses prières, ne furent point entendus. Comment l'armée

aurait-elle pu se reformer sous le canon et au milieu des charges

continuelles des 80,000 Anglais et des 80,000 Prussiens qui avaient

envahi le champ de bataille?

Cependant, huit bataillons que l'Empereur avait réunis précédemment, se

formèrent en carrés, et barrèrent le chemin aux armées prussienne et

anglaise. Ces braves, quels que furent leur constance et leur courage,

ne pouvaient résister long-tems aux efforts d'un ennemi vingt fois plus

nombreux. Environnés, assaillis, foudroyés de toutes parts, la plupart

finirent enfin par succomber. Les uns vendirent chèrement leur vie; les

autres, exténués de fatigue, de soif et de faim, n'eurent plus la force

de combattre, et se laissèrent égorger sans pouvoir se défendre. Deux

seuls bataillons[49], que l'ennemi n'avait pu rompre, se retirèrent en

disputant le terrain, jusqu'à ce que, désorganisés et entraînés par le

mouvement général, ils furent forcés eux-mêmes de suivre le torrent.

Un dernier bataillon de réserve, illustre et malheureux débris de la

colonne de granit des champs de Marengo, était resté inébranlable au

milieu des flots tumultueux de l'armée. L'Empereur se retire dans les

rangs de ces braves, commandés encore par Cambronne! Il les fait former

en carré, et s'avance à leur tête au devant de l'ennemi; tous ses

généraux, Ney, Soult, Bertrand, Drouot, Corbineau, de Flahaut,

Labédoyère, Gourgaud, etc., mettent l'épée â la main et deviennent

soldats. Les vieux grenadiers, incapables de trembler pour leur vie,

s'effrayent du danger qui menace celle de l'Empereur. Ils le conjurent

de s'éloigner: _Retirez-vous_, lui dit l'un d'eux, _vous voyez bien que

la mort ne veut pas de vous_. L'Empereur résiste et commande le feu. Les

officiers qui l'entourent s'emparent de son cheval et l'entraînent.

Cambronne et ses braves se pressent autour de leurs aigles expirantes,

et disent à Napoléon un éternel adieu. Les Anglais, touchés de leur

héroïque résistance, les conjurent de se rendre. Non, dit Cambronne, LA

GARDE MEURT MAIS NE SE REND PAS! au même moment ils se précipitent tous

sur l'ennemi, aux cris de _Vive l'Empereur!_ On reconnaît à leurs coups

les vainqueurs d'Austerlitz, de Jéna, de Wagram, de Montmirail. Les

Anglais et les Prussiens, dont ils ont suspendu les chants de victoire,

se réunissent contre cette poignée de héros et les abattent. Les uns,

couverts de blessures, tombent à terre noyés dans leur sang. Les autres,

plus heureux, sont tués; ceux enfin dont la mort trompe l'attente, se

fusillent entr'eux, pour ne point survivre à leurs compagnons d'armes,

ni mourir de la main de leurs ennemis.

Wellington et Blucher, devenus alors possesseurs paisibles du champ de

bataille, le parcoururent en maîtres. Mais par combien de sang cet

injuste triomphe ne fut-il pas acheté? Jamais, non jamais, les Français

ne portèrent à leurs adversaires des coups plus formidables et plus

meurtriers. Avides de sang et de gloire, méprisant les dangers et la

mort, ils se précipitaient audacieusement sur les batteries enflammées

de l'ennemi, et semblaient se multiplier pour aller le chercher,

l'attaquer et le poursuivre dans ses inaccessibles retranchemens. Trente

mille Anglais ou Prussiens[50] furent immolés par leurs mains dans cette

fatale journée; et quand on pense que cet horrible carnage fut l'ouvrage

de cinquante mille hommes[51] mourant de fatigues et de besoins, et

luttant sur un terrain bourbeux contre une position inexpugnable et

130,000 combattans, on est saisi d'une douloureuse admiration, et l'on

décerne aux vaincus la palme de la victoire.

Au moment où le corps de Bulow enfonçait notre droite, j'étais au

quartier-général, à la ferme de Caillou.

Un aide-de-camp du grand maréchal vint, de sa part, prévenir le duc de

Bassano que les Prussiens se dirigeaient sur ce point. Le duc, ayant

reçu l'ordre de l'Empereur d'y rester, ne voulut point en sortir; et

nous nous résignâmes à attendre l'événement. Bientôt effectivement des

dragons ennemis s'emparèrent du petit bois qui couvrait la ferme et

vinrent sabrer nos gens. Notre garde les repoussa à coups de fusil, mais

revenus en plus grand nombre, ils nous assaillirent de nouveau et nous

forcèrent, malgré le stoïcisme de M. le duc de Bassano, à leur céder

très-promptement la place. Les voitures impériales, garnies de chevaux

vigoureux, nous dérobèrent rapidement aux poursuites de l'ennemi. Le duc

ne fut point aussi heureux; sa voiture, mal attelée, endura plusieurs

fusillades; et il finit par être forcé de se sauver à pied et de venir

se réfugier dans la mienne.

La cessation du feu, la retraite précipitée des débris de l'armée ne

nous confirmèrent que trop l'issue funeste de la bataille; nous

demandions de tous côtés des nouvelles de l'Empereur, et personne ne

pouvait appaiser notre douloureuse anxiété: les uns nous assuraient

qu'il avait été fait prisonnier, les autres qu'il avait été tué. Pour

mettre fin aux inquiétudes qui nous oppressaient, je pris le cheval du

chef de nos équipages; et, suivi d'un premier piqueur (nommé Chauvin),

revenu avec Napoléon de l'île d'Elbe, je rebroussai vers Mont-St.-Jean.

Après avoir vainement importuné de questions une multitude d'officiers,

je rencontrai un page (le jeune Gudin) qui m'assura, que l'Empereur

devait avoir quitté le champ de bataille. Je poussai plus loin. Deux

cuirassiers, le sabre levé, m'arrêtèrent: Où vas-tu?--Je vais à la

rencontre de l'Empereur.--Tu en as menti, tu es un royaliste, tu vas

rejoindre les Anglais! Je ne sais comment cet incident aurait fini, si

un officier supérieur de la garde, un envoyé du ciel ne m'eût

heureusement reconnu et tiré d'embarras. Il m'assura que l'Empereur

qu'il avait long-tems escorté, devait être en avant. Je fus retrouver le

duc de Bassano. La certitude que l'Empereur était sain et sauf, allégea

quelques momens notre douleur. Elle reprit bientôt toute sa force. Il

aurait fallu n'être point Français, pour contempler d'un oeil sec notre

épouvantable catastrophe. L'armée elle-même, revenue de ses premières

impressions, oubliait les périls qui la menaçaient encore, pour méditer

tristement sur l'avenir; sa marche était abattue, son regard consterné;

aucune parole, aucune plainte ne venait interrompre son douloureux

recueillement; on eût dit qu'elle accompagnait une pompe funèbre,

qu'elle assistait aux obsèques de sa gloire et de la patrie.

La prise et le pillage des bagages de l'armée avaient suspendu

instantanément la poursuite de l'ennemi. Il nous rejoignit aux

Quatre-Bras, et tomba sur nos équipages. En tête du convoi marchait le

trésor, et après lui notre voiture. Cinq autres voitures qui nous

suivaient immédiatement, furent attaquées et sabrées. La nôtre, par

miracle, parvint à se sauver. Ce fut là qu'on prit les effets

d'habillement de l'Empereur, le superbe collier de diamans que lui avait

donné la princesse Borghèse, et son landau échappé, en 1812, aux

désastres de Moscow.

Les Prussiens, acharnés à notre poursuite, traitaient avec une barbarie

sans exemple, les malheureux qu'ils pouvaient atteindre. À l'exception

de quelques vieux soldats imperturbables, la plupart des autres avaient

jeté leurs armes et se trouvaient sans défense; ils n'en étaient pas

moins impitoyablement massacrés. Quatre Prussiens tuèrent de sang-froid

le général..., après lui avoir arraché ses armes; un autre général,

dont le nom n'est pas non plus présent à ma mémoire, se rendit à un

officier; et cet officier eut la lâcheté, encore plus que la cruauté, de

lui passer son sabre au travers du corps. Un colonel, pour ne point

tomber entre leurs mains, se brûla la cervelle. Vingt autres officiers

de tous grades imitèrent cet exemple. Un officier de cuirassiers, les

voyant arriver, dit: «Ils n'auront ni mon cheval ni moi.» D'un coup de

pistolet, il renverse son cheval, de l'autre, il se tue[52]. Mille actes

de désespoir non moins héroïques illustrèrent cette fatale journée.

Nous continuâmes notre retraite sur Charleroi; plus nous avancions, plus

elle devenait difficile. Ceux qui nous précédaient, soit pour arrêter

l'ennemi, soit par trahison, obstruaient la route et, à chaque pas, nous

étions obligés de rompre des barricades. Dans un moment de halte,

j'entendis à nos côtés des cris et des lamentations. Je m'approchai, et

je reconnus qu'ils partaient d'un fossé de la route, où deux immenses

charretées de blessés avaient été culbutées. Ces infortunés, enfouis

pêle-mêle sous les voitures renversées sur eux, imploraient la

compassion des passans; et, jusqu'alors, leurs voix affaiblies et

couvertes par le bruit des caissons, n'avaient point été entendues. Nous

nous mîmes tous à l'ouvrage, et nous parvînmes à les arracher de leur

tombeau. Quelques-uns respiraient encore. Le plus grand nombre étaient

morts étouffés. La joie de ces malheureux nous toucha jusqu'aux larmes;

mais elle fut de courte durée: il fallut les abandonner.

Toujours suivis et harcelés par l'ennemi, nous arrivâmes à Charleroi; il

y régnait un tel encombrement, un tel désordre, que nous fûmes forcés

d'abandonner notre voiture et nos bagages. Le portefeuille secret du

cabinet fut enlevé par le garde du portefeuille; les autres papiers

importans furent déchirés; nous ne laissâmes que des rapports et des

lettres insignifiantes, qu'on a fait imprimer depuis à Bruxelles[53].

Déjà nous continuions (M. le duc de Bassano et moi) notre route à pied,

lorsque j'aperçus des piqueurs menant en laisse des chevaux de main de

l'Empereur; je leur ordonnai de nous les amener. Tel était le respect du

duc pour tout ce qui touchait à Napoléon, qu'il hésitait à profiter de

cette bonne fortune. Je parvins à vaincre ses scrupules, fort

heureusement pour lui, car les Prussiens nous avaient rejoints, et le

bruit des coups de fusil nous annonça qu'on était aux prises à quelques

pas derrière nous.

On fut également forcé d'abandonner le trésor; l'or qu'il renfermait fut

distribué aux gens de l'Empereur: tous le rapportèrent fidèlement.

L'Empereur, accompagné de ses aides-de-camp et de quelques officiers

d'ordonnance, avait suivi, en quittant le champ de bataille, la route de

Charleroi. Arrivé dans cette ville, il voulut essayer d'y rallier

quelques troupes: ses efforts étant inutiles, il continua sa marche,

après avoir donné ses ordres à plusieurs généraux.

Le comte de Lobau, les généraux de la garde Petit et Pelet de Morvan, et

une foule d'autres officiers cherchèrent également à reformer l'armée.

L'épée à la main, ils arrêtaient les troupes au passage et les forçaient

de se ranger en bataille; à peine réunies, elles se dispersaient

aussitôt. L'artillerie qu'on avait pu sauver, conserva seule

inébranlablement son organisation. Les braves canonniers, attachés à

leurs pièces comme des soldats à leurs drapeaux, les suivaient

paisiblement. Contraints par l'encombrement de la route de s'arrêter à

chaque pas, ils voyaient sans regrets s'écouler près d'eux les flots de

l'armée: leur devoir était de rester à leurs pièces, et ils y restaient

sans calculer que leur dévouement pourrait leur coûter la liberté ou la

vie.

Le hasard nous fit prendre (à M. de Bassano et à moi) la route de

Philippeville. Nous apprîmes, avec une joie dont nous ne nous croyions

plus susceptibles, que l'Empereur se trouvait dans cette place. Nous

courûmes près de lui. Quand il m'aperçut, il daigna me tendre la main;

je la couvris de mes pleurs. L'Empereur ne put contenir lui-même sa

propre émotion; une grosse larme, échappée de ses yeux, vint trahir les

efforts de son âme.

L'Empereur fit expédier l'ordre aux généraux Rapp, Lecourbe et Lamarque,

de se rendre à marches forcées sur Paris; et aux commandans des places

fortes, de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Il me dicta

ensuite deux lettres au prince Joseph: l'une, destinée à être

communiquée au conseil des ministres, ne relatait qu'imparfaitement

l'issue fatale de la bataille; l'autre, pour le prince seul, lui faisait

un récit, malheureusement trop fidèle, de la déroute de l'armée.

Cependant, disait-elle en finissant: «_Tout n'est point perdu_. Je

suppose qu'il me restera, en réunissant mes forces, 150,000 hommes. Les

fédérés et les gardes nationaux qui ont du coeur, me fourniront 100,000

hommes. Les bataillons de dépôt 50,000. J'aurai donc 300,000 soldats à

opposer de suite à l'ennemi. J'attelerai l'artillerie avec les chevaux

de luxe. Je lèverai 100,000 conscrits. Je les armerai avec les fusils

des royalistes et des mauvaises gardes nationales. Je ferai lever en

masse le Dauphiné, le Lyonnais, la Bourgogne, la Lorraine, la Champagne.

J'accablerai l'ennemi. Mais il faut qu'on m'aide, et qu'on ne

m'étourdisse point. Je vais à Laon. J'y trouverai sans doute du monde.

Je n'ai point entendu parler de Grouchy. S'il n'est point pris (comme je

le crains), je puis avoir dans trois jours 50,000 hommes; avec cela

j'occuperai l'ennemi, et je donnerai le tems à Paris et à la France de

faire leur devoir. Les Anglais marchent lentement. Les Prussiens

craignent les paysans, et n'oseront point trop s'avancer. Tout peut se

réparer encore; écrivez-moi l'effet que cette horrible échauffourée aura

produit dans la chambre. Je crois que les députés se pénétreront que

leur devoir, dans cette grande circonstance, est de se réunir à moi pour

sauver la France. Préparez-les à me seconder dignement.»

L'Empereur ajouta de sa main: _Du courage et de la fermeté_.

Pendant que j'expédiai ces lettres, il dicta à M. de Bassano des

instructions pour le major-général. Quand il eut fini, il se jeta sur un

mauvais lit, et donna l'ordre de s'occuper des préparatifs de notre

départ.

Une chaise de poste à moitié brisée, quelques charrettes et de la paille

venaient d'être préparées (faute de mieux) pour Napoléon et pour nous;

lorsque des voitures appartenant au maréchal Soult entrèrent dans la

place. Nous nous en emparâmes. L'ennemi ayant déjà des coureurs du côté

de Philippeville et de Marienbourg, on rassembla deux ou trois cents

fuyards de toutes les couleurs pour escorter l'Empereur. Il monta en

calèche avec le général Bertrand, et partit. Ce fut ainsi que Charles

XII s'échappa devant ses vainqueurs, après la bataille de Pultawa.

La suite de l'Empereur fut renfermée dans deux autres calèches; l'une,

dans laquelle je me trouvais, contenait M. de Bassano, le général

Drouot, le général Dejean et M. de Canisy, premier écuyer; l'autre était

occupée par MM. de Flahaut, Labédoyère, Corbineau, et de Bissi,

aides-de-camp.

L'Empereur s'arrêta au delà de Rocroi pour prendre quelque nourriture.

Nous étions tous dans un état à faire pitié; nos yeux gonflés par les

larmes, nos figures décomposées, nos habits couverts de sang ou de

poussière, nous rendaient pour nous-mêmes un objet de compassion et

d'horreur. Nous nous entretînmes de la crise où allait se trouver

l'Empereur et la France. Labédoyère, plein de la candeur que donne un

coeur jeune et inexpérimenté, se persuadait que nos dangers rallieraient

tous les partis, et que les chambres déploieraient une grande et

bienfaisante énergie. «Il faut, disait-il, que l'Empereur, sans

s'arrêter en route, se rende directement dans le sein de la

représentation nationale, qu'il avoue franchement ses malheurs, et que

(comme Philippe-Auguste) il offre de mourir en soldat et de remettre la

couronne au plus digne. Les deux chambres se révolteront à l'idée

d'abandonner Napoléon, et se réuniront à lui, pour sauver la

France.»--Ne croyez point, lui répondis-je, que nous soyons encore dans

ces tems où le malheur était sacré. La chambre, loin de plaindre

Napoléon et de venir généreusement à son secours, l'accusera d'avoir

perdu la France, et voudra la sauver en le sacrifiant.»--«Que Dieu nous

préserve d'un semblable malheur! s'écria Labédoyère; si les chambres

s'isolent de l'Empereur, tout est perdu. Les ennemis, sous huit jours,

seront à Paris. Le neuvième nous reverrons les Bourbons; alors que

deviendra la liberté et tous ceux qui ont embrassé la cause nationale?

Quant à moi, mon sort ne sera point douteux. _Je serai fusillé le

premier_.»--«L'Empereur est un homme perdu, s'il met le pied à Paris: il

n'a qu'un seul moyen de se sauver, lui et la France, reprit M. de

Flahaut; c'est de traiter avec les alliés et de céder la couronne à son

fils. Mais pour pouvoir traiter, il faut qu'il ait une armée; et

peut-être au moment où nous parlons, la plupart des généraux songent-ils

déjà à envoyer leurs soumissions au Roi[54].»--«Raison de plus, dit

Labédoyère, pour se hâter de faire cause commune avec les chambres et la

nation, et pour se mettre en route sans perdre de tems.»--«Et moi,

répliquais-je, je soutiens, comme M. de Flahaut, que, si l'Empereur met

le pied à Paris, il est perdu. On ne lui a jamais pardonné d'avoir

abandonné son armée en Égypte, en Espagne, à Moscow. On lui pardonnera

bien moins encore de l'avoir laissée là, au centre de la France.»

Ces diverses opinions, approuvées ou condamnées, servaient d'aliment à

nos discussions, lorsqu'on vint nous avertir que les Anglais étaient à

la Capelle[55], à quatre ou cinq lieues de nous. On en prévint

sur-le-champ le général Bertrand. Mais l'Empereur continua de causer

avec le duc de Bassano, et nous eûmes mille peines à lui faire reprendre

sa route.

Nous arrivâmes à Laon; l'Empereur descendit au pied de la ville. On

connaissait déjà notre défaite. Un détachement de la garde nationale

vint au-devant de l'Empereur. «Nos frères et nos enfans, lui dit

l'officier-commandant, sont dans les places fortes, mais disposez de

nous, Sire; nous sommes prêts à mourir pour la patrie et pour vous.»

L'Empereur le remercia vivement. Quelques paysans nous entouraient et

nous regardaient stupidement; souvent ils criaient _vive l'Empereur!_

ces cris nous faisaient mal. Ils plaisent dans la prospérité; après une

bataille perdue, ils déchirent le coeur.

L'Empereur fut informé qu'on apercevait au loin un corps de troupes

assez nombreux. Il envoya l'un de ses aides-de-camp le reconnaître.

C'était environ trois mille Français, infanterie et cavalerie, que le

prince Jérôme, le maréchal Soult, le général Morand, et les généraux

Colbert, Petit et Pelet de Morvan, étaient parvenus à rallier. «En ce

cas, dit Napoléon, je resterai à Laon jusqu'à ce que le reste de l'armée

soit réuni. J'ai donné l'ordre de diriger sur Laon et sur Reims tous les

militaires isolés. La gendarmerie et la garde nationale vont battre la

campagne et ramasser les traînards; les bons soldats se rallieront

d'eux-mêmes: nous aurons, dans vingt-quatre heures, un noyau de dix à

douze mille hommes. Avec cette petite armée, je contiendrai l'ennemi, et

je donnerai le tems à Grouchy d'arriver, et à la nation de se

retourner.» Cette résolution fut vivement combattue. «Votre Majesté, lui

dit-on, a vu, de ses propres yeux, la déroute complète de l'armée; elle

sait que les régimens étaient confondus, et ce n'est point en quelques

heures qu'on pourra les reformer. En supposant même qu'on puisse réunir

un noyau de dix mille soldats, que pourra faire Votre Majesté, avec

cette poignée d'hommes, dont la plupart n'auront ni armes ni munitions?

elle arrêtera les ennemis sur un point, mais elle ne pourra pas les

empêcher de pénétrer sur un autre; toutes les routes leur sont ouvertes.

Le corps du maréchal Grouchy, s'il a passé la Dyle, sera tombé dans les

mains de Blucher ou de Wellington; s'il ne l'a point passée, et qu'il

veuille opérer sa retraite sur Namur, les Prussiens arriveront

nécessairement avant lui à Gembloux ou à Temploux, et lui fermeront le

passage; tandis que les Anglais se porteront par Tilly et Sombref sur

son flanc droit, et lui enlèveront tout espoir de salut. Votre Majesté,

dans cet état de choses, ne peut donc compter raisonnablement sur le

secours de son armée; elle n'en a plus. La France ne peut être sauvée

que par elle-même. Il faut que tous les citoyens prennent les armes; et

la présence de Votre Majesté à Paris est nécessaire, pour comprimer vos

ennemis, et enflammer et diriger le dévouement des patriotes. Les

Parisiens, quand ils verront Votre Majesté, n'hésiteront point à se

battre. Si Votre Majesté reste loin d'eux, on fera courir mille bruits

mensongers sur son compte; tantôt on dira, que vous avez été tué;

tantôt, que vous avez été fait prisonnier ou que vous êtes cerné. La

garde nationale et les fédérés, découragés par la crainte d'être

abandonnés ou trahis, comme ils l'ont été en 1814, se battront à

contre-coeur, ou ne se battront point du tout.»

Ces considérations firent changer l'Empereur de résolution. «Eh bien!

dit-il, puisque vous le croyez nécessaire, j'irai à Paris; mais je suis

persuadé que vous me faites faire une sottise. Ma vraie place est ici.

Je pourrais y diriger ce qui se passera à Paris, et mes frères feraient

le reste.»

L'Empereur alors se retira dans une autre pièce avec M. de Bassano et

moi; et, après avoir expédié de nouveaux ordres au maréchal Soult sur

les mouvemens et le ralliement de l'armée, il mit la dernière main au

bulletin de Mont-Saint-Jean, déjà ébauché à Philippeville. Quand il fut

terminé, il fit appeler le grand maréchal, le général Drouot et les

autres aides-de-camp. «Voici, leur dit-il, le bulletin de

Mont-Saint-Jean; je veux que vous en entendiez la lecture; si j'ai omis

quelques faits essentiels, vous me les rappellerez: mon intention est de

ne rien dissimuler. Il faut, comme après Moscow, révéler à la France la

vérité toute entière[56]! J'aurais pu, continua-t-il, rejeter, sur le

maréchal Ney, une partie des malheurs de cette journée; mais le mal est

fait; il ne faut plus en parler.» Je lus ce nouveau vingt-neuvième

bulletin; quelques légers changemens, proposés par le général Drouot,

furent agréés par l'Empereur; mais, je ne sais par quelle bizarrerie, il

ne voulait point avouer que ses voitures étaient tombées au pouvoir de

l'ennemi: «Quand vous traverserez Paris, lui dit M. de Flahaut, on

s'apercevra bien que vos voitures ont été prises. Si vous le cachez, on

vous accusera de déguiser des vérités plus importantes; et il faut ne

rien dire, ou dire tout.» L'Empereur, après quelques façons, finit par

accéder à cet avis.

Je fis alors une seconde lecture du bulletin, et tout le monde étant

d'accord de son exactitude, M. de Bassano l'expédia au prince Joseph,

par un courrier extraordinaire.

Au moment où il parvint, Paris retentissait encore des transports

d'allégresse qu'avaient fait naître la victoire éclatante de Ligny et

les heureuses nouvelles reçues des armées de l'Ouest et des Alpes.

Le maréchal Suchet, toujours heureux, toujours habile, s'était emparé de

Montmélian, et de triomphe en triomphe, était parvenu à chasser les

Piémontais des gorges et des vallées du Mont-Cénis.

Le général Desaix, l'un de ses lieutenans, avait repoussé, du côté du

Jura, les avant-postes ennemis, pris Carrouge, passé l'Arve, et malgré

les difficultés du pays, s'était emparé en un clin d'oeil de tous les

défilés.

La guerre de la Vendée avait justifié les conjectures de l'Empereur.

Le marquis de La Roche-Jaquelin, honteux de la déroute d'Aisenay,

attendait avec impatience le moment de la réparer. Instruit qu'une

nouvelle flotte anglaise lui apportait des armes et des munitions, il

crut que l'occasion était arrivée, et fit sur-le-champ des dispositions

pour favoriser le débarquement annoncé, et livrer, s'il le fallait,

bataille aux Impériaux.

Ses dispositions, mal conçues, mal réglées, n'obtinrent point

l'assentiment unanime de l'armée. Une partie des généraux et des

troupes, déjà fatigués et rebutés par des marches et des contre-marches

sans but et sans utilité, n'exécutèrent qu'à contre-coeur les ordres

donnés. L'autre partie, révoquant en doute la réalité du débarquement,

montrait de l'hésitation. Le corps de M. d'Autichamp, enfin, l'un des

plus considérables, refusa nettement de prendre part à cette expédition

aventureuse; et cet exemple qu'attendaient les autres divisions, fut

bientôt imité par MM. de Sapineau et Suzannet. La Roche-Jaquelin, trop

fier pour revenir sur ses pas, trop présomptueux pour apprécier le

danger et la folie de ses résolutions, ne vit, dans la résistance qu'on

lui avait opposée, qu'une odieuse trahison, et dans sa colère délirante,

prononça en maître la destitution des généraux rebelles. Une seule

division (celle de son frère) lui étant restée fidèle, il se mit à sa

tête, et s'enfonça témérairement dans le Marais[57], où l'attendaient de

nouveaux revers et la mort.

Le général Lamarque avait pénétré d'un coup d'oeil les desseins de son

imprudent adversaire, et donné l'ordre au redoutable Travot de quitter

Nantes et de se porter en toute hâte sur les derrières de l'armée

royale. Ce projet hardi fut habilement exécuté. L'avant-garde de Travot

renversa tout ce qui s'opposait à son passage, s'empara de St.-Gilles,

repoussa la flotte anglaise et mit obstacle au débarquement. Travot,

avec le reste de ses troupes, passa au même moment la rivière de Vic à

Bas-Oupton, et ferma le passage à La Roche-Jaquelin. Les Vendéens,

pressés de toutes parts, reculèrent et prirent position à

St.-Jean-de-Mont. L'ordre fut donné au général Estève de les attaquer.

Ils l'attendirent de pied ferme; mais Estève connaissant l'inexpérience

de leur chef, feignit de battre en retraite. Les Vendéens, trompés,

abandonnèrent leurs retranchemens protecteurs. Les Impériaux se

retournèrent brusquement, et, la baïonnette en avant, eurent bientôt

dispersé leurs crédules et malheureux ennemis. La Roche-Jaquelin, la

tête perdue, le coeur au désespoir, courut de tous côtés donner des

ordres qu'on n'entendit plus, qu'on ne voulut plus suivre, et finit

enfin par se faire tuer[58].

La Roche-Jaquelin avait été, par dévouement et par ambition, le

principal instigateur de cette guerre; on crut que sa mort serait suivie

de la paix; mais l'annonce du prochain commencement des hostilités,

ranima le courage des Vendéens, rétablit la concorde entre leurs chefs,

et ils se préparèrent à de nouveaux combats.

Le général Lamarque, instruit que MM. de Sapineau, de Suzannet et

d'Autichamp, s'étaient réunis pour favoriser un troisième débarquement,

se mit à leur poursuite, à la tête des divisions des généraux Brayer et

Travot. Il les atteignit à la Roche-Servière. Leur position paraissait

inexpugnable; mais les troupes impériales, animées au combat par la

nouvelle télégraphique de la bataille de Ligny, firent des prodiges de

valeur; et sans leurs généraux avides du sang français, il est probable

que l'armée royale, chassée de ses retranchemens, culbutée et mise en

déroute, aurait été entièrement anéantie.

Cette victoire fratricide, la dernière que la France dût avoir à

déplorer, ne laissa plus aux Vendéens d'autres ressources que la paix;

ils la demandèrent, et quelques jours après ils l'obtinrent. Si les

talens, la vigueur des généraux Lamarque, Travot, Brayer, etc.,

ajoutèrent un nouveau lustre à leur réputation militaire, leur

modération et leur humanité leur acquirent des droits encore plus

glorieux à la reconnaissance nationale. Dans des mains moins françaises,

cette guerre eût couvert d'un voile funèbre les pays insurgés; dans

leurs mains tutélaires, elle ne ravit à la patrie qu'un petit nombre de

ses enfans.

Tant de succès réunis, accrus encore par la renommée, avaient répandu

dans Paris la confiance et l'ivresse; les craintes semées par la

malveillance ou conçues par l'inquiète sollicitude des patriotes,

s'étaient affaiblies. On commençait à contempler l'avenir avec sécurité;

on se livrait à l'espoir que la fortune allait redevenir propice à la

France, quand ce rêve trompeur fut tout-à-coup interrompu par la

nouvelle des malheurs de notre armée, par l'arrivée de l'Empereur.

L'Empereur, en descendant à l'Élysée, fut reçu par le duc de Vicence,

son censeur dans la prospérité, son ami dans l'infortune. Il paraissait

succomber à la fatigue, à la douleur; sa poitrine était souffrante, sa

respiration oppressée. Après un soupir pénible, il dit au duc: «L'armée

avait fait des prodiges, une terreur panique l'a saisie; tout a été

perdu... Ney s'est conduit comme un fou; il m'a fait massacrer ma

cavalerie... Je n'en puis plus... il me faut deux heures de repos pour

être à mes affaires.» En portant la main sur son coeur, «J'étouffe là.»

Il donna l'ordre de lui préparer un bain, et après quelques momens de

silence, il reprit: «Mon intention est de réunir les deux chambres en

séance impériale. Je leur peindrai les malheurs de l'armée; je leur

demanderai les moyens de sauver la patrie: après cela, je

repartirai.»--«Sire, lui répondit M. de Vicence, la nouvelle de vos

malheurs a déjà transpiré. Il règne une grande agitation dans les

esprits; les dispositions des députés paraissent plus hostiles que

jamais; et puisque Votre Majesté daigne m'écouter, je dois lui dire,

qu'il est à craindre que la chambre ne réponde point à votre attente. Je

regrette, Sire, de vous voir à Paris: il eût été préférable de ne point

vous séparer de votre armée; c'est elle qui fait votre force, votre

sûreté.»--«Je n'ai plus d'armée, reprit l'Empereur; je n'ai plus que des

fuyards. Je retrouverai des hommes, mais comment les armer? je n'ai plus

de fusils. Cependant, avec de l'union, tout pourra se réparer. J'espère

que les députés me seconderont; qu'ils sentiront la responsabilité qui

va peser sur eux; vous avez mal jugé, je crois, de leur esprit; la

majorité est bonne, est française. Je n'ai contre moi que Lafayette,

Lanjuinais, Flaugergues et quelques autres. Ils ne veulent pas de moi,

je le sais. Je les gêne. Ils voudraient travailler pour eux... Je ne les

laisserai pas faire. Ma présence ici les contiendra.»

L'arrivée successive du prince Joseph et du prince Lucien interrompit

cet entretien. Ils confirmèrent l'opinion du duc de Vicence, sur les

mauvaises dispositions de la chambre, et conseillèrent à l'Empereur de

différer la convocation de la séance impériale, et de laisser

préalablement agir ses ministres.

Pendant que l'Empereur était au bain, les ministres et les grands de

l'état accoururent à l'Élysée, et interrogèrent avec avidité les

aides-de-camp et les officiers revenus de Mont-Saint-Jean. Le spectacle

de la déroute et de la destruction de l'armée était encore présent à

leurs yeux; ils n'épargnèrent aucun détail, et jetèrent imprudemment

dans tous les coeurs la terreur et le découragement. On dit tout haut que

Napoléon était perdu; et tout bas qu'il n'avait plus d'autre moyen de

sauver la France que d'abdiquer.

L'Empereur, remis de ses fatigues, assembla son conseil: il fit donner

lecture, par le duc de Bassano, du bulletin de la bataille de

Mont-Saint-Jean, et dit: «Nos malheurs sont grands. Je suis venu pour

les réparer, pour imprimer à la nation, à l'armée, un grand et noble

mouvement. Si la nation se lève, l'ennemi sera écrasé; si, au lieu de

levées, de mesures extraordinaires, on dispute, tout est perdu. L'ennemi

est en France. J'ai besoin, pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un

grand pouvoir, _d'une dictature temporaire_. Dans l'intérêt de la

patrie, je pourrais me saisir de ce pouvoir; mais il serait utile et

plus national qu'il me fût donné par les chambres.» Les ministres

baissèrent les yeux, et ne répondirent pas. L'Empereur alors les

interpella d'émettre leur opinion sur les mesures de salut public

qu'exigeaient les circonstances.

M. Carnot fut d'avis qu'il fallait déclarer la patrie en danger, appeler

aux armes les fédérés et toutes les gardes nationales, mettre Paris en

état de siége, le défendre, se retirer à la dernière extrémité derrière

la Loire, s'y retrancher, rappeler l'armée de la Vendée, les corps

d'observation du midi, et tenir l'ennemi en arrêt jusqu'à ce qu'on eût

pu réunir et organiser des forces suffisantes pour reprendre l'offensive

et le chasser hors de France.

Le duc de Vicence rappela les événemens de 1814, et soutint que

l'occupation de la capitale par l'ennemi déciderait une seconde fois du

sort du trône; qu'il fallait que la nation fît un grand effort pour

sauver son indépendance; que le salut de l'état ne dépendrait point de

telle ou telle mesure; que la question était dans les chambres et dans

leur union avec l'Empereur.

Le duc d'Otrante et plusieurs autres ministres partagèrent ce sentiment,

et pensèrent qu'en montrant aux chambres de la confiance et de la bonne

foi, on parviendrait à leur faire sentir qu'il était de leur devoir de

se réunir à l'Empereur, pour sauver ensemble, par des mesures

énergiques, l'honneur et l'indépendance de la nation.

Le duc Decrès déclara nettement qu'on avait tort de se flatter de

pouvoir gagner les députés, qu'ils étaient mal disposés, et paraissaient

décidés à se porter aux plus violens excès.

M. le comte Regnault ajouta qu'il ne croyait point que les représentans

consentissent à seconder les vues de l'Empereur; qu'ils paraissaient

persuadés que ce n'était plus lui qui pouvait sauver la patrie, et qu'il

craignait qu'un grand sacrifice ne fût nécessaire.--«Parlez nettement,

lui dit l'Empereur; c'est mon abdication qu'ils veulent, n'est-ce

pas?»--«Je le crois, Sire, reprit M. Regnault; quelque pénible que cela

soit pour moi, il est de mon devoir d'éclairer Votre Majesté sur sa

véritable situation. J'ajouterai même qu'il serait possible, si Votre

Majesté ne se déterminait point à offrir, de son propre mouvement, son

abdication, que la chambre osât la demander.»

Le prince Lucien lui répliqua vivement: «Je me suis déjà trouvé dans des

circonstances difficiles, et j'ai vu que, plus les crises sont grandes,

plus on doit déployer d'énergie. Si la chambre ne veut point seconder

l'Empereur, il se passera de son assistance. Le salut de la patrie doit

être la première loi de l'état; et, puisque la chambre ne paraît point

disposée à se joindre à l'Empereur pour sauver la France, il faut qu'il

la sauve seul. Il faut qu'il se déclare dictateur, qu'il mette la France

en état de siége, et qu'il appelle à sa défense tous les patriotes et

tous les bons Français.»

M. le comte Carnot déclara qu'il lui paraissait indispensable que

l'Empereur fût revêtu, pendant la durée de la crise, d'une grande et

imposante autorité.

L'Empereur alors prit la parole, et dit: «La présence de l'ennemi sur le

sol national rendra, je l'espère, aux députés, le sentiment de leurs

devoirs. La nation ne les a point envoyés pour me renverser, mais pour

me soutenir. Je ne les crains point. Quelque chose qu'ils fassent, je

serai toujours l'idole du peuple et de l'armée. Si je disais un mot, ils

seraient tous assommés. Mais, en ne craignant rien pour moi, je crains

tout pour la France. Si nous nous querellons entre nous, au lieu de nous

entendre, nous aurons le sort du Bas-Empire; tout sera perdu... Le

patriotisme de la nation, sa haine pour les Bourbons, son attachement à

ma personne, nous offrent encore d'immenses ressources; notre cause

n'est point désespérée.»

L'Empereur alors, avec une habileté et une force d'expression admirable,

passa successivement en revue les moyens de réparer les revers de

Mont-Saint-Jean, et dessina, à grands traits, le tableau des malheurs

sans nombre dont menaçaient la France la discorde, les étrangers et les

Bourbons. Chacune de ses paroles faisait passer la conviction dans l'âme

de ses ministres; les opinions, jusqu'alors divisées, tendaient à se

rapprocher, lorsque le conseil fut interrompu par un message de la

chambre des représentans, contenant la résolution suivante.

La chambre des représentans DÉCLARE que l'indépendance de la nation

est menacée.

La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la

dissoudre est un crime de haute trahison; quiconque se rendrait

coupable de cette tentative, sera déclaré traître à la patrie, et

sur-le-champ jugé comme tel.

L'armée de ligne et la garde nationale qui ont combattu et

combattent encore pour défendre la liberté, l'indépendance, et le

territoire de la France, ont bien mérité de la patrie.

Les ministres de la guerre, des relations extérieures et de

l'intérieur, sont invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de

l'assemblée[59]».

Cette résolution avait été adoptée, presque d'emblée, sur la proposition

de M. de Lafayette. Chacun de ces articles était un attentat à la

constitution et une usurpation de l'autorité souveraine. L'Empereur en

mesura d'un seul coup d'oeil toutes les conséquences. «J'avais bien

pensé, dit-il avec dépit, que j'aurais dû congédier ces gens-là, avant

mon départ. C'est fini; ils vont perdre la France.» Il leva la séance,

en ajoutant: «Je vois que Regnault ne m'avait point trompé;

_j'abdiquerai s'il le faut_.» Parole imprudente et funeste qui, reportée

sur-le-champ aux ennemis de Napoléon, enhardit leurs desseins et accrut

leur audace. À peine l'Empereur l'eut-il prononcée, qu'il en sentit

l'inconséquence, et revenant sur ses pas, il annonça, qu'il fallait

cependant, avant de prendre un parti, savoir, _ce que tout cela

deviendrait_. Il prescrivit donc à M. Regnault de se rendre à la chambre

pour la calmer et sonder le terrain: «Vous leur annoncerez que je suis

de retour; que je viens de convoquer le conseil des ministres; que

l'armée, après une victoire signalée, a livré une grande bataille; que

tout allait bien; que les Anglais étaient battus; que nous leur avions

enlevé six drapeaux, lorsque des malveillans ont causé une terreur

panique; que l'armée se rallie; que j'ai donné des ordres pour arrêter

les fuyards; que je suis venu pour me concerter avec mes ministres et

avec les chambres; et que je m'occupe en ce moment des mesures de salut

public qu'exigeront les circonstances.»

M. Carnot, par ordre de l'Empereur, partit, au même moment, pour faire à

la chambre des pairs une semblable communication. Elle y fut écoutée

avec le calme convenable; mais M. Regnault, quels que fussent ses

efforts ne put parvenir à modérer l'impatience des représentans; et ils

renouvelèrent impérieusement aux ministres, par un second message,

l'invitation de se présenter à la barre.

L'Empereur, choqué que la chambre s'arrogeât des droits sur ses

ministres, leur défendit de bouger. Les députés, ne les voyant pas

arriver, regardèrent leur retard comme _une offense à la nation_. Les

uns, déjà familiers avec le mépris de l'Empereur et des principes

constitutionnels, voulaient qu'on ordonnât aux ministres de se rendre

dans l'assemblée, toutes affaires cessantes. Les autres, troublés par

leur conscience et la crainte d'un coup d'état, se créaient des

fantômes; et persuadés que Napoléon faisait marcher des troupes pour

mutiler et dissoudre la représentation nationale, ils demandaient à

grands cris que la garde nationale fût appelée au secours de la chambre.

D'autres, voulaient qu'on ôtât à l'Empereur et au général Durosnel le

commandement de cette garde, pour en investir le général Lafayette.

L'Empereur, fatigué de tout ce bruit, autorisa les ministres à prévenir

le président de leur prochaine arrivée; mais ne voulant pas laisser

croire qu'ils obéissaient aux injonctions de la chambre, il les y députa

comme porteurs d'un message impérial, rédigé à cet effet. Le prince

Lucien fut chargé de les accompagner, en qualité de commissaire général.

Pour que cette innovation ne blessât point les ministres, l'Empereur

leur dit que le prince Lucien, en sa qualité temporaire de commissaire

général, pourrait répondre aux interpellations des représentans, sans

que cela tirât à conséquence pour l'avenir, et sans donner à la chambre

le droit de prétendre qu'on lui avait reconnu et concédé le pouvoir de

mander les ministres et de les interroger. Mais ce motif n'était point

le véritable. L'Empereur n'avait pas été content de la tiédeur que la

majorité des ministres venait de laisser paraître, et il voulut remettre

en des mains plus sûres le soin de défendre sa personne et son trône. À

six heures, les ministres et le prince Lucien à leur tête furent

introduits dans la chambre.

Le prince annonça que l'Empereur l'avait nommé commissaire

extraordinaire, pour concerter avec les représentans des mesures de

prudence; il déposa sur le bureau du président les pouvoirs et le

message de l'Empereur, et demanda que l'assemblée voulût bien se former

en comité secret.

Ce message contenait l'exposé rapide des revers essuyés à Mont-St.-Jean.

Il recommandait aux représentans de s'unir avec le chef de l'état, pour

préserver la patrie du malheur de retourner sous le joug des Bourbons,

ou de devenir, comme les Polonais, la proie des étrangers. Il annonçait

enfin, qu'il paraissait nécessaire que les deux chambres nommassent

respectivement une commission de cinq membres, pour se concerter avec

les ministres, sur les mesures de salut public et sur les moyens de

traiter de la paix avec les coalisés.

À peine la lecture en fut-elle terminée, que des interpellations faites

aux ministres de toutes les parties de la salle, portèrent, en un

instant, la confusion dans les délibérations de l'assemblée. Tous les

députés insurgés leur adressaient à-la-fois des questions aussi absurdes

qu'arrogantes, et s'étonnaient, s'indignaient qu'ils ne satisfissent

point à leur avide et insatiable curiosité.

Le trouble étant apaisé, un membre (M. Henri Lacoste) parvint à se faire

entendre. «Le voile est donc déchiré, dit-il, nos malheurs sont connus;

quelque affreux que soient nos désastres, peut-être ne nous les a-t-on

point encore entièrement révélés. Je ne discuterai point les

communications qui nous ont été faites: le moment n'est point venu de

demander compte au chef de l'état du sang de nos braves et de la perte

de l'honneur national: mais je lui demanderai, au nom du salut public,

de nous dévoiler le secret de ses pensées, de sa politique; de nous

apprendre le moyen de fermer l'abîme ouvert sous nos pas. Vous nous

parlez d'indépendance nationale, vous nous parlez de paix, ministres de

Napoléon; mais quelle nouvelle base donnerez-vous à vos négociations?

Quel nouveau moyen de communication avez-vous en votre pouvoir? Vous le

savez, comme nous, c'est à Napoléon seul que l'Europe a déclaré la

guerre! Séparez-vous désormais la nation de Napoléon? Pour moi, je le

déclare, je ne vois qu'un homme entre la paix et nous. Qu'il parte, et

la patrie sera sauvée!»

Le prince Lucien essaya de répondre à cette violente attaque. «Eh quoi!

dit-il, aurions-nous encore la faiblesse de croire au langage de nos

ennemis? lorsque pour la première fois, la victoire nous fut infidèle,

ne nous jurèrent-ils pas, en présence de Dieu et des hommes, qu'ils

respecteraient notre indépendance et nos lois? Ne donnons point une

seconde fois dans le piége qu'ils tendent à notre confiance, à notre

crédulité. Leur but, en cherchant à isoler la nation de l'Empereur, est

de nous désunir pour nous vaincre et nous replonger plus facilement dans

l'abaissement et l'esclavage dont son retour nous a délivrés. Je vous en

conjure, citoyens, au nom sacré de la patrie, ralliez-vous tous autour

du chef que la nation vient de replacer si solennellement à sa tête.

Songez que notre salut dépend de notre union, et que vous ne pourriez

vous séparer de l'Empereur et l'abandonner à ses ennemis, sans perdre

l'état, sans manquer à vos sermens, sans flétrir à jamais l'honneur

national.»

Ce discours, prononcé au milieu du choc des partis, fut étouffé,

interrompu par le bruit tumultueux de l'assemblée; peu de députés

l'écoutèrent, l'entendirent: cependant les esprits, étonnés du coup

qu'on voulait porter à Napoléon, paraissaient inquiets, irrésolus. Le

duc de Vicence, le prince d'Eckmuhl, avaient donné des explications

satisfaisantes; l'un sur les moyens de s'entendre avec les alliés;

l'autre sur l'approche imaginaire des troupes destinées à agir contre la

représentation nationale. Les amis de l'Empereur étaient parvenus à

rallier à sa cause la majorité de l'assemblée, et tout semblait présager

une issue favorable, lorsqu'un des ennemis de l'Empereur (M. de

Lafayette) parvint à prendre la parole.--«Vous nous accusez, dit-il, en

apostrophant le prince Lucien, de manquer à nos devoirs, envers

l'honneur et envers Napoléon. Avez-vous oublié tout ce que nous avons

fait pour lui? avez-vous oublié que nous l'avons suivi dans les sables

de l'Afrique, dans les déserts de la Russie, et que les ossemens de nos

enfans, de nos frères, attestent partout notre fidélité? Nous avons

assez fait pour lui; maintenant notre devoir est de sauver la patrie.»

Une foule de voix s'élevèrent confusément pour accuser et défendre

Napoléon. M. Manuel, M. Dupin signalèrent les dangers dont la France

était menacée. Ils firent entrevoir les moyens de la préserver, mais

n'osèrent point prononcer le mot d'abdication: tant est difficile à

vaincre le respect qu'inspire un grand homme!

Enfin, après de longs débats, il fut convenu, conformément aux

conclusions du message, qu'une commission de cinq membres, composée du

président et des vice-présidens de la chambre, M. Lanjuinais et MM. de

la Fayette, Dupont (de l'Eure), Flaugergues et Grenier, se

concerteraient avec le conseil des ministres et une commission de la

chambre des pairs, (s'il lui convenait d'en nommer une) pour recueillir

tous les renseignemens sur l'état de la France, et proposer tout moyen

de salut public.

Le prince Lucien, en sa même qualité de commissaire extraordinaire, se

rendit immédiatement à la chambre des pairs; et cette chambre, après

avoir entendu le message impérial, s'empressa de nommer également une

commission, qui fut composée des généraux Drouot, Dejean, Andréossy, et

de MM. Boissy-d'Anglas et Thibaudeau.

De retour à l'Élysée, le prince ne dissimula point à l'Empereur que la

chambre s'était prononcée trop fortement, pour pouvoir espérer de la

ramener jamais, _et qu'il fallait ou la dissoudre sur-le-champ, ou se

résigner à abdiquer_. Deux ministres présens (M. le duc de Vicence et le

duc de Bassano) remontrèrent que la chambre avait acquis une trop grande

force dans l'opinion, pour qu'on pût tenter sur elle un coup d'autorité.

Ils insinuèrent respectueusement à Napoléon, qu'il était plus sage de se

soumettre; que s'il hésitait, la chambre prononcerait indubitablement sa

déchéance, et qu'il n'aurait peut-être plus la faculté d'abdiquer en

faveur de son fils.

Napoléon, sans promettre, sans refuser, sans manifester aucune

résolution quelconque, se bornait à répondre, comme le duc de Guise:

_Ils n'oseront pas_. Mais il était facile de s'apercevoir que la chambre

lui imposait; qu'il croyait son abdication inévitable; et qu'il

cherchait seulement, dans l'espoir de quelque événement favorable, à

reculer le plus possible le terme de la catastrophe.

Les commissions des deux chambres, les ministres d'état se réunirent le

même jour, à onze heures du soir, en présence du prince Lucien.

Il fut décidé, à la majorité de seize voix contre cinq: 1° que le salut

de la patrie exigeait que l'Empereur consentît à ce que les deux

chambres nommassent une commission, qui serait chargée de négocier

directement avec les puissances coalisées, aux conditions de respecter

l'indépendance nationale et le droit qu'a tout peuple de se donner les

constitutions qu'il juge à propos; 2° qu'il convenait d'appuyer ces

négociations par l'entier développement des forces nationales; 3° que

les ministres d'état proposeraient les mesures propres à fournir des

hommes, des chevaux, de l'argent, ainsi que les mesures nécessaires pour

contenir et réprimer les ennemis de l'intérieur.

Cette résolution fut combattue par M. de Lafayette. Il représenta

qu'elle ne répondrait point à l'attente générale; que le moyen le plus

sûr, le plus prompt de faire cesser l'état de crise où se trouvait la

France, résidait uniquement et exclusivement dans l'abdication de

Napoléon; et qu'il fallait l'inviter, au nom de la patrie, à se démettre

de la couronne.

Le prince Lucien déclara que l'Empereur était prêt à faire tous les

sacrifices que le salut de la France pourrait exiger; mais que le moment

de recourir à cette ressource désespérée n'était point arrivé, et qu'il

était convenable d'attendre, dans l'intérêt de la France elle-même, le

résultat des ouvertures qui seraient faites aux alliés.

L'assemblée partagea cette opinion, et se sépara, de lassitude, à trois

heures du matin.

Le général Grenier fut chargé, par ses collègues, de rendre compte à la

chambre du résultat de cette conférence: mission embarrassante, puisque

l'objet principal de la conférence qui, dans l'opinion des représentans,

devait être de statuer sur l'abdication de Napoléon, avait été éludé et

perdu de vue. M. *** que je m'abstiendrai de nommer, lui conseilla de

trancher net la question, et de déclarer que la commission, quoiqu'elle

ne se fût pas prononcée formellement, avait senti la nécessité d'inviter

l'Empereur à abdiquer. Mais le rigide et vertueux Dupont (de l'Eure),

toujours ami de la droiture et de la sincérité, s'éleva en homme

d'honneur contre cette honteuse suggestion, et annonça qu'il monterait à

la tribune pour déclarer la vérité, si l'on osait la trahir ou

l'altérer. Le général Grenier se borna donc à rendre un compte fidèle de

la séance de la commission; il ajouta (d'après l'avis que les ministres

d'état venaient de lui en donner) que la chambre allait recevoir un

message par lequel l'Empereur déclarerait qu'il trouvait bon que

l'assemblée nommât les ambassadeurs à envoyer aux alliés; et que, s'il

était un obstacle invincible à ce que la nation fût admise à traiter de

son indépendance, il serait toujours prêt à faire le sacrifice qui lui

serait demandé.

Cette explication répondait à tout; mais au lieu de calmer les têtes,

elle excita l'irascibilité de tous les hommes qui, par la crainte de

l'ennemi, par ambition, ou par un patriotisme mal entendu, regardaient

comme nécessaire l'abdication immédiate de Napoléon. Ils ne sentaient

point qu'il importait au contraire de laisser fictivement Napoléon sur

le trône, afin de fournir aux négociateurs le moyen d'échanger avec les

étrangers l'abdication contre la paix.

M. Regnault, témoin de l'irritation des esprits, fut avertir l'Empereur

que la chambre paraissait disposée à prononcer sa déchéance, s'il

n'abdiquait point à l'instant. L'Empereur, non habitué à recevoir la

loi, s'indigna de la violence qu'on voulait lui faire: «Puisque c'est

ainsi, dit-il, je n'abdiquerai point. La chambre est composée de

jacobins, de cerveaux brûlés et d'ambitieux qui veulent des places et du

désordre. J'aurais dû les dénoncer à la nation, et les chasser; le tems

perdu peut se réparer...»

L'agitation de l'Empereur était extrême; il se promenait à grands pas

dans son cabinet, et prononçait des mots entrecoupés qu'il était

impossible de comprendre. «Sire, lui répondit enfin M. Regnault, ne

cherchez point (je vous en conjure) à lutter plus long-tems contre la

force des choses. Le tems s'écoule; l'ennemi s'avance. Ne laissez point

à la chambre, à la nation, le moyen de vous accuser d'avoir empêché

d'obtenir la paix. En 1814, vous vous êtes sacrifié au salut de tous:

renouvelez aujourd'hui ce grand, ce généreux sacrifice.»

L'Empereur répliqua avec humeur: «Je verrai; mon intention n'a jamais

été de refuser d'abdiquer. J'étais soldat; je le redeviendrai; mais je

veux qu'on me laisse y songer en paix, dans l'intérêt de la France et de

mon fils: dites-leur d'attendre.»

La chambre, pendant cet entretien, était en butte à la plus extrême

agitation. Le président, instruit par M. Regnault des dispositions de

l'Empereur, annonça qu'un message satisferait incessamment tous les

voeux. Mais, impatiente de jouir de son ouvrage, elle ne voulait même

point laisser à Napoléon le mérite de se dévouer librement au salut de

la patrie.

M. Duchêne, qui, le premier, avait interrompu, par ses murmures, le

rapport du général Grenier, demanda que l'Empereur fût invité, au nom du

salut de l'état, à déclarer son abdication.

Le général Solignac proposa de lui envoyer une députation pour lui

exprimer l'urgence de sa décision.

M. de Lafayette que sa destinés semble appeler à être le fléau des rois,

s'écria que si Napoléon ne se décidait point, il proposerait sa

déchéance.

Une foule de membres, parmi lesquels le général Sébastiani se fit

remarquer par son acharnement, insistèrent pour que Napoléon fût

contraint d'abdiquer sur-le-champ.

Enfin, on consentit, _pour ménager l'honneur du chef de l'état_, à lui

accorder une heure de grâce, et la séance fut suspendue.

De nouvelles instances furent aussitôt renouvelées près de l'Empereur.

Le général Solignac (je crois) et d'autres députés vinrent le sommer

d'abdiquer. Le prince Lucien, qui n'avait point cessé de conjurer

l'Empereur de tenir tête à l'orage, pensa que le moment était passé, et

qu'il fallait se soumettre; le prince Joseph se joignit à lui, et leurs

conseils réunis parvinrent à faire fléchir la résistance de l'Empereur.

Il annonça cette détermination aux ministres, et dit au duc d'Otrante

avec un sourire ironique: «Écrivez à ces messieurs de se tenir

tranquilles; ils vont être satisfaits[60].»

Le prince Lucien prit alors la plume, et écrivit, sous la dictée de son

auguste frère, la déclaration suivante:

_Déclaration au peuple Français._

En commençant la guerre, pour soutenir l'indépendance nationale, je

comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les

volontés, et le concours de toutes les autorités nationales.

J'étais fondé à en espérer le succès, et j'avais bravé toutes les

déclarations des puissances contre moi.

Les circonstances me paraissent changées; je m'offre en sacrifice à

la haine des ennemis de la France: puissent-ils être sincères dans

leurs déclarations, et n'en avoir voulu réellement qu'à ma

personne! Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils

sous le titre de NAPOLÉON II, Empereur des Français.

Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de

gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils, m'engage à inviter

les chambres à organiser sans délai la régence par une loi.

Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation

indépendante.

(Signé) NAPOLÉON.

Au palais de l'Élysée,

ce 22 juin 1815.

Le duc de Bassano me remit la minute du prince Lucien, pour en faire

deux expéditions. Lorsqu'elles furent présentées à l'Empereur, elles

offraient encore les traces de mon affliction: il s'en aperçut, et me

jetant un regard plein d'expression, il me dit: _Ils l'ont voulu_.

Le duc de Bassano lui fit observer qu'il faisait un grand sacrifice à la

paix, mais que peut-être les alliés ne le jugeraient point assez

complet.--«Que voulez-vous dire?» répondit l'Empereur.--«Qu'il serait

possible qu'on exigeât la renonciation des frères de Votre Majesté à la

couronne.»--«Comment, de mes frères?... ah! Maret, vous voulez donc nous

déshonorer tous!»

Le duc d'Otrante, le duc de Vicence, le duc Decrès furent immédiatement

chargés de porter la déclaration de l'Empereur à la chambre des députés;

et le duc de Gaète, le comte Mollien et M. Carnot, à celle des pairs.

Le prince d'Eckmuhl avait été envoyé d'avance par l'Empereur à cette

première chambre, pour lui donner des nouvelles de l'armée, et l'amuser

en attendant l'arrivée de l'abdication.

À peine fut-elle partie, que le comte de la Borde, adjudant général de

la garde nationale, accourut annoncer à l'Empereur qu'il n'y avait pas

un moment à perdre, et qu'on allait mettre aux voix la déchéance.

L'Empereur, en lui touchant l'épaule, lui dit: «Ces bonnes gens-là sont

donc bien pressés; dites-leur de se tranquilliser; il y a un

quart-d'heure que je leur ai envoyé mon abdication.» Les ministres

s'étaient croisés en route avec M. de la Borde.

Lorsqu'ils se présentèrent à la chambre, le président, craignant que les

ennemis de Napoléon n'insultassent à son malheur par de lâches

applaudissemens, leur rappela que le réglement interdisait tout signe

d'improbation ou d'approbation: il lut ensuite la déclaration.

Le duc d'Otrante, qui avait été, dans l'ombre, l'un des instigateurs du

déchaînement de certains députés, feignit de s'attendrir sur le sort de

Napoléon, et le recommanda aux égards et à la protection des chambres.

Cette générosité simulée révolta les coeurs purs de l'assemblée, et

demeura sans effet: c'était à l'infortuné Regnault qu'il était réservé

de les émouvoir. Il leur rappela, avec tant d'âme et d'éloquence, les

bienfaits et les victoires de Napoléon; il leur offrit un tableau si

vrai, si touchant, si pathétique, des infortunes auxquelles ce grand

homme, ce héros national, allait se dévouer, sans réserve et sans

conditions, pour racheter la patrie, que les yeux de ses ennemis les

plus endurcis se mouillèrent de larmes, et que l'assemblée entière resta

plongée pendant quelques momens dans un morne et douloureux silence. Ce

silence, le plus bel hommage que Napoléon ait peut-être jamais obtenu,

fut à la fin interrompu; et la chambre arrêta, à l'unanimité, qu'une

députation solennelle se rendrait près de Napoléon, pour lui exprimer,

_au nom de la nation_, le respect et la reconnaissance avec lesquels

elle acceptait le noble sacrifice qu'il avait fait à l'indépendance et

au bonheur du peuple Français.

Napoléon reçut froidement les félicitations des députés de la chambre.

Quel prix pouvait avoir à ses yeux de vaines paroles? Il leur

répondit[61]:

Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez; je désire que

mon abdication puisse faire le bonheur de la France; _mais je ne

l'espère point_: elle laisse l'état sans chef, sans existence

politique. Le tems perdu à renverser la monarchie, aurait pu être

employé à mettre la France en état d'écraser l'ennemi. Je

recommande à la chambre de renforcer promptement ses armées: qui

veut la paix, doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette

grande nation à la merci des étrangers; craignez d'être déçus dans

vos espérances. _C'est là qu'est le danger_. Dans quelque position

que je me trouve, je serai toujours bien, si la France est

heureuse. Je recommande mon fils à la France. J'espère qu'elle

n'oubliera point que je n'ai abdiqué que pour lui. Je l'ai fait

aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation: ce n'est

qu'avec ma dynastie, qu'elle peut espérer d'être libre, heureuse et

indépendante.»

L'Empereur prononça cette réponse avec un accent si noble, si touchant,

que tous les assistans furent profondément émus, et que M. Lanjuinais

lui-même ne put retenir ses larmes.

M. le comte Regnault voulut se féliciter d'avoir été le premier

l'interprète des sentimens et de la reconnaissance nationale. L'Empereur

l'interrompit: «Puisque cette délibération est votre ouvrage, lui

dit-il, vous auriez dû vous ressouvenir que le titre d'Empereur ne se

perd point[62];» et il lui tourna le dos.

La chambre des pairs s'empressa d'imiter l'exemple des députés.

L'Empereur l'accueillit avec bonté, et lui recommanda de ne point

oublier qu'il n'avait abdiqué qu'en faveur de son fils.

L'abdication de Napoléon laissa le champ libre aux spéculations

politiques des représentans: chacun d'eux se crut appelé à donner à

l'état, un gouvernement et un chef.

Les républicains, toujours dupes de leurs vieilles illusions, se

berçaient de l'espoir d'introduire, en France, un gouvernement

fédératif.

Les Bonapartistes, forts du voeu national et des promesses des étrangers,

comptaient décerner la couronne à Napoléon II, et la régence à

Marie-Louise.

Les partisans du duc d'Orléans (et dans leurs rangs se trouvaient les

personnages et les orateurs les plus marquans de l'assemblée) se

flattaient intérieurement d'asseoir sur le trône le fils des rois et de

la république.

Quelques députés, séduits par la réputation brillante de l'un, par la

valeur et les liens de famille de l'autre, penchaient pour le prince de

Suède ou le prince d'Orange... En un mot, on voulait de tout le monde,

excepté du souverain légitime.

Un petit nombre de députés seulement gardaient la neutralité. Libres

d'ambition et d'intérêts personnels, uniquement occupés de la patrie,

ils ne songeaient qu'à tirer parti des événemens, pour les faire tourner

au profit de la nation et de la liberté.

Les partis qui divisaient ainsi la chambre, ne tardèrent point à

s'élancer dans la carrière.

M. Dupin, trop habile pour manifester directement l'intention de

méconnaître Napoléon II, et de faire déclarer le trône vacant, prit un

détour. Il proposa à la chambre de se former en _assemblée nationale_;

d'envoyer des ambassadeurs négocier la paix; de créer une commission

exécutive, prise dans le sein des deux chambres; de charger une

commission de préparer le travail de la nouvelle constitution, et de

déterminer les conditions auxquelles le trône pourrait être occupé par

le prince que le peuple choisirait.

M. Scipion Mourgues, quoique ne siégeant point sous la même bannière que

M. Dupin, s'empara de la proposition, et, lui donnant plus d'extension,

il demanda que la chambre se transformât en _assemblée constituante_;

que le gouvernement de l'état fût confié provisoirement aux ministres,

qui travailleraient avec une commission de cinq membres de la chambre,

présidée par le président[63]; et que le trône fût déclaré vacant,

jusqu'à l'émission du voeu du peuple: en sorte que le peuple souverain

aurait été le maître de changer la forme de gouvernement établi, et de

faire, à son gré, de la France, une république ou une monarchie.

M. Regnault représenta que ces deux propositions tendaient à jeter

l'état dans le dédale d'une désorganisation complète; qu'on ne pourrait

les adopter, sans annoncer à l'étranger qu'il n'y avait rien d'établi en

France, point de droits reconnus, point de principes posés, point de

base de gouvernement: mais, tombant bientôt lui-même dans la faute de

ses adversaires, il proposa 1.° de nommer, au lieu du conseil de régence

prescrit par les lois fondamentales qu'il venait d'indiquer, une

commission exécutive de cinq membres, deux de la chambre des pairs,

trois de celle des députés, qui exercerait provisoirement les fonctions

du gouvernement; 2.° d'abandonner à cette commission, pour ne point

rompre l'unité de pouvoir, la direction et le choix des commissaires

négociateurs à envoyer aux alliés.

Les termes moyens, dans les momens de vague et de crainte, sont toujours

du goût de la majorité; et la majorité de la chambre adopta l'espèce de

transaction proposée par M. Regnault, sans en apercevoir

l'inconséquence; car, en éludant de reconnaître Empereur Napoléon II,

c'était déclarer aux étrangers, _ce qu'elle avait voulu éviter_, qu'il

n'y avait point en France de droits établis, et que le trône et même le

gouvernement étaient vacans.

Dans l'état des choses, elle n'avait que deux partis à prendre: ou de

proclamer constitutionnellement Napoléon II, comme son essence, son

devoir, son intérêt le lui prescrivaient; ou, si, par l'effet d'une

lâche condescendance, elle ne voulait rien décider sans l'aveu des

alliés, de réunir les deux chambres en _assemblée nationale_, et

d'attendre les événemens. Alors, elle n'aurait pas remis le sort de la

révolution du 20 mars entre les mains de cinq individus; alors, elle

aurait acquis un caractère imposant et national, qui aurait donné à ses

actes, à ses négociations, à sa résistance même, une force et une

dignité que ne pouvait obtenir le gouvernement insolite qu'elle venait

d'enfanter.

La résolution prise par les représentans fut portée immédiatement à la

chambre des pairs.

Le prince Lucien se leva le premier pour la combattre. Il rappela

éloquemment les principes sur lesquels reposent les monarchies

héréditaires. Il invoqua la constitution, les sermens solennels prêtés

au Champ-de-Mai, et conjura les pairs, gardiens fidèles de la foi jurée

et des lois constitutives de la monarchie, de repousser cette résolution

inconstitutionnelle, et de proclamer Napoléon II Empereur des Français.

M. de Pontécoulant s'opposa fortement à cette proposition, déclarant

qu'il ne consentirait jamais à reconnaître pour souverain un prince qui

n'est point en France, et pour régente une captive. «De quel droit

d'ailleurs, ajouta-t-il, le prince de Canino, vient-il parler dans cette

enceinte? est-il Français?»--«Si je ne suis point Français à vos yeux,

s'écria le prince Lucien, je le suis aux yeux de la nation entière.»

Labédoyère s'élança rapidement à la tribune. «J'ai vu, dit-il, autour du

trône du souverain heureux, les hommes qui s'en éloignent aujourd'hui,

parce qu'il est dans le malheur. Ils sont déjà prêts à recevoir le

prince que l'étranger voudra leur imposer. Mais s'ils rejettent Napoléon

II, l'Empereur doit recourir à son épée et à ces braves qui, tout

couverts de sang et de blessures, crient encore _Vive l'Empereur!_ C'est

en faveur de son fils qu'il a abdiqué; son abdication est nulle, si on

ne reconnaît point Napoléon II. Faudra-t-il donc que le sang français

n'ait encore coulé que pour nous faire passer une seconde fois sous le

joug étranger? que pour nous faire courber la tête sous un gouvernement

avili? que pour voir nos braves guerriers abreuvés d'humiliation et

d'amertume, et privés de la récompense due à leurs services, à leurs

blessures et à leur gloire? Il y a peut-être encore ici (en tournant les

yeux du côté du maréchal Ney) des généraux qui méditent de nouvelles

trahisons; mais, malheur à tout traître! qu'il soit voué à l'infamie!

que sa maison soit rasée, sa famille proscrite!» À ces mots, le

mécontentement le plus vif éclata dans l'assemblée. On interrompit

Labédoyère qui, au milieu du tumulte, s'écria en blasphémant: «Il est

donc décidé, _grand Dieu!_ qu'on n'entendra jamais, dans cette enceinte,

que des voix basses!»

Cette apostrophe excita de nouveaux murmures: «Nous avons déjà la guerre

étrangère, dit M. Boissy-d'Anglas, veut-on nous donner encore la guerre

civile? Sans doute l'Empereur a fait à la patrie le plus grand des

sacrifices; mais la proposition de proclamer Napoléon II est

intempestive et impolitique. Il faut passer à l'ordre du jour.»

Messieurs de Ségur, de Flahaut et Roederer, s'y opposèrent et firent

valoir avec force les droits de Napoléon II. «Si l'Empereur eût été tué,

dirent-ils, son fils lui succéderait de droit. Il est mort

politiquement; pourquoi son fils ne lui succéderait-il point? La

monarchie se compose de trois branches; une de ces branches est morte,

il faut la remplacer. On n'est fort que dans le cercle de ses devoirs;

ne sortons point de la constitution; ne donnons pas aux étrangers le

droit de nous dire: _Vous n'êtes plus rien!_ Ils ont proclamé que

Napoléon seul était un obstacle à la paix; éprouvons leur bonne foi. Il

est d'ailleurs aussi utile que politique et juste, de reconnaître

Napoléon II et de gouverner en son nom. Voyez les soldats, voyez les

peuples de l'Alsace, de la Franche-Comté, de la Lorraine, de la

Bourgogne, de la Champagne, pour qui, au nom de qui prodiguent-ils leur

généreux sang? À l'intérieur, la reconnaissance de Napoléon II plairait

à la nation et à l'armée: à l'extérieur, elle nous rattacherait à

l'Autriche. L'Empereur pourrait-il voir en nous un ennemi quand nous

adopterions pour souverain l'enfant issu de son sang?»--«L'article 67 de

la constitution fait toujours la loi des deux chambres, dit M.

Thibaudeau, ni la chambre, ni la nation, ni le gouvernement provisoire

que nous formerons, ne songent à ramener le gouvernement sous lequel

nous avons gémi pendant une année; mais la proposition de reconnaître

Napoléon II ne peut être examinée en ce moment. Laissons les choses

entières, et adoptons la résolution de la chambre des députés, _sans

rien préjuger sur l'indivisibilité de l'abdication de Napoléon_.»

La chambre enchantée de trouver le moyen de conserver les droits de

Napoléon, sans se mettre en opposition manifeste avec les représentans,

adopta cet avis et procéda sur-le-champ à la nomination des deux membres

de la commission de gouvernement.

Les Cent Jours (2/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 11 / 49 题