_Droits des citoyens._
Art. 59. Les Français sont égaux devant la loi, soit pour les
contributions aux impôts et charges publics, soit pour l'admission
aux emplois civils et militaires.
Art. 60. Nul ne peut, sous aucun prétexte, être distrait des juges
qui lui sont assignés par la loi.
Art. 61. Nul ne peut être poursuivi, arrêté, détenu, ni exilé, que
dans les cas prévus par la loi, et suivant les formes prescrites.
Art. 62. La liberté des cultes est garantie à tous.
Art. 63. Toutes les propriétés possédées, ou acquises en vertu des
lois, et toutes les créances sur l'état, sont inviolables.
Art. 64. Tout citoyen a le droit d'imprimer et de publier ses
pensées, en les signant, sans aucune censure préalable, sauf la
responsabilité légale, après la publication, par jugement par
jurés, quand même il n'y aurait lieu qu'à l'application d'une peine
correctionnelle.
Art. 65. Le droit de pétition est assuré à tous les citoyens. Toute
pétition est individuelle. Ces pétitions peuvent être adressées,
soit au gouvernement, soit aux deux chambres: néanmoins ces
dernières mêmes doivent porter l'intitulé: à Sa Majesté l'Empereur.
Elles seront présentées aux chambres, sous la garantie d'un membre
qui recommande la pétition. Elles sont lues publiquement; et si la
chambre les prend en considération, elles sont portées à l'Empereur
par le président.
Art. 66. Aucune place, aucune partie du territoire ne peut être
déclarée en état de siége, que dans le cas d'invasion de la part
d'une force étrangère, ou de troubles civils.
Dans le premier cas, la déclaration est faite par un acte du
gouvernement.
Dans le second cas, elle ne peut l'être que par la loi. Toutefois,
si, le cas arrivant, les chambres ne sont pas assemblées, l'acte du
gouvernement déclarant l'état de siége, doit être converti en une
proposition de loi dans les quinze premiers jours de la réunion des
chambres.
Art. 67. Le peuple Français déclare en outre que, dans la
délégation qu'il a faite et qu'il fait de ses pouvoirs, il n'a pas
entendu et n'entend pas donner le droit de proposer le
rétablissement des Bourbons, ou d'aucun prince de cette famille sur
le trône, même en cas d'extinction de la dynastie impériale, ni le
droit de rétablir soit l'ancienne noblesse féodale, soit les droits
féodaux et seigneuriaux, soit les dîmes, soit aucun culte
privilégié et dominant; ni la faculté de porter aucune atteinte à
l'irrévocabilité de la vente des domaines nationaux; il interdit
formellement au gouvernement, aux chambres, et aux citoyens, toute
proposition à cet égard.
Donné à Paris, le 22 avril 1815.
_Signé:_ NAPOLÉON.
Par l'Empereur,
_Le ministre secrétaire d'état,_
_Signé:_ LE DUC DE BASSANO.
Cet acte additionnel ne répondit point à l'attente générale.
On avait espéré recevoir de Napoléon une constitution neuve, affranchie
des vices et des abus des constitutions précédentes; et l'on fut
surpris, affligé, mécontent, quand on vit, par le préambule même de
l'acte additionnel, qu'il n'était qu'une _modification_ des anciennes
constitutions et des sénatus-consultes et autres actes qui régissaient
l'empire.
Quelle confiance, s'écriait-on, peut inspirer une semblable production?
quelle garantie peut-elle offrir à la nation? ne sait-on pas que c'est à
l'aide de ces sénatus-consultes que Napoléon s'est joué de nos lois les
plus saintes? et puisqu'ils sont maintenus et confirmés, ne pourra-t-il
pas s'en servir, comme il le fit autrefois, pour interpréter à sa guise
son acte additionnel, pour le dénaturer et le rendre illusoire?
Il eût été à désirer, sans doute, que l'acte additionnel n'eût point
rappelé le nom et emprunté le secours de tous les actes sénatoriaux,
devenus à tant de titres l'objet de la risée et du mépris public; mais
cela n'était point possible[8]. Ils étaient la base de nos institutions,
et l'on n'aurait pu les proscrire en masse, sans arrêter la marche de
l'administration et intervertir de fond en comble l'ordre établi.
La crainte que Napoléon pût les remettre en vigueur, n'était d'ailleurs
fondée que sur de vaines suppositions. Les dispositions oppressives des
sénatus-consultes se trouvaient annulées, de fait et de droit, par les
principes que consacraient l'acte additionnel; et Napoléon, par le
pouvoir immense dont il avait investi les chambres, par la
responsabilité à laquelle il avait dévoué ses agens et ses ministres,
par les garanties inviolables qu'il avait données à la liberté des
opinions et des individus, s'était mis dans l'impuissance d'accroître
son autorité ou d'en abuser. Le moindre effort aurait trahi ses
intentions secrètes, et mille voix se seraient élevées pour lui dire:
_Nous qui sommes autant que vous, nous vous avons fait notre roi, à
condition que vous garderiez nos lois: sinon, non_[9].
Le rétablissement de la chambre des pairs, importée d'Angleterre par les
Bourbons, excita non moins vivement le mécontentement public.
Il était certain, en effet, que les priviléges et la jurisdiction
particulière dont jouissaient exclusivement les pairs, constituaient une
violation manifeste des lois de l'égalité, et que l'hérédité de la
pairie était une infraction formelle à l'égale admission de tous les
Français aux charges de l'état.
Aussi, les amis de la liberté et de l'égalité reprochèrent-ils avec
raison à Napoléon d'avoir trahi ses promesses, et de leur avoir donné,
au lieu d'une constitution basée sur les principes d'égalité et de
liberté qu'il avait solennellement professés, un acte informe plus
favorable que la charte et que toutes les constitutions précédentes, à
la noblesse et à ses institutions.
Mais Napoléon, en promettant aux Français une constitution qu'on
pourrait appeler _républicaine_, avait plutôt suivi les inspirations de
la politique du moment, que consulté les intérêts de la France. Rendu à
lui-même, devait-il s'attacher rigoureusement à la lettre de ses
promesses, ou les interpréter seulement comme un engagement de donner à
la France une constitution libérale, aussi parfaite que possible?
La réponse ne peut être douteuse.
Or, le témoignage des plus savans publicistes, l'expérience faite par
l'Angleterre pendant cent vingt-cinq années, lui avait démontré que le
gouvernement le mieux approprié aux habitudes, aux moeurs et aux rapports
sociaux d'une grande nation; celui qui offre le plus de gages de bonheur
et de stabilité; celui enfin qui sait le mieux concilier les libertés
politiques avec la force nécessaire au chef de l'état, était évidemment
le gouvernement monarchique représentatif. Il était donc du devoir de
Napoléon, comme législateur et comme souverain paternel, de donner la
préférence à ce mode de gouvernement.
Ce point accordé (et il est incontestable), il fallait nécessairement
que Napoléon établît une chambre des pairs héréditaire et privilégiée;
car il ne peut exister de monarchie représentative sans une chambre
haute, ou des pairs: comme il ne peut exister de chambre des pairs sans
privilége et sans hérédité.
Le reproche d'avoir introduit cette institution dans notre organisation
politique, ne pouvait donc être adressé à Napoléon que par des gens de
mauvaise foi, ou par des hommes bons patriotes sans doute, mais qui, à
leur insu, mettaient leurs répugnances ou leurs passions à la place du
bien-être public.
Le rétablissement d'une chambre intermédiaire ne les aurait peut-être
point blessés aussi vivement, si l'on avait eu le soin de lui donner un
nom moins entaché de souvenirs féodaux, mais la révolution avait épuisé
la nomenclature des magistratures publiques. L'Empereur, d'ailleurs,
trouva que ce titre était le seul qui pût remplir sa haute destination.
Peut-être, encore, fut-il bien aise, comme Louis XVIII avait eu ses
pairs, d'avoir aussi les siens.
Une troisième accusation pesait sur Napoléon. Il nous avait promis,
disait-on, comme une conséquence naturelle de cette vérité fondamentale,
_le trône est fait pour la nation, et non la nation pour le trône_, que
nos députés réunis au Champ de Mai donneraient à la France,
concurremment avec lui, une constitution conforme aux intérêts et aux
volontés nationales; et par un odieux manque de foi, il nous octroie un
acte additionnel à la manière de Louis XVIII, et nous force de l'adopter
dans son ensemble, sans nous permettre d'en rejeter les parties qui
peuvent blesser nos droits les plus chers et les plus sacrés.
Napoléon avait proclamé, il est vrai, le 1er mars, que cette
constitution serait l'ouvrage de la nation; mais, depuis cette époque,
les circonstances étaient changées. Il importait à la conservation de la
paix intérieure et aux rapports de Napoléon avec les étrangers, que
l'état fût promptement constitué, et que l'Europe trouvât, dans les lois
nouvelles, les sauve-gardes qu'elle pouvait désirer contre l'ambition et
le despotisme de l'Empereur, _et peut-être aussi contre le
rétablissement de la république_.
Pour accomplir textuellement la parole de Napoléon, il aurait fallu que
les colléges électoraux donnassent des cahiers, comme en 1789, à leurs
députés. La réunion de ces colléges, la rédaction raisonnée de leurs
cahiers, le choix des commissaires, leur arrivée à Paris, la
distribution du travail, la préparation, l'examen et la discussion des
bases de la constitution, les conférences contradictoires avec les
délégués de l'Empereur, etc., etc., auraient absorbé un tems
incalculable, et laissé la France dans un état d'anarchie qui aurait ôté
les moyens et la possibilité de faire la paix ou la guerre avec les
étrangers.
Ainsi donc (et loin de blâmer l'Empereur d'avoir dérogé momentanément à
cette partie de ses promesses), on devait au contraire lui savoir gré de
s'être démis volontairement de la dictature dont les circonstances
l'avaient revêtu, et d'avoir placé la liberté publique sous la
protection des lois. S'il n'eût point été _de bonne foi_, s'il n'avait
point été disposé _sincèrement_ à rendre au peuple ses droits et à
renfermer les siens dans de justes limites, il ne se serait point
empressé de publier l'acte additionnel; il aurait gagné du tems, dans
l'espoir que la victoire ou la paix, en consolidant le sceptre dans ses
mains, lui permettrait de dicter des lois au lieu de s'y soumettre.
On reprochait enfin à l'acte additionnel d'avoir rétabli les
confiscations abolies par la Charte.
La plupart des conseillers d'état et des ministres, et M. de Bassano
plus spécialement, s'élevèrent avec force contre cette disposition
renouvelée de nos lois révolutionnaires. Mais l'Empereur regardait la
confiscation des biens, comme le moyen le plus efficace de contenir les
royalistes; et il persista opiniâtrement à ne point s'en dessaisir, sauf
à y renoncer, lorsque les circonstances le permettraient.
En résumé, l'acte additionnel n'était point sans taches; mais ces
taches, faciles à faire disparaître, n'altéraient en rien la beauté et
la bonté de ses bases. Il reconnaissait le principe de la souveraineté
du peuple. Il assurait, aux trois pouvoirs de l'état, la force et
l'indépendance nécessaires pour que leur action fût libre et efficace.
L'indépendance des représentans était garantie par leur nombre et le
mode de leur élection. L'indépendance des pairs, par l'hérédité.
L'indépendance du souverain, par le _veto_ impérial, et l'heureuse
combinaison des deux autres pouvoirs qui lui servaient mutuellement de
sauve-garde. Les libertés publiques solidement fondées, étaient dotées
libéralement de toutes les concessions accordées par la Charte, et de
toutes celles réclamées depuis. Le jugement par jurés des délits de la
presse protégeait et assurait la liberté des opinions. Il préservait les
écrivains patriotes de la colère du prince et de la complaisance de ses
agens. Il leur assurait même l'impunité, toutes les fois que leurs
écrits seraient en harmonie avec les voeux ou les sentimens secrets de la
nation. La liberté individuelle était garantie non-seulement par les
anciennes lois et l'inamovibilité des juges, mais aussi par deux
dispositions nouvelles: l'une, la responsabilité des ministres; l'autre,
l'abolition prochaine de l'inviolabilité dont les fonctionnaires de
toutes classes avaient été revêtus par la constitution de l'an VIII, et
après elle, par le gouvernement royal. Elle l'était encore par la
barrière insurmontable opposée à l'abus du droit d'exil, par la
réduction dans ses limites naturelles de la jurisdiction des commissions
militaires, et par la restriction du pouvoir de déclarer en état de
siége une portion quelconque du territoire: pouvoir jusqu'alors
arbitraire, et à l'aide duquel le souverain suspendait à son gré
l'empire de la constitution, et mettait, de fait, les citoyens hors la
loi. L'acte additionnel, enfin, par les obstacles qu'il apportait aux
usurpations du pouvoir suprême, et les garanties sans nombre qu'il
assurait à la nation, affermissait sur des fondemens inébranlables les
libertés politiques et particulières: et cependant, par la plus bizarre
des contradictions, il fut considéré comme l'_oeuvre du despotisme_, et
fit perdre à Napoléon sa popularité.
Les écrivains les plus renommés par leurs lumières et leur patriotisme,
prirent la défense de Napoléon; mais ils eurent beau citer Delolme,
Blackstone, Montesquieu, et démontrer que jamais aucun état moderne,
aucune république n'avait possédé des lois aussi bienfaisantes, aussi
libérales, leur éloquence et leur érudition furent sans succès. Les
contempteurs de l'acte additionnel, sourds à la voix de la raison, ne
voulaient le juger que d'après son titre; et comme ce titre leur
déplaisait et les inquiétait, ils persistèrent à dénigrer l'ouvrage et à
le condamner, comme on le dit vulgairement, _sur l'étiquette du sac_.
Napoléon, loin de prévoir ce funeste résultat, s'était persuadé au
contraire qu'on lui saurait gré d'avoir accompli si promptement et si
généreusement, les espérances de la nation; et il avait préparé de sa
main une longue proclamation aux Français, dans laquelle il se
félicitait sincèrement avec eux du bonheur dont la France allait jouir
sous l'empire de ses nouvelles lois.
Cette proclamation, on le devine facilement, n'eut point de suite[10]:
elle fut remplacée par un décret de convocation des colléges électoraux,
dans lequel Napoléon, averti des rumeurs publiques, s'excusa sur la
gravité des circonstances, d'avoir abrégé les formes qu'il avait promis
de suivre pour la rédaction de l'acte constitutionnel, et annonça que
cet acte, contenant en lui-même le principe de toute amélioration,
pourrait être modifié conformément aux voeux de la nation. Aux termes de
ce décret, les colléges électoraux étaient appelés à nommer les membres
de la prochaine assemblée des représentans; et Napoléon s'excusait
derechef d'être forcé, par la position de l'état, de faire procéder à la
nomination des députés avant l'acceptation de la constitution.
C'était au Champ de Mai que les électeurs de tous les départemens
devaient se réunir, pour procéder au recensement des votes de rejet ou
d'adoption.
L'idée de renouveler les antiques assemblées de la nation, telle que
l'Empereur l'avait d'abord conçue, était sans contredit une idée grande,
généreuses, et singulièrement propre à redonner au patriotisme de
l'éclat et de l'énergie; mais, il faut l'avouer aussi, elle était
marquée au coin de l'audace et de l'imprudence, et pouvait porter à
Napoléon un coup irréparable. N'était-il pas à craindre, dans la
position équivoque où il se trouvait placé, que les électeurs ayant tout
à redouter des Bourbons et des étrangers, ne voulussent point accepter
une mission aussi périlleuse, et que l'assemblée ne fût déserte?
N'était-il point probable encore, que personne ne briguerait le
dangereux honneur de faire partie de la nouvelle représentation
nationale, dont le premier acte serait nécessairement de proscrire à
jamais la dynastie des Bourbons, et de reconnaître Napoléon, en dépit
des étrangers, seul et légitime souverain de la France?
Cependant, tant il est vrai que l'événement avec Napoléon démentait
toujours les plus sages conjectures, les électeurs accoururent en foule
à Paris; et les hommes les plus recommandables par leur caractère ou
leur fortune, se mirent sur les rangs pour être députés, et
sollicitèrent les suffrages avec autant d'ardeur que si la France eût
été tranquille et heureuse[11].
Et pourquoi? c'est qu'il s'agissait moins, aux yeux des électeurs et des
députés, de la cause d'un homme, que du sort de la patrie: c'est que la
crise où se trouvait la France, loin d'intimider les partisans de la
révolution, réveilla dans leurs coeurs les sentimens du plus courageux
patriotisme.
Et ce que j'appelle ici les partisans de la révolution, n'étaient point,
comme certaines personnes cherchent à le persuader, ces êtres
sanguinaires flétris du titre de jacobin, mais cette masse énorme de
Français qui, depuis 1789, ont concouru plus ou moins à la destruction
du régime féodal, de ses priviléges et de ses abus; de ces Français
enfin, qui connaissent le prix de la liberté et de la dignité de
l'homme.
Mais l'assemblée du Champ de Mai devait être privée de son plus bel
ornement, de l'Impératrice et de son fils! L'Empereur n'ignorait point
que cette princesse était soigneusement surveillée, et qu'on lui avait
arraché, par surprise et par menaces, le serment de communiquer toutes
les lettres qu'elle pourrait recevoir. Il savait aussi qu'elle était mal
entourée; mais il pensa qu'il se devait à lui-même et à son attachement
pour l'Impératrice, d'épuiser tous les moyens de faire cesser sa
captivité. Il tenta d'abord, par plusieurs lettres pleines de sentimens
et de dignité, d'émouvoir la justice et la sensibilité de l'Empereur
d'Autriche. Les réclamations, les prières étant restées sans effet, il
résolut de charger un officier de la couronne de se rendre à Vienne,
pour négocier ou requérir publiquement, au nom de la nature et du droit
des gens, la délivrance de l'Impératrice et de son fils. Il confia cette
mission à M. le comte de Flahaut, l'un de ses aides-de-camp. Personne
n'était plus en état que cet officier, de la remplir dignement. C'était
un véritable Français: spirituel, aimable et brave, il était aussi
brillant sur un champ de bataille, que dans une conférence diplomatique
ou dans un salon, et savait plaire en tous lieux par l'agrément et la
fermeté de son caractère.
M. de Flahaut partit, et ne put dépasser Stuttgard. Cette disgrâce
convertit en regret douloureux la joie qu'avait déjà fait naître
l'espérance de revoir le jeune prince et son auguste mère.
Les peuples qui se trouvaient répandus sur leur passage, avaient
d'avance préparé les moyens de faire éclater leur amour et leur respect.
Le retour de Napoléon avait été célébré par des cris d'enthousiasme qui
ressemblaient â l'ivresse de la victoire; celui de l'Impératrice n'eût
inspiré que de tendres émotions. Les acclamations modérées par de douces
larmes, les routes jonchées de fleurs, les villageoises parées de leurs
atours et de leur bonheur, auraient donné à ce spectacle l'aspect d'une
fête de famille; et Marie-Louise n'eût point semblé la fille des Césars
rentrant dans ses états, mais une mère bien aimée qui, après une longue
et douloureuse absence, est enfin rendue aux voeux de ses enfans.
Son fils, sur la tête duquel reposaient alors de si hautes destinées,
aurait excité des transports non moins vifs, non moins touchans.
Arraché, dès le berceau, à son trône, à sa patrie, il n'avait point
cessé de reporter ses souvenirs et ses regards vers le sol qui l'avait
vu naître; une foule de mots hardis et ingénieux avait révélé ses
regrets, ses espérances; et ces mots répétés et appris par coeur,
rendaient cet auguste enfant l'objet des pensées et des affections les
plus chères.
Par une contradiction étrange, les Français avaient déploré le caractère
impérieux et l'humeur belliqueuse de Napoléon; et précisément ils
chérissaient le fils, parce qu'il promettait d'avoir l'audace et le
génie de son père, et qu'ils espéraient qu'il rendrait un jour à la
France _le lustre des victoires et le langage du maître_[12].
L'Empereur fut profondément affligé de la détention arbitraire de sa
femme et de son fils. Il en sentait toute l'importance; plusieurs fois
on lui offrit de les enlever; moi-même je fus chargé, par un très-grand
personnage, de l'entretenir d'une offre de cette nature. Mais il
persista obstinément à ne vouloir accueillir aucune proposition.
Peut-être répugnait-il à sa tendresse ou à sa fierté, de confier, aux
hasards d'une semblable entreprise, des personnes aussi chères, et qu'il
était assuré d'obtenir plus dignement de la victoire ou de la paix.
Peut-être craignait-il de compromettre leurs destinées, s'il succombait
dans la lutte qui allait s'engager entre l'Europe et lui; car,
malheureusement, cette lutte si long-tems incertaine, n'était plus
douteuse, même à ses yeux.
Les ouvertures indirectes faites aux cabinets étrangers, et celles
renouvelées sous toutes les formes par l'Empereur, par le duc de
Vicence, avaient échoué complétement.
Les efforts tentés, en faveur de la France, dans le parlement
britannique, par les généreux défenseurs des droits et de l'indépendance
des nations, étaient demeurés sans succès.
M. de Saint-L... et M. de Mont..., revenus de Vienne, avaient annoncé
que les alliés ne se départiraient jamais des principes manifestés dans
leurs déclaration et traité des 13 et 25 mars.
M. de Talleyrand, sur lequel on comptait, convaincu du triomphe des
Bourbons, avait refusé de les trahir ou de les abandonner.
M. de Stassard avait été arrêté à Lintz et forcé de revenir sur ses pas.
Ses dépêches, saisies et envoyées à l'empereur d'Autriche, avaient été
mises sous les yeux des monarques étrangers; et ces monarques avaient
arrêté unanimement qu'elles ne seraient point prises en considération,
et qu'ils adhéraient de nouveau, et plus formellement que jamais, à leur
déclaration.
La princesse Hortense avait reçu, de la part de l'empereur de Russie,
cette réponse laconique: _Point de paix, point de trêve avec cet homme:
tout, excepté lui_[13].
Les agens que l'Empereur entretenait à l'étranger l'avaient instruit que
les troupes de toutes les puissances étaient sous les armes, et que l'on
n'attendait que l'arrivée des Russes pour entrer en campagne[14].
Tout espoir de conciliation était donc anéanti; les amis de Napoléon
commençaient à douter de son salut: lui seul contemplait, avec une
imperturbable fermeté, les dangers dont il était menacé.
Les événemens de 1814 lui avaient révélé l'importance de la capitale, et
l'on pense bien qu'il ne négligea point les moyens de la mettre en état
de défense. Quand le moment fut venu d'arrêter définitivement les
travaux de fortifications qu'il avait déjà fait ébaucher, M. Fontaine,
son architecte favori, était près de lui et voulut se retirer. «Non, lui
dit l'Empereur, restez-là; vous allez m'aider à fortifier Paris.» Il se
fit apporter la carte des chasses, examina les sinuosités du terrain,
consulta M. Fontaine sur l'emplacement des redoutes, l'établissement des
couronnes, triple-couronnes, lunettes, etc., etc., et en moins d'une
demi-heure, il conçut et arrêta, sous le bon plaisir de son architecte,
un plan définitif de défense qui obtint l'assentiment des ingénieurs les
plus exercés.
Une nuée d'ouvriers couvrit bientôt les alentours de Paris; mais, pour
augmenter l'effet que devait produire en France et à l'étranger la
fortification de cette ville, Napoléon fit insinuer à la garde nationale
d'y travailler. Aussitôt, des détachemens de légions, accompagnés d'une
foule de citoyens et de fédérés des faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau, se portèrent à Montmartre, à Vincennes, et procédèrent,
en chantant, à l'ouverture des tranchées. Les grenadiers de la garde ne
voulurent pas rester oisifs, et vinrent, leur musique en tête, prendre
part aux travaux. L'Empereur, accompagné seulement de quelques officiers
de sa maison, allait souvent encourager le zèle des travailleurs. Sa
présence et ses paroles enflammaient leur imagination; ils croyaient
voir les Thermopyles, dans chaque passage à fortifier; et, nouveaux
Spartiates, ils juraient, avec enthousiasme, de les défendre jusqu'à la
mort.
Les fédérés ne s'en tinrent point à ces démonstrations si souvent
stériles; ils demandèrent des armes, et s'offensèrent du retard qu'on
apportait à leur en donner. Ils se plaignirent non moins vivement, de
n'avoir point encore été passés en revue par l'Empereur.
L'Empereur, pour les apaiser, s'empressa de leur annoncer qu'il les
admettrait avec plaisir à défiler devant lui le premier jour de parade.
Le 24 mai, ils se présentèrent aux Tuileries: leurs bataillons se
composaient en grande partie d'anciens soldats et de laborieux ouvriers;
mais il s'était glissé à leur suite quelques-uns de ces vagabonds qui
affluent dans les grandes villes; et ces derniers, par leurs figures
patibulaires et le désordre de leurs vêtemens, ne rappelaient que trop
les bandes homicides qui ensanglantèrent autrefois la demeure de
l'infortuné Louis XVI.
Lorsque Louis XIII et le superbe Richelieu invoquèrent les secours des
communautés d'arts et métiers, ils accordèrent à leurs députés une
audience solennelle, leur prirent les mains, et les embrassèrent tous,
dit l'histoire, jusqu'aux savetiers. Napoléon, quoique placé dans une
position éminemment plus critique, ne voulut point s'humilier devant la
nécessité; il conserva sa dignité, et laissa pénétrer, malgré lui,
combien il souffrait d'être forcé, par les circonstances, d'accepter de
semblables secours.
Les chefs de la confédération lui adressèrent un discours, où l'on
remarqua principalement les passages suivans:
Vous êtes, Sire, l'homme de la nation, le défenseur de la patrie;
nous attendons de vous une glorieuse indépendance et une sage
liberté. Vous nous assurerez ces deux biens précieux; vous
consacrerez à jamais les droits du peuple; vous régnerez par la
constitution et les lois: nous venons vous offrir nos bras, notre
courage, et notre sang pour le salut de la capitale.
Ah! Sire, que n'avions-nous des armes au moment où les rois
étrangers, enhardis par la trahison, s'avancèrent jusques sous les
murs de Paris!... nous versions des larmes de rage en voyant nos
bras inutiles à la cause commune;... nous sommes presque tous
d'anciens défenseurs de la patrie: la patrie doit remettre avec
confiance des armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle.
Donnez-nous des armes en son nom... Nous ne sommes les instrumens
d'aucun parti, les agens d'aucune faction... Citoyens, nous
obéissons à nos magistrats et aux lois; soldats, nous obéissons à
nos chefs...
_Vive la nation! vive la liberté! vive l'Empereur!_
L'Empereur leur répondit en ces termes:
Soldats, fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau: Je
suis revenu seul, parce que je comptais sur le peuple des villes,
les habitans des campagnes et les soldats de l'armée, dont je
connaissais l'attachement à l'honneur national. Vous avez tous
justifié ma confiance. J'accepte votre offre. Je vous donnerai des
armes, je vous donnerai pour vous guider des officiers couverts
d'honorables blessures, et accoutumés à voir fuir l'ennemi devant
eux. Vos bras robustes et faits aux pénibles travaux, sont plus
propres que tous autres au maniement des armes. Quant au courage,
vous êtes Français; vous serez les éclaireurs de la garde
nationale. Je serai sans inquiétude pour la capitale, lorsque la
garde nationale et vous vous serez chargé de sa défense; et s'il
est vrai, que les étrangers persistent dans le projet impie
d'attenter à notre indépendance et à notre honneur, je pourrai
profiter de la victoire sans être arrêté par aucune sollicitude.
Soldats, fédérés! s'il est des hommes dans les hautes classes de la
société qui ayent déshonoré le nom Français; l'amour de la patrie
et le sentiment d'honneur national, se sont conservés tout entiers
dans le peuple des villes, les habitans des campagnes et les
soldats de L'armée. Je suis bien aise de vous voir. J'ai confiance
en vous: vive la nation!
Néanmoins, malgré sa promesse, l'Empereur, sous le prétexte que le
nombre des fusils n'était point suffisant, ne fit donner des armes
qu'aux fédérés de service; en sorte qu'elles passaient journellement de
mains en mains, et ne restaient par conséquent en la possession de
personne. Plusieurs motifs lui firent prendre cette précaution. Il
voulait conserver à la garde nationale une supériorité qu'elle aurait
perdue, si la totalité des fédérés eût été armée. Il craignait ensuite
que les républicains qu'il regardait toujours comme ses ennemis
implacables, ne s'emparassent de l'esprit des fédérés et ne parvinssent,
au nom de la liberté, à leur faire tourner contre lui les armes qu'il
leur aurait données. Prévention funeste! qui lui fit placer sa force
autre part que dans le peuple, et lui ravit par conséquent son plus
ferme soutien.
Au moment où la population de Paris témoignait à l'Empereur et à la
patrie le plus fidèle dévouement, le tocsin de l'insurrection
retentissait dans les campagnes de la Vendée.
Dès le 1er mai, quelques symptômes d'agitation avaient été remarqués
dans le Boccage[15]. Le brave et infortuné Travot par fermeté, par
persuasion, était parvenu à rétablir l'ordre; et tout paraissait
tranquille, lorsque des émissaires de l'Angleterre vinrent de nouveau
rallumer l'incendie.
MM. Auguste de la Roche-Jaquelin, d'Autichamp, Suzannet, Sapineau,
Daudigné, et quelques autres chefs de la Vendée, se réunirent. La guerre
civile fut résolue. Le 15 mai, jour convenu, le tocsin se fit entendre;
des proclamations énergiques appelèrent aux armes les habitans de
l'Anjou, de la Vendée, du Poitou; et l'on parvint à rassembler une masse
confuse de sept à huit mille paysans.
Les agens Anglais avaient annoncé que le marquis Louis de la
Roche-Jaquelin apportait aux provinces de l'Ouest des armes, des
munitions, et de l'argent. Les insurgés se portèrent aussitôt à
Croix-de-Vic pour favoriser son débarquement. Quelques douaniers réunis
à la hâte, s'y opposèrent, mais vainement: la Roche-Jaquelin triomphant
remit, entre les mains des malheureux Vendéens, les funestes présens de
l'Angleterre[16].
La nouvelle de ce soulèvement que des rapports inexacts avaient
considérablement exagéré, parvint à l'Empereur dans la nuit du 17. Il
m'appela près de son lit, me fit mettre sur la carte les positions des
Français et des insurgés, et me dicta ses volontés.
Il prescrivit à une partie des troupes stationnées dans les divisions
limitrophes, de se porter en toute hâte sur Niort et sur Poitiers, au
général Brayer de se rendre en poste à Angers, avec deux régimens de la
jeune garde; au général Travot de rappeler ses détachemens et de se
concentrer jusqu'à nouvel ordre; des officiers d'ordonnance expérimentés
furent chargés d'aller reconnaître le terrain; et le général Corbineau
dont l'Empereur connaissait les talens, la modération et la fermeté, fut
envoyé sur les lieux pour apaiser la révolte, ou présider en cas de
besoin aux opérations militaires. Toutes ces dispositions arrêtées,
l'Empereur referma tranquillement les yeux; car la faculté de goûter à
volonté les douceurs du sommeil, était une des prérogatives que lui
avait accordé la nature.
Des dépêches télégraphiques apportèrent bientôt des détails plus
circonstanciés et plus rassurans. On sut que les paysans, auxquels on
avait donné l'ordre de fournir seulement quatre hommes par paroisse,
avaient montré de l'hésitation et de la mauvaise volonté, et que les
chefs avaient eu beaucoup de peine à rassembler quatre à cinq mille
hommes, composés en grande partie de vagabonds et d'ouvriers sans
ouvrage. On sut enfin que le général Travot, ayant été instruit du
débarquement et de la route qu'avait suivi le convoi, s'était mis à la
poursuite des insurgés, les avait atteints en avant de St.-Gilles, leur
avait tué trois cents hommes, et s'était emparé de la majeure partie des
armes et des munitions.
L'Empereur pensa que cette émeute pourrait se résoudre autrement que par
la force; et adoptant à cet égard les vues de conciliation proposées par
le général Travot, il chargea le ministre de la police d'inviter MM. de
Malartic et deux autres chefs Vendéens, MM. de la Beraudière et de
Flavigny, à se rendre en qualité de pacificateurs près de leurs anciens
compagnons d'armes, et à leur remontrer que ce n'était point dans les
plaines de l'Ouest que le sort du trône serait décidé; et que
l'expulsion définitive ou le rétablissement de Louis XVIII, ne dépendant
ni de leurs efforts ni de leurs revers, le sang français qu'ils allaient
verser dans la Vendée serait inutilement répandu.
Il transmit l'ordre au général Lamarque qu'il venait d'investir de la
direction suprême de cette guerre[17], de favoriser de tout son pouvoir
les négociations de M. de Malartic; il lui prescrivit en même tems de
déclarer formellement à la Roche-Jaquelin et aux autres chefs des
insurgés, que s'ils persistaient à continuer la guerre civile, il ne
leur serait plus fait de quartier, et que leurs maisons et leurs
propriétés seraient saccagées et incendiées[18].
Il lui recommanda aussi de presser le plus vivement possible les bandes
de la Vendée, afin de ne leur laisser d'autre espoir de salut qu'une
prompte soumission. Mais cette recommandation était superflue. Déjà le
général Travot, par des attaques imprévues, des marches savantes, des
succès toujours croissans, était parvenu à porter le trouble et l'effroi
dans l'âme des insurgés, et ils cherchaient moins à le combattre qu'à
l'éviter.
En opérant le mouvement de concentration qui lui avait été prescrit, ce
général se rencontra la nuit et par hasard, à Aisenay, avec l'armée
royale. Les Vendéens, surpris, se crurent perdus. Quelques coups de
fusils jetèrent dans leurs rangs le désordre et l'épouvante; ils se
précipitèrent les uns sur les autres, et se débandèrent si complétement
que MM. de Sapineau et Suzannet se trouvèrent plusieurs jours sans
soldats. M. d'Autichamp, quoiqu'éloigné du lieu du combat, éprouva le
même sort. Ses troupes l'abandonnèrent avec autant de facilité, qu'il
avait eu de peine à les réunir.
Cette défection n'était point le seul effet de la terreur que l'armée
impériale devait naturellement inspirer à de malheureux paysans; elle
tenait encore à plusieurs autres circonstances. D'abord, elle résultait
du peu de confiance des insurgés dans l'expérience et la capacité de
leur général en chef le marquis de la Roche-Jaquelin. Ils rendaient
justice à sa belle bravoure, mais il s'était perdu dans leur esprit en
les compromettant sans cesse par de fausses manoeuvres, et en voulant les
assujettir à un service régulier, incompatible avec leurs habitudes
domestiques et leur manière de faire la guerre. Elle provenait ensuite
de la division qui s'était introduite, dès le début de la guerre, parmi
leurs généraux. Le marquis de la Roche-Jaquelin, ardent et ambitieux,
s'était arrogé le commandement suprême; et les vieux fondateurs de
l'armée royale, les d'Autichamp, les Suzannet, les Sapineau,
n'obéissaient qu'à regret aux ordres impérieux d'un jeune officier,
jusques-là sans service et sans réputation.
Mais la cause première, la cause fondamentale de la mollesse ou de
l'inertie des Vendéens, était plus encore le changement survenu depuis
le couronnement de Napoléon dans l'état politique et militaire de la
France: ils savaient que le tems où ils faisaient peur aux bleus et
s'emparaient à coups de bâton de leur artillerie, était passé. Ils
savaient que le tems de la terreur, de l'anarchie, était fini pour
toujours, et qu'ils n'avaient plus à redouter ni les abus, ni les excès,
ni les crimes qui avaient provoqué et entretenu leur première
insurrection. Quant à l'attachement qu'ils avaient hérité de leurs pères
pour la famille des Bourbons, cet attachement, sans être banni de leurs
coeurs, était balancé par la crainte de voir renaître les malheurs et les
dévastations de l'ancienne guerre civile, par l'inquiétude que leur
inspirait la renaissance du double despotisme des prêtres et des nobles,
et peut-être encore par le souvenir des bienfaits de Napoléon. C'était
lui qui leur avait rendu leurs églises et leurs ministres, qui avait
relevé les ruines de leurs habitations désolées[19], et qui les avait
affranchis à la fois des exactions révolutionnaires et des brigandages
de la chouannerie.
L'Empereur, ne doutant point de la fin prochaine et de l'heureuse issue
de cette guerre, l'annonça hautement en audience publique. «Tout,
dit-il, sera terminé avant peu dans la Vendée. Les Vendéens ne veulent
plus se battre. Ils se retirent chez eux, un à un, et le combat finira,
faute de combattans.»
Les nouvelles qu'il reçut du roi de Naples furent bien loin de lui
inspirer la même satisfaction.
Ce prince, comme je l'ai dit précédemment, après avoir remporté
plusieurs avantages assez brillans, s'était avancé jusqu'aux portes de
Plaisance, et se disposait à marcher sur Milan, à travers le territoire
Piémontais, lorsque lord Bentink lui fit notifier que l'Angleterre se
déclarerait contre lui, s'il ne respectait point les états du roi de
Sardaigne. Joachim, craignant une diversion des Anglais sur Naples,
consentit à changer de direction. Les Autrichiens eurent le tems
d'accourir, et Milan fut sauvé.
Sur ces entrefaites, un corps d'armée napolitain, qui avait pénétré en
Toscane et chassé devant lui le général Nugent, fut surpris et forcé de
se retirer précipitamment sur Florence.
Ce revers inattendu, et les renforts considérables que les Autrichiens
reçurent, déterminèrent Joachim à rétrograder: il se retira pied à pied
sur Ancone.
Les Anglais, neutres jusqu'alors, se déclarèrent contre lui, et
s'allièrent à l'Autriche et aux Siciliens. Joachim, menacé, pressé de
tous côtés, concentra ses forces. Une bataille générale fut livrée à
Tolentino. Les Napolitains, animés par la présence et la valeur de leur
roi, attaquèrent vivement le général Bianchi, et tout leur présageait la
victoire, quand l'arrivée du général Neipperg, à la tête de troupes
fraîches, changea la face des affaires. L'armée napolitaine, rompue,
abandonna le champ de bataille et s'enfuit à Macerata.
Un second combat aussi malheureux eut lieu à Caprano, et la prise de
cette ville, par les Autrichiens, leur ouvrit l'entrée du royaume de
Naples, tandis que le corps du général Nugent, qui s'était dirigé de
Florence sur Rome, pénétrait par une autre route sur le territoire
napolitain.
Le bruit de la défaite et de la mort du roi, l'approche des armées
autrichiennes et leurs proclamations[20], excitèrent une sédition à
Naples. Les Lazzaronis, après avoir assassiné quelques Français et
massacré le ministre de la police, se portèrent au Palais-Royal, dans le
dessein d'égorger la reine. Cette princesse, digne du sang qui coulait
dans ses veines, ne s'effraya point de leurs cris et de leurs menaces;
elle leur tint tête courageusement, et les força de rentrer dans
l'obéissance.
Joachim, resté debout au milieu des débris de son armée, soutenait, avec
une constance héroïque, les efforts de ses ennemis; résolu de périr les
armes à la main, il s'élançait sur les bataillons, et portait, dans leur
sein, l'épouvante et la mort. Mais sa valeur ne pouvait qu'illustrer sa
chute. Toujours repoussé, toujours invulnérable, il abandonna l'espoir
de vaincre ou de se faire tuer. Il revint à Naples, dans la nuit du 19
au 20 mars; la reine parut indignée de le voir. «Madame, lui dit-il, je
n'ai pas pu mourir.» Il partit aussitôt, pour ne point tomber au pouvoir
des Autrichiens, et vint se réfugier en France. La reine, malgré les
dangers qui menaçaient sa vie, voulut rester à Naples, jusqu'à ce que le
sort de l'armée et le sien eussent été décidés. Le traité signé, elle se
retira à bord d'un bâtiment anglais, et se fit conduire à Trieste.
La catastrophe du roi fit sur l'esprit superstitieux de Napoléon, la
plus profonde impression; mais elle n'inspira aux Français que peu de
regrets et point de crainte. Je dis point de crainte, car la nation
s'était familiarisée avec l'idée de la guerre. Le patriotisme et
l'énergie dont elle se sentait animée, lui inspiraient une telle
confiance, qu'elle se croyait assez forte pour se passer de l'appui des
Napolitains et lutter seule contre la coalition. Elle se rappelait la
campagne de 1814; et si, à cette époque, Napoléon, avec soixante mille
soldats, avait battu et tenu en échec les armées victorieuses de
l'étranger, que ne devait-elle point espérer aujourd'hui, que l'armée,
forte de trois cents mille combattans, ne serait, au besoin, que
l'avant-garde de la France? Les royalistes et leurs journaux, en
répétant les manifestes de Gand et de Vienne, en énumérant les armées
étrangères, en exagérant nos dangers, étaient bien parvenus à amollir
quelques âmes et à ébranler leurs opinions; mais les sentimens de la
masse nationale n'avaient rien perdu de leur vigueur et de leur énergie.
Chaque jour, de nouvelles offrandes[21] étaient déposées sur l'autel de
la patrie; et chaque jour se formaient, sous le nom de lanciers, de
partisans, de fédérés, de chasseurs des montagnes, de tirailleurs, de
nouveaux corps de volontaires aussi nombreux que redoutables.
Les Parisiens, si souvent spectateurs paisibles des événemens,
partageaient cet élan patriotique; non contens d'élever leurs
retranchemens de leurs propres mains, ils sollicitèrent l'honneur de les
défendre; et vingt mille hommes, composés de gardes nationaux, de
fédérés des faubourgs, et de citoyens de toutes les classes,
s'organisèrent en bataillons de guerre, sous la dénomination de
tirailleurs de la garde nationale.
Napoléon applaudissait aux nobles efforts de la grande nation; mais
malheureusement nos arsenaux avaient été spoliés en 1814; et quelle que
fut l'activité de nos ateliers, il éprouvait le désespoir de ne pouvoir
armer tous les bras levés pour sa défense; il lui aurait fallu six cents
mille fusils, et à peine pouvait-on suffire à l'armement des troupes de
ligne et des gardes nationales envoyées dans les places.
Mais pendant que Paris d'un côté contemplait ses remparts, de l'autre il
voyait s'achever les préparatifs de la fête du Champ de Mai. Partout la
foule abondait; et le Français, toujours le même, toujours valeureux et
frivole, parcourait avec un égal plaisir les lieux où il devait se
battre, et ceux où il espérait s'amuser.
L'assemblée du Champ de Mai, que plusieurs circonstances imprévues
avaient retardée, eut enfin lieu le 1er juin. L'Empereur crut devoir y
étaler tout le faste impérial, et il se trompa. Il allait se trouver en
présence de vieux patriotes qu'il avait abusés, et il fallait éviter de
réveiller leurs souvenirs et d'offusquer leurs regards.
Son costume, celui de ses frères et de sa cour, firent d'abord une
impression désagréable; elle s'évanouit bientôt, pour faire place aux
sensations qu'excitait cette grande réunion nationale. Quoi, en effet,
de plus imposant que l'aspect d'un peuple menacé d'une guerre
formidable, formant paisiblement un pacte solennel avec le souverain
qu'on veut lui ravir; et s'unissant avec lui, à la vie et à la mort,
pour défendre en commun l'indépendance et l'honneur de la patrie!
Un autel s'élevait au milieu de la vaste et superbe enceinte du Champ de
Mars, et l'on commença la cérémonie par invoquer l'Être suprême. Les
hommages rendus à Dieu, en présence de la nature, semblent inspirer à
l'homme plus de religion, de confiance et de respect. Au moment de
l'élévation, cette foule de citoyens, de soldats, d'officiers, de
magistrats, de princes, se prosterna dans la poussière, et implora pour
la France, avec une tendre et religieuse émotion, la protection
tutélaire du Souverain Arbitre des peuples et des rois. L'Empereur
lui-même, ordinairement si distrait, fit paraître beaucoup de
recueillement. Tous les regards étaient fixés sur lui: on se rappelait
ses victoires et ses revers, sa grandeur et sa chute; on s'attendrissait
sur les nouveaux dangers accumulés sur sa tête; et l'on faisait des
voeux, des voeux bien sincères! pour qu'il pût triompher de ses
implacables ennemis.
Une députation composée de cinq cents électeurs s'avança au pied du
trône, et l'un d'eux, au nom du peuple Français, lui parla en ces
termes:
SIRE, le peuple Français vous avait décerné la couronne; vous
l'avez déposée sans son aveu; ses suffrages viennent de vous
imposer le devoir de la reprendre.
Un contrat nouveau s'est formé entre la nation et votre Majesté.
Rassemblés de tous les points de l'empire autour des tables de la
loi, où nous venons inscrire le voeu du peuple, ce voeu, seule source
légitime du pouvoir, il nous est impossible de ne pas faire
retentir la voix de la France dont nous sommes les organes
immédiats, de ne pas dire, en présence de l'Europe, au chef auguste
de la nation, ce qu'elle attend de lui, ce qu'il doit attendre
d'elle.
Nos paroles sont graves comme les circonstances qui les inspirent.
Que veut la ligue des rois alliés, avec cet appareil de guerre dont
elle épouvante l'Europe et afflige l'humanité.
Par quel acte, par quelle violation avons-nous provoqué leur
vengeance, motivé leur agression?
Avons-nous, depuis la paix, essayé de leur donner des lois? Nous
voulons seulement faire et suivre celles qui s'adaptent à nos
moeurs.
Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, et
nous voulons celui dont ils ne veulent pas.
Ils osent vous proscrire personnellement, vous, Sire, qui, maître
tant de fois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement
sur leurs trônes ébranlés! Cette haine de nos ennemis ajoute à
notre amour pour vous; on proscrirait le moins connu de nos
citoyens, que nous devrions le défendre avec la même énergie: il
serait, comme vous, sous l'égide de la loi et de la puissance
Française.
On nous menace d'une invasion, et cependant resserrés dans des
frontières que la nature ne nous: point imposées, que long-tems, et
avant votre règne, la victoire et la paix mêmes avaient reculées,
nous n'avons point franchi cette étroite enceinte, par respect pour
des traités que vous n'avez point signés, et que vous avez offert
de respecter.
Ne demande-t-on que des garanties? elles sont toutes dans nos
constitutions et dans la volonté du peuple Français, unie désormais
à la vôtre.
Ne craint-on pas de nous rappeler des tems, un état de choses,
naguères si différens, et qui pourraient encore se reproduire!
Ce ne serait pas la première fois que nous aurions vaincu l'Europe
armée contre nous.
Ces droits sacrés, imprescriptibles, que la moindre peuplade n'a
jamais réclamés en vain au tribunal de la justice et de l'histoire,
c'est à la nation Française qu'on ose les disputer une seconde
fois, au 19e siècle, à la face du monde civilisé!
Parce que la France veut être la France, faut-il qu'elle soit
dégradée, déchirée, démembrée? et nous réserve-t-on le sort de la
Pologne? Vainement veut-on cacher de funestes desseins sous
l'apparence du dessein unique de vous séparer de nous; pour vous
donner à des maîtres avec qui nous n'avons plus rien de commun, que
nous n'entendons plus, et qui ne peuvent plus nous entendre.
Les trois branches de la législation vont se mettre en action; un
seul sentiment les animera. Confians dans les promesses de votre
Majesté, nous lui remettons, nous remettons à nos représentans et à
la chambre des pairs, le soin de recevoir, de consolider, de
perfectionner, de concert, sans précipitation, sans secousse, avec
maturité, avec sagesse, notre système constitutionnel, et les
institutions qui doivent en être la garantie.
Et, cependant, si nous sommes forcés de combattre, qu'un seul cri
retentisse dans tous les coeurs. Marchons à l'ennemi qui veut nous
traiter comme la dernière des nations. Serrons-nous tous autour du
trône où siége le père et le chef du peuple et de l'armée.
Sire, rien n'est impossible, rien ne sera épargné pour nous assurer
l'honneur et l'indépendance, ces biens plus chers que la vie; tout
sera tenté, tout sera exécuté pour repousser un joug ignominieux.
Nous le disons aux nations: Puissent leurs chefs nous entendre!
s'ils acceptent vos offres de paix, le peuple Français attendra de
votre administration, forte, libérale, paternelle, des motifs de se
consoler des sacrifices que lui a coûtés la paix; mais si l'on ne
lui laisse que le choix entre la guerre et la honte, la nation
toute entière se lève pour la guerre; elle est prête à vous dégager
des offres trop modérées peut-être, que vous avez faites pour
épargner à l'Europe un nouveau bouleversement. Tout Français est
soldat: la victoire suivra vos aigles, et nos ennemis, qui
comptaient sur une division, regretteront bientôt de nous avoir
provoqués.
Ce discours fini, on proclama le résultat des votes[22], et
l'acceptation de l'acte constitutionnel.
L'Empereur alors, se tournant du côté des électeurs, dit:
Messieurs les électeurs des collèges de départemens et
d'arrondissements, Messieurs les députés des armées de terre et de
mer au Champ de Mai,
Empereur, Consul, Soldat, je tiens tout du peuple. Dans la
prospérité, dans l'adversité, sur le champ de bataille, au conseil,
sur le trône, dans l'exil, la France a été l'objet unique et
constant de mes pensées et de mes actions.
Comme ce roi d'Athènes, je me suis sacrifié pour mon peuple, dans
l'espoir de voir se réaliser la promesse donnée de conserver à la
France son intégrité naturelle, ses honneurs et ses droits.
L'indignation de voir ces droits sacrés, acquis par vingt années de
victoires, méconnus et perdus à jamais; le cri de l'honneur
français flétri; les voeux de la nation, m'ont ramené sur ce trône,
qui m'est cher parce qu'il est le palladium de l'indépendance, de
l'honneur et des droits du peuple.
Français, en traversant, au milieu de l'allégresse publique, les
diverses provinces de l'empire, pour arriver dans ma capitale, j'ai
dû compter sur une longue paix; les nations sont liées par les
traités conclus par leurs gouvernemens, quels qu'ils soient.
Ma pensée se portait alors toute entière sur les moyens de fonder
notre liberté par une constitution conforme à la volonté et à
l'intérêt du peuple. J'ai convoqué le Champ de Mai.
Je ne tardai pas à apprendre que les princes qui ont méconnu tous
les principes, froissé l'opinion et les plus chers intérêts de tant
de peuples, veulent nous faire la guerre. Ils méditent d'accroître
le royaume des Pays-Bas, de lui donner pour barrières toutes nos
places fortes du nord, et de concilier les différends qui les
divisent encore, en se partageant la Loraine et l'Alsace.
Il a fallu se préparer à la guerre.
Cependant, devant courir personnellement les hasards des combats,
ma première sollicitude a dû être de consulter sans retard la
nation. Le peuple a accepté l'acte que je lui ai présenté.
Français! lorsque nous aurons repoussé ces injustes agressions, et
que l'Europe sera convaincue de ce qu'on doit aux droits et à
l'indépendance de 28 millions de Français, une loi solennelle,
faite dans les formes voulues par l'acte constitutionnel, réunira
les différentes dispositions de nos constitutions, aujourd'hui
éparses.
Français, vous allez retourner dans vos départemens. Dites aux
citoyens que les circonstances sont grandes!!! Qu'avec de l'union,
de l'énergie et de la persévérance, nous sortirons victorieux de
cette lutte d'un grand peuple contre ses oppresseurs; que les
générations à venir scruteront sévèrement notre conduite; qu'une
nation a tout perdu quand elle a perdu l'indépendance. Dites-leur
que les rois étrangers que j'ai élevés sur le trône, ou qui me
doivent la conservation de leur couronne; qui tous, au tems de ma
prospérité, ont brigué mon alliance et la protection du peuple
Français, dirigent aujourd'hui tous leurs coups contre ma personne.
Si je ne voyais que c'est à la patrie qu'ils en veulent, je
mettrais à leur merci cette existence contre laquelle ils se
montrent si acharnés. Mais dites aussi aux citoyens, que tant que
les Français me conserveront les sentimens d'amour dont ils me
donnent tant de preuves, cette rage de nos ennemis sera
impuissante.
Français, ma volonté est celle du peuple, mes droits sont les
siens; mon honneur, ma gloire, mon bonheur, ne peuvent être autres
que l'honneur, la gloire et le bonheur de la France.
Les paroles de Napoléon, prononcées d'une voix forte et expressive,
produisirent la plus vive sensation. Un cri de _Vive l'Empereur!_
retentit en un instant dans l'immensité du Champ de Mars, et fut répété
de proche en proche dans les lieux environnans.
L'Empereur, après avoir juré sur l'évangile d'observer et de faire
observer les constitutions de l'Empire, fit proclamer, par
l'archichancelier, le serment de fidélité du peuple Français représenté
par les électeurs: ce serment fut spontanément répété par mille et mille
voix.
Les ministres de la guerre, et de la marine, au nom des armées de terre
et de mer, et à la tête de leurs députations; le ministre de l'intérieur
au nom des gardes nationales de France et à la tête des électeurs; les
états-majors de la garde impériale et de la garde nationale,
s'avancèrent ensuite pour prêter serment et recevoir, de la main de
l'Empereur, les aigles qui leur étaient destinées.
Cette cérémonie terminée, les troupes qui formaient environ 50,000
hommes, défilèrent devant Napoléon, et la fête se termina comme elle
avait été commencée, au milieu des acclamations du peuple, des soldats
et de la majorité des électeurs; mais au mécontentement d'un certain
nombre d'entr'eux qui se plaignirent, avec raison, que l'Empereur eût
substitué une stérile distribution de drapeaux au grand congrès national
qu'il avait convoqué.
Les partis, qui déjà commençaient à poindre, ne furent pas satisfaits
non plus de l'issue du Champ de Mai. Les vieux révolutionnaires auraient
désiré que Napoléon eût aboli l'empire et rétabli la république. Les
partisans de la régence lui reprochaient de n'avoir point proclamé
Napoléon II. Et les libéraux soutenaient qu'il aurait dû se démettre de
la couronne, et laisser à la nation souveraine le droit de la lui rendre
ou de l'offrir au plus digne.
Ces diverses prétentions étaient-elles fondées? Non.
Le rétablissement de la République eût perdu la France.
L'abdication en faveur de Napoléon II ne l'aurait point sauvée. Les
alliés s'étaient expliqués à Bâle; ils n'auraient déposé les armes, que
si l'Empereur eût consenti à leur livrer sa personne. «Chose, qui étant
pour un prince le plus grand des malheurs, ne peut jamais faire une
condition de paix[23].»
Quant à la dernière proposition, j'avoue que Napoléon, s'il eût remis
entre les mains du peuple Français, le 21 mars ou le 12 avril[24], le
sceptre qu'il venait d'arracher aux Bourbons, aurait achevé d'imprimer
un caractère héroïque à la révolution du 20 mars. Il aurait déconcerté
les étrangers, accru sa popularité, centuplé ses forces: mais, le 1er
juin, il n'était plus tems: l'acte additionnel avait paru.
Napoléon, malheureusement pour lui, n'avait donc rien de mieux à faire
au Champ de Mai que ce qu'il y fit; c'est-à-dire, de chercher à cacher
le vide de la journée sous l'appareil d'une solennité religieuse et
militaire, propre à émouvoir les âmes et à resserrer, par de nouveaux
liens, l'union déjà subsistante entre lui, le peuple et l'armée.
L'Empereur n'avait pu remettre de sa main aux électeurs les aigles de
leurs départemens; il profita de cette circonstance pour les réunir de
nouveau. On ne lui avait point caché que quelques-uns d'entr'eux avaient
paru mécontens, et il voulut essayer de dissiper leur mauvaise humeur et
de réchauffer leur dévouement. Dix mille personnes furent rassemblées
dans les vastes galeries du Louvre: d'un côté, on apercevait les députés
et les électeurs de la nation: de l'autre, ses glorieux défenseurs.
L'aigle de chaque département et de chaque députation des corps de
l'armée, se trouvait placé en tête des groupes de citoyens ou de
guerriers, et rien n'offrait un tableau plus animé et plus imposant, que
cette réunion confuse de Français de tous les ordres de l'état, se
pressant mutuellement autour des étendards et du héros qui devaient les
conduire à la victoire et à la paix.
L'Empereur fut poli, affectueux, aimable; il se mit, avec un art infini,
à la portée de tout le monde, et tout le monde fut, à peu près, enchanté
de lui. Il était convaincu du tort que lui avait fait l'acte
additionnel; et pour reconquérir l'opinion, il répéta, jusqu'à satiété,
aux représentans et aux électeurs, qu'il s'occuperait, avec le concours
des deux chambres, de réunir les dispositions des lois
constitutionnelles non-abrogées, et de former, du tout, une seule et
unique constitution qui deviendrait la loi fondamentale de la nation.
Ce retour sur lui-même était le résultat des observations de ses
ministres, et plus particulièrement de M. Carnot. «Sire, lui répétait-il
sans cesse, ne luttez point, je vous en conjure, contre l'opinion. Votre
acte additionnel a déplu à la nation. Promettez-lui de le modifier, de
le rendre conforme à ses voeux. Je vous le répète, Sire, jamais je ne
vous trompai, votre salut, le nôtre, dépend de votre déférence aux
volontés nationales. Ce n'est point tout; Sire, les Français sont
devenus un peuple libre. Ce titre de _sujet_ que vous leur donnez sans
cesse, les blesse et les offusque. Appelez-les citoyens, ou nommez-les
vos enfans; ne souffrez pas non plus qu'on appelle _monseigneur_ vos
ministres, vos maréchaux, vos grands officiers. Il n'y a pas de
seigneurs dans un pays où l'égalité fait la base des lois; il n'y a que
des citoyens.»
Cependant, l'Empereur ne voyait point arriver l'ouverture des chambres,
sans une certaine appréhension. Son intention était de subir franchement
les principes et les conséquences du gouvernement représentatif;
premièrement, parce qu'il voulait régner et qu'il était convaincu qu'il
ne pourrait point conserver le trône, s'il ne gouvernait point dans le
sens qu'exigeait la nation; secondement, parce qu'il était persuadé que
la nation attachait ses idées de bonheur au gouvernement représentatif,
et que, avide de tous les genres de célébrité, il trouvait, comme il me
le dit à Lyon, qu'il y avait de la gloire à rendre un grand peuple
heureux. Mais quels que fussent les sentimens et la bonne volonté de
Napoléon, il n'avait point eu le tems de se dépouiller complétement de
ses vieilles idées, de ces anciennes préventions. Le souvenir de nos
assemblées précédentes l'obsédait encore malgré lui; et il paraissait
craindre que les Français n'eussent trop de chaleur dans l'imagination,
de mobilité dans les volontés, de penchant à abuser de leurs droits,
pour jouir tout-à-coup, sans préparation, des bienfaits d'une liberté
absolue. Il craignait aussi que l'opposition inhérente aux gouvernemens
représentatifs, ne fût en France mal sentie, mal comprise; qu'elle ne
dégénérât en résistance; qu'elle ne nuisît à l'action du pouvoir;
qu'elle ne lui ôtât son prestige, sa force morale, et n'en fît qu'un
instrument d'oppression[25].
Indépendamment de ces considérations générales, Napoléon avait encore
d'autres motifs pour redouter la prochaine assemblée des chambres. Elles
allaient se réunir dans des circonstances où il était indispensable que
le chef de l'état pût gouverner sans contradiction; et il prévoyait que
les représentans, égarés par leur ardent amour de la liberté et par la
crainte du despotisme, chercheraient à entraver l'exercice de son
autorité, au lieu d'en seconder l'entier développement.
«Quand la guerre est engagée, disait-il un jour, la présence d'un corps
délibérant est aussi embarrassante que funeste. _Il lui faut des
victoires._ Que le monarque ait des revers, la terreur s'empare des gens
timides et les rend, à leur insçu, l'instrument et les complices des
hommes audacieux. La crainte du péril, l'envie de s'y soustraire,
dérangent toutes les têtes. La raison n'est plus rien; _les sensations
physiques sont tout_. Les turbulens, les ambitieux, avides de bruit, de
popularité, de domination, s'érigent de leur propre autorité en avocats
du peuple, en conseillers du prince; ils veulent tout savoir, tout
règler, tout diriger. Si on n'écoute point leurs conseils, de
conseillers ils deviennent censeurs, de censeurs factieux, et de
factieux rebelles. Il faut alors, ou que le prince subisse leur joug, ou
qu'il les chasse, et dans l'un ou l'autre cas, il compromet presque
toujours sa couronne et l'état.»
Napoléon, tourmenté par l'inquiétude que lui inspiraient et
l'application subite et irréfléchie du système populaire, et les
dispositions des députés, reportait toute sa sécurité sur la chambre des
pairs. Il espérait qu'elle imposerait aux représentans par son exemple,
ou les contiendrait par sa fermeté.
Les ministres reçurent l'ordre de lui présenter chacun une liste de
candidats.
M. de Lavalette, en qui l'Empereur avait une confiance particulière, fut
également invité à lui fournir une liste.
M. de Lavalette, ancien aide-de-camp de Napoléon et son allié[26], lui
avait voué un attachement à toute épreuve. Phocion disait à Antipater:
je ne puis être à la fois ton flatteur et ton ami; et M. de Lavalette,
pensant comme Phocion, avait abjuré toute espèce de flatterie pour s'en
tenir au langage sévère de l'amitié. Doué d'un esprit froid, d'un
jugement sain, il appréciait les événemens avec sagesse et habileté.
Réservé dans le monde, franc et ouvert avec Napoléon, il lui confessait
son opinion avec l'abandon d'un coeur aimant, pur et droit. Aussi
Napoléon attachait-il beaucoup de prix à ses conseils, et avouait-il,
avec une noble franchise, qu'il avait eu souvent à se féliciter de les
avoir suivis.
Les listes présentées à l'Empereur offraient un assortiment complet
d'anciens nobles, de sénateurs, de généraux, de propriétaires, de
négocians[27]. L'Empereur, c'est le cas de le dire, n'avait que
l'embarras du choix, mais il était fort grand. D'un côté, il aurait
désiré, par amour-propre et par esprit de conciliation, avoir dans la
chambre des pairs de ces grands noms historiques qui résonnaient si
agréablement à son oreille. De l'autre, il voulait que cette chambre,
comme je l'ai dit plus haut, pût tenir en bride les députés; et il ne se
dissimulait point que, s'il y faisait entrer d'anciens nobles, elle
n'exercerait sur celle des représentans aucune influence, et vivrait
probablement avec elle dans une fort mauvaise intelligence. Il se décida
donc à faire le sacrifice de ses penchans au bien de la chose; et au
lieu d'accorder la pairie à cette foule de nobles à parchemins qui
l'avait humblement sollicitée, il ne la conféra qu'à quelques-uns
d'entr'eux, connus par leur patriotisme et leur attachement aux
doctrines libérales. Beaucoup de ces illustres solliciteurs se sont
vantés, depuis, de l'avoir refusée. Cela est tout naturel; mais cela
est-il vrai? Je leur laisse le soin de répondre en leur âme et
conscience à cette interpellation.
L'Empereur, craignant des refus, avait eu la précaution de faire sonder
d'avance les dispositions des candidats douteux. Quelques-uns montrèrent
de l'hésitation, d'autres refusèrent nettement. De tous ces refus
directs et indirects, dont le nombre fut de cinq à six tout au plus, nul
ne contraria plus vivement Napoléon, que celui du maréchal Macdonald. Il
n'avait point oublié la noble fidélité que le maréchal lui avait gardée,
en 1814, jusqu'au dernier moment; et il regrettait que ses scrupules
l'eussent éloigné d'une dignité où l'appelaient son rang, ses services
et l'estime publique.
Le 3 juin étant arrivé, la chambre des représentans se réunit à l'ancien
palais du corps législatif, et se constitua provisoirement sous la
présidence du doyen d'âge.
La constitution avait laissé aux représentans le droit de nommer leur
président. L'Empereur espérait que les suffrages tomberaient sur son
frère Lucien, et dans cet espoir, il ne publia point sur-le-champ la
liste des pairs, pour se réserver la faculté d'y comprendre ou d'en
retrancher le prince, s'il était ou n'était point appelé à la
présidence[28]. Mais la chambre, malgré l'estime et la confiance que lui
inspiraient les principes et le caractère du prince Lucien, pensa que
son élection serait regardée comme une déférence aux volontés de
l'Empereur; elle résolut de faire un autre choix, afin de prouver à la
France et aux étrangers qu'elle était et voulait rester libre et
indépendante. M. Lanjuinais fut nommé; et Napoléon, qui savait que M.
Lanjuinais, frondeur par tempérament, n'avait jamais pu s'accorder avec
aucun gouvernement[29], fut doublement irrité qu'on eût repoussé le
prince Lucien, et qu'on lui eût donné un semblable successeur.
La séance du jour suivant fut, pour Napoléon, un second sujet de
mécontentement. L'assemblée avait exprimé la veille le désir de
connaître la liste des membres de la chambre des pairs; l'Empereur, par
le motif que je viens d'indiquer, fit répondre que cette liste ne serait
arrêtée qu'après l'ouverture de la session. Cette réponse excita de
violens murmures: un membre proposa de déclarer que la chambre ne
procéderait à sa constitution définitive, que lorsqu'on lui aurait
fourni la liste qu'elle avait demandée. Ainsi, dès son entrée dans la
carrière, et avant même d'être installée, la chambre annonçait déjà
l'intention de se constituer en état d'insurrection contre le chef de
l'état.
La troisième séance fut témoin d'un scandale jusqu'alors inouï dans nos
assemblées nationales. Le même membre [M. Dupin][30] exposa que le
serment à prêter au souverain par la nation, pour être valable et
légitime, ne doit pas être prêté en vertu d'un décret qui ne renferme
que la seule volonté du prince, mais en vertu d'une loi qui est le voeu
de la nation, constitutionnellement exprimé. Il proposa, en conséquence,
de décider qu'aucun serment ne pourrait être exigé d'elle, qu'en
exécution d'une loi; et que ce serment ne préjudicierait en rien au
droit d'améliorer postérieurement la constitution.
Cette proposition, appuyée par M. Roi[31], tendait à déclarer nul, de
fait et de droit, le serment que la nation et l'armée, représentées par
leurs électeurs et leurs députés, venaient de prêter à l'Empereur et à
la constitution, dans la solennité du Champ-de-Mai; et, comme c'était ce
serment qui jusqu'alors liait uniquement la nation à l'Empereur, et
Napoléon à la nation, il en résultait qu'en l'annulant, on dépouillait
l'Empereur du caractère de souveraineté et de légitimité dont il était
revêtu, et qu'on remettait ses droits en délibération.
La motion de M. Dupin fut rejetée d'un accord unanime; mais la chambre
en souffrant complaisamment qu'on osât, dans son sein, révoquer en doute
la légitimité de l'Empereur et de son autorité, et chercher à le rendre
étranger à la nation, fit un acte d'indifférence et de faiblesse qui
affligea profondément Napoléon.
«J'aperçois avec douleur, dit-il, que les députés ne sont point disposés
à ne faire qu'un avec moi, et qu'ils ne laissent échapper aucune
occasion de me chercher querelle. De quoi ont-ils à se plaindre? Que
leur ai-je fait? je leur ai donné de la liberté à pleine main, je leur
en ai peut-être trop donné, car les rois ont aujourd'hui plus de besoin
de garantie que les nations. J'y mettrai du mien tant que je pourrai;
mais s'ils croient faire de moi un soliveau ou un second Louis XVI, ils
se trompent; je ne suis pas homme à me laisser faire la loi par des
avocats[32], ni à me laisser couper la tête par des factieux.»
Les dispositions hostiles des représentans ne l'auraient point inquiété
en tout autre tems; la constitution lui donnait le droit de dissoudre la
chambre, et il en aurait usé; mais à la veille de la guerre, et dans la
situation critique où il se trouvait placé, il ne pouvait avoir recours
à un semblable expédient, sans risquer de compromettre le sort de la
France. Il prit donc le parti de dissimuler ses peines et sa mauvaise
humeur, et de souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher.
Le 7 juin, il se rendit au corps législatif, pour faire l'ouverture des
chambres; et après avoir reçu le serment des pairs et des députés, il
prononça le discours suivant: