Protectorat.
L'acte par lequel les îles de la Société ont été placées sous le
protectorat de la France a stipulé:
«1º Le maintien de la souveraineté de la reine et de l'autorité des
principaux chefs: toutes les lois et tous les règlements doivent
continuer à émaner de la reine et être signés par elle;
«2º Le droit de propriété des indigènes sur les terres, et celui de
faire juger exclusivement par les tribunaux du pays les contestations
relatives à ce droit de possession;
«3º La liberté générale des cultes, et l'indépendance des ministres de
toutes les religions.
«A ces conditions, la reine et les chefs ont demandé la protection du
gouvernement français et lui ont abandonné la direction de toutes les
affaires avec les gouvernements étrangers, les règlements de port, etc.,
etc., en le chargeant, en outre, de prendre telle autre mesure qu'il
pourrait juger utile pour la conservation de la bonne harmonie et de la
paix.»
Le gouvernement du Roi, en accordant la protection qui lui est demandée,
accepte ces stipulations comme base de son intervention. C'est ce que
vous aurez à faire connaître à la reine et aux chefs en leur déclarant
que Sa Majesté compte sur leur fidélité à leurs engagements, comme ils
peuvent désormais se confier au loyal et tutélaire appui de la France.
Le droit international offre plusieurs exemples d'une situation analogue
à celle où les îles de la Société se trouvent maintenant placées à
l'égard de la France. Le lien qui nous les rattache peut être comparé
particulièrement à celui par lequel les îles Ioniennes ont été mises
dans la dépendance du gouvernement de la Grande-Bretagne. D'après leur
charte constitutionnelle du 26 août 1817, le pouvoir exécutif réside
dans un lord haut-commissaire, nommé par le gouvernement anglais, lequel
exerce ce pouvoir avec le concours d'un sénat électif dont les
membres doivent être agréés par lui. Ce sénat fait les règlements
administratifs, et nomme, sauf l'approbation du lord haut-commissaire,
à tous les emplois administratifs et judiciaires. Les lois votées par
l'assemblée élective sur la proposition du sénat sont soumises à la
sanction du lord haut-commissaire.
Si l'on compare à cette organisation celle que M. le contre-amiral
Dupetit-Thouars a provisoirement adoptée, afin de mettre sans retard le
protectorat en vigueur, on voit que cet officier général s'est attaché à
procéder d'après des principes analogues, autant que le lui permettaient
les circonstances locales, l'état politique des populations qui
invoquaient notre appui et l'urgence de la situation. Il faut donc
considérer seulement, comme une première ébauche, les institutions qu'il
a établies; des modifications devront probablement y être introduites.
Vous y réfléchirez attentivement, et vous ne ferez rien d'ailleurs
que de concert avec la reine Pomaré, et d'après les principes que j'ai
rappelés plus haut.
Conseil de gouvernement.
Quelle que soit, au surplus, la combinaison à laquelle vous vous
arrêtiez, il y a, dans l'organisation du conseil de gouvernement, une
première réforme à introduire. M. le commandant de la station en a
conféré alternativement la présidence au commissaire civil qu'il a
institué près le gouvernement de la reine, et au gouverneur militaire,
suivant la nature des questions dont le conseil doit s'occuper.
Les motifs qu'il a pu avoir pour effectuer ce partage d'autorité ne
sauraient être de nature à le faire maintenir. Il n'y aura près de
la reine Pomaré d'autre représentant du gouvernement français que
vous-même. C'est comme commissaire du Roi que vous agirez. Il convient,
sans contredit, qu'un fonctionnaire civil, à poste fixe, fasse partie
du conseil; mais il ne doit y siéger, comme les autres, qu'à titre
consultatif. En votre absence, la présidence du conseil de gouvernement
et l'exercice de l'autorité appartiennent exclusivement à l'officier
que vous aurez délégué à cet effet, et près duquel le conseil ne doit
également exercer qu'une action consultative.
Les fonctions civiles dont je viens de parler devront rester confiées
à M. Moërenhout. Cet ancien consul a été, de la part de beaucoup de
résidents et de nos missionnaires eux-mêmes, l'objet de plaintes et
d'accusations qui étaient de nature à altérer beaucoup la confiance du
gouvernement dans l'utilité de ses services. Mais, en définitive, M.
le contre-amiral Dupetit-Thouars n'a pas pensé que les principaux torts
fussent de son côté. J'approuve donc le parti qu'il a pris de substituer
à son titre de consul, devenu incompatible avec notre protectorat, celui
d'_agent du gouvernement français_, dans lequel vous lui annoncerez
qu'il est confirmé. Cet emploi réunira dans ses attributions les
affaires politiques et commerciales, dont la direction supérieure
appartiendra au commissaire du Roi, et en son absence à l'officier
qui le remplacera et qui présidera le conseil. M. Moërenhout aura donc
toujours, dans l'exercice de ses fonctions, à prendre ou vos ordres
ou ceux de votre délégué militaire; mais, dans le second cas, s'il y a
dissidence entre M. Foucher d'Aubigny et M. Moërenhout, celui-ci, tout
en se conformant provisoirement aux ordres qu'il recevra, aura droit
de correspondre directement avec vous et d'en appeler à votre décision
supérieure.
M. Moërenhout, devenu fonctionnaire public, doit nécessairement cesser
toutes opérations commerciales et liquider immédiatement ses affaires
pour se vouer à ses nouveaux devoirs avec un désintéressement égal
à l'intelligence et à l'utile expérience dont il a fait preuve. J'ai
décidé qu'un traitement de 8,160 francs lui serait alloué, par analogie
avec ce qui est réglé pour M. le sous-commissaire chef du service
administratif aux îles Marquises.
Sous le rapport militaire, le protectorat des îles Ioniennes donne au
gouvernement de la Grande-Bretagne le droit d'y tenir garnison et d'y
former des établissements de défense. Ce gouvernement a, de plus, le
commandement supérieur de toutes les forces indigènes. Loin de s'opposer
à ce que les îles de la Société soient placées, sous ce rapport, dans
des conditions analogues, les termes de l'acte de protectorat et l'objet
de cet acte nous en font en quelque sorte une obligation, puisque,
indépendamment de la protection contre l'ennemi extérieur, il nous
charge de prendre les mesures nécessaires pour la conservation de la
bonne harmonie et de la paix. Je vous ai déjà dit que vous auriez la
faculté de disposer, dans l'intérêt de votre mission spéciale à Taïti,
de telle partie de vos forces que vous jugeriez utile d'en détacher dans
ce but. Il sera, en effet, indispensable que vous fassiez établir,
sur le point que vous reconnaîtrez le plus convenable pour cette
destination, une batterie fortifiée, et que vous en donniez la garde à
un détachement qui servira en même temps pour la police intérieure, en
attendant que vous soyez amené à adopter, dans ce dernier objet, une
organisation particulière appropriée aux localités.
La police des ports et des rades est une attribution qui dérive
nécessairement du protectorat. Il n'est pas nécessaire d'examiner si
elle pourrait aller jusqu'à nous permettre d'exclure tels pavillons
ou telles marchandises, ou d'établir des tarifs différentiels ou
prohibitifs au profit de notre commerce. L'intention du gouvernement
du Roi n'est pas d'user, dans un but étroit de nationalité, des
prérogatives et de l'ascendant que lui donnera sa suprématie à l'égard
de cet archipel. Il faut, au contraire, chercher, tout en régularisant
les opérations commerciales et en les concentrant, autant que possible,
sous notre surveillance, à leur procurer, sans distinction d'origine,
toutes les franchises favorables au développement de la navigation. On
peut considérer, sous ce rapport, comme des obstacles fâcheux, les taxes
et redevances établies en ce moment à Taïti au profit de la reine.
C'est ce que vous aurez à lui représenter en vous attachant à lui faire
comprendre tous les avantages qu'il y aurait, pour la prospérité de ces
îles, à attirer, par toutes les facilités possibles, un grand nombre de
navires à Papeïti. J'espère que vous parviendrez à vous concerter avec
elle pour effectuer la suppression des droits en question.
Le port de Papeïti paraît être le seul que fréquentent les navires: il
est à désirer, au moins pour les premiers temps, que tous les autres
soient fermés à la navigation. Tout ce que j'ai dit à ce sujet, en ce
qui concerne les îles Marquises, se trouve donc naturellement applicable
aux îles de la Société. L'inclination des naturels pour la navigation
n'est pas douteuse. Un de vos soins les plus constants devra être de
développer et d'encourager ce penchant qui peut concourir puissamment
à la civilisation de ce peuple, et créer d'utiles éléments de commerce.
Vous ferez acheter deux petits bâtiments qui feront partie de la marine
locale, exclusivement placée sous vos ordres, et vous composerez en
partie leurs équipages d'indigènes que vous ferez passer, après le temps
d'apprentissage nécessaire, sur les bâtiments de commerce, et notamment
sur ceux qui établiront avec les archipels une navigation de cabotage.
Les rapports politiques du commissaire et du conseil de gouvernement
avec les consuls et les résidents étrangers me paraissent avoir été,
quant à présent, convenablement déterminés par les actes de M. le
contre-amiral Dupetit-Thouars. Je n'ai pas besoin d'y joindre la
recommandation d'agir toujours, dans vos relations et dans vos décisions
en ce qui les concerne, avec un constant esprit de conciliation et
avec les égards dus aux sujets de gouvernements amis. Il importe qu'ils
soient toujours les premiers à s'apercevoir que, si le protectorat de la
France s'est étendu sur ces îles, c'est afin que les hommes paisibles
et industrieux de toutes les nations y trouvent appui et sécurité. Vous
aurez donc, à moins de motifs d'une véritable gravité, à respecter chez
les étrangers déjà établis à Taïti leurs droits acquis à la résidence,
et à laisser également la faculté de s'y fixer à ceux qui se
présenteraient en offrant les garanties nécessaires d'industrie et de
bonne conduite.
C'est principalement aux missionnaires étrangers que cette
recommandation s'applique. Dans votre conduite et vos actes à leur
égard, vous ne perdrez jamais de vue que le gouvernement doit rester
fidèle à trois grands principes, celui de la liberté des cultes, celui
de la protection due aux sujets d'une puissance amie, enfin le devoir
non moins sacré de favoriser les travaux entrepris pour étendre les
bienfaits du christianisme.
3º _Instructions confidentielles de l'amiral Roussin, ministre de
la marine et des colonies, au capitaine Bruat, gouverneur des
établissements français dans l'Océanie._
Paris, le 28 avril 1843.
Monsieur le commandant, le Roi, en vous donnant le titre de gouverneur
des établissements français dans l'Océanie et de commissaire près de
la reine des îles de la Société, vous confie d'importantes et délicates
fonctions. Plusieurs points de votre mission méritent de fixer
particulièrement votre attention. Je vais vous les signaler
sommairement, et vous indiquer les règles de conduite que vous devrez
suivre pour chacun de ces points.
Gouvernement des Marquises.
Votre autorité, en qualité de gouverneur, s'exerce seulement dans
les îles Marquises. Là, elle n'est limitée que dans vos rapports de
déférence vis-à-vis du gouvernement du Roi. Aux termes des conventions
passées avec M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et les chefs indigènes
de ces îles, la souveraineté de la France est reconnue sans restriction
aucune. Il vous est donc loisible de prendre, tant pour l'administration
intérieure de ces établissements que pour nos affaires extérieures, les
arrêtés et décisions que vous croirez nécessaires. Vous n'avez, à ce
sujet, qu'à vous préoccuper des besoins du service et du soin de votre
propre responsabilité. Les pouvoirs qui vous seront confiés ont la plus
grande étendue. Vous disposerez de forces imposantes relativement
aux populations extrêmement réduites qui vous entoureront. Le régime
militaire, qui prévaut dans l'organisation administrative et judiciaire
que vous êtes chargé de constituer, vous donne des moyens énergiques
d'action, tant sur les indigènes que sur les étrangers qui viendront
habiter ces îles. Mais plus votre autorité est grande, plus il est de
votre devoir d'en user avec prudence et circonspection. Je ne prévois
pas de grandes difficultés dans le gouvernement des îles Marquises.
Peut-être éclatera-t-il encore quelques tentatives d'insurrection comme
celle du roi Iotété. Les naturels, trop faibles pour vous attaquer
autrement que par des embûches, auront besoin d'être surveillés. Vous
devrez donc, surtout tant que la confiance la plus entière n'aura pas
remplacé, entre les Français et les insulaires, le sentiment de surprise
et de défiance qui a dû résulter de notre occupation, vous devrez,
dis-je, prescrire par voie de discipline et de règlements, une certaine
réserve à nos soldats dans leurs rapports avec les indigènes. Il importe
qu'en toute occasion, vous vous montriez plein de bienveillance et
de générosité pour les chefs et les tribus qui seront animés de bons
sentiments pour les Français; mais aussi que vous réprimiez avec énergie
et promptitude tous les actes d'hostilité qui seraient commis contre
votre autorité et la souveraineté de la France.
Les étrangers qui aborderont passagèrement dans les îles seront
traités par vous de la manière la plus bienveillante. Vous savez que le
gouvernement se propose de faire de nouveaux établissements des ports
francs; il est donc essentiel que nous donnions à toutes les marines des
motifs de les préférer, pour leurs relâches et leur ravitaillement, aux
autres points de l'Océanie. Dans ce but, il sera convenable que vous
entreteniez de bonnes relations avec les consuls étrangers qui sont
accrédités auprès des États de la côte d'Amérique, et que vous ayez
de bons procédés avec les commandants des bâtiments de guerre et les
capitaines marchands des puissances amies qui aborderont dans notre
établissement. Mais, si notre intérêt vous prescrit des devoirs de
bienveillance, notre dignité vous impose des obligations rigoureuses.
Vous aurez à réprimer sévèrement les désordres et les délits que des
étrangers commettraient sur notre territoire. Jusqu'à présent, les
équipages baleiniers et les aventuriers qui fréquentent ces parages ont
montré qu'en face de la barbarie ils se croient libres de se livrer à
toutes sortes d'excès. Il vous appartiendra, monsieur le gouverneur,
de les contraindre, quelle que soit la nationalité qu'ils invoquent, à
respecter les moeurs et les principes de tous les peuples civilisés.
Clergé aux îles Marquises.
Nous devons donner un grand ascendant à la religion catholique. Jusqu'à
présent, les missionnaires de cette Église paraissent avoir exercé
une influence presque exclusive dans l'archipel des Marquises. Il doit
entrer dans nos vues de la leur conserver. Vous réunissez dans vos
mains des moyens suffisants pour obtenir que l'action de ces prêtres
se combine avec la pensée de votre administration. Vous savez qu'une
convention a été passée avec le supérieur de la maison de Picpus, et
que, par elle, le département de la marine a consenti à reconnaître,
à chacun des membres de cette congrégation qui exercent leur saint
ministère dans notre établissement, un traitement et des frais
d'installation. Cette condition servira naturellement votre influence
sur ce personnel religieux. Sans vous immiscer dans la direction
spirituelle que le chef des missions de l'Océanie imprimera seul aux
démarches des missionnaires, il vous sera possible, précisément en
considération des dépenses que le département de la marine fait tant
pour les prêtres que pour le service du culte, de vous concerter avec
M. l'évêque et d'obtenir de lui le redressement des actes qui vous
paraîtraient répréhensibles, et le changement des ecclésiastiques qui
feraient obstacle aux vues de votre administration. Les rapports qui
s'établiront à ce sujet sont d'une nature trop délicate pour que je
ne compte pas que vous y mettrez toute la réserve et toute la
circonspection désirables.
Protectorat des îles de la Société.
La convention passée entre M. le contre-amiral Dupetit-Thouars et la
reine Pomaré doit servir de base à notre protectorat. Les pouvoirs qui
nous y sont attribués sont mal définis. Vous devrez néanmoins observer,
dans la forme de tous vos actes, le caractère ostensible qui est assigné
à notre autorité, sans cependant compromettre, par trop de scrupule,
le bien du service et nos intérêts politiques. Vous comprendrez que la
limite si imparfaitement fixée à notre pouvoir ne peut être une
barrière infranchissable pour votre influence. Déjà, si vous comparez le
protectorat qu'exerce l'Angleterre sur les îles Ioniennes avec celui qui
nous est conféré sur l'archipel de la Société, vous jugerez combien ce
dernier est restreint.
Aux îles Ioniennes, le protectorat s'exerce d'après les conditions
suivantes. Une assemblée élective fait les lois que lui propose un sénat
également électif, mais remplissant les fonctions de pouvoir exécutif.
Les personnes élues pour composer ce dernier corps sont subordonnées,
dans leur élection, à l'approbation du lord haut-commissaire, qui
représente le gouvernement de la Grande-Bretagne. Les votes de
l'assemblée législative sont soumis à la sanction du sénat et, en
dernier lieu, à l'approbation de ce commissaire, qui a de plus le droit
de sanctionner toutes les nominations aux emplois administratifs et
judiciaires. Le haut-commissaire possède, en outre, le commandement
général des forces anglaises et celui des forces indigènes. Par cette
combinaison qui fait rentrer les actes aussi bien que les personnes
sous l'autorité du représentant de la Grande-Bretagne, le gouvernement
anglais pèse de tout son poids sur l'administration comme sur la
direction des affaires extérieures de ce pays.
A Taïti, M. le contre-amiral Dupetit-Thouars s'est cru dans la nécessité
de faire, à l'indépendance des pouvoirs locaux, une part beaucoup plus
large. Je n'ai pas l'intention de formuler dans ces instructions une
organisation que vous deviez nécessairement appliquer. Je reconnais
qu'il est impossible de le faire _a priori_, et que pour y procéder avec
connaissance de cause, il faut se livrer à une étude dont les éléments
ne se rencontrent que sur les lieux. Mais j'ai pensé que cette
indication vous serait utile.
Rapports avec les consuls étrangers et les autorités étrangères.
Dans les premiers temps, votre position vis-à-vis des consuls étrangers
sera entourée de difficultés. Elle exigera de votre part les plus
grands ménagements. Vous considérerez comme régulièrement accrédités les
consuls que vous trouverez en exercice. Il ne serait pas prudent, quant
à présent, de soulever à leur égard des contestations sur la valeur
des pouvoirs qu'ils tiennent du gouvernement local. Mais si d'autres
puissances que celles qui en ont déjà envoient des agents à Taïti, ou
si quelques changements s'effectuent dans le personnel actuel, vous
ne donnerez aux nouveaux consuls votre autorisation d'exercer leurs
fonctions qu'à la condition que leur titre reconnaîtra expressément le
protectorat de la France. Aucune contestation sur ce point ne saurait
être admise par vous, car c'est principalement dans le but de confier au
roi des Français la direction des affaires extérieures de son État, que
la reine Pomaré a signé la convention du 9 septembre.
Par ces premiers actes, M. Dupetit-Thouars a reconnu aux consuls le
droit d'intervenir comme assesseurs dans les procédures qui intéressent
leurs nationaux. Par cette concession, probablement motivée par les
embarras de sa position, il a accordé plus que le droit international
n'exigeait. Tous les crimes et délits commis par des étrangers doivent
être soumis à la juridiction du lieu où les faits se sont accomplis. Les
consuls n'ont droit d'intervenir que dans les affaires commerciales
de leurs nationaux. Il sera donc essentiel que vous rappeliez les
principes, et que vous obteniez de ces agents qu'ils rentrent dans leurs
attributions. Mais ce retrait d'une concession déjà faite doit s'opérer
avec prudence et ménagement.
Lorsque je rappelle le droit de protection qui nous est conféré, il me
paraît surabondant de vous dire que c'est vous qui devez entretenir les
rapports politiques avec les agents des puissances étrangères établis
sur la côte d'Amérique ou dans les archipels de l'Océanie, aussi bien
qu'avec les commandants des bâtiments de guerre des puissances navales.
Vous surveillerez attentivement leurs démarches. Vous ferez en sorte de
connaître les projets politiques et commerciaux qu'ils auront formés
ou à l'exécution desquels ils seront employés, afin de tenir le
gouvernement du Roi averti des événements qui pourraient avoir quelque
influence sur nos établissements nouveaux ou compromettre notre
prépondérance sur ces mers. Si quelque circonstance venait à exiger
de vous une action extérieure pour prévenir des faits qui menaceraient
notre occupation, vous auriez, avant d'agir, à consulter le commandant
de la station sous les ordres duquel vous restez comme commandant de la
subdivision navale de l'océan Pacifique. Si cependant ces circonstances
présentaient un caractère de danger imminent, et que le commandant de
la station fût, à votre connaissance, trop éloigné pour recevoir à
temps vos communications, vous auriez à prendre une décision sous votre
responsabilité.
Excepté dans ces cas d'urgence, toutes les fois que des difficultés
surgiront entre vous et les représentants des puissances étrangères
ou les commandants des stations, vous devrez prendre une altitude
expectante et demander, en prétextant l'importance des questions, le
temps d'en référer au gouvernement du Roi.
Conduite envers les résidents étrangers.
Quant aux résidents étrangers, vous observerez scrupuleusement toutes
les règles du droit international. Si quelques-uns avaient obtenu, par
privilège, la faculté de s'immiscer, soit dans l'administration locale,
soit dans la magistrature, il sera nécessaire de la leur dénier, à moins
qu'ils ne renoncent à se prévaloir du bénéfice de leur nationalité, et
ne consentent à se placer, vis-à-vis de votre autorité, dans la classe
des indigènes.
Culte; missionnaires à Taïti.
Ainsi que je vous l'exprime dans les instructions officielles, vous
vous ferez un devoir de protéger tous les cultes, et vous veillerez à
ce qu'ils se pratiquent en toute liberté. Votre conduite à l'égard
des ministres de la religion protestante sera animée d'une parfaite
bienveillance. Il ne faut pas oublier qu'ils ont déjà acquis une grande
autorité sur la population de ces îles, que c'est à eux qu'elle doit les
rudiments de civilisation qu'elle possède. Il serait aussi impolitique
qu'injuste de chercher à rompre le lien moral qui existe entre eux. Des
prêtres catholiques s'efforcent, depuis plusieurs années, d'attirer à
leur foi les habitants de Taïti. Le gouvernement, qui prévoit toutes les
difficultés que cette lutte entre les deux religions peut susciter,
vous recommande l'impartialité la plus absolue. Vos rapports avec
les ministres des deux Églises devront être empreints du respect que
méritent toujours ceux qui améliorent l'homme par la double influence de
la morale et de la religion. Afin que votre arrivée ne puisse être une
menace contre le culte des méthodistes et un triomphe pour les prêtres
catholiques, vous laisserez aux Marquises les missionnaires de Picpus
qui partent avec vous. Cette même raison nous a décidés à ne point
admettre de clergé rétribué à Taïti. Les prêtres catholiques que vous
y trouverez seront tout à fait indépendants du gouvernement, et
continueront à agir sous la seule direction de leur évêque. Ils
insisteront beaucoup auprès de vous pour obtenir, en qualité de
Français et de catholiques, des marques toutes particulières de votre
bienveillance. Ils voudront que vous répariez, par quelque acte de
protection manifeste, tous les torts que le gouvernement local a eus
envers eux et pour le redressement desquels nos navires de guerre sont
venus souvent réclamer. Mais il sera nécessaire que vous mesuriez votre
intervention de manière à ne leur accorder que ce qui leur est dû
comme Français. Votre action en leur faveur devra éviter de prendre un
caractère religieux.
Cette partie de votre administration est celle qui présente le plus
de difficultés. Les missionnaires méthodistes sont anglais. Vous
respecterez leur culte et leur laisserez toute liberté pour le
pratiquer. Mais il ne faut pas qu'à l'aide de la religion, ils
s'immiscent dans l'administration et le gouvernement, et pèsent par leur
influence dans vos rapports avec la reine et les chefs. La protection
sans réserve que vous leur accorderez est à ce prix. Ainsi vous ne
pouvez point admettre qu'ils conservent le droit de délibérer dans les
assemblées des chefs, d'émettre leur avis et de provoquer des mesures
administratives ou des actes politiques; leur qualité d'étrangers
suffit pour que vous demandiez qu'ils soient exclus de la direction des
affaires. Ils ont aussi acquis la faculté de percevoir des amendes
ou des redevances pour oubli de certains devoirs religieux ou pour
violation de règlements administratifs qu'ils ont eux-mêmes rendus. Vous
aurez à faire cesser cette intervention en dehors de l'Église, car le
gouvernement du Roi ne peut permettre que des étrangers se substituent
à la reine Pomaré ou aux chefs indigènes pour exercer la police ou
une autorité quelconque dans les îles mises sous notre protectorat.
Je comprends que difficilement l'autorité du ministre de la religion
s'arrêtera dans les limites que j'indique. La population de Taïti,
naguère régie par des institutions théocratiques, sera longtemps
disposée à se laisser diriger par ceux qui inspirent sa foi. Il importe
donc que nous lui donnions le plus tôt possible des missionnaires qui
s'associent par sentiment patriotique autant que par conviction, à nos
vues et à nos efforts. A cette fin, nous provoquerons le départ de cinq
à six ministres protestants français qui devront, avec l'assistance que
vous leur aurez ménagée de la part des chefs et de la reine Pomaré, se
substituer peu à peu aux missionnaires anglais. Ce changement ne pourra
s'opérer qu'avec beaucoup de prudence. Mais c'est un but qu'il faut
atteindre.
Étendue du protectorat.
Nous occupons les îles Marquises et nous avons accepté le protectorat
des îles de la Société. Ce dernier fait, ainsi que les rapports du
contre-amiral Dupetit-Thouars l'établissent, a été commandé par le
premier. Il aurait été très-nuisible à notre politique et peut-être
dangereux pour nos intérêts qu'une autre puissance navale fût venue
s'emparer de Taïti. Ces actes déjà accomplis tracent une politique qu'il
sera de votre devoir de suivre. Il nous importe beaucoup d'éloigner,
autant que possible, les rivalités qui pourraient nous disputer la
prépondérance sur la partie de la Polynésie au milieu de laquelle flotte
notre drapeau. Les îles Gambier, les îles Pomotou ou Archipel dangereux
forment, avec les Marquises et les îles de la Société, un triangle où
notre pouvoir doit régner sans contestation. Les renseignements qui
nous sont fournis par les voyageurs nous apprennent que la reine Pomaré
exerce un droit de souveraineté ou de suzeraineté sur la plupart de ces
îles. La cession qu'elle a faite au roi des Français de sa souveraineté
extérieure étend ses effets sur celles des îles qui relèvent, à un titre
quelconque, de son autorité. L'insuffisance des forces militaires de la
reine a probablement permis à quelques chefs de se déclarer indépendants
ou de se soustraire à son pouvoir. Il sera nécessaire que, de concert
avec elle, vous les fassiez rentrer, soit par des négociations, soit par
la crainte, et s'il est indispensable, par des moyens coërcitifs, dans
leur ancienne obéissance. Toutes les îles qui dépendent de Taïti devront
donc reconnaître le protectorat de la France. Quant à celles qui sont
indépendantes et qui cependant sont comprises dans la région que j'ai
indiquée plus haut, vous aurez à provoquer par de bons rapports, par des
marques de bienveillance, par votre intervention officieuse et toujours
conciliante dans leurs démêlés et leurs embarras intérieurs, la
cession de leur souveraineté au roi des Français, ou la demande de son
protectorat. Vous pourrez commencer cette opération importante par les
îles Gambier. Elles sont déjà préparées à nous donner leur accession.
L'arrivée d'un bâtiment de guerre avec des cadeaux pour les chefs
suffira pour les déterminer. Vous savez que là les missionnaires
catholiques ont obtenu un plein succès et dirigent la population.
Vous devez donc concerter avec eux les mesures qui amèneront la
reconnaissance de notre autorité et leur assurer la conservation des
avantages qu'ils ont acquis dans ces îles.
Le principe de votre conduite à l'égard des missionnaires sera, partout
où les deux Églises seront en présence, le respect de leur culte, la
liberté complète pour eux de le pratiquer et d'y attirer des indigènes.
Là où le clergé catholique se trouvera en possession exclusive de
l'autorité spirituelle, vous devrez la lui maintenir. Enfin dans les
îles qui auront résisté jusqu'à ce jour à l'influence salutaire de l'une
ou de l'autre religion, vous aurez à réclamer de préférence le concours
des prêtres catholiques, car la pompe extérieure de leurs cérémonies
doit agir puissamment sur l'imagination vive de ces peuples.
Une somme de 300,000 francs est mise à votre disposition et devra être
employée à faire reconnaître notre souveraineté ou notre protectorat sur
les archipels désignés. Le gouvernement français n'entend pas que vous
tentiez aucune entreprise au delà de la sphère que je vous ai marquée.
Il ne veut pas non plus que, même dans cette limite, vous agissiez par
la force, et que le pouvoir que vous acquerrez soit le résultat de la
violence. Les fonds que vous avez entre les mains, la prépondérance
que les derniers événements nous ont assurée, doivent nous suffire pour
mener pacifiquement cette opération à bonne fin. Sur les points qui
proclameront la souveraineté de la France ou qui accéderont à son
protectorat, vous devrez arborer le drapeau national ou le drapeau
de l'union comme à Taïti, et lier vis-à-vis de vous des rapports de
dépendance qui tiennent les autorités locales sous votre administration.
Commerce.
Vous avez dû remarquer que l'importance commerciale de nos
établissements est principalement fondée sur la franchise de leurs
ports. Il faut donc que vous fassiez cesser au plus tôt les taxes et les
redevances que les bâtiments payent, dans la rade de Papeïti, à la reine
ou aux chefs principaux de l'île. Mais il est de toute justice que cette
mesure ne soit point une cause de sacrifice pour l'autorité locale.
Vous supprimerez ces droits en les rachetant au moyen d'une allocation
équitable qu'à titre de pension vous reconnaîtrez à la reine. Vous
agirez de même à l'égard des chefs qui touchent une partie de ces
droits, soit en leur attribuant une part équivalente dans la pension de
la reine, soit en leur accordant directement une indemnité qui leur sera
payée annuellement. Cette transaction doit être conduite par vous de
manière à ce que ceux qui y sont intéressés n'aient point à se plaindre
du changement de régime.
Telles sont, monsieur le commandant, les instructions confidentielles
que j'ai à vous donner pour vous identifier complétement à la pensée
du gouvernement du Roi. Je n'ai voulu traiter que les questions
principales, et tracer très-sommairement la marche que vous aurez à
suivre dans les cas les plus difficiles. Vos précédents, les services
que vous avez rendus m'inspirent la confiance que vous remplirez votre
mission avec autant d'habileté que de dévouement, et conformément aux
vues que je viens d'exposer.
Recevez, etc.